La tombe de fer

Chapter 10

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C'est avec de pareilles réflexions que je croyais me tromper moi-même sur la véritable nature de mes sentiments et de mon émotion extraordinaire.

Je croyais n'être que triste et découragé; mes yeux étaient restés secs.

Je sentais sur mon front le froid d'une pâleur mortelle; mes dents étaient serrées convulsivement, et parfois, sans le savoir, je fermais les poings par une contraction si nerveuse, que je faisais craquer les phalanges de mes doigts.

Si j'avais pu repousser plus longtemps la clarté qui descendait peu à peu dans mon esprit, et qui finit par dissiper entièrement les ténèbres de ma pensée! Mais non! ma raison, comme un accusateur impitoyable, m'arrachait le bandeau et me forçait de regarder au fond de mon propre cœur....

Un cri d'horreur et de désespoir sortit de ma poitrine; je cachai mon visage dans mes mains, et un torrent de larmes brûlantes ruissela à travers mes doigts. Il n'y avait plus d'illusion, de doute possible.

J'aimais la fille de mes bienfaiteurs!

Je l'aimais depuis longtemps avec toute la force et toute l'ardeur d'un amour sans bornes. Cet amour, né dans mon enfance, avait vécu et grandi avec moi. Il avait été la cause de mon goût pour les arts, de mon ambition, de ma foi dans l'avenir.... Ma pauvre mère! elle, avait prévu que son fils se rendrait coupable et malheureux par son orgueil insensé! Quelle ingratitude! Un enfant de paysans, le fils d'un sabotier, est tiré de la misère par la générosité de personnes riches; on lui donne des moyens de développer son intelligence et de se distinguer dans le monde comme artiste.... Et lui, pour récompense d'une pareille bonté, il outrage ses bienfaiteurs, il ose lever les yeux jusque sur leur fille jusque sur leur unique enfant!

Ces pensées me firent frémir et m'arrachèrent d'abondantes larmes. Une fois même, je levai les mains au ciel en priant Dieu de me pardonner ma coupable passion et de me donner le courage de résister à ma faiblesse.

Quel était mon devoir en cette conjoncture? Que devais-je faire? Aller finir ma vie dans une ville lointaine, dans un pays étranger? Mais comment expliquer cette disparition à mes parents et à M. Pavelyn? Fallait-il me rendre coupable aux yeux de mes bienfaiteurs, d'une lâche ingratitude, et emporter leur malédiction? D'ailleurs, les concours de l'Académie allaient bientôt commencer: M. Pavelyn, mes parents, mes condisciples mêmes ne doutaient pas que je n'obtinsse les premiers prix. Cette victoire devait décider de mon avenir, et écarter beaucoup d'obstacles de mon chemin.

Je ne pouvais renoncer à la chance de remporter le prix d'honneur à l'Académie; car, si j'étais en proie à un sentiment qui me dominait complètement et me faisait cruellement souffrir, l'amour de l'art et le désir de me distinguer par là dans le monde étaient néanmoins assez vivaces en moi pour n'être point étouffés par la crainte d'un malheur imminent.

Je parvins enfin à envisager ma position arec plus de calme.

J'aimais Rose, il est vrai, et je sentais que cet amour durerait aussi longtemps que les battements de mon cœur; mais je pouvais le tenir caché dans mon sein comme un secret dont aucun signe, aucun mot ne laisserait soupçonner l'existence. Il n'y aurait donc alors ni ingratitude, ni injure dans mon amour pour Rose, puisque personne au monde, excepté moi, ne saurait quel sentiment avait pris possession de mon âme. Je frémissais bien à l'idée qu'en présence de Rose je ne resterais pas maître de moi, et que je trahirais peut-être involontairement les mouvements de mon cœur. Mais alors je me disais que Rose me haïssait; et je me réjouissais en songeant que cette disposition hostile me donnerait la force de conserver mon secret avec un soin pieux; je me cuirasserais d'un respect inébranlable, je serais réservé, prudent et simplement poli, et j'éviterais ainsi toutes les occasions d'éveiller le plus léger soupçon dans l'esprit de Rose ou de n'importe qui.

