La Tosca: Drame en cinq actes

Chapter 5

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ANGELOTTI.--Reliées par une traverse munie d'une poulie? Un puits, si je ne me trompe?

MARIO.--Un vieux puits romain, entouré de cyprès; seul reste de la villa primitive. Il était bien abandonné et comblé aux trois quarts, quand Luigi Cavaradossi, l'ayant fait curer, retrouva au fond une eau très pure, infiltration de la Marrana; mais, la vraie trouvaille, ce fut, à vingt pieds sous la margelle, dans la paroi qui nous fait face, la découverte d'une sorte de niche voûtée, si étroite à son orifice, que l'on n'y entre qu'en rampant, puis s'élargissant assez pour qu'un homme s'y tienne à l'aise, debout ou couché... Là, divers objets sans valeur: poteries, bronzes... et quelques monnaies antiques... A quel esclave fugitif, à quel proscrit le Marius ou de Scylla, à quel chrétien voué aux bêtes, ce réduit a-t-il servi d'asile?... Cavaradossi n'eut garde de le supprimer, et fit bien. Car, ayant poignardé un Medicis qui l'avait traité de bâtard, et s'efforçant de gagner à cheval la porte de Saint-Sébastien, il se vit serré de près par les archers pontificaux,... et n'eut que le temps de se jeter dans sa vigne, de courir au puits, d'en, saisir les cordes, de se laisser glisser jusqu'au réduit et de s'y blottir... Les archers fouillèrent vainement la maison, les jardins, et vinrent même puiser de l'eau pour leurs chevaux. Le puits est si étroit, tellement assombri par les vieux cyprès qui l'entourent, l'ouverture de la niche se dérobe si naturellement sous la traîne de longues herbes gluantes, que Cavaradossi, de sa retraite humide, écoutait paisiblement les malédictions et les menaces pleuvoir sur sa tête avec l'eau débordant des seaux trop pleins... Les archers partis, il put s'évader et fut sauvé. Cette vieille histoire et la tradition du refuge étaient si bien oubliées que je dus révéler son existence a Ceccho. Il est toujours là, comme suprême ressource, et j'ai tout disposé pour qu'en cas d'alerte il puisse encore sauver un Cavaradossi, ou--c'est tout un--l'un de ses amis!...

ANGELOTTI.--C'est-à-dire un homme que vous ne connaissiez pas ce matin et pour qui vous vous dévouez en frère!

MARIO.--Bah! J'ai l'humeur aventureuse, et ces choses-là m'amusent...

ANGELOTTI.--Brave coeur, croyez-vous m'abuser sur le mérite de votre action en la traitant si légèrement?... C'est votre vie, tout bonnement, que vous jouez ici pour moi.

MARIO.--On ne fait que cela tous les jours.

ANGELOTTI.--Et qui?...

MARIO.--Le premier venu qui, pour sauver un noyé, se jette à l'eau.

ANGELOTTI.--Il n'expose que sa vie. Vous risquez l'échafaud.

MARIO.--Avec ces raisonnements-là, on ne ferait rien de bon. Laissons cela, mon cher hôte, et ne parlons plus de mes périls, mais des vôtres.

ANGELOTTI.--Les mêmes, à présent.

MARIO.--Scarpia a mis tous ses sbires; en campagne, et il ne faut plus songer à sortir de la ville par les portes, qui vont être surveillées rigoureusement.

Etes-vous bon nageur?

ANGELOTTI.--Excellent!

MARIO.--Luigi Cavaradossi s'est enfui par le Tibre, à la nage, sous un paquet d'herbes qui semblaient suivre le courant. Pourquoi ne feriez-vous pas comme lui?

ANGELOTTI.--La chose est praticable...

MARIO.--Nous en recauserons, en soupant. En attendant, venez voir le puits, et vous familiariser avec la manoeuvre. =(Ils vont pour sortir par la droite. Angelotti passe le premier.)= Chut!... =(Angelotti, sur le seuil, s'arrête. Mario traverse la scène et va écouter à la porte du fond.)= On vient de fermer une porte, là-bas, dont Floria seule a la clef.

ANGELOTTI.--Alors, c'est elle?

MARIO.--Oui!

ANGELOTTI.--Cela vous inquiète?

