La tombe de fer

Chapter 15

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--Mais tu feras des efforts, beaucoup d'efforts, tu puiseras dans son amitié pour toi et dans notre amour pour elle tous les arguments possibles?

--Avant de partir, je prierai Dieu pour qu'il donne du pouvoir à ma parole, répondis-je. Fiez-vous à ma gratitude et à mon ardent désir de faire tout ce qui peut vous être agréable. Vous dites que ce mariage peut sauver Rose, monsieur! pourrais-je hésiter?

--C'est une tâche difficile que je t'impose, soupira mon bienfaiteur. Tu ne connais pas Rose comme nous. C'est une fille douce et tranquille, jamais égoïste ni volontaire dans les choses ordinaires; mais, quand une fois elle a fermement décidé quelque chose, on s'aperçoit alors qu'elle est douée d'une singulière force de volonté. Souvent je m'en suis secrètement réjoui, car j'y voyais le signe d'un caractère noble et fort; mais, maintenant, nous avons malheureusement à craindre que nous ne soyons, nous et elle-même, les victimes de cette force de volonté!

M, Pavelyn s'était levé et marchait lentement dans l'avenue des hêtres. Croyant qu'il voulait me mener immédiatement à Anvers, je lui demandai un quart d'heure pour retourner dans la maison de mon père et m'habiller convenablement; mais il me dit que je devais rester à Bodeghem au moins jusqu'au lendemain; s'il me ramenait dans sa voiture, Rose soupçonnerait que son père m'avait imposé cette mission, et mes conseils perdraient beaucoup de leur poids et de leur force. Je devais venir par la diligence et faire comme si je ne savais rien. M. Pavelyn trouverait un prétexte pour faire tomber la conversation sur le mariage.

Chemin faisant, il se donna encore beaucoup de peine pour me faire sentir quel prix il attachait à ma réussite, et il me conjura de ne rien épargner pour atteindre mon but. Dès que nous approchâmes du château, il appela ses gens et leur donna l'ordre d'atteler sans retard.

Pendant qu'on attelait, il causa gaiement avec moi. Son chagrin s'était allégé par l'espoir que je détournerais de lui et de son enfant le mal qu'il redoutait. Mes paroles lui avaient inspiré cette espérance. Comme je supposais que Rose avait refusé le mariage parce qu'elle m'aimait, je ne doutais pas que, d'après mes conseils, elle ne se soumit à la nécessité reconnue, quel que pût être le sacrifice. J'avais exprimé plusieurs fois cette conviction intime, et mon bienfaiteur m'en était sincèrement reconnaissant. Au moment de monter en voiture, il me serra encore les deux mains et me dit avec un regard où brillait de nouveau la confiance:

--À demain donc, mon bon Léon; Dieu te donnera la force de remplir heureusement ta noble mission.

Je suivis des yeux la voiture, jusqu'à ce qu'elle eût tout à fait disparu à mes regards; puis je quittai le château et pris un sentier solitaire. En présence de M. Pavelyn, je n'avais pas pu réfléchir avec toute la lucidité voulue à la position nouvelle où sa démarche inattendue m'avait placé; mais, quand je fus seul et que je n'eus plus besoin de surmonter mon émotion, mon cœur se mit à battre violemment, je me sentis pâlir et mes jambes se dérober sous moi. Mon âme voulait se révolter contre le sacrifice de sa dernière espérance, mais cette lutte contre le sentiment du devoir ne fut pas longue. Bientôt j'envisageai sous un tout autre point de vue la tâche qui m'était imposée. J'aimais la fille de mes bienfaiteurs; peut-être n'avais-je pas fait ce que j'eusse dû faire pour combattre et pour étouffer cette inclination; peut-être étais-je vraiment coupable envers mes bienfaiteurs et envers Dieu. J'avais bien cherché dans ma conscience toute sorte de raisons pour excuser ma faiblesse; mais, maintenant, l'heure était venue de prouver que mon amour était assez pur et assez noble pour s'immoler au bonheur de celle qui en était l'objet. Certes, c'était une mission pénible que j'avais acceptée, et je prévoyais que bien des fois encore son cœur se serrerait d'angoisse et de douleur avant que le sacrifice fût consommé, mais j'offrirais mes souffrances à Dieu comme une punition de mon égarement, et, si j'étais coupable, il m'accorderait peut-être, avec son pardon, la paix du cœur que j'avais perdu.