Si je pouvais accomplir fidèlement cette résolution, il n'y avait pas grand danger dans le sentiment qui s'était révélé en moi.... Et peut-être puiserais-je dans l'énergie de ma volonté et dans son aversion pour moi la force nécessaire pour triompher de mon fol amour.

Pendant quelques instants je souris à cette idée, à demi consolé; mais insensiblement je retombai dans une douleur muette et sans bornes. Le voile magique qui, depuis mon enfance avait entouré ma vie, était déchiré en lambeaux! Rose me haïssait!

XVIII

Il se passa douze jours avant que j'osasse risquer de me présenter dans la maison de M. Pavelyn. Dans l'intervalle, mon hôte m'avait dit plus d'une fois que Rose n'était pas malade.

Je ne pouvais donc pas retarder plus longtemps ma visite sans m'exposer au danger d'expliquer mon absence, puisque le dimanche où je devais aller dîner chez mes protecteurs était arrivé.

Je me présentai avec préméditation chez M. Pavelyn à l'heure où l'on avait coutume de se mettre à table.

Je trouvai par conséquent toute la famille réunie. Rose était très-mélancolique; cependant je ne remarquai pas en elle d'autres signes d'aigreur qu'une froideur extrême, et une certaine affectation à ne pas m'adresser directement la parole. Elle évitait ostensiblement de causer avec moi, et tenait le plus souvent les yeux baissés ou fixés sur sa mère. À part cela, elle ne paraissait nullement embarrassée, et causait avec une entière liberté d'esprit. Elle ne prononça qu'une seule fois mon nom; mais la formule cérémonieuse de «monsieur Wolvenaer» ne sonna pas avec la même amertume que la dernière fois que je l'avais entendu sortir de sa bouche.

Il va de soi que je ne pouvais rien faire pour relever la conversation tombée, ni pour l'égayer par des plaisanteries ou des traits d'esprit. Je fis bien tous mes efforts pour paraître gai; mais chaque fois, mes pensées m'emportaient bien loin, et je retombais dans une insurmontable mélancolie.

M. Pavelyn se plaignit de nous deux. Pour ce qui regardait Rose, il pouvait l'excuser, parce qu'elle n'était pas tout à fait bien portante, comme l'indiquait sa visible pâleur; mais moi qui n'avais aucune raison d'être triste, ou maussade, je faisais mal, disait-il, d'augmenter par mon silence la tristesse de sa fille, au lieu de la consoler par une conversation animée.

Dès que le dîner fut fini, M. Pavelyn voulut me faire chanter avec Rose sous prétexte que rien n'égaye l'esprit comme le chant. Mais Rose refusa de se mettre au piano; elle paraissait même craindre la musique; car lorsque, pour complaire à M. Pavelyn, je me disposai à chanter--bien à contre-cœur,--Rose déclara qu'elle se sentait incapable de supporter les accents de ma voix et les sons du piano. Elle avait mal à la tête, disait-elle, et ses nerfs agités étaient d'une sensibilité extrême.

Après s'être donné beaucoup de peine pour rendre à Rose sa bonne humeur, M. Pavelyn vit que ses efforts resteraient infructueux. Il appela la servante avec une impatience mal déguisée, et lui ordonna d'avancer la table à jeu en me priant de faire avec lui une partie d'échecs, comme nous avions l'habitude de le faire tous les dimanches, mais seulement assez tard dans la soirée.

À peine avions-nous commencé à jouer, que madame Pavelyn nous annonça qu'à la prière de sa fille, elle et Rose allaient se promener un peu, pour prendre l'air. En passant elles iraient peut-être faire une visite chez le banquier de la rue de l'Empereur, pour permettre à Rose de souhaiter le bonjour à son amie Émilie. Il était donc bien possible qu'elles y fussent retenues. Elles priaient M. Pavelyn, si elles restaient un peu tard, de vouloir bien faire atteler la voiture et les envoyer chercher.

Pendant que j'étais assis devant l'échiquier, calculant en apparence les chances du jeu, je songeais au départ de Rose. Elle allait dans la rue de l'Empereur, dans la maison même où demeurait le jeune homme qui m'avait ravi son affection pour toujours! Elle allait passer une partie de la journée en compagnie de Conrad de Somerghem! L'idée que son départ n'avait d'autre but que de m'humilier, me blessa profondément. Elle allait se promener par un temps froid et désagréable, parce qu'elle ne voulait pas rester où j'étais! Elle avait conçu tant d'aversion pour moi qu'elle ne pouvait plus supporter ma présence! On ne pouvait pas témoigner plus clairement sa haine!...

Distrait par ces pensées, je jouais comme un enfant ignorant. D'abord, M. Pavelyn rit de ma distraction; mais à la seconde bévue que je commis, il s'impatienta, et me reprocha mon inattention avec une sévérité qui me rappela au sentiment du devoir, et dès lors je fis un effort surhumain pour concentrer toute mon attention sur le jeu.

Par bonheur, je gagnai la première partie; mais je perdis la deuxième et la troisième.

Nous cessâmes de jouer; la brièveté des journées d'hiver faisait tomber la nuit de bonne heure, et l'obscurité commençait à se faire dans la chambre.

M. Pavelyn approcha son fauteuil du feu et se mit à causer avec moi de choses et d'autres.

Il me parla du prochain concours de l'Académie, et m'engagea à réunir tous mes efforts pour obtenir la médaille d'or. D'après lui, le prix d'honneur pouvait difficilement m'échapper; néanmoins, il croyait que je ne devais pas avoir une confiance trop aveugle en mon succès. Il me conjura donc de ne rien négliger pour sortir victorieux de la lutte; il me pria de lui procurer cette satisfaction comme une marque de ma reconnaissance, et comme une récompense de tout ce qu'il avait fait pour moi depuis mon enfance.

Je fus profondément touché du bienveillant intérêt que me témoignait mon bienfaiteur, et je promis de lui apporter la palme qu'il désirait, dussé-je pour cela tenter l'impossible.

Nous parlâmes aussi de Rose. Il se plaignit de l'inexplicable mélancolie qui, depuis quelque temps, avait assombri son esprit, et menaçait même de miner sa santé. Quatre fois depuis huit jours, sa mère l'avait surprise, dans la solitude de sa chambre, avec les yeux pleins de larmes; elle était toujours de mauvaise humeur, et quoique douce et calme, maussade et désagréable pour tout le monde. On avait insisté pour savoir si elle désirait ou souhaitait quelque chose; mais elle prétendait n'avoir aucun désir, et croyait qu'une indisposition nerveuse était la seule cause de son malaise et de sa mélancolie obstinée.

M. Pavelyn n'était pas sans crainte; il savait que, dans son adolescence, sa fille avait eu une santé très-délicate, et que, même à présent, elle n'avait pas de forces à perdre. Il me dit qu'à la première occasion, il irait à Bruxelles consulter un médecin célèbre sur l'état de Rose; mais il ne voulait rien en dire à celle-ci, ni amener chez lui des médecins de la ville, de crainte de l'effrayer, elle et sa mère.

Quand mon entretien fut épuisé sur ce sujet, je demandai à mon protecteur la permission de le quitter. Il m'avait dit d'ailleurs qu'il avait l'intention d'aller rejoindre sa femme et sa fille, si elles n'étaient pas rentrées à la nuit tombante. Il me serra la main, et, en guise de salut, m'adressa encore quelques paroles d'encouragement afin de me recommander de faire tout mon possible pour réussir dans le prochain concours de l'Académie.

XIX

Depuis lors, la manière d'être de Rose envers moi ne changea plus; elle demeura également froide, et saisit tontes les occasions de s'éloigner lorsque je me trouvais chez ses parents. Cependant elle n'oubliait jamais les règles de la politesse, et semblait prendre peu à peu la force de cacher le sentiment de haine qui l'animait contre moi, de sorte que, quand elle devait m'adresser la parole, elle le faisait avec une amabilité toute particulière; néanmoins, ce n'était que de la politesse; je ne pouvais me tromper sur le sentiment désagréable qu'elle avait conçu contre moi.