MARIO.--Un peu... A cette heure... Allez seul de ce côté, et tenez-vous dans le jardin... Je saurai d'abord ce qui l'amène et vous appellerai, s'il y a lieu.

=Angelotti disparaît à droite dans le jardin. Mario remonte fond milieu.=

Scène III

MARIO, FLORIA

=Floria entre brusquement par le fond, jardin, embrassant toute la scène d'un coup d'oeil.=

MARIO, =allant à elle, et lui prenant la main, tendrement.=--Toi?

FLORIA, =le regardant bien dans les yeux.=--Moi!... Cela te gêne?

MARIO.--Cela m'inquiète... Qui t'amène?

FLORIA, =de même.=--La curiosité... Je veux la voir!

MARIO.--Qui?

FLORIA.--Ta maîtresse.

MARIO, =riant.=--Eh! bon Dieu, tu m'as fait une peur!... C'est une scène de jalousie... Mais qui, ma maîtresse?

FLORIA, =éclatant.=--Ta drôlesse, ta marquise!...

MARIO.--Ah! toujours la marquise!...

FLORIA, =saisissant la robe.=--Et ça?... Ce n'est pas

à elle, ça?... C'est à toi?... C'est à toi?...

MARIO, =allant à elle.=--Allons, écoute-moi, et je t'expliquerai...

FLORIA, =sans l'écouter.=--Oui, elle posait encore?... Oh! mon Dieu, voilà tout!... Elle posait, l'innocente... et pour une sainte!... toute nue!...

MARIO, =même jeu, prenant ses deux mains.=--Si tu permets...

FLORIA, =se dégageant violemment d'une main, sans l'écouter, pour courir à la porte de gauche.=--Vous êtes là!... Montrez-vous donc!... Vous êtes donc bien mal faite!...

MARIO.--Floria, voyons...

FLORIA, =jetant l'éventail par terre.=--Tiens, jette-lui son éventail, à ta coquine!... qu'elle se cache un peu!

MARIO.--Mais, tu es folle! faite! folle!

FLORIA, =dégageant ses deux mains.=--Oui, je suis folle, oui, d'aimer un être abject, fourbe, lâche, égoïste, ingrat... Un ruffian, qui va de cette créature à moi, de ses bras aux miens, lui arrive tout chaud de, mes caresses, et me revient avec de sales baisers qui ont le goût d'une autre!

MARIO.--Mais deux mots seulement!...

FLORIA, =désolée et finissant par pleurer.=--Ah! misérable! misérable!... Et je l'adore!... Je ne vis que pour lui!... Je ne suis plus moi, je suis lui!... Je l'ai dans l'âme, dans le coeur, dans la chair, dans les veines!... La première effrontée me le vole, et je suis si lâche que je l'aime encore; et je sens que j'aurai beau le détester... je' l'aimerai toujours... Serai-je assez malheureuse...

MARIO, =doucement.=--Voyons, est-ce fini?...

FLORIA.--Ah! canaglia?

MARIO.--Veux-tu me permettre de placer un mot!... Un seulement...

=Il prend une de ses mains, qu'elle abandonne, essuyant ses yeux avec l'autre.=

FLORIA, =amoureusement, sans lever la tête.=--Ah! canaglia!...

MARIO.--Eh bien, oui, cette robe est à la marquise.

FLORIA, =bondissant, en larmes.=--Ah! tu Vois bien!...

MARIO, =tranquillement, la faisant rasseoir.=--Mais ce n'est pas elle qui l'a déposée là. C'est un malheureux à qui elle a servi de déguisement, un fugitif!...

FLORIA.--Son frère?

MARIO.--Qui est là!

FLORIA.--Ah! ce n'est pas elle!... C'est Angelotti!... Son frère!... Son frère!... =(Le prenant à bras le corps.)= Ah! que je t'aime!

MARIO.--A la bonne heure!

FLORIA, =le couvrant de baisers.=--Ah! mon amour, mon trésor, ma vie!... =(S'arrêtant court.)= Si tu mentais?

MARIO.--Oh!

FLORIA, =vivement, lui fermant la bouche.=--Non, je te crois!...

MARIO.--Tu peux le voir!...

FLORIA.--Non, non, non, je ne veux pas!

MARIO, =toujours assis.=--Il est là-bas... Tiens, regarde.

