La Tétralogie de l'Anneau du Nibelung
Part 20
Arrière! Arrière! fuis la maudite! L'étreinte de mes bras est un sacrilège! Déshonoré, flétri, ce corps n'existe plus! fuis-le, c'est un cadavre, arrache-toi du cadavre! C'est au vent de balayer ses restes, à celle qui s'est livrée, déjà perdue d'honneur, au plus généreux des héros!... Oui, lorsqu'il l'eut prise dans ses bras, lui donnant, avec son amour, la suprême joie, puisqu'il l'aimait sans partage, lui, qui pour la première fois l'éveillait à l'amour,--sentant la plus douce, la plus sainte, la plus bénie des voluptés la pénétrer toute, âme et sens, comment ne sentit-elle pas aussi, l'infâme, la saisir l'épouvante, le dégoût et l'horreur de la plus affreuse des souillures: celle d'avoir subi, sans amour, l'étreinte et la loi d'un époux! Laisse la maudite, laisse-la te fuir! laisse! Je suis abjecte, je suis indigne! A toi, le plus pur des hommes et le plus grand, ne dois-je pas m'arracher? Comment t'appartenir jamais, moi qui n'apporte, à mon frère, que mon déshonneur! à mon libérateur, à mon Ami, que ma honte!
SIEGMUND
L'outrage qui t'a déshonorée, le sang du sacrilège va l'effacer bientôt! Cesse donc de fuir; attends l'ennemi; c'est ici qu'il doit succomber: si Nothung lui déchire le cœur, tu es vengée!
SIEGLINDE, avec terreur, se dresse et prête l'oreille.
Écoute! les trompes--l'entends-tu leur signal?--Partout autour sonne leur furieuse rumeur; des bois et de la plaine elle monte, éclatante. Hunding, de son profond sommeil, s'est réveillé; ses hommes, ses chiens, il les convoque; ardente, lâchée, la meute hurle; sauvage, elle aboie vers le ciel, à cause de la foi violée du mariage! (Elle éclate de rire, comme une folle: puis, violemment, tressaille d'angoisse.) Où es-tu, Siegmund? que je te voie encore! radieux frère, ardemment aimé! Que l'étoile de tes yeux, une fois encore, rayonne sur moi: ne refuse pas les baisers de l'infâme!--Écoute! ô écoute! Hunding, c'est sa trompe! sa meute approche, avec de puissantes armes! Ton Glaive? Lequel résiste au flot furieux des chiens? Jette-le loin, Siegmund!--Siegmund, où es-tu? Ha! là!--je te vois. Affreuse vision!--Les mâchoires des dogues s'ouvrent vers ta chair; ton généreux regard ne les arrête pas: c'est aux pieds que te saisissent leurs crocs irrésistibles!--tu tombes!--le Glaive éclate en pièces:--il s'écroule, le frêne,--le tronc fracassé!--O frère! mon frère! Siegmund!--ha!--(Elle pousse un cri et tombe, épuisée, dans les bras de SIEGMUND.)
SIEGMUND
Sœur! Bien-Aimée![361-A]
Il guette attentivement son souffle, et s'assure qu'elle respire encore. Il la dépose alors, près de soi, de façon qu'au moment où lui-même vient à s'asseoir sur le rocher, elle puisse avoir la tête appuyée sur ses genoux. Tous deux, en cette posture, demeurent, jusqu'à la fin de la scène suivante.
Long silence, durant lequel SIEGMUND, incliné vers SIEGLINDE, en une tendre sollicitude, la baise au front, d'un long baiser.
BRÜNNHILDE, avec son cheval, qu'elle conduit par la bride, est sortie de la grotte et s'est avancée, d'une marche lente et solennelle; elle s'arrête en face de SIEGMUND, à une faible distance de lui. Tenant d'une main sa lance avec son bouclier, et, de l'autre, appuyée sur l'encolure du cheval, elle considère ainsi, gravement, silencieusement, longuement, SIEGMUND.[361-B]
BRÜNNHILDE
Siegmund!--Regarde-moi!--C'est moi, celle que tu vas suivre bientôt.
SIEGMUND dirige, vers elle, son regard.
Qui donc es-tu, toi qui si belle, et si grave aussi, m'apparais?
BRÜNNHILDE
J'apparais à ceux-là seulement qui sont destinés à périr: la lumière de la vie, quiconque m'a vue la quitte. C'est sur le champ de bataille seulement que j'apparais aux plus généreux: quiconque d'entre eux m'a vue, je l'ai choisi pour la mort.[362-A]
SIEGMUND la regarde en face, longuement; puis, tout pensif, il baisse la tête, qu'il relève enfin vers BRÜNNHILDE avec une gravité solennelle.
Le héros qui va te suivre, où est-ce, que tu le mèneras?
BRÜNNHILDE
Vers Walvater[362-1], qui t'a choisi: c'est à Walhall que tu me suivras.
SIEGMUND
Dans la salle du Walhall, trouverai-je Walvater seul?
BRÜNNHILDE
Salué par l'auguste foule des Héros morts en combattant, tu recevras, environné d'eux[363-1], le plus hautement saint des hommages.
SIEGMUND
Trouverai-je dans Walhall mon propre père, Wälse?
BRÜNNHILDE
Son père, le Wälsung l'y trouvera.
SIEGMUND
Recevrai-je, dans Walhall, l'accueil joyeux d'une femme?
BRÜNNHILDE
C'est l'empire des augustes Vierges-du-Désir[363-2]; dans une sainte familiarité, la Fille même de Wotan t'offrira la boisson.[364-1]
SIEGMUND
Tu es sainte: c'est avec piété que je reconnais la Fille de Wotan; mais, Éternelle! dis-moi ceci seulement: ma sœur, ma bien-aimée, ma femme, accompagnera-t-elle son frère? Siegmund, là-haut, possédera-t-il Sieglinde?
BRÜNNHILDE
Non, elle doit respirer l'air de la terre encore; Siegmund, là-haut, ne verra point Sieglinde!
SIEGMUND
Alors, salue pour moi Walhall, salue pour moi Wotan, salue pour moi Wälse et tous les Héros,--salue, même, les augustes Vierges-du-Désir: je ne te suivrai pas auprès d'elles.
BRÜNNHILDE
Tu as vu la Walküre et son mortel regard: il faut donc qu'avec elle tu viennes!
SIEGMUND
Où Sieglinde vit, dans la joie, la souffrance, là, Siegmund aussi veut demeurer. Pas encore ton regard ne m'a fait mourir: jamais il ne saura me contraindre, à ne pas rester!
BRÜNNHILDE
Aussi longtemps que tu seras en vie, rien ne t'y contraindrait, c'est possible; mais, insensé, la mort t'y contraindra, la mort--que je suis venue t'annoncer.
SIEGMUND
Où serait-il, le héros sous qui je dois succomber?
BRÜNNHILDE
Hunding; vous combattez: tu tombes.
SIEGMUND
Menace-moi de coups plus forts que les coups d'un Hunding! Si tu guettes avidement ici la victime de notre combat, choisis celui-là pour ta proie: j'ai lieu d'espérer qu'il y périra.
BRÜNNHILDE, secouant la tête.
C'est contre toi, Wälsung--entends-moi bien!--contre toi, que le sort fut choisi.
SIEGMUND
Connais-tu ce Glaive? Qui m'en fit don me donna la victoire en partage: tes menaces, je les brave, grâce à lui!
BRÜNNHILDE, haussant la voix, avec force.
Qui t'en fit don--te donne en partage la mort! Il reprend au Glaive sa vertu.
SIEGMUND, violemment.
Tais-toi! n'effraye pas l'endormie Malheur! Hélas! toi la plus douce des femmes! toi, la plus triste entre les plus fidèles! Contre toi l'univers furieux se lève en armes: et moi, le seul à qui tu t'es confiée, moi, pour qui seul tu t'es révoltée contre lui, je ne dois plus te couvrir de ma protection, je dois, toi l'intrépide, te trahir par ma mort?--O honte à qui me fit don du Glaive, me réservant l'outrage et non pas la victoire! S'il me faut périr, non, je n'irai point à Walhall:[366-2]--que Hella[366-3] me saisisse, et garde sa proie!
BRÜNNHILDE, bouleversée.
Estimes-tu si peu les joies éternelles? Se pourrait-il qu'elle fût tout pour toi, la pauvre femme qui lasse, douloureuse et brisée, dort suspendue là sur tes genoux? Rien d'autre, à tes yeux, ne serait sacré?
SIEGMUND, avec un regard amer.
Si jeune et si belle tu brilles à mes yeux: mais mon cœur, combien froide et dure te reconnaît-il!--Si tu ne peux qu'outrager, va-t'en, rude, insensible vierge! S'il faut que tu te repaisses de mon infortune, réjouis-toi donc de ma souffrance; rassasie ton cœur, plein de haine, du spectacle de ma détresse:--mais, les âpres joies du Walhall, ne viens pas, véritablement! me les exalter.
BRÜNNHILDE, de plus en plus émue.
Je vois la détresse qui dévore ton cœur; je sens la douleur sacrée du héros... Siegmund, recommande-moi la femme: que je la défende, que ma protection l'environne!
SIEGMUND
Nul sinon moi ne touchera, vivante, ma Bien-Aimée: puisque je fus promis à la mort, je tuerai l'endormie, d'abord!
BRÜNNHILDE
Wälsung! Forcené! Écoute mon conseil: recommande-moi ta femme, au nom du gage d'amour qu'elle a conçu de toi, dans la joie!
SIEGMUND, tirant son Glaive.
Ce Glaive, dont au loyal un déloyal fit don; ce Glaive, traître à ma force en présence de l'ennemi, s'il ne me sert point contre l'ennemi, qu'il serve au moins contre l'ami! (Levant son Glaive sur SIEGLINDE.) Deux vies te sourient ici, Nothung, ô fer de haine! Prends-les! prends-les toutes deux! d'un coup!
BRÜNNHILDE, dans un fougueux élan d'irrésistible compassion.
Arrête, Wälsung! Écoute, que Sieglinde vive--et que Siegmund vive avec elle! Le sort du combat, c'en est fait, je le change: c'est toi que je bénis, c'est à toi, Siegmund, que j'accorderai la victoire! (On entend des appels de trompes retentir au fond, venant du lointain.) L'entends-tu, l'appel? Prépare-toi, héros! Aie confiance en ton Glaive, brandis-le hardiment: l'arme sera fidèle à ta cause, comme fidèle aussi la Walküre! Adieu, Siegmund, héros béni! C'est au champ de bataille que tu me reverras!
Précipitamment elle s'éloigne, et disparaît, avec son cheval, à droite, de côté, dans une gorge. Joyeux d'une joie sublime, SIEGMUND la suit des yeux.
Graduellement la scène s'est assombrie; de lourdes nuées orageuses s'amassent et descendent sur le fond, enveloppent peu à peu tout à fait les parois de la montagne, la gorge, la plate-forme et la crête de rocs. De toutes parts éclatent des appels, encore lointains, de trompes guerrières, lesquelles, durant ce qui suit, se rapprochent, de plus en plus.
SIEGMUND, se penchant sur SIEGLINDE.
Bien-Aimée! Un miraculeux assoupissement dompte ses angoisses et sa souffrance[368-A]:--la Walküre, lorsqu'elle vint vers moi, lui apportait-elle ce doux réconfort? Fallait-il que le choix cruel n'épouvantât point davantage une femme déjà pleine de douleur? Elle semble sans vie, elle qui vit, pourtant: quelque rêve bienheureux sourit à sa tristesse[368-B]. (Nouvelles sonneries des trompes.) Dors ainsi; dors, seulement, jusqu'à ce que le combat soit combattu, jusqu'à ce que te réjouisse la paix! (Il la couche doucement sur la roche, lui baise le front, et se met en marche, après de nouveaux appels de trompes.) Celui qui m'appelle là, qu'il se prépare maintenant; c'est son dû que je vais lui offrir: que Nothung lui paye son salaire! (Il se rue du côté du fond, où, sur la crête, il disparaît, dans une sombre nuée d'orage).
SIEGLINDE, en un songe.
Si le père pouvait rentrer, maintenant, à la maison! Il s'attarde, et mon frère aussi, dans la forêt. Mère! Mère! j'ai peur! les étrangers semblent hostiles et malveillants!--Une fumée noire... noire... suffocante... déjà la flamme lèche de notre côté... la maison brûle!--Au secours, frère! Siegmund! Siegmund! (D'immenses éclairs sillonnent les nues; un formidable éclat de tonnerre réveille SIEGLINDE, qui se lève soudainement en sursaut). Siegmund!--Ha! (Elle regarde autour d'elle, l'œil fixe, avec une grandissante angoisse: la scène est presque toute couverte par les noires nuées d'orage; éclairs et tonnerres indiscontinus. De toutes parts les appels de trompes se multiplient, de plus en plus proches.)
LA VOIX DE HUNDING, au fond, venant de la crête de rocs.
Wehwalt! Wehwalt! viens combattre avec moi, si tu ne veux pas que les chiens te saisissent!
LA VOIX DE SIEGMUND, plus lointaine, comme venant de derrière la gorge rocheuse.
Où te caches-tu, que j'ai passé près de toi? Reste là, que je t'y fasse rester!
SIEGLINDE, qui guette attentivement, en une terrible agitation.
Hunding--Siegmund--si je pouvais les voir!
LA VOIX DE HUNDING.
Par ici, ravisseur infâme! Que Fricka t'exécute ici!
LA VOIX DE SIEGMUND, venant, cette fois, de la crête de rocs également.
Me crois-tu toujours sans armes, lâche? Misérable, au lieu de menacer avec des femmes, combats toi-même, sinon Fricka t'abandonnera! Vois plutôt: chez toi, du tronc domestique, j'ai du premier coup tiré le Glaive: son tranchant, je vais t'en faire goûter![370-1] (Un éclair illumine, soudain, la plate-forme et la crête de rocs: on y distingue HUNDING et SIEGMUND, combattant.)
SIEGLINDE, de toutes ses forces.
Arrêtez, hommes! Tuez-moi d'abord!
Elle se précipite vers la crête de rocs: mais jaillie de la droite, tout à coup, pour planer sur les combattants, une éclatante lueur l'éblouit si vivement qu'elle chancelle, se détourne, tâtonne, comme aveuglée. Dans cette clarté paraît BRÜNNHILDE, au-dessus de SIEGMUND, qu'elle protège de son bouclier.
LA VOIX DE BRÜNNHILDE
Frappe-le, Siegmund! Foi au Glaive-de-Victoire!
Au moment précis où SIEGMUND, pour porter à HUNDING un coup mortel, élève le bras, il jaillit de la gauche, à travers les nues, une lueur flamboyante, rougeâtre, au milieu de laquelle apparaît WOTAN; il se tient au dessus de HUNDING et croise la Lance contre SIEGMUND.
LA VOIX DE WOTAN
Place à la Lance! En tronçons le Glaive!
Avec son bouclier, BRÜNNHILDE, devant WOTAN, a reculé, frappée d'épouvante: touché de la Lance, le Glaive de SIEGMUND est brisé; HUNDING perce de son épée la poitrine du héros sans arme; SIEGMUND s'abat.--Ayant entendu son soupir de mort, SIEGLINDE avec un cri tombe, comme inanimée.
Au moment de la chute de SIEGMUND, a disparu, des deux côtés, simultanément, l'éclatante lueur; jusque sur le devant du théâtre, une obscurité dense envahit les nuages, au milieu desquels on distingue, à demi, BRÜNNHILDE, inclinée vers SIEGLINDE.
BRÜNNHILDE
A cheval, que je te sauve!
Elle se hâte de soulever SIEGLINDE et, l'ayant placée sur son cheval (debout près de la gorge rocheuse), disparaît bientôt avec elle.
Aussitôt les nuages se divisent au milieu, laissent voir distinctement HUNDING, retirant son épée de la poitrine de SIEGMUND, tombé.--WOTAN, environné de nuages, se tient derrière lui, sur un roc; il est appuyé sur sa Lance, et considère, avec douleur, le cadavre de SIEGMUND.
WOTAN, après un court silence, et tourné du côté de HUNDING.
Va-t'en, valet! t'agenouiller devant Fricka: annonce-lui que la Lance de Wotan a vengé son injure, va!--va!--
Au geste méprisant de sa main, HUNDING s'abat, mort, sur le sol[371-1].
WOTAN, avec une explosion, tout à coup, de fureur terrible.
Mais Brünnhilde--malheur à la criminelle! Qu'effroyable soit le châtiment de la téméraire, lorsque ma monture rejoindra sa fuite!
Il disparaît parmi les éclairs et le tonnerre.--Le rideau tombe rapidement.[371-A]
ACTE TROISIEME[373-A]
SUR LE SOMMET D'UNE MONTAGNE ROCHEUSE
La scène est limitée, à droite, par une forêt de sapins. A gauche, l'entrée d'une grotte rocheuse qui forme une chambre naturelle et par-dessus laquelle la roche s'élève à sa pointe culminante. En arrière, la vue est totalement libre; des rochers, plus ou moins saillants, hérissent la bordure d'un versant qui s'abaisse à pic du côté du fond. Des vols de nuées isolées, précipitées par la tempête, passent, en effleurant la crête des rochers.
Les noms des huit Walküres qui,--sans compter BRÜNNHILDE,--paraissent successivement sur scène sont: GERHILDE, ORTLINDE, WALTRAUTE, SCHWERTLEITE, HELMWIGE, SIEGRUNE, GRIMGERDE, ROSSWEISSE[373-1].
GERHILDE, ORTLINDE, WALTRAUTE et SCHWERTLEITE sont déjà couchées sur la cime rocheuse, les unes près de la grotte, les autres au-dessus: elles sont tout armées, de pied en cap.
GERHILDE, couchée tout à la cime, et tournée du côté du fond.
Hoïotoho! Hoïotoho!--Heyaha! Heyaha!--Helmwige, ici! Par ici ta monture!
Dans une masse nuageuse qui passe éclate la lueur d'un éclair: on y voit[375-1] une Walküre à cheval; à l'arçon de sa selle pend le cadavre d'un guerrier.
LA VOIX D'HELMWIGE, du dehors.
Hoïotoho! Hoïotoho!
ORTLINDE, WALTRAUTE et SCHWERTLEITE, saluant la nouvelle venue.
Heyaha! Heyaha!
(Le nuage, avec l'apparition, s'est caché à droite derrière les sapins.)
ORTLINDE, criant vers la forêt.
Près de la jument d'Ortlinde, attache ton étalon; avec ma Grise, ton Brun paît volontiers!
WALTRAUTE, de même.
Qui te pend à l'arçon?
HELMWIGE, sortant de la sapinière.
Sintolt le Hegeling!
SCHWERTLEITE
Mène ton Brun loin de la Grise: c'est Wittig, l'Irming, que porte la jument d'Ortlinde!
GERHILDE a descendu un peu, se rapprochant d'elles.
J'ai toujours vu Sintolt et Wittig être ennