Chapter 2
ANGELOTTI.--Floria Tosca? La cantatrice?
MARIO.--Oui!
ANGELOTTI.--De renommée seulement... C'est elle?
MARIO.--C'est elle!... L'artiste est incomparable; mais la femme... Ah! la femme!... Et cette créature exquise a été ramassée dans les champs, à l'état sauvage, gardant les chèvres. Les bénédictines de Vérone, qui l'avaient recueillie par charité, ne lui avaient guère appris qu'à lire et prier; mais elle est de celles qui ont vite fait de deviner ce qu'elles ignorent. Son premier maître de musique fut l'organiste du couvent. Elle profita si bien de ses leçons qu'à seize ans elle avait déjà sa petite célébrité. On venait l'entendre aux jours de fête. Cimarosa, amené là par un ami, se mit en tête de la disputer à Dieu, et de lui faire chanter l'opéra. Mais les bénédictines ne voulaient pas la céder au diable. Ce fut un beau combat. Cimarosa conspirait; le couvent intriguait. Tout Rome prit parti pour ou contre, tant que le défunt pape dut intervenir. Il se fit présenter la jeune fille, l'entendit et, charmé, lui dit en lui tapant sur la joue: «Allez en liberté, ma fille, vous attendrirez tous les coeurs, comme le mien, vous ferez verser de douces larmes; et c'est encore une façon de prier Dieu.» Quatre ans après elle débutait triomphalement dans la Nina et, depuis, à la Scala, à San-Carlo, à la Fenice, partout il n'y a qu'elle. Quant à notre liaison, elle a été improvisée ici à l'Argentina où elle chante en ce moment. Une de ces rencontres où l'on se sent à première vue l'un pour l'autre, l'un à l'autre, où deux êtres se reconnaissent sans s'être jamais vus;--c'est lui!--c'est elle!--Et tout est dit.
ANGELOTTI.--Je ne vous connais, moi, que depuis un quart d'heure; mais je ne lui pardonnerais pas de ne pas vous aimer.
MARIO.--Ah! pour cela!... Elle m'aime bien! Je ne lui sais même qu'un défaut!... C'est une jalousie folle qui n'est pas sans troubler un peu notre bonheur. Il y a bien aussi sa dévotion qui est excessive; mais l'amour et la dévotion s'accommodent assez l'un de l'autre...
ANGELOTTI.--C'est la même chose!...
MARIO.--Eh! oui... Enfin, je lui ai fait le sacrifice de mes répugnances en prolongeant ici mon séjour qui n'est pas sans péril. Car vous pensez bien que j'y suis assez mal vu. Je n'ai pris aucune part à ce qu'ils appellent votre révolte; et, à cet égard, je ne saurais être inquiété; mais, outre que mon nom sent un peu le roussi, mon père ayant fait scandale en son temps, le fait seul que je suis élève du conventionnel David, ma façon de vivre qui n'a rien d'un san-fédiste, mes vêtements et jusqu'à l'air de mon visage, tout est pour me signaler à la police. Ici, comme à Naples, vous le savez, celui-là est mal noté qui supprime la perruque poudrée, la culotte, les souliers à boucles, et s'habille et se coiffe à la française. Mes cheveux à la Titus sont d'un libéralisme outré, ma barbe est libre penseuse, mes bottes sont révolutionnaires. J'aurais déjà eu maille à partir avec le hideux Scarpia si je ne m'étais avisé d'une ruse...
ANGELOTTI.--Qui est?...
MARIO.--J'ai sollicité du chapitre de cette église l'autorisation de peindre ce mur-là gratuitement.
ANGELOTTI.--Oh! ils ont accepté?
MARIO.--Vous pensez!... Ce pieux dévouement a conjuré l'orage, et peut-être lui devrai-je ma sécurité jusqu'au départ de Floria pour Venise où elle est engagée la saison prochaine. Là, du moins, nous pourrons nous aimer sans crainte.
ANGELOTTI.--Et plus librement, sans doute...
MARIO.--Oh! ma foi, nous n'en faisons pas mystère. Quand elle n'est pas chez moi, au palais Cavaradossi, c'est moi qui suis chez elle. Ici même, elle vient me retrouver en plein jour, et vous l'auriez déjà entendue frapper à cette porte si elle n'était à quelque répétition pour le concert de ce soir. Cela se trouve bien, du reste...
ANGELOTTI.--Pourquoi?
MARIO.--Sa présence contrarierait nos projets!...
ANGELOTTI.--Bon; vous en seriez quitte pour lui dire qui je suis...
MARIO.--Oh! que non pas!... Et que je ne suis pas pour associer les femmes à ces sortes d'aventures!...
ANGELOTTI.--Même celle-là qui vous est si dévouée?
MARIO.--Même celle-là!... Son concours nous est inutile, n'est-ce pas?... Biffons l'inutile. Si petit que soit le risque à lui parler, il est moindre encore à ne lui rien dire, et nous supprimons du coup les questions, les inquiétudes, la fièvre, les nerfs, etc... surtout sa mauvaise humeur à me voir protéger un scélérat tel que vous. Car, pour elle, royaliste, vous n'êtes rien de mieux!... Et puis, supposons la fuite impossible; que votre séjour à Rome se prolonge; un mot maladroit peut tout perdre. Pensez surtout qu'elle est dévote, que le confessionnal est un terrible confident, et que la seule femme vraiment discrète est celle qui ne sait rien... et encore!...
=On frappe au dehors.=
FLORIA, =dehors=.--Mario!
MARIO.--C'est elle! =(Haut)= Oui! Oui! =(A Angelotti.)= Cachez-vous!... J'abrégerai sa visite s'il le faut...
=Angelotti se réfugie dans la chapelle.=
FLORIA, =frappant toujours.=--Mais ouvre donc!...
MARIO, =saisissant sa palette et ses pinceaux.=--Mais attends... Je viens!... Je viens!
=Il tire les verrous et ouvre.=
Scène IV
MARIO, FLORIA
FLORIA, =entrant avec une gerbe de fleurs.=--Voilà des cérémonies pour m'ouvrir!...
MARIO, =un pinceau dans les dents.=--Tu ne me donnes pas le temps de descendre.
FLORIA, =regardant partout d'un air soupçonneux.=--Tu tires donc les verrous à présent?
MARIO.--Oui, le père Eusèbe aime mieux cela.
FLORIA.--Le petit n'est pas là?...
MARIO. =nettoyant ses pinceaux.=--Non, je lui ai donné congé... =(Floria remonte subitement vers le fond.)= Qu'est-ce que tu regardes?
FLORIA,--A qui donc parlais-tu?...
MARIO.--Moi!... Je ne parlais pas!... Je fredonnais... Tu m'as entendu fredonner...
FLORIA.--Parler!... Tu faisais comme cela, ch... ch... ch... ch...
MARIO.--Quelle folie!... Qui veux-tu qui soit ici à cette heure?...
FLORIA.--Est-ce qu'on sait?... Quelque vieille dévote amoureuse de toi.
MARIO.--Oh!... Déjà?... Une scène par cette chaleur... Attends au moins la fraîcheur du soir... =(Il lui prend les mains et les baise tendrement.)= Quelle moisson de fleurs!
FLORIA.--Pour la Madone... J'ai tant à me faire pardonner.
MARIO, =continuant.=--Par exemple?...
FLORIA.--Par exemple ce que tu fais là.
MARIO.--Où est le mal?...
FLORIA.--Oh! si, sous ses yeux... =(Baissant la voix.)= Laisse-moi au moins la saluer avant...
MARIO, =de même, l'imitant.=--Oh! c'est trop juste...
=Floria remonte vers le pilier où est la Madone, dépose ses fleurs dans la vasque et s'agenouille, le dos tourné à la rampe. Mario en profite pour échanger un signe d'intelligence avec Angelotti qu'on entrevoit une seconde derrière la grille.=
FLORIA, =redescendant et lui rendant ses mains, plus à l'aise, à haute voix.=--Voilà qui est fait!
MARIO, =baisant les doigts.=--Alors, je peux?... Elle permet!...
FLORIA, =très convaincue.=--Oui... Ah! je suis bien contrariée, va.
MARIO.--Parce que?...
FLORIA.--Nous ne nous verrons plus jusqu'à demain.
MARIO.--Pourquoi?
FLORIA.--Cette fête!...
MARIO.--Au Palais Farnèse?...
FLORIA.--Oui... Il y a concert, et tu penses bien que j'y ai la plus grosse part.