FLORIA.--Mais puisque je te dis que je ne veux pas le voir!... Je veux te croire comme cela, sur parole!... sans preuves!... Pour que tu oublies mes folles idées, et sache bien qu'il n'en reste rien, rien, rien, que plus d'amour pour toi... =(En tournant autour de lui, et sans en avoir l'air, elle regarde dans le jardin, tout en l'embrassant.)= Oui, c'est vrai! Je le vois!

MARIO, =riant.=--Ah! que c'est bien femme!... Et tu me pardonnes aussi, n'est-ce pas?...

FLORIA, =avec conviction.=--Oh! oui!

MARIO, =de même.=--Toutes tes injures!... Merci!

FLORIA, =tendrement, debout, l'entourant de ses bras, par derrière.=--Non! non! C'est moi, qui te demande pardon!... Risquer ta vie pour le salut d'un autre, cela est si généreux à toi, et si bon... Ah! tu vaux-mieux que moi. C'est pour cela qu'il faut être indulgent... D'ailleurs, tu ne peux pas m'en vouloir d'être jalouse de mon bien et de t'aimer?... Car je t'aime trop... Ah! si tu m'aimais autant...

MARIO.--Ah! bon!... Querelle-moi encore!

FLORIA, =de même.=--Oh! non!... Je suis trop heureuse!... =(Silence.)= Est-ce qu'il va rester ici, cet homme-là?...

MARIO.--Angelotti?... Mais, toute la nuit, pour le moins. Nous tenterons la sortie de la ville au petit jour.

FLORIA.--Alors, je reste aussi, moi.

MARIO, =debout.=--Ah! mais non!... Nous n'avons que faire de toi, dans cette aventure.

FLORIA.--Pourtant!...

MARIO.--Non, non, tu vas retourner à cette fête.

FLORIA.--Ah! la fête!... Il est bien question de chanter!... Bonaparte est vainqueur...

MARIO, =ravi.=--Vainqueur?...

FLORIA.--A Marengo!

MARIO.--Ah! bravo!... Alors?...

FLORIA.--Alors, la marmite est renversée, tu penses!...

MARIO.--Tu vas donc rentrer chez toi...

FLORIA.--Comme cela... tristement?

MARIO.--Oui, oui, je le veux!... Ta voiture est là?

FLORIA.--Un peu plus loin. Je voulais te surprendre!

MARIO.--Quelle imprudence!... La nuit, sur cette route déserte...

FLORIA.--Ambroise est armé!...

MARIO.--Le fils de Ceccho t'accompagnera.

FLORIA.--Et quand te reverrai-je?

MARIO.--Demain, après le départ d'Angelotti.

FLORIA.--Mon Dieu, si tu allais te faire prendre avec lui?

MARIO, =l'aidant à se rajuster.=--Mais non, sois donc tranquille... Je ne tenterai rien que de sûr... Attends-moi dans la matinée, à la première heure.

FLORIA.--Oh! oui, je serai si inquiète!...

MARIO, =prenant l'éventail.=--C'est donc cet éventail qui t'a mis cette folie en tête?...

FLORIA.--Il n'y avait pas de quoi, n'est-ce pas?

MARIO.--Il était pour son frère, comme la robe.

FLORIA.--Comment le deviner?... Ne puis-je lui parler?

MARIO.--A Angelotti?... Si tu veux... =(Il se dirige vers le jardin, tout en parlant.)= Il est là qui examine le puits en cas de surprise...

FLORIA.--Ah! oui.

MARIO.--Tu es clone retournée à l'église, après mon, départ?

FLORIA.--Non.

MARIO, =s'arrêtant.=--Non?... Eh bien, alors, comment l'éventail est-il dans tes mains?

FLORIA.--Ah! c'est... =(Elle s'arrête, saisie par une pensée subite.)= Ah!...

MARIO.--Qu'as-tu?

FLORIA.--Ah! mon Dieu!... On le cherche?... La police?...

MARIO.--Naturellement!

FLORIA.--Scarpia!

MARIO.--Oui!

FLORIA.--Ah! je comprends: c'est un piège!

MARIO.--Un piège?

FLORIA.--Ces soupçons sur toi... C'est lui!

MARIO.--Scarpia?

FLORIA.--Il me lançait sur la piste, l'infâme!

MARIO, =effrayé.=--Il t'a vu partir?...

FLORIA.--Il a dû me suivre!

MARIO.--Ah! malheureuse!... Qu'as-tu fait!...

FLORIA.--Tais-toi! Ecoute...

MARIO.--Des sons de voix...

FLORIA, =épouvantée.=--Les Voici!

Scène IV

LES MÊMES, CECCHO, ANGELOTTI

CECCHO, =accourant.=--Excellence!... Des hommes!... On frappe en bas!

MARIO.--Parlemente et gagne du temps! =(Il court à la fenêtre.)= Angelotti! =(Angelotti paraît sur le seuil du jardin tandis que la Tosca écoute au fond.)= Découverts!... Ils sont là!...

ANGELOTTI.--Je gagne les champs et me jette dans les ruines.

MARIO.--Trop tard, la maison est cernée!... Au refuge, vite! vite!

ANGELOTTI.--Ah! je vous jure Dieu qu'ils ne m'auront pas vivant!

=Il disparaît.=

MARIO, =à Floria.=--Ils viennent... Et du sang-froid!... si tu ne veux pas me perdre avec lui!

FLORIA.--Ah! Dieu, et c'est moi qui ai fait cela!...

=On entend et l'on voit au fond les agents paraître de tous côtés dans, le jardin, gardant toutes les issues.=

Scène V

FLORIA, MARIO, CECCHO, SCARPIA, LE MARQUIS ATTAVANTI, SCHIARRONE, GREFFIER, SPOLETTA, ALBERTI, AGENTS.

=Scarpia entre par le fond, ainsi que le marquis, Schiarrone, Alberti et ses aides, et descend lentement.=

MARIO, =allant à lui.=--M'est-il permis de demander à monsieur le baron quel motif me vaut, à pareille heure, l'honneur de sa visite?

SCARPIA, =froidement.=--Madame a dû vous en instruire.

MARIO.--Madame--puisqu'il lui a plu de vous initier à ces détails intimes--avait conçu des soupçons dont elle vient de reconnaître la fausseté. Mais, ce sont là choses domestiques qui ne menacent pas la sécurité de l'Etat et où je ne pense pas que votre vigilance ait à s'exercer.

SCARPIA.--Vous vous trompez. Je suis ici dans l'exercice de mes fonctions, Son Excellence =(Il désigne le marquis.)= m'ayant prié de constater l'outrage fait à son honneur par la présence, chez vous, à cette heure, de la marquise Attavanti, sa femme.

MARIO.--Ah! c'est la raison?... Monsieur fait erreur... Madame la marquise n'est pas chez moi et n'a aucune raison d'y être... Et madame vient elle-même de constater cette absence.

FLORIA, =vivement.=--Oui!...

ATTAVANTI, =avec satisfaction.=--Oh! si madame reconnaît?...

FLORIA.--Je l'atteste!

ATTAVANTI.--Quand je vous le disais, baron?... Monsieur est incapable... Nous n'avons plus qu'à lui offrir nos excuses...

SCARPIA.--Pardon, monsieur le marquis... Mais vous me permettrez de ne pas accorder tant de crédit aux affirmations intéressées de monsieur et complaisantes de madame.

MARIO.--Mais, je vous répète, monsieur...

SCARPIA, =prenant l'éventail sur la table.= Enfin monsieur, cet éventail entre vos mains?... Expliquez cela, je vous prie.

MARIO.--Rien de plus simple. La marquise Attavanti daigne me faire l'honneur de poser pour l'un des personnages du tableau que je peins à Saint-Andréa: elle a oublié son éventail au départ, voilà tout.

ATTAVANTI.--Eh! sans doute!... Cela s'explique...

SCARPIA.--Et la preuve de ce que vous dites?

MARIO.--Son portrait que tout le monde peut voir à Saint-Andréa, et l'absence même de la marquise, qui n'a pu s'enfuir, vos hommes gardant toutes les issues... Visitez cette maison, qui n'est pas grande... Si vous y trouvez la personne que vous cherchez, je ne propose pas à monsieur le marquis de lui faire raison, je l'invite à me passer son épée au travers du corps, sans autre forme de procès! Ouvre toutes les portes. Ceccho, éclaire ces messieurs!

ATTAVANTI.--S'il n'y a jamais que moi pour vous tuer, jeune homme!... =(Au baron.)= Inutile, baron, parfaitement inutile, cet examen!

