Chapter 13
Je fus tiré de ce rêve étrange par la voix de M. le préfet, qui prononça un discours éloquent sur la noble et utile mission des arts dans la société, et qui fit l'éloge de ceux qui consacrent leur vie avec dévouement à l'illustration de la patrie et de l'humanité. Après quoi, les sons de la musique se mêlèrent aux applaudissements des auditeurs, et la distribution des prix commença. Vingt élèves au moins devaient être appelés tour à tour sur l'estrade; car toutes les classes de l'Académie, jusqu'à la dernière, avaient concouru. Un grand nombre de ces vainqueurs étaient des enfants que l'on voulait encourager en leur donnant une branche de laurier ou un beau livre. Ce n'était que pour les classes supérieures des trois branches principales que les prix avaient une valeur sérieuse, parce qu'ils étaient un signe que les vainqueurs qui allaient entrer dans la carrière des arts étaient armés de toutes les forces et de toutes les chances de réussite que l'enseignement académique peut donner à des élèves intelligents et laborieux. D'abord, on devait distribuer les prix du concours d'architecture, puis ceux de la classe de dessin et de peinture, et enfin, pour terminer, ceux de la classe de sculpture; par conséquent, puisque l'on commençait chaque fois par les classes inférieures, la médaille d'or que j'avais méritée devait être distribuée la dernière, et mon couronnement devait clôturer la cérémonie.
Pendant que les élèves appelés montaient tour à tour sur l'estrade et recevaient leurs prix au milieu des félicitations générales et des accords de la musique, je ne quittais pas Rose des yeux; elle applaudissait chaque lauréat; je la voyais battre des mains avec force, et, lorsque le premier prix d'architecture fut délivré, je crus distinguer, à travers le bruit de mille acclamations, sa voix douce qui criait avec enthousiasme:
--Bravo! bravo! bravo!
D'abord, je fus enchanté de voir que Rose prenait si franchement part à l'émotion générale; je pouvais donc espérer qu'elle ne me refuserait pas ses applaudissements. Être applaudi par Rose, entendre son cri de joie retentir à mes oreilles! Quel bonheur, quel éloge pouvait être comparé à un pareil suffrage?
Peu à peu cependant, un sentiment d'inquiétude se glissa dans mon cœur; si Rose continuait ainsi à encourager, à applaudir chaque élève couronné, ses mains ne se fatigueraient-elles pas? et son enthousiasme ne se refroidirait-il pas pour le moment où je serais sur l'estrade, lui demandant une part de ses félicitations? La cérémonie durait si longtemps et on couronnait tant de lauréats, que je commençais à compter, avec une jalousie inquiète, chaque battement de mains de Rose, comme si j'eusse cru que la moindre marque de son approbation, fût un vol qui m'était fait. Enfin, mon nom fut appelé, et je montai l'escalier, le cœur palpitant, jusque devant M. le préfet, qui m'attendait debout et se mit à m'adresser une courte allocution.
Je n'entendis pas ce qu'il me disait. Mon œil fixe ne quittait pas la place où Rose était assise: je voulais voir quelle impression mon triomphe produisait sur elle; mais, tandis que M. et madame Pavelyn me regardaient avec le sourire du bonheur et de la fierté dans les yeux, Rose tenait le front baissé; elle avait laissé retomber le voile de dentelles de son chapeau et cachait son visage. En un pareil moment même, elle me refusait les applaudissements qu'elle avait si libéralement prodigués aux autres!
Je fus si cruellement frappé par cette amère désillusion, que je restai presque insensible à ce qui se passait autour de moi. Le maire de la ville suspendit la médaille d'or à mon cou et m'embrassa; M. le préfet posa la couronne de laurier sur ma tête et donna le signal des applaudissements. La musique retentit, les joyeuses acclamations s'élevèrent comme un tonnerre du sein de la foule, et des acclamations dix fois répétées remplirent la salle.... Mais Rose ne bougeait pas!
La poitrine oppressée, les yeux obscurcis, pleurant intérieurement et chancelant sur mes jambes, je descendis de l'estrade et je me disposai à retourner à ma place, mais M. Pavelyn s'élança en avant, me prit la main, et, par un mouvement joyeux, m'entraînât auprès de sa femme. Là, il me serra dans ses bras avec orgueil, sous les yeux de tout le public.
Madame Pavelyn me pressa les mains, et tous deux me comblèrent des marques les plus vives de leur intérêt et leur affection.
--Allons, Rose, dit le père à sa fille, qui n'avait pas encore levé les yeux sur moi, maîtrise ton émotion, mon enfant. Léon pourrait bien croire que tu restes insensible à son beau triomphe; donne-lui au moins la main pour lui prouver que, du fond du cœur, tu prends part à son succès.
En disant ces mots, il leva le voile de dentelles qui cachait te visage de Rose!... Ciel! elle pleurait!...
J'osais à peine en croire mes yeux; elle avait applaudi avec joie les autres vainqueurs; mon triomphe faisait couler des larmes d'attendrissement sur ses joues!
Elle se leva lentement et jeta un seul regard dans mes yeux, mais un long regard où toute son âme semblait se répandre, une plainte, une prière, un rayon d'affection sans bornes, une révélation qui arrêta le sang dans mes veines et me fit devenir plus pâle qu'un cadavre.
Obéissant à l'invitation de son père, elle mit sa main dans la mienne sans dire un mot; sa main tremblait comme si la fièvre agitait ses nerfs, et cette main, quoique froide comme glace, me brûla les doigts et me fit frissonner au contact d'un courant magnétique qui s'établit entre elle et moi.
Ô mon Dieu! j'avais lu dans son cœur comme dans un livre ouvert! il n'y avait plus moyen de douter, ses yeux me l'avaient dit assez clairement; ma mère ne s'était donc pas trompée: aimé de celle qui était la source de ma foi et le but de ma vie!
Jusque-là, M. et madame Pavelyn avaient considéré ma stupeur et les larmes de Rose comme une suite naturelle de l'émotion que nous avait causée mon couronnement solennel; mais qui sait si nous n'eussions point trahi pour tout le monde ce que nos yeux s'étaient dit dans ce regard que je n'oublierai jamais, si la divine Providence ne nous eût gardés de cette disgrâce?
Les autorités et les notables avaient quitté leur place, la musique avait cessé de jouer, et la salle était presque tout à fait vide. Deux ou trois professeurs vinrent m'annoncer que le préfet venait de monter dans sa voiture, et qu'il n'était pas poli à moi de faire attendre le chef du département. En disant ces mots, ils me prirent par les bras, et, me laissant à peine le temps de m'excuser auprès de mes bienfaiteurs, ils m'entraînèrent vers la sortie de la salle. Chemin faisant je retournai la tête encore une fois: mes yeux rencontrèrent ceux de Rose: je ne m'étais pas trompé, j'étais bien l'homme le plus heureux de la terre!
Je montai en voiture d'un pied léger. M. le préfet me fit, en riant, d'aimables reproches, me dit de m'asseoir à côté de lui, et donna le signal du départ. La voiture était une calèche de gala, traînée par quatre beaux chevaux. Il y avait sur le siège deux laquais galonnés, en grande livrée, et, derrière la voiture, deux chasseurs avec des plumets verts à leur chapeau. Il y avait dans la voiture, outre M. le préfet, les trois lauréats des classes supérieures d'architecture, de dessin et de peinture; mais, comme il avait plu à M. le préfet de me faire asseoir à côté de lui, j'avais l'air d'être quelque chose de plus que mes camarades. Nous avions gardé la couronne de laurier sur la tête, comme c'était l'usage, et la médaille d'or brillait sur notre poitrine.
Sur notre passage, la foule s'arrêtait pour nous applaudir; les acclamations et les vivats retentissaient même au loin à notre approche. Je tenais la tête levée, et je laissais errer mes regards sur la foule avec un immense orgueil. Je me sentais si grand, qu'un roi qui passe au milieu de ses sujets ne pouvait avoir de sa supériorité un sentiment plus intime que moi en ce moment. Ceux qui me voyaient devaient croire que mon triomphe m'avait aveuglé et rendu orgueilleux.... Mais comme ils se trompaient! Ce n'était pas le lauréat de la sculpture qui, la poitrine gonflée et les yeux étincelants de fierté, semblait vouloir dominer la foule par son orgueil. Non, non, ce triomphateur superbe, c'était l'homme qui se savait aimé de Rose. Ces honneurs, ces couronnes, ces acclamations de la foule enthousiaste étaient bien suffisants pour faire tourner la tête à un jeune homme; mais ma tête à moi était ceinte de la couronne de roses de l'Amour.