MARIO.--Bon, mais après?...
FLORIA.--Il y à bal.
MARIO.--Et il faut que tu danses?
FLORIA.--Non!... Mais que je soupe... La reine m'a fait dire par le duc d'Aseoli qu'elle me verrait avec plaisir à la, place qui m'est réservée.
MARIO.--Quelle faveur!
FLORIA.--Oh! oui... Elle est très bonne pour moi. Or, on ne soupera qu'au petit jour, et nous ne nous verrons pas avant midi.
MARIO, =légèrement=.--En effet!...
FLORIA.--Tu en prends facilement ton parti...
MARIO.--Ah! par exemple...
FLORIA.--Mais oui. C'est drôle!... Vous acceptez cela, avec Une philosophie!
MARIO.--Dis que je me résigne...
FLORIA.--Oh! les hommes!... Ah! j'ai bien tort de vous tant aimer,--et surtout de vous le laisser voir.
MARIO, =reprenant sa palette.=--Oh!
FLORIA, =regardant son tableau.=--Qu'est-ce que c'est encore que cette femme-là?
MARIO, =cherchant derrière lui.=--Cette femme?
FLORIA.--Là, là, sur le mur?
MARIO.--Ah! la blonde?
FLORIA.--Non!... La rousse?
MARIO.--C'est Marie-Magdeleine!... Comment la trouves-tu?
FLORIA.--Trop jolie.
MARIO.--Trop?
FLORIA.--Je n'aime pas que vous fassiez les femmes si jolies!
MARIO.--Si tu es jalouse aussi des femmes que je peins!
FLORIA.--C'est que je sais bien ce qui se passe entre elles et vous!
MARIO, =riant=--Ah! bon!... Et qu'est-ce qu'il se passe?...
FLORIA.--Vous n'avez pas plutôt fait deux grands yeux à cette créature que vous vous dites: «Ah! les beaux yeux!» Et une petite bouche! «Oh! la jolie bouche!... On y mordrait!» Tant qu'à la fin, c'est elle que vous admirez, elle que vous aimez, et ce n'est plus moi!...
MARIO, =riant tout en travaillant.=--Ah! bien!
FLORIA.--Et puis, avec quoi fabriquez-vous ces créatures-là? Avec vos souvenirs... ou vos désirs!... Des yeux que vous avez beaucoup regardés... Des lèvres qui vous ont dit: «Je t'aime!» Ou à qui vous voudriez le faire dire!... A qui peuvent-ils bien être ces cheveux-là,--et ces yeux d'un bleu?... Oh! je les connais sûrement!... Je les ai certainement vus quelque part!
=Tout en parlant elle est montée sur l'échafaudage.=
MARIO, =de même.=--C'est probable!...
FLORIA, =vivement.=--Ah! c'est donc une vraie femme... Elle existe?...
MARIO.--Cherche!
FLORIA.--J'y suis!... L'Attavanti!...
MARIO.--Oui!... T'y voilà!
FLORIA.--Tu la connais donc?... Tu la vois donc?... Où la vois-tu?... Chez elle!... Ici!... Chez toi!... Ne mens pas.
MARIO.--Mais...
FLORIA.--Mais parlez donc, répondez donc!
MARIO.--Laisse-moi parler!... Je l'ai vue ici, une seule fois, hier, par hasard?
FLORIA.--Oh! _par hasard_!... fait hasard est admirable!
MARIO.--Par hasard!... Elle est entrée tandis que j'étais à peindre; elle s'est agenouillée là, comme toi. A fait sa prière, comme toi. Et, avec ses grands yeux de pervenche levés au ciel... et ses beaux cheveux blonds!...
FLORIA.--Ses _beaux_ cheveux, c'est bien cela!...
MARIO, =continuant tranquillement.=--Dorés encore par le soleil couchant, elle était si parfaitement la Madeleine rêvée qu'en trois coups de pinceau je l'ai fixée là, sans qu'elle s'en soit doutée et que je lui aie même adressé la parole.
FLORIA.--Et pourquoi cette femme, je vous prie, et pas moi?... Je ne ferais pas une Madeleine aussi dorée qu'elle?
MARIO, =gaiement.=--Ah! bien là, franchement, tu n'as pas l'air d'une sainte, surtout en ce moment.