SCARPIA.--En effet, monsieur n'ouvrirait pas ses portes à deux battants si la personne que nous cherchons était cachet derrière.

ATTAVANTI.--Parbleu!... Je n'ai donc plus rien à faire ici, n'est-ce pas?

SCARPIA, =tranquillement.=--Rien. Votre Excellence peut rentrer chez elle. Elle y trouvera sans doute la marquise qui n'a pas commis l'imprudence d'accompagner ici monsieur son frère.

=Mouvement de tous.=

ATTAVANTI.--Son frère! Ici?

SCARPIA.--Regardez monsieur, vous n'en douterez pas!

MARIO, =se remettant.=--Moi, monsieur!... Je ne sais ce que vous voulez dire...

SCARPIA.--Pardonnez-moi... Nous nous comprenons très bien... Mais ceci doit être l'objet d'un entretien particulier qui prolongerait péniblement la veille de monsieur. Son rôle est fini, le mien commence.

ATTAVANTI.--Oui, je l'avoue... Mon beau-frère... J'aime mieux me dispenser...

SCARPIA.--Si monsieur le marquis, en rentrant chez lui, va prendre des nouvelles de Sa Majesté...

LE MARQUIS.--Assurément.

SCARPIA.--Votre Excellence peut lui annoncer que le fugitif est découvert et qu'il est pris... =(Mouvement. Il regarde sa montre. Froidement.)= Ce n'est plus qu'une question de minutes.

ATTAVANTI.--Ma foi, baron, c'est une commission que vous ferez vous-même. C'est trop, déjà, de m'avoir imposé une démarche qui, de la part d'un mari, est du plus mauvais goût. =(A Mario.)= Chevalier, toutes mes excuses. =(A Tosca.)= Diva, je reste à vos pieds.

SCARPIA, =à Schiarrone, bas.=--Par politesse, accompagnez jusqu'à sa voiture ce maître sot!...

=Schiarrone sort avec le marquis.=

Scène VI

LES MÊMES, moins LE MARQUIS

MARIO, =vivement et bas à Tosca, tandis que Scarpia salue la sortie du marquis.=--Pèse tous tes mots!

FLORIA, =de même.=--S'il ne sait rien que par moi!...

SCARPIA, =à Schiarrone qui a visité la maison pendant ce qui précède.=--Vous avez visité toute la maison?

SCHIARRONE.--Oui, Excellence Personne.

SCARPIA.--Et dans le jardin?

SCHIARRONE.--Personne.

SCARPIA.--Il n'a pu s'évader. Tout est cerné. Il est donc ici, caché quelque part.

SCHIARRONE.--On peut visiter plus à fond... et sonder les murailles.

SCARPIA.--Ridicule et trop long... Il est tard. Nous saurons plus vite ce que nous voulons savoir en priant monsieur de nous le dire.

MARIO.--Moi!

SCARPIA.--A l'instant.

MARIO.--Je ne vous dirai jamais qu'une seule chose: c'est qu'Angelotti n'est pas chez moi.

SCARPIA.--Vous verrez pourtant qu'il y sera. Mais il est inutile de prolonger la discussion. Entrez dans cette chambre où vous répondrez aux questions que vous posera M. le procureur fiscal.

MARIO.--Et pourquoi pas ici?

SCARPIA.--Parce que telle est ma volonté serait une raison suffisante. Mais je veux bien, vous en donner une autre: c'est que madame né doit pas assister à votre interrogatoire, ayant elle-même à subir le sien.

MARIO, =vivement.=--Madame ne sait rien de plus que moi.

SCARPIA.--Nous verrons bien... Allons, finissons... Conduisez monsieur dans cette chambre.

=Mouvement des agents.=

MARIO,--Il est inutile d'user de violence. Que ces messieurs me suivent.

=Il entre dans la chambre, à gauche, avec les agents.=

Scène VII

LES MÊMES, moins MARIO

LE PROCUREUR FISCAL.--Votre Excellence désire que j'interroge?...

SCARPIA.--Dans les formes ordinaires. Vous suspendrez l'interrogatoire, ou le reprendrez, suivant les ordres que je vous donnerai de cette place, et qui vont dépendre des réponses de madame. Allez!

=Le procureur sort avec le greffier.=

Scène VIII

FLORIA, SCARPIA, SCHIARRONE, SOLDATS.