Elle était habituellement fort pâle et maigrissait visiblement. Ses parents qui l'avaient toujours sous leurs yeux, ne remarquaient peut-être pas que ses joues commençaient à perdre de leur rondeur; mais moi qui ne rendais visite à son père qu'une fois tous les quinze jours, j'observai facilement les effets de l'amour qui était né dans son cœur le jour de cette fatale soirée, et qui avait empoisonné ma vie à venir.

Non, le sort n'est pas juste, et il n'y a pas, comme on le dit, une compensation à toutes les contrariétés dans l'existence humaine. Qu'il était heureux et grand, celui dont l'image régnait ainsi dans l'âme de Rose! qu'il devait être heureux, l'homme choisi par elle, l'objet de son chaste mais ardent amour! Pour être à sa place, j'aurais je crois, renoncé à ce que j'avais de plus cher au monde, à toute autre espérance, même à mon art! Non seulement j'étais écrasé sous le poids de sa haine, non-seulement je la voyais dépérir d'amour pour un autre, mais, moi, humble créature que j'étais, je ne pouvais pas même élever les yeux jusqu'à elle du fond de mon infériorité! La jalousie qui me consumait était une passion coupable, et, quoique je fusse résolu à garder mon secret jusque dans la tombe, quoique personne sur la terre ne connût la cruelle blessure qui saignait dans mon cœur, quoique sa haine m'interdît toute espérance, cependant, dans le plus profond de mon âme, je ne pouvais étouffer l'amour dont je conservais l'impénétrable secret, et que les lois du monde, la reconnaissance et les bienfaits reçus me commandaient d'arracher de mon cœur. Ma vie était devenue un affreux combat une lutte acharnée contre des pensées ennemies.

Je tombai bientôt dans une sombre incertitude; il me semblait que je me détestais moi-même; et, souvent lorsque j'étais seul, songeant à mon impuissance et à ma lâcheté, je me frappais rudement le front comme pour exercer une juste vengeance.

Ah! j'étais malheureux, malheureux plus qu'on ne pourrait le concevoir. Rose avait été le but unique de ma vie. Perdre son affection, pour moi, c'était mourir. Je croyais toutefois que je finirais par triompher de ma faiblesse, ou que le temps fermerait la blessure de mon cœur. La lutte vaine épuisait mes forces: je maigrissais, et j'avais le pressentiment d'une maladie prochaine.

Chez mes protecteurs, j'expliquais ma pâleur par la fatigue de mes études constantes pour me préparer au au concours de l'académie et je disais vrai en partie.

M. Pavelyn me conseilla de modérer un peu cet enthousiasme, et Rose elle-même, peut-être par un reste de pitié, essaya aussi de me faire comprendre que je ne pouvais pas compromettre ma santé.

Enfin les concours l'Académie s'ouvrirent; d'abord les concours inférieurs, tels que la composition, l'expression, la perspective et l'anatomie, auxquels je ne devais plus prendre part, parce que, l'année précédente, j'avais obtenu la première ou la seconde place dans ces différentes branches. La médaille d'or, la couronne d'honneur dans la classe de la sculpture étaient le prix du concours de modelage d'après nature, qui était le dernier et devait durer six jours.

L'approche de cette lutte décisive, l'incertitude du succès de mes ardents efforts, le chagrin qui me rongeait le cœur comme un ver mortel, tout cela brisait mes forces et me faisait défaillir.

C'était le matin du jour fixé pour le commencement du concours de modelage d'après nature; ce concours devait s'ouvrir à six heures du soir; les concurrents devaient consacrer six soirées de deux heures chacune à la reproduction de chaque modèle. Il y avait donc dix-huit ou vingt jours pour les trois épreuves prescrites.

Dans mon empressement à ne rien négliger et à appeler à mon aide toutes les chances de succès, j'étais assis de très-bonne heure dans ma chambre, et j'étudiais, d'après une petite figure anatomique, la musculature du corps humain. Insensiblement une étrange sensation de froid se répandit dans tous mes membres; je sentis un violent mal de tête, et des frissons nerveux m'agitèrent de la tête aux pieds. D'abord, je ne savais pas ce qui m'arrivait; j'eus peur de voir se réaliser mon pressentiment d'une longue et dangereuse maladie qui me tiendrait peut-être longtemps sur mon lit.