FLORIA.--Et elle donc?... Ah! elle est bonne la marquise, avec son auréole!... Une farceuse qui trompe son mari et se promène partout avec son amant!...
MARIO.--Pardon!... Ce n'est pas mi amant; mais un sigisbée, accepté comme tel, par tout le monde, et par le mari lui-même... Donc, il n'est pas trompé.
FLORIA.--Eh bien, je n'ai pas de mari, moi, ni de sigisbée!... J'ai un amant que j'aime uniquement et qui est tout pour moi. C'est plus honnête...
MARIO, =tendrement=.--Aussi, je t'adore!
FLORIA.--Cette effrontée qui vient là poser tout exprès!
MARIO.--Allons, allons, tu en folle. Laissons la marquise.
FLORIA.--Si elle ne ferait pas mieux de convertir son scélérat de frère.
MARIO.--Oh! scélérat!
FLORIA.--Oh! naturellement, tu le défendras... Un ennemi de Dieu, du roi et du pape!... Un démagogue, un athée!
MARIO, =jetant un coup d'oeil vers Angelotti, par-dessus l'épaule de Floria.=--Oh! là! là!
FLORIA, =assise sur la dernière marche.=--Oui, oh! Oui. Oh! tu plaisantes... Mais c'est bien cela qui me désole. C'est que tu aies de si mauvais sentiments, avec, un si bon coeur. Un homme qui lit Voltaire!... Et cet autre encore! dont tu m'as donné un-livre, une horreur!...
MARIO.--La _Nouvelle Héloïse_?
FLORIA.--Le père Caraffa, mon confesseur, à qui j'en ai parlé, m'a dit: «Mon enfant, brûlez vite ce livre infâme, ou c'est lui qui vous brûlera!»
MARIO, =vivement.=--Et tu l'as brûlé?...
FLORIA.--Non!
MARIO.--Ah! tant mieux. J'y tiens. Un cadeau de Rousseau à mon père.
FLORIA.--Et je l'ai lu!... Et il ne me brûle pas du tout ce livre, mais là, pas du tout!...
MARIO, =s'asseyant près d'elle sur l'échafaudage, les jambes pendantes.=--Parbleu!
FLORIA.--Des bavards, ces gens-là!... Ils parlent tout le temps et ne s'aiment jamais!
MARIO.--Alors, le père Caraffa se mêle aussi de tes lectures?
FLORIA.--Naturellement, quand je lui avoue mes péchés.
MARIO.--Et les miens!
FLORIA.--Ce sont les mêmes!... Et, à ce propos, si tu savais ce qu'il m'a dit de toi!...
MARIO.--Oh! je m'en doute bien... Je suis un sans-culotte, et un buveur de sang!
FLORIA.--Ah! surtout un impie,--et j'en suis assez malheureuse. Ce n'est pas faute de prier Dieu de toute mon âme pour le salut de la tienne.
MARIO, =la serrant contre lui.=--Pauvre bon petit coeur.
FLORIA.--D'autant que le Padre me l'a formellement déclaré: notre liaison est abominable.
MARIO.--Oh!
FLORIA.--Abominable!... Je l'entends encore: «Mon enfant, si vous voulez que le ciel l'excuse, faites qu'elle profite à la conversion de votre ami. Ramenez à nous cette brebis égarée et Dieu fermera les yeux sur votre faute. L'amour sacré purifiera l'amour profane. Et d'abord obtenez de lui qu'il sacrifie cet insigne révolutionnaire qu'il étale effrontément par les rues avec des airs de défi!...»
MARIO.--Quel insigne?...
FLORIA.--Tes moustaches.
MARIO.--Oh!...
FLORIA, =avec douleur.=--Ah! je? lui avais bien promis de te les faire couper!
MARIO.--Tu n'en as pas soufflé mot.
FLORIA, =de même.=--Jamais!
MARIO.--Pourquoi?
FLORIA.--C'est horrible à dire... Elles te vont si bien!
MARIO.--Ah! Alors!...