Ainsi rêvant et fermement résolu à chasser toutes pensées autres que celles qui pouvaient m'encourager à accomplir franchement ma terrible tâche, je dirigeai mes pas vers la demeure de mes parents.

XXVII

Le lendemain, lorsque je descendis de la diligence à la porte de la ville et que j'entrai dans la rue qui devait me conduire immédiatement à la maison de M. Pavelyn, il me fallut rassembler toute mon énergie pour ne point défaillir au moment d'accomplir ma tâche. Jusqu'alors, j'étais parvenu à combattre mon hésitation et ma crainte; mais, maintenant que chaque pas me rapprochait du moment fatal, je sentais ma force m'abandonner. Mon cœur battait violemment, et de temps en temps un frisson glacial parcourait mes membres. Ce n'est pas que j'hésitasse dans ma résolution, ni que j'eusse quelque regret d'avoir accepté la douloureuse mission; mais il y avait en moi une puissance secrète qui luttait contre ma volonté, et dont les efforts tumultueux augmentaient à chaque instant ma frayeur et mes souffrances.

Après m'être arrêté deux ou trois fois en chemin pour maîtriser mon agitation, je crus avoir repris un peu de calme, et je sonnai hardiment à la porte de M. Pavelyn.

Comme je me présentai à l'heure convenue, M. Pavelyn épiait mon arrivée. Il vint à ma rencontre dans le vestibule, me serra la main avec joie, et m'introduisit sur-le-champ dans la chambre où sa fille était assise auprès d'une table, tenant une broderie à la main.

--Vois, Rose! s'écria-t-il gaiement, voici Léon qui vient nous voir.

Elle leva la tête de dessus son ouvrage. Son visage s'illumina de l'éclat d'une joie indescriptible, ses yeux firent rayonner vers moi un regard plein d'amour et de reconnaissance. Ma présence seule la rendait heureuse.... Pauvre victime d'un penchant défendu!

L'effet que cette démonstration, dont le sens ne pouvait m'échapper, produisit sur moi fut si profond, que je dus faire un effort pour retenir les larmes qui montaient à mes yeux. Mais Rose, que mon arrivée inattendue avait surprise, se rendit immédiatement maîtresse de son émotion. Après avoir balbutié un aimable salut, elle avait repris tout son calme, et, dans ses réponses à ce que son père ou moi lui disions, il n'y avait plus rien qui pût faire soupçonner une profonde émotion.

Nous causâmes pendant quelque temps de choses presque indifférentes; puis M. Pavelyn porta la conversation sur le mariage. Il fit comme si je ne savais rien de Rose, énuméra brièvement toutes les raison qui devaient décider sa fille à accepter cette brillante alliance, et me demanda ensuite directement quelle était mon opinion sur cette affaire.

--Il ne peut y avoir de doute, affirmai-je: mademoiselle Rose doit donner son consentement; car un pareil mariage....

Un coup d'œil de Rose fit expirer la parole sur mes lèvres. Elle me considérait avec étonnement, avec reproche et avec effroi; un pénible sourire errait sur ses lèvres, sourire presque imperceptible, mais convulsif comme celui d'une personne qui a reçu une blessure mortelles et qui ne veut pas se plaindre.

M. Pavelyn, remarquant mon hésitation, vint à mon secours et dit quelques mots pour m'encourager à continuer ma tâche.

Je recommençai avec douceur, mais avec résolution, à lui conseiller de se marier. Elle avait baissé la tête et paraissait m'écouter avec patience, sinon avec indifférence.

D'abord je fis valoir ta grande fortune de Conrad da Somerghem, sa haute noblesse et l'excellence de ses qualités. J'allais invoquer la raison principale et parler à Rose de sa maladie et du chagrin de ses parents, lorsque M. Pavelyn sortit de la chambre. La pauvre enfant suivi son père des yeux et me considéra avec un regard qui me fit frémir et me frappa de stupeur. Comme le langage de l'âme est admirablement clair!