Les applaudissements de l'univers entier n'étaient rien auprès du seul regard qui, des yeux de Rose, avait rayonné vers moi!
Aussitôt que nous fûmes descendus à l'hôtel de la préfecture, nous prîmes place au banquet avec les personnes les plus considérables du département. Un de mes camarades était assis à côté du maire de la ville; un autre à côté du général en chef; moi, je me trouvais à la droite du préfet, qui paraissait m'accorder un intérêt tout particulier, et qui disait tout haut que je lui plaisais beaucoup parce que j'étais un jeune homme d'un caractère gai.
Et, en effet, pendant que j'étais assis à côté de lui dans la voiture, il m'avait adressé différentes fois la parole pour m'engager à avoir confiance dans l'avenir; je lui avais répondu avec tant d'animation, avec tant de foi et de gaieté, que le brave homme, qui ne connaissait pas la source de cette exaltation, m'avait admiré comme un jeune artiste du plus heureux naturel.
Je ne comprends pas quelle force le regard de Rose m'avait donnée, et comment la certitude d'être aimé d'elle avait ouvert tout d'un coup les sources de mon intelligence et de mon imagination; mais on avait à peine fini les premiers services, que chacun s'occupait de moi, et que je tenais pour ainsi dire le dé de la conversation. Tout ce qui sortait de ma bouche était si sensé, si original de forme, si spirituel, et en même temps si plein d'amabilité, que tous les invités me donnaient la réplique à l'envie pour m'engager à continuer. Et grâce à moi, ce banquet, qui autrement eût sans doute été aussi ennuyeux que solennel, se changea en une fête joyeuse où chacun rit et s'amusa de très-bon cœur.
Certainement je n'aurais pas osé me laisser aller ainsi en présence des personnes les plus haut placées; mais tous les convives, et notamment M. le préfet, m'encourageaient et semblaient me remercier de la gaieté que je répandais comme à pleines mains sur toute la réunion.
Au dessert, je me levai, et je portai, au nom de mes compagnons de victoire, un toast à M. le préfet, le protecteur des arts dans le département de l'Escaut.
J'avais sans doute à moitié perdu la tête; mais cette folie, au lieu d'obscurcir mon esprit, remplissait au contraire mon cerveau d'une clarté admirable. En prononçant mon toast, je fus si éloquent, si heureux dans le choix de mes expressions, et je trouvai des accents si entraînants et si profondément sentis, que je tirai des larmes des yeux de tous les auditeurs, et que chacun vint me serrer la main avec attendrissement.
Lorsqu'on eut bu également à la santé du général en chef et du maire de la ville, un des invités dit que sans aucun doute, je savais chanter; je ne me fis pas longtemps prier, et je chantai un air qui avait pour titre: le _Bonheur d'être aimé_. Inutile d'ajouter que je ravis tout le monde, car toute mon âme vibrait dans ce chant, et, d'ailleurs, je n'avais jamais eu la voix si pure et si sonore.
Je chantai plusieurs romances; et lorsque le préfet se leva enfin pour donner le signal de la retraite, les convives les plus distingués s'empressèrent autour de moi pour me témoigner leur satisfaction et leur bienveillance.
Soit que ces louanges générales m'eussent troublé quelque peu le cerveau, soit que je fusse étourdi pour avoir pris quelques verres de champagne mousseux, lorsque je montai dans la voiture qui devait me ramener chez moi, toute la ville me parut pleine de lumières, étincelante des plus belles couleurs de l'arc-en-ciel: le monde était changé pour moi en un paradis resplendissant!
Pauvre âme, tu buvais à long traits à la coupe du plaisir, sans songer qu'au fond il restait beaucoup de fiel.... Et cependant, ô mon Dieu, si triste que soit le sort qui m'était réservé, soyez béni pour cette demi-journée de félicité!