FLORIA.--...je t'ai aimé tout de suite comme cela. Je ne peux pas me faire à l'idée de t'aimer autrement, avec un menton ras, comme celui du père Caraffa!... Seulement, voilà bien le châtiment... Je n'ose plus me confesser et lui avouer que les moustaches sont toujours là, parce que j'ai plaisir à les fréquenter. Car alors, il me défendrait de t'aimer!... Je lui répondrais!... Dieu sait ce que je lui répondrais... Un vrai scandale!... Mais mon compte est bon, va!... Je suis en état constant de péché mortel, et si je venais à mourir subitement...
MARIO.--L'enfer!
FLORIA.--Encore si c'était avec toi!...
MARIO.--Bon, qui sait!...
FLORIA, =rassurée.=--Oui, je crois que ça s'arrangera tout de même...
MARIO.--Mais oui!... va...
FLORIA.--Grâce à la Madone, je suis très bien avec la Madone!
MARIO.--Ah! alors, continuons!
=On frappe à la porte.=
FLORIA.--Chut!...
MARIO.--Quoi?
FLORIA.--On a frappé.
LUCIANA, =dehors.=--Madame, madame!
FLORIA, =descendant.=--C'est ma femme de chambre... C'est toi, Luciana?
LUCIANA.--Oui, madame.
FLORIA, =à Mario.=--Ouvre.
=Mario ouvre.=
Scène V
LES MÊMES, LUCIANA
FLORIA.--Qu'est-ce que c'est?... Quoi!
LUCIANA.--Une lettre que l'on vient d'apporter à la maison de la part du maestro.
=Elle cherche la lettre sur elle.=
FLORIA.--Paisiello? Dieu, que c'est agaçant de ne pas être un moment tranquille. =(Mario, pendant ce temps, fait à Angelotti un signe de patience.)= Allons, donne donc? Dépêche-toi!
LUCIANA.--La voici!
FLORIA.--Qu'est-ce qu'il me veut encore, ce vieux fou? =(Lisant.)= _Divine Tosca. Son Excellence monsieur le duc d'Aseoli me communique une nouvelle qui vous comblera de joie. Sa Majesté vient de recevoir une lettre du général Mêlas qui lui annonce que, le 14 courant, il a livré bataille à l'armée française commandée par le général Bonaparte, dans la plaine de Marengo, près d'Alexandrie_...
MARIO, =vivement.=--Ah! donne, je t'en prie... =(Il prend la lettre et lit de façon à être entendu par Angelotti.)= ..._Le combat commencé à l'aube s'est prolongé avec un grand acharnement jusqu'à trois heures de l'après-midi et s'est terminé par la déroute complète de l'armée française... C'est une victoire éclatante pour nos armes_... =(Il repasse la lettre à Floria.)= Tiens, achève.
=Il va s'asseoir, attristé, à gauche.=
FLORIA, =reprenant la lecture.=--..._En conséquence, Sa Majesté vient d'ordonner des prières d'actions de grâces dans toutes les églises. Et j'ai pensé qu'il était de notre devoir de nous associer à cette joie patriotique... L'excès même de mon enthousiasme échauffant ma verve, je viens d'improviser une cantate en l'honneur de cette victoire..._
MARIO.--Charlatan! Il veut rentrer en grâce et faire oublier sa Marseillaise parthénopéenne!
FLORIA, =continuant.=--_...Ai-je besoin d'ajouter, diva, que cette improvisation ne peut avoir quelque mérite que si vous lui prêtez, ce soir, au Palais-Farnèse, l'appui de votre prestigieux talent?... Les choeurs et l'orchestre sont convoqués. On n'attend plus que vous. Une bonne répétition nous suffira avant l'heure du souper. Venez sans retard, je vous en prie, et vous comblerez de joie le plus ardent, le plus dévoué, le plus! et cætera! Vieux singe, va..._
Le diable l'emporte avec sa cantate!
MARIO, =vivement.=--Ah! tu ne peux pas refuser!
FLORIA.--Eh! non... Pour la reine!... Mais comme c'est gai de te laisser là pour aller répéter sa cantate!... Qu'est-ce que tu vas faire sans moi?
=Elle s'apprête à partir.=
MARIO.--Je travaillerai jusqu'à la nuit.
FLORIA.--Et après?
MARIO.--J'irai souper et coucher à la villa.
FLORIA.--C'est cela, oui!... Et demain matin?
MARIO.--Demain matin, tu me verras à midi.
FLORIA.--Pourquoi si tard?
MARIO.--Pour te laisser dormir.
FLORIA.--Je n'ai pas besoin de dormir tant que ça! Je veux que tu me réveilles.
MARIO.--C'est convenu. Allons, à demain.
FLORIA, =prête à partir, s'arrêtant.=--Attends!...
MARIO.--Quoi?
FLORIA, =montrant, le tableau.=--Oh! je t'en prie! Fais-lui des yeux noirs... Cela t'est bien égal, n'est-ce pas? Elle sera tout aussi Madeleine avec des yeux noirs...
MARIO.--Mon Dieu, si tu y tiens?
FLORIA.--Oui, j'y tiens beaucoup. Comme cela tu ne penseras plus à l'Attavanti.
MARIO.--Alors, c'est promis...
FLORIA, =l'embrassant.=--Tiens! Je t'adore!
MARIO,--Oh! devant la Madone!
FLORIA.--Oh! Elle est si bonne... Elle ne m'en veut pas... A demain, trésor adoré!
MARIO.--A demain, amour.
=Floria sort avec Luciana.=
Scène VI
MARIO, ANGELOTTI
=Angelotti sort de, la chapelle dès que la porte est refermée et les verrous tirés.=
MARIO.--Ah! mon ami, quelle nouvelle!... Cette bataille?
ANGELOTTI.--Hélas! oui! Ceci nous achève!...
MARIO.--Enfin, pensons à vous... On va rouvrir l'église avant l'heure pour les prières ordonnées... Toute la ville doit être en émoi... Si nous en profitions pour sortir de la ville avant la fermeture des portes?...
ANGELOTTI.--Sans attendre Trebelli, soit!
MARIO.--Alors...
=Coup de canon au lointain.=
ANGELOTTI, =saisi.=--Ah!
MARIO.--Le signal!... On sait votre évasion!...
ANGELOTTI.--Attendez!... C'est peut-être une salve pour cette victoire.
=Ils prêtent l'oreille.=
MARIO.--Non!... Vous voyez!... Plus rien!... Un seul coup. C'est bien votre fuite que l'on signale!... Il n'y a plus à rester ici... Coûte que coûte, partons... Vite à ce déguisement... Dès que vous serez prêt, sortez par l'autre grille, dans l'ombre, faites le tour de l'église par ce côté... Moi, je gagnerai par l'autre la grande porte où je vous attendrai, et nous sortirons audacieusement, c'est le mieux!... Allez, allez... Voici le sacristain, et vite, le danger nous talonne!
=Angelotti rentre dans la chapelle dont il ferme la grille et où il disparaît. Mario saute sur son estrade.=
Scène VII
MARIO, EUSEBE, puis GENNARINO
EUSÈBE, =paraissant par la gauche, au fond, ses clefs à la main, et allant rouvrir les verrous à droite.=--Votre Excellence a entendu?
MARIO.--Quoi?
EUSÈBE.--Le coup de canon!
MARIO, =indifféremment.=--Ah! oui, n'est-ce pas pour fêter cette victoire?
EUSÈBE.--Non! Non! C'est quelque jacobin qui se sera évadé du château Saint-Ange...
MARIO, =de même.=--Peut-être...
GENNARINO, =entrant vivement par la droite, essoufflé.= Sûrement, Excellence!... Angelotti s'est enfui!
EUSÈBE.--Ah! la canaille!
GENNARINO.--On crie sa fuite par les rues et le signalement avec promesse de mille piastres pour qui le livrera; et, pour qui lui donnera asile, la potence.
EUSÈBE,--C'est trop peu!...
GENNARINO.--Un porte-clefs, son complice, a été dénoncé par un voiturier avec qui il faisait prix, c'est ainsi qu'on a tout découvert!
MARIO.--Et ce porte-clefs est arrêté?
GENNARINO.--Oui, Excellence.
MARIO, =descendant=.--Il a parlé?
GENNARINO.--Oh! sûrement... On l'a mis à la question.
EUSÈBE.--C'est trop peu!...
MARIO, =vivement=.--Ma voiture est là?
=Il désigne la droite.=
GENNARINO.--Oui, Excellence, avec Fabio.
MARIO, =prenant son chapeau.=--Dis à Fabio de faire le tour et d'aller m'attendre sur la place, devant la grande porte... Après quoi tu viendras tout mettre en ordre. Allons, vivement, dépêche-toi!
GENNARINO.--Oui, Excellence!
=Il sort en tournant par la droite. Les cierges s'allument au fond et l'on commence à voir de tous côtés les fidèles, hommes et femmes.=
EUSÈBE, =allant allumer les cierges devant la Madone.=--Alors, Votre Excellence a déjà entendu parler de cette victoire de Marengo?
MARIO, =anxieux, regardant du côté de la grille.=--Oui!
EUSÈBE, =même jeu, lui tournant le dos et riant.= Joseph est rossé... Ah! Ah! Qu'est-ce qui a sur les doigts?... C'est Joseph!...
MARIO, =même jeu.=--Joseph?...
EUSÈBE.--Oui... oui... le Bonaparte en carton... Ah! Ah! Celui qui franchit les Alpes avec ses canons!... Farceur, va! C'est à se tordre!...
=Angelotti paraît vaguement, ouvrant l'autre grille et disparaissant dans l'ombre.=
MARIO, =à lui-même.=--Enfin!...
EUSÈBE.--Vous dites?...
MARIO.--Rien! =(L'attirant à lui pour détourner son attention.)= Tenez, père Eusèbe, merci et bonsoir!...
=Il s'en va vivement par le fond, à gauche.=
EUSÈBE.--Il est vexé tout de même, le jacobin!... Trois Pauli! =(Faisant la grimace.)= C'est trop peu!
=Chants d'église, au fond, très affaiblis, et prières.=
EUSEBE, SCARPIA, SCHIARRONE AGENTS.
Scène VIII
GENNARINO
=Ils entrent par la droite, sur les chants très étouffés qui s'interrompent et reprennent par intervalles pendant la scène.=
SCARPIA, =après être entré, en silence, et avoir jeté un coup d'oeil, à mi-voix.=--Gardez toutes les portes! Visitez l'église et faites votre besogne, sans trop éveiller l'attention. =(Quatre agents remontent lentement et disparaissent par les deux côtés du fond. Au sacristain qui descend et le reconnaissant salue jusqu'à terre.)= Viens ça, bonhomme. Tu es le sacristain?
EUSÈBE, =tremblant.=--Oui, Excellence.
SCARPIA.--Un criminel, évadé du château Saint-Ange, a passé la nuit dans cette église; il peut y être encore.
EUSÈBE, =tremblant.=--Ah! mon Dieu! Ici!
SCARPIA.--Où est la chapelle des Angelotti?
EUSÈBE.--De ce côté, Excellence. La voici.
SCARPIA, =à Schiarrone.=--Voyez... =(Schiarrone et un agent entrent dans la chapelle. Murmures de prières au fond. Schiarrone reparaît.)= Eh bien?...
SCHIARRONE.--Personne, Excellence. La chapelle est vide.
SCARPIA.--Trop tard. L'homme s'est enfui au coup de canon. Aucune trace de son passage?
SCHIARRONE, =montrant dans les mains de l'autre agent les objets désignés.=--Pardon, Excellence. Divers objets de toilette. Un miroir, des ciseaux, des rasoirs... et des cheveux à terre.
SCARPIA.--Est-ce tout?
SCHIARRONE.--Oui, Excellence. =(L'autre agent reparaît avec un éventail.)= Oh! non... Un éventail.
SCARPIA.--Donnez. Ceci faisait partie de la toilette. =(Il ouvre l'éventail.)= Une couronne de marquise. C'est bien cela... l'éventail de l'Attavanti qu'il aura oublié dans sa hâte, ou jugé superflu... Rien autre de tel?... Aucun ajustement de femme?
SCHIARRONE.--Aucun, Excellence.
SCARPIA.--C'est donc bien sous ce déguisement qu'il s'est enfui. Mais où?... Qui peut lui venir en aide?... =(A Eusèbe.)= Bonhomme! Tu n'as rien remarqué de particulier autour de cette chapelle?
EUSÈBE.--Rien, Excellence... Ni avant, ni après l'ouverture des portes.
SCARPIA.--Ah! tu as fermé l'église?
EUSÈBE.--Comme à l'ordinaire.
SCARPIA.--A clefs, bien entendu?
EUSÈBE.--Sauf cette porte, quelqu'un restant à l'intérieur.