=au fond, DEUX AGENTS à la porte de gauche avec SCHIARRONE.=

FLORIA, =assise près de la table à droite.=--De mes réponses, à moi?...

SCARPIA, =venant à elle.=--Mon Dieu, oui!...

FLORIA.--Et que puis-je répondre, sur des faits que j'ignore?...

SCARPIA, =souriant et très poli.=--Causons amicalement, voulez-vous?... =(Il avance un siège.)= Et reprenons l'entretien où nous l'avons laissé au Palais Farnèse... Donc, cet éventail nous a trompés, et ces soupçons jaloux n'avaient aucune raison d'être?...

FLORIA, =sèchement.=--Vous le saviez bien!...

SCARPIA.--J'ai fait erreur sur la personne, voilà tout... Le chevalier n'était pas ici avec la marquise, mais avec son frère.

FLORIA.--Ni l'un, ni l'autre. Il était seul.

SCARPIA, =railleur.=--Tout de bon?

FLORIA.--Oui.

SCARPIA, =de même.=--Vous affirmez?...

FLORIA, =nerveusement.=--Mais oui, j'affirme!... Oui, j'affirme! Oui!

SCARPIA, =froidement.=--Oh! du calme, signera, je me le tiens pour dit!... =(Se retournant sur sa chaise et, pans se lever, tranquillement.)= Schiarrone?...

SCHIARRONE.--Excellence?

SCARPIA.--Que dit le chevalier?

SCHIARRONE, =sur le seuil de la porte de gauche qu'il tient entre-bâillée.=--Rien, Excellence.

SCARPIA.--Il persiste à nier la présence du sieur Angelotti?

SCHIARRONE.--Absolument.

SCARPIA, =haussant la voix pour être entendu de l'intérieur.=--Alors, insistez, Roberti, insistez!...

FLORIA, =vivement.=--Votre insistance ne lui fera pas dire ce qui n'est pas!

SCARPIA, =de même.=--Mon Dieu, il ne faut qu'un coup d'oeil pour juger un homme: j'avais prévu l'obstination du chevalier. Mais j'espérais vous trouver plus raisonnable.

FLORIA.--Ne faut-il pas que je mente pour vous faire plaisir?

SCARPIA, =souriant.=--Non!... Mais, en disant la vérité, vous épargneriez au chevalier un mauvais quart d'heure.

FLORIA. =saisie.=--Comment?... Que voulez-vous dire?... =(Debout.)= Que se passe-t-il donc dans cette chambre?...

SCARPIA, =de même.=--Oh! rien que de très simple: on y interroge votre ami dans les formalités requises.

FLORIA, =inquiète.=--Je veux voir ce qui se passe là!...

SCARPIA, =l'arrêtant par le bras.=--Je puis vous le dire: le chevalier est étendu dans un fauteuil, les bras et les mains liés, coiffé d'une griffe d'acier à trois pointes: une pour la nuque, deux pour les tempes.

FLORIA, =terrifiée.=--Oh!...

SCARPIA, =debout.=--Et, à chaque refus de parler, la vis tourne... et la griffe mord!

FLORIA, =tordant son bras pour se dégager.=--Ah! maudits!... Arrêtez cela!... Arrêtez!...

SCARPIA, =la retenant.=--Et VOUS parlerez?

FLORIA.--Oh! que l'on cesse donc!... Mais criez-leur donc de cesser, vous!... Criez-le donc!...

SCARPIA.--Arrêtez! Roberti, et desserrez...

FLORIA.--Oh! encore! encore! encore!

SCARPIA.--Encore, Roberti... Entièrement.

SCHIARRONE, =sur le seuil.=--C'est fait, Excellence.

SCARPIA.--C'est fait!...

FLORIA.--Oh! lâches! lâches!... Je veux le voir!... =(Schiarrone lui barrant le chemin.)= Ouvrez-moi!...

SCARPIA.--Fermez!...

=Schiarrone ferme.=

FLORIA, =à Schiarrone qui lui barre le chemin, ainsi qu'un autre agent.=--Laissez-moi, vous!... Laissez-moi! =(Elle va se heurter à la porte fermée où elle frappe. Appelant.)= Mario!... Réponds-moi!... M'entends-tu?... Mario!... Mais, parle-moi donc, réponds-moi donc!... Un mot! Un seul... que je ta sache vivant! =(Silence.)= Démons!... Ils l'ont tué!...