XXIV
Comme la force de l'homme pour jouir est bornée! comme elle est immense pour souffrir! Quand une chose l'attriste, il a beau appeler à son secours toute sa raison et toute sa volonté, son chagrin le poursuivra et ne le quittera point pendant des jours, des mois entiers, et sa blessure ne cessera pas de saigner; mais qu'il voie ses souhaits les plus chers accomplis, qu'il touche au faîte des félicités humaines, et à l'instant ses forces diminuent, et son âme retourne par des fluctuations incertaines à ce sentiment de douleur qui paraît être sa destination naturelle.
La veille, j'avais nagé dans la félicité; le triomphe le plus éclatant, les applaudissements de mille adorateurs; les louanges, l'envie de tous... la révélation de l'amour de Rose, tout cela réuni ne suffisait-il pas au bonheur de ma vie entière? et pourtant il y avait déjà plusieurs heures que j'étais assis dans ma chambre, les bras croisés sur ma poitrine et la tête courbée sous le poids de pensées pleines d'inquiétude!
Je luttai néanmoins contre le découragement qui voulait s'emparer de moi.
J'essayai de faire revivre les scènes délicieuses de la veille, je voulais entendre encore le tonnerre des applaudissements de la foule; je voulais revoir les larmes qui avaient brillé dans les yeux pleins d'amour de Rose. En un mot, j'avais peur de la tristesse qui m'envahissait, et je tâchais d'élever entre elle et moi comme un bouclier le souvenir de mon bonheur; mais, malgré tous mes efforts pour retrouver, par le souvenir, mon courage, mon enthousiasme, mon ivresse, je ne pus faire renaître dans mon imagination les sensations que j'avais éprouvées la veille. Fatigué de cette lutte inutile, je retombai sur mon siège, et je jetai avec terreur un regard en dedans de moi-même pour y chercher la raison de mon impuissance. Cette raison, c'était la voix de ma conscience, que, dans mon désir insensé d'être heureux, j'avais tâché d'étouffer.... Mais enfin je courbai la tête, vaincu, et je prêtai l'oreille malgré moi à ce que me disait ma conscience implacable.
Hélas! ma joie était de l'ingratitude, mon bonheur était un crime. Affreuse vérité!
Je n'étais rien sur la terre que par M. Pavelyn. Tout ce que je possédais, instruction, intelligence, espoir de renommée, même les habits qui me couvraient, étaient ses bienfaits! Et, non content des dons généreux que sa bonté avaient si prodigalement semés sur ma route, j'osais, au mépris de son bonheur, nourrir un penchant dont la seule révélation le frapperait de honte et d'effroi, lui et toute sa famille! Le fils du sabotier s'était senti heureux parce qu'il était aimé de Rose! Dans un si fol aveuglement, quels pouvaient être les désirs secrets de mon cœur? Horreur! Entraîner la fille de son bienfaiteur à une mésalliance et lui préparer, à elle et à ses parents, une existence empoisonnée à jamais par le chagrin d'une pareille humiliation. Ces reproches de ma conscience, malgré mes efforts pour les repousser, pesèrent peu à peu si lourdement sur mon esprit, que je me sentis bientôt écrasé sous cette douloureuse mais évidente vérité.
Je demeurai immobile, la poitrine oppressée et le visage pâle.
J'étais incapable de commettre une lâcheté, et je frémissais à la seule idée que je pourrais devenir ingrat, mais il en coûta à ma pauvre âme de bien pénibles efforts pour parvenir à étouffer l'espérance sans cesse renaissante.
Lorsqu' enfin j'eus écouté, les uns après les autres, tous les reproches de ma conscience et reconnu ma folie, l'image du devoir se dressa devant mes yeux pour exiger de moi plus qu'un renoncement passif. Il me disait, qu'il ne suffisait pas d'arracher de mon cœur jusqu'à la dernière racine de cet amour coupable, mais que je devais tuer moi-même dans le sein de Rose sa funeste inclination. Il fallait briser de mes propres mains mon espoir, ma foi, tout mon être, éteindre la seule lumière de ma vie et accepter un avenir affreux, morne et sombre comme un abîme.... Nul moyen d'échapper au sacrifice, le devoir était devant moi, impérieux, inexorable, me montrant d'un côté la reconnaissance et le respect; de l'autre, la honte et la lâcheté.
Enfin mon parti fut pris.
Je m'éloignerais de mes bienfaiteurs; j'ôterais tout aliment à l'inclination de Rose; par une absence prolongée, je lui laisserais croire non-seulement que j'étais insensible à son amour, mais encore que sa présence m'était devenue désagréable et que je la fuyais avec intention. Cruelle résolution! Si Rose aimait comme moi, quel calice amer j'allais lui faire vider jusqu'à la lie! Mais, quoique ma pitié pour ce qu'elle allait souffrir me mît les larmes aux yeux, il n'y avait rien à y faire; il fallait courber la tête sous la verge de la fatalité.
Quitter tout à coup la ville ou le pays, c'est ce que je n'osais pas faire; mais j'avais résolu de partir immédiatement pour Bodeghem, de rester longtemps, très-longtemps auprès de mes parents, afin d'habituer peu à peu mes bienfaiteurs à mon absence. Là, je pèserais mûrement, dans la solitude, ce qu'il me restait à faire, et, si je le jugeais à propos, je partirais de Bodeghem pour Bruxelles, afin de voir si je ne pourrais pas y trouver de l'ouvrage chez l'un ou l'autre sculpteur, afin de subvenir à mes besoins.
Ce que je craignais, c'était de manquer de courage pour accomplir mon pénible devoir.
Je remplis mes malles à la hâte de mon linge, de mes habits et de tout ce qui m'appartenait, comme un homme qui fait ses préparatifs pour un long voyage.
Je ferais chercher ces malles dans quelques jours par le messager de notre village, et j'écrirais à M. Pavelyn pour excuser mon départ subit en lui disant que je me sentais indisposé et fatigué, et que j'étais parti pour Bodeghem afin d'y prendre du repos et d'y recouvrer mes forces.
Pour arriver à la porte de la ville, je devais traverser la place de Meir et passer devant la demeure de M. Pavelyn; mais je ne voulais pas m'exposer au danger d'être vu ou rencontré par lui ou par Rose; car je me défiais de ma faiblesse, et je ne méconnaissais pas que le moindre événement pourrait me faire chanceler dans ma résolution. Je pris donc le parti de passer par la rue des Rennes, de traverser le cimetière Vert et de sortir de la ville par la courte rue Neuve, sans approcher de la place de Meir. Au moment où je mettais la main à la serrure, je jetai encore un long regard dans cette petite chambre qui m'avait vu devenir un homme, qui avait reçu la confidence de mes joies, de mes espérances, de mes chagrins; une larme mouilla mes paupières, et je m'arrachai avec violence de ce lieu chéri, comme un banni s'arrache des bras d'un ami qu'il ne reverra peut-être jamais.
Lorsque je me trouvai au grand air et que j'entrai dans la rue des Rennes, il pouvait être dix heures du matin. Ce triste adieu pesait lourdement sur mon cœur; un voile noir était suspendu devant mes yeux; je ne faisait aucune attention aux passants, et je marchais abîmé dans de douloureuses rêveries....
Tout à coup je m'arrêtai, mes pieds cessèrent leur mouvement; je levai la tête avec surprise et je reculai au milieu de la rue en poussant un cri plaintif: je me trouvais devant la porte de M. Pavelyn! Comment étais-je arrivé là? Ah! pendant que je me désolais, pendant que je m'abandonnais au cours de mes rêveries, l'âme de Rose, par une puissance mystérieuse, avait attiré mon âme comme l'aimant attire le fer!
Je voulus m'éloigner; mais voilà que je vois la servante qui me fait signe de la fenêtre qu'elle va m'ouvrir la porte.
Je n'ose pas fuir. Que penserait-on d'une conduite aussi inexplicable? Peut-être ferais-je mieux d'informer en quelques mots M. Pavelyn de mon départ. Pour cela, je ne dois qu'entrer et sortir.... La porte s'ouvrit, et j'entrai avec l'intention d'abréger mes adieux. La servante me conduisit jusqu'à la porte de la salle où se trouvait M. Pavelyn.