Rose n'avait point parlé, et cependant j'avais compris mot pour mot ce qu'elle m'avait dit. Hélas! elle m'accusait d'avoir conspiré avec son père pour faire violence à ses sentiments. Elle me reprochait cette ruse cruelle et la blessure dont je venais volontairement de déchirer son cœur. J'étais extrêmement ému, et je bégayais quelques mots d'excuse; mais elle, avec un calme qui me dominait, me dit doucement:

--C'est bien, Léon, continuez. Accomplissez sans hésiter votre mission; je vous écouterai jusqu'au bout.

Je sentais des larmes prêtes à jaillir de mes yeux; mon cœur était serré, la pâleur de l'angoisse décolorait mon visage. Alors, la crainte me fit résister violemment à mon émotion. J'appelai à mon secours la conscience du devoir et toute l'énergie de ma volonté. Je repris d'une voix tremblante:

--Rose, vous êtes malade. Vos parents redoutent un affreux malheur! Ah! délivrez-les de l'angoisse qui abrégerait leurs jours. Ils vous ont donné la vie; toutes leurs espérances sont concentrées sur vous. Si la consomption devait leur enlever leur enfant, leur fille unique, ils mourraient de désespoir. Si c'est un sacrifice, un pénible sacrifice même que l'on exige de vous, acceptez-le, je vous en supplie, par pitié, par amour pour votre bon père, pour votre tendre mère!

Je croyais avoir fait quelque impression sur l'esprit de Rose; mais, voyant que je m'étais trompé, je m'interrompis.

--Malheureux Léon! dit-elle en soupirant, pourquoi retourner ainsi le poignard dans votre cœur et dans le mien? La consomption, dites-vous? Mais, pour accepter ce mariage, il me faudrait tuer dans mon cœur un sentiment qui est devenu ma vie même. J'aime mieux mourir de consomption! Alors, du moins, je ne profanerai pas le sentiment qui s'est emparé de mon âme; alors, du moins, je l'emporterai avec moi dans la tombe sans l'avoir souillé par une promesse parjure!

Je fus si profondément ému à cette révélation du secret de son cœur; ces affreuses paroles: consomption, mort, tombe, m'inspirèrent une telle frayeur et une si vive pitié, qu'un torrent de larmes ruissela sur mes joues. Je voulus parler, la voix s'arrêta dans mon gosier.

--Ne pleurez pas, Léon, dit Rose; la fatalité cruelle qui pèse sur nous ne peut se fléchir par des larmes. Dieu nous a refusé le bonheur sur la terre, courbons la tête avec résignation et sans nous plaindre. J'en mourrai peut-être; mais pourquoi croire qu'il ne reste plus d'espoir après la mort? N'y a-t-il donc pas une seconde vie?

Égaré, hors de moi, succombant presque à ma douleur, je m'écriai d'une voix entrecoupée par les sanglots:

--Non, non, vous ne pouvez pas mourir, Rose! Oh! Rose, écoutez-moi! Ce mariage doit briser un cœur dont chaque battement était un soupir pour vous; il doit empoisonner une vie qui ne consistait qu'à vous aimer, il doit tuer une âme qui vous adorait comme la Divinité; mais il doit aussi vous sauver de la mort qui vous menace, il doit épargner à vos parents, à mes bienfaiteurs, le plus affreux désespoir; il doit excuser notre égarement devant Dieu!... Oh! Rose, par les souvenirs de notre enfance, par tout ce que j'ai espéré et souffert, par mon amour insensé, mais sans bornes, pour celle qui m'a fait artiste, oh! je vous en conjure, laissez-vous fléchir! Accordez-moi un seul moyen de reconnaître les bienfaits de votre père, et ne m'ôtez pas l'espérance que vous resterez sur la terre pour lui fermer les yeux. Ah! voyez, Rose! voyez, je vous en supplie à genoux.... Écoutez, exaucez ma prière!

Je me laissai tomber à genoux en versant d'abondantes larmes et en tendant vers elle des mains suppliantes. Quelque chose qui me frappa de stupeur s'était passé en elle: une joie excessive brillait sur sa physionomie. Les bienheureux qui voient s'entrouvrir le ciel n'ont pas un sourire plus céleste. Pendant que je répétais ma prière avec plus d'ardeur, elle me tendit la main et me dit:

--Ah! j'en étais sûre, et cependant, je n'osais pas y croire tout à fait; maintenant, le doute est loin de moi. Merci, merci, Léon! Si Dieu a décidé de ma vie, maintenant je puis mourir!

Tout à coup je fus saisi d'une émotion terrible, je sautai debout en tremblant, et je courbai la tête en poussant un cri étouffé. Une porte s'était ouverte, et M. Pavelyn m'avait vu agenouillé aux pieds de sa fille! Cependant ce n'était pas cela qui m'agitait; car j'aurais facilement pu lui expliquer cette attitude suppliante; mais, dans le regard qu'il fixait sur moi, il y avait tant d'amertume et un courroux si sombre, quoiqu'il fût contenu, que je ne pus douter qu'il n'eût surpris le secret de mon amour pour sa fille.

Sans rien dire, M. Pavelyn tira le cordon d'une sonnette et attendit l'arrivée d'un domestique. Ce fut un moment anxieux; un silence de mort régnait dans le salon; Rose tenait ses yeux baissés; j'étais plus mort que vif, et je dus m'appuyer au marbre de la cheminée pour ne pas plier sur mes jambes chancelantes.

Une servante parut.

--Allez, dit M. Pavelyn, avertissez madame Pavelyn que Rose la prie de venir auprès d'elle sur-le-champ.

Dès que la servante eut disparu, mon protecteur, irrité, me dit d'une voix dont l'altération glaça mon sang dans mes veines:

--Venez, suivez-moi; je dois être seul avec vous.

Comme dans mon trouble et ma défaillance je ne m'empressais pas de lui obéir, il me saisit par la main et m'entraîna hors du salon. Près de la porte, je retournai la tête, dans un mouvement involontaire: c'était mon âme qui, par un dernier regard, voulait dire un éternel adieu à l'âme qu'elle aimait. Je vis Rose, debout, le doigt levé vers le ciel, comme une prophétesse; ses traits étaient illuminés; l'espérance et la foi rayonnaient dans ses yeux. Elle me montra le ciel, et je compris qu'elle me disait adieu jusque dans le sein de Dieu.

M. Pavelyn paraissait péniblement affecté de l'attitude de sa fille, car il me serrait le poignet et m'entraîna à grands pas dans une chambre retirée dont il ferma la porte derrière lui.

Je demeurai immobile à la place même où mon bienfaiteur m'avait conduit. Il croisa les bras sur sa poitrine et me regarda silencieusement; je ne pus supporter ce regard, et je me laissai tomber sur une chaise en cachant dans mes mains ma figure et mes larmes.

--Ainsi, voilà ma récompense! s'écria M. Pavelyn d'une voix altérée. Cet enfant que j'ai tiré de la pauvreté, que j'ai aimé comme un fils, que j'ai comblé de bienfaits, cet enfant était un serpent qui s'est glissé dans ma famille pour empoisonner ma vie! Le fils du sabotier, non content d'oser lever les yeux sur l'héritière de ma fortune et de mon nom, voudrait entraîner ma fille unique à partager son coupable amour! Insensé! La reconnaissance n'avait-elle donc pas assez de puissance dans votre cœur pour étouffer une pareille inclination? Ne prévoyiez-vous pas que vous alliez commettre une lâcheté et un crime! Qu'avez-vous osé croire? qu'avez-vous osé espérer? Ah! c'est une malédiction de Dieu.

J'étais pâle comme la mort; je tremblais; je me tordais les mains de désespoir; je tendais les bras vers M. Pavelyn en bégayant des paroles confuses. Mon émotion extraordinaire, mon angoisse mortelle et mon désespoir sans bornes éveillèrent quelque compassion dans le cœur de mon bienfaiteur; car ce fut avec moins de colère qu'il reprit:

--Non, ne répétez pas l'aveu de votre coupable égarement; j'ai tout entendu. Hélas! puisse le ciel vous le pardonner! Tandis que je vous prodiguais mon amitié, et que je songeais nuit et jour à votre avenir, vous parliez à mon enfant d'un amour qui devait abréger notre vie à tous, et couvrir notre tombe d'une honte ineffaçable.

La blessure sanglante que me fit cette accusation me rendit la parole; j'essayai, à travers mes sanglots, de faire comprendre à M. Pavelyn que je n'avais jamais, avant cette journée fatale, trahi par un mot ni par un signe la malheureuse passion que j'avais pour Rose. Je lui dis combien j'avais lutté et souffert; comment j'étais retourné à Bodeghem avec l'intention de ne plus fouler le pavé de la ville d'Anvers, et comment mon amaigrissement et ma fièvre n'étaient que la conséquence du combat désespéré que j'avais livré contre moi-même.--Enfin, je me jetai aux pieds de mon bienfaiteur, et, les arrosant de mes larmes, j'implorai sa pitié et son pardon. Je lui dis que je voulais fuir, fût-ce au bout de la terre; mais je le conjurai de ne pas me charger du poids de sa malédiction. Il me releva d'un geste bref et répondit:

--Malheureux, je vous ai tant aimé, que, maintenant encore, je puis croire à votre innocence! Je ne vous ferai donc plus de reproches inutiles. Personne au monde, dites-vous, ne sait rien de votre fol amour pour Rose, ni de sa faiblesse.... C'est un grand bonheur, oui, oui; car, si quelqu'un avait surpris ce terrible secret, où irais-je cacher ma honte? Comment ma femme supporterait-elle le poids de son malheur? Et Conrad de Somerghem qui se saurait repoussé pour un.... Non, je surmonte ma colère, mon indignation; c'est une consolation pour moi que, maintenant du moins, vous sentiez ce qu'un devoir inexorable exige de vous. C'est assez. Le silence, l'éternel oubli doit ensevelir ce secret; vous comprendrez, je l'espère, que vous devez quitter immédiatement cette maison. Partez, allez loin, très-loin; que personne de nous n'entende plus parler de vous. Que mon enfant surtout puisse oublier jusqu'à votre existence. Je vous en prie, je vous en supplie, Léon, si vous êtes reconnaissant de mes bienfaits, soumettez-vous de bonne volonté et avec conscience à cette nécessité.... On a besoin d'argent pour voyager; je ne veux pas que vous manquiez de rien.

À ces mots, il posa une bourse à côté de moi sur la table; mais, moi, anéanti par tant de bonté, je m'élançai vers lui, et lui pris les mains que j'arrosai de mes larmes en m'écriant:

--Oh! merci, merci! je prierai Dieu sans cesse pour qu'il vous accorde ses bénédictions! Adieu! ayez pitié de l'infortuné dont le dernier soupir sera un cri de reconnaissance pour vous. Oh! mon Dieu.... Adieu, noble cœur, généreux protecteur, adieu!

En achevant ces mots, je m'enfuis. Je me précipitai dans la rue comme un aveugle, et, poursuivi par l'angoisse et le désespoir, je courus droit devant moi, sans savoir ce que je faisais. Je sortis de la ville par la première porte qui se présenta devant moi, et lorsque j'arrivai au bout du faubourg et que je vis le monde ouvert devant moi je poussai un cri de joie, et je redoublai de vitesse, comme si chaque pas qui m'éloignait de la demeure de mon bienfaiteur devait diminuer le poids de ma honte et l'horreur de mon crime.

XXVIII

Le premier jour de ma fuite, je tombai d'épuisement près d'un village non loin de Bruxelles. Quoique j'eusse refusé le secours que m'avait offert mon protecteur, je n'étais pas sans argent. Je possédais trois napoléons d'or et quatre ou cinq francs en menue monnaie. Après quelques moments de repos, j'entrai dans le village et je cherchai une auberge. Le lendemain, au point du jour, je repris mon voyage dans la direction de la France, car je croyais que, dans ce grand pays dont je connaissais bien la langue, je trouverais mieux qu'ailleurs les moyens de me cacher et de soutenir ma vie amère sans qu'on en apprît jamais rien à Anvers.

Après avoir marché pendant quatre jours sans discontinuer, je me trouvai enfin assez loin sur la terre de France, dans un petit village aux environs de Compiègne. Maintenant qu'il y avait entre Rose et moi une distance de cinquante à soixante lieues, maintenant que je me savais éloigné de toutes les grandes routes et que je n'avais plus à craindre que l'on pût découvrir les traces de ma fuite, je ne sentais plus la nécessité de continuer mon voyage. Les gens chez qui j'étais logé ne m'inquiétaient pas par des questions indiscrètes et ne s'étonnaient pas de ma singulière taciturnité.

Il y avait autour du village beaucoup de petits vallons où l'on pouvait rêver tout à son aise, et à peu de distance s'étendait la forêt impériale de Compiègne, où les malheureux peuvent s'égarer dans la plus complète solitude avec leurs tristes pensées.

C'était le plus souvent dans les endroits les plus sombres de cette forêt que je passais mes journées, immobile pendant des heures entières, les yeux fixés sur un même point et les bras croisés sur ma poitrine; ou bien allant et venant, riant et soupirant, répandant sur le gazon la rosée de mes larmes jusqu'à ce que la cloche de midi ou l'obscurité du soir me rappelât au village.

Je pensais à ma mère, à M. Pavelyn et à mon avenir perdu: je sentais les remords de ma conscience; je voyais pleurer mes bienfaiteurs à la vue du dépérissement de leur enfant; j'entendais une malédiction sortir de leur bouche contre l'ingrat dont l'orgueil insensé était la cause du malheur de leur vie; mais, si affreux que fussent les souvenirs et les visions qui passaient devant mes yeux, je trouvai dans mon âme malade assez de force pour les chasser, et pour évoquer à leur place une autre image, une resplendissante et admirable apparition. Alors Rose s'élevait à mes yeux, des brouillards de la forêt, avec le sourire de l'espérance aux lèvres, le feu de l'enthousiasme dans le regard et me montrant du doigt le ciel, comme elle m'était apparue lors de notre fatal et éternel adieu. D'autres fois, j'écoutais une voix plaintive et je voyais à travers le feuillage l'ombre vaporeuse d'une vierge angélique. C'était l'âme de Rose qui venait me répéter l'aveu de son amour. «Plutôt mourir! plutôt mourir!» murmurait-elle à mon oreille d'une voix solennelle et touchante. Et alors, en extase et dans un oubli complet du monde, je me sentais heureux par-dessus tous les hommes, et je riais au fond de la forêt solitaire, comme un pauvre fou qui a perdu la conscience de lui-même.

Malgré le dérangement maladif de mon esprit, je songeais à ma mère avec une profonde inquiétude. Elle ne s'étonnerait pas pendant la première semaine de mon départ combien je resterais de jours à Anvers; mais enfin elle s'informerait de moi, et alors de quel coup terrible ne serait-elle point frappée en apprenant que j'avais disparu sans laisser aucune trace derrière moi! Je devais et je voulais lui écrire. Mais que lui dirais-je dans cette lettre? Je ne pouvais pas lui révéler la vérité; car je voulais accomplir avec une religieuse fidélité la promesse que j'avais faite à mon bienfaiteur. Vingt fois je me penchai sur mon papier pour commencer une lettre mensongère; mais le mensonge ne voulait pas sortir de ma plume.

Après une lutte qui dura quatre jours, je cédai enfin à l'impérieuse nécessité, et j'écrivis à ma mère. Je lui dis avec mille protestations d'amour, et en implorant son pardon, que je voulais entreprendre un voyage en France, en Allemagne et en Italie, pour compléter mon éducation d'artiste. Que j'étais parti sans lui dire adieu, de crainte que mes parents ou M. Pavelyn ne me détournassent de l'exécution d'un projet qui me poursuivait depuis plus d'une année et qui m'avait rendu malade. J'ajoutai qu'elle ne devait pas être inquiète de moi, que je lui donnerais souvent de mes nouvelles, que je penserais toujours à elle avec amour et que je reviendrais le plus tôt possible, avec la ferme volonté d'embellir ses vieux jours et de la rendre heureuse.

Pour ne pas laisser deviner à mes parents le lieu de mon séjour ou le lieu de ma fuite, je pris la voiture de poste qui passait sur la chaussée voisine, et je me fis conduire jusqu'à Reims, où je jetai ma lettre à la poste. Le soir, j'étais revenu dans le village.

Cette lettre à ma mère m'avait coûté bien des efforts incroyables; mais, maintenant qu'elle était partie et que je pouvais espérer que mes parents seraient du moins rassurés sur mon existence, je sentais mon cœur déchargé d'un poids étouffant, et mon esprit tout à fait libre de se livrer, dans un oubli complet, à ses continuelles rêveries.