Je ne pourrais donc pas prendre part au concours, et je verrais m'échapper la médaille d'or. Bientôt je fus pris d'un tremblement général; mes mains et mes jambes s'agitaient avec tant de force, que tout ce que je touchais pour m'y appuyer tremblait visiblement.

Je compris que je souffrais de la fièvre, qui régnait alors assez fréquemment à Anvers. Ce n'était que la fièvre! Peut-être cette indisposition ne m'empêcherait-elle pas de concourir pour le grand prix. Cette idée calma mon inquiétude, et je me mis au lit à moitié consolé.

La fièvre suivit son cours habituel. Après une bonne heure de frissons glacés, la chaleur de la réaction fit bouillir mon sang et mon cerveau, jusqu'au moment où je tombai enfin dans le repos de l'épuisement, et sentis que l'accès était passé.

En ce moment, la voix de mon hôtesse vint m'avertir que le dîner était servi.

Je répondis que je n'avais pas envie de manger; qu'elle me rendrait un service en me faisant un peu de thé et en conservant mon dîner sur le feu.

Je parvins à lui faire croire que mon indisposition n'avait rien de grave. Elle m'apporta le breuvage rafraîchissant, en ajoutant que le dîner serait prêt à l'heure qui me conviendrait, puis elle me laissa en paix.

Quelle que fût ma fatigue, et bien que résistant à peine à mon envie de dormir, je me levai et je m'habillai. À mesure que la journée s'avançait, je sentais mes forces revenir, et, à la tombée du soir, je me rendis à l'Académie, où je commençai, avec beaucoup de courage, et presque avec gaieté, mon modelage d'après un modèle vivant. Il me semblait bien que mes yeux n'étaient pas très-clairs et que la fièvre avait laissé un peu d'étourdissement dans mon cerveau; mais je surmontai cette gêne à force de volonté, et lorsque les deux heures furent écoulées, je rentrai chez moi tout à fait content de mon ouvrage.

La fièvre me laissa tranquille toute une journée, puis elle revint presque à la même heure.

Je cachai autant que possible la gravité de ma maladie à maître Jean et à sa femme, et les priai de n'en rien dire à mes protecteurs, afin de ne pas les inquiéter inutilement.

J'espérais toujours que la fièvre cesserait après quelques accès, et je craignais d'ailleurs que M. Pavelyn, s'il me savait malade, ne n'empêchât de prendre part au concours de l'Académie.

Lorsque j'eus souffert ainsi cinq ou six accès, et que je fus sensiblement amaigri, tant par la maladie, que par mon travail, maître Jean me déclara qu'il ne pouvait pas cacher plus longtemps mon état à M. Pavelyn.

Je le tranquillisai en lui promettant d'aller le lendemain chez mes bienfaiteurs et de les informer moi-même de mon indisposition.

Le lendemain, je me présentai en effet dans la maison M. Pavelyn. Il poussa un cri d'étonnement dès qu'il aperçut mon visage pâle et mes joues creuses; Rose me considéra d'abord avec un regard singulier, triste et amer comme un reproche; puis elle baissa subitement la tête, et, si je n'avais été certain de son aversion pour moi, j'aurais pu croire que les traces de la maladie sur mon visage l'avaient frappée d'une profonde émotion.

J'expliquai la cause de mon amaigrissement, et je parlai de la fièvre comme d'un mal sans importance et qui se passerait bien tout seul, aussitôt que la fin du concours m'accorderait le repos nécessaire. M. Pavelyn me plaignait avec une sympathie véritable; il me loua de mon grand courage, mais il tenait trop à mon triomphe probable pour m'engager à me retirer du concours.

L'attitude de Rose en ce moment m'étonna. Elle essaya de me faire comprendre que j'avais grand tort de sacrifier ainsi ma santé à l'espoir incertain d'une victoire dont je pouvais me passer facilement.

J'étais, croyait-elle, un artiste assez puissant pour m'ouvrir une carrière brillante sans le secours de ce succès. Et, comme son père, et moi surtout, nous nous efforcions de combattre ses raisons, elle se fâcha très-fort; une amertume et un dépit croissants se montrèrent! dans ses paroles, jusqu'à ce qu'enfin, ne pouvant plus résister à l'agitation de ses nerfs elle sortit de la salle, la figure cachée dans ses mains, pour aller s'enfermer dans sa chambre. Sa mère la suivit en silence.

J'étais tout à fait abattu et ne savais plus que décider.

Quoique Rose me donnât des signes d'aversion et ne pût décidément plus rien souffrir de moi, je fus péniblement frappé au cœur en reconnaissant que son système nerveux était atteint d'une sensibilité maladive.

J'avais surpris dans sa voix un accent inexplicable de douloureuse impatience, quelque chose de plaintif et de désespéré qui m'avait effrayé.

M. Pavelyn essaya de me rassurer en me disant que l'emportement et l'humeur de Rose ne devaient pas m'étonner; ce n'était autre chose que la suite de l'agitation de ses nerfs. Demain, elle en demanderait pardon comme d'habitude et reconnaîtrait son tort.

D'après mon protecteur, je ne devais pas me retirer du concours à moins que je ne reconnusse moi-même mon impuissance. Il me laissait donc tout à fait libre. Mais, comme, malgré la fièvre, j'avais déjà concouru pendant dix jours, il n'y avait nulle raison de croire que je ne pourrais pas aller jusqu'au bout.

M. Pavelyn promit en outre de m'envoyer un excellent médecin, qui déciderait, dans tous les cas, si ma participation au concours pouvait en effet m'être fatale.

Je retournai chez moi la tête remplie de pensés tristes, mais fermement résolu à subir jusqu'au bout les épreuves du concours, le docteur lui-même dût-il me le défendre. Mon triomphe devait être pour mon protecteur une récompense de ses bienfaits; quand mon nom serait proclamé par toute la ville comme celui d'un artiste auquel un glorieux avenir était promis, alors le fils du sabotier pourrait peut-être sortir un peu de son humble infériorité. Folle pensée qui me troublait! Mais il était riche et considéré dans le monde, celui qui m'avait ravi la lumière de ma vie.

XX

Je n'étais pas depuis plus d'une heure dans ma chambre, lorsque le docteur se présenta.

Après quelques questions sur la durée de mon mal, il me dit qu'il y avait beaucoup de fièvres malignes à Anvers, quoique ce ne fût pas la saison des fièvres. Néanmoins, il crut pouvoir me prédire que mon indisposition aurait disparu dans une dizaine de jours. Il me prescrivit un mélange de quinquina et de racines amères, qu'il me vanta comme presque infaillible contre la fièvre des polders anversois. Il me promit de revenir, quoiqu'il le jugeât inutile; mais c'était le désir de M. Pavelyn, qui l'avait chargé de ma guérison.

Le lendemain était mon jour de fièvre. Dès le matin de bonne heure, la femme de maître Jean monta et descendit l'escalier sous toute sorte de prétextes. Elle apporta auprès de mon lit des confitures et des sirops, me demanda avec une tendre pitié si je me sentais bien, et me témoigna tant d'intérêt, que je ne pus comprendre comment cette vieille femme, si indifférente d'ordinaire, était devenue tout à coup aussi sensible à mes souffrances qu'une mère qui veille au chevet de son fils malade.

Durant quatre jours, mon étonnement alla croissant; car les soins dont m'entourait dame Pétronille étaient vraiment extraordinaires. Rien ne semblait assez bon pour moi; le parquet que je foulais était trop rude pour mes pieds, la brave femme avait, contre mon gré, couvert le plancher de mon atelier de tous les morceaux de tapis qu'elle avait pu rassembler. Pendant toute la journée, elle venait voir si j'entretenais bien soigneusement le feu dans le poêle, et si elle voyait la moindre petite fente dans la porte ou dans la fenêtre, elle la bouchait hermétiquement, pour me préserver des courants d'air.

À force d'insister pour connaître les raisons de cette sollicitude peu commune, je finis par décider Pétronille à parler.

Rose, Rose l'avait priée, les larmes aux yeux, d'avoir soin de moi et de me surveiller comme une mère surveille son enfant! Ainsi, malgré son amour pour un autre, son cœur avait gardé une place à la pitié pour les souffrances de son ami d'enfance!