Comment il se fit qu'en ce moment je ne trahis pas mon secret, c'est ce que je ne comprends pas encore! Peut-être un découragement complet comprimait-il les mouvements tumultueux de mon cœur et les rendait-il moins visibles. Je vis devant moi une table sur laquelle un somptueux déjeuner était servi. A cette table Rose assise, et près d'elle, tout près d'elle, Conrad de Somerghem!...
Entre M. et madame Pavelyn, il y avait un gros monsieur qui devait être le père de Conrad, car les traits caractéristiques de leurs visages étaient les mêmes.
M. Pavelyn me laissa à peine le temps de saisir d'un coup d'œil furtif la scène que j'avais devant moi. À mon apparition, il se leva tout joyeux, me serra la main et me fit asseoir à côté de lui; puis il se mit à parler avec beaucoup d'éloges de mon triomphe et de mon avenir d'artiste, en me présentant à ses convives comme un jeune homme bon, courageux et plein de gratitude.
M. Pavelyn et le vieux M. de Somerghem paraissaient très-animés, et je supposai que le vin d'Espagne que je voyais sur la table les avait mis en belle humeur. Ils parlaient sans s'arrêter et à voix haute, et m'accablaient de questions bienveillantes auxquelles ils répondaient le plus souvent eux-mêmes, sans me laisser le temps de placer un mot--heureusement! car mon attention et mes pensées étaient ailleurs.
De l'autre côté de la table se trouvait Conrad de Somerghem, le visage radieux de bonheur, il penchait la tête vers Rose et, en souriant, lui disait à l'oreille des mots que je ne pouvais entendre, mais qui trouvaient un douloureux écho dans mon cœur. Il y avait dans sa joie et dans ses gestes quelque chose de hardi, quelque chose de familier qui me faisait frémir d'indignation et me blessait comme s'il insultait celle que j'aimais plus que la lumière de mes yeux.
Rose l'écoutait avec une politesse patiente et essayait même de sourire.
Elle ne m'avait adressé qu'un seul regard. Je crus comprendre qu'elle se plaignait de la cruauté de son sort, et qu'elle implorait ma pitié pour ses souffrances.
Que se passait-il donc là? Dieu! cela pouvait-il être? Pourquoi donc les deux pères se font-ils des signes d'intelligence et de satisfaction? Pourquoi madame Pavelyn tient-elle constamment fixés sur Conrad de Somerghem ses yeux humides de larmes d'attendrissement?
Une crainte affreuse m'agitait; mon cœur battait à se rompre; je sentais approcher le moment où je ne saurais plus me contenir, et où mon terrible secret, allait m'échapper. Je me levai et dis en bégayant à M. Pavelyn que j'avais formé le projet d'aller à Bodeghem et de passer quelque temps chez mes parents, pour me remettre des suites de la fièvre et de la fatigue des concours.
Je n'avais pas voulu partir sans informer mon bienfaiteur de mes intentions, et je n'étais venu que pour lui faire mes adieux et lui présenter mes respects, ainsi qu'à sa famille.
Je le priai donc de vouloir bien me permettre de prendre congé de lui.
M. Pavelyn essaya de me faire rester; mais, comme j'insistais, il me dit que j'avais raison, en effet, d'aller chercher un peu de repos après tant d'efforts et tant d'agitation, et il m'engagea même à prolonger mon séjour à Bodeghem jusqu'au moment où je me sentirais tout à fait remis de mes fatigues. J'adressai à Rose un dernier regard, je saluai tout le monde, et je sortis du salon.
Dans l'antichambre, au moment où je me baissais pour reprendre mon chapeau et ma canne, que j'y avais déposés, je fus surpris tout à coup par une voix de femme qui parlait tout bas à mon oreille.
Je me redressai en tressaillant, et je pâlis sans doute, car la femme qui avait murmuré à mon oreille quelques paroles que je n'avais pas comprises, s'écria en riant:
--Mon Dieu, monsieur Léon, comme vous vous effrayez facilement! vous voilà blanc de peur, comme si vous aviez cru voir apparaître un spectre derrière vous!