SCARPIA, =assis à droite, tranquillement.=--Non... Laissez-lui le temps de se remettre...

FLORIA.--Mario!... Mon Mario!...

MARIO, =avec effort.=--Floria!...

FLORIA.--Ah!...

MARIO.--Ne crains rien!... J'ai bon courage!

FLORIA.--On ne te fait plus aucun mal, dis?... Je veux le savoir!... Dis-le-moi!...

MARIO.--Non, pas en ce moment... Courage, ma chérie... courage!...

FLORIA.--Ah! cette voix!... Comme il souffre!... =(Elle s'éloigne de la porte.)= Ah! mon Dieu! mon Dieu!... Est-ce possible?... Le torturer ainsi, cet être doux et bon comme un enfant!... Ils sont là dix contre ce malheureux sans défense à chercher ce qui lui fera le plus de mal... Et ils ont trouvé cela!... cette atrocité... ces griffes d'acier dans les tempes... Quelle horreur!... Et celui-là sourit, tenez... et se pourléche de sang humain!... Il est content de Lui, ce tigre!...

SCARPIA, =souriant.=--Point, ma chère!... C'est de vous que je suis ravi!... Par ma foi, vous êtes aussi tragique dans l'intimité que sur la scène... Mes compliments!... Mais revenons aux choses sérieuses... Vous l'avez entendu?... «J'ai bon courage.» C'est-à-dire: on ne m'arrachera pas un mot.

FLORIA.--Ah! vous lui arracherez plutôt l'âme!

SCARPIA.--J'en suis sûr!

FLORIA.--Eh bien, alors, délivrez-le!... Rendez-le-moi!... Puisqu'il ne dira rien, c'est fini, n'est-ce pas?...

SCARPIA.--Fini?... Nous commençons à peine.

FLORIA, =suffoquée.=--A...?

SCARPIA.--A le questionner.

FLORIA.--Le torturer encore?... Et pour ne rien savoir?

SCARPIA.--Erreur!... Je saurai tout: c'est lui que l'on interrogera, c'est vous qui répondrez!

FLORIA.--Moi?

SCARPIA.--Vous!... Et prenez garde que tout refus de parler est un tour de vis que vous donnez à son étau...

FLORIA.--Oh! bourreau!

SCARPIA.--Ce n'est plus moi, le bourreau, c'est vous, si vous refusez de me répondre... =(Très haut.)= Allons, Roberti, tenez-vous prêt!... Nous recommençons!...

=Schiarrone entre-bâille la porte et se tient prêt a transmettre les ordres.=

FLORIA.--Assassin!... =(Mouvement de Scarpia. Elle se reprend.)= Non!... Pardon, grâce, pitié, Excellence, pas cela!... C'est horrible... pas cela!

SCARPIA.--Alors, où est Angelotti?...

FLORIA.--Mais je ne sais pas!... Je n'en sais rien!... Comment le saurais-je?... =(Scarpia lève la main. Mouvement de Schiarrone. Elle bondit et rabat la main.)= Non!... Attendez!... Ah! mon Dieu!... Attendez donc!... Perdre l'un pour sauver l'autre, c'est effroyable aussi!... Donnez-moi le temps... On ne lui fait rien, n'est-ce pas?... Vous en êtes sûr?

SCARPIA.--Non!... J'attends... mais dépêchons!... Répondez.

FLORIA.--Mais quoi?... Que faut-il que je réponde?... Je ne sais pas moi!... Dites-moi ce qu'il faut dire... Ah! seigneur, pourvu, qu'on lie lui fasse rien, je dirai bien tout ce qu'on voudra!...

SCARPIA.--Soit!... Il y avait un homme ici à votre armée?

FLORIA.--Non!... =(Mouvement de Scarpia)= Si! Si!... Attendez!... Laissez-moi chercher, au moins!... Un homme?... Je ne sais plus... =(Même jeu)= Oui, oui! je crois! Je crois!... =(A Schiarrone)= Mais, puisque je réponds pour lui, ferme donc ta porte, toi, damné!

SCARPIA.--Et cet homme est Angelotti?

FLORIA.--Oh! pour cela, non! par exemple!...

SCARPIA, =railleur.=--C'est-à-dire: _si_.

FLORIA.--Non! Je vous dis: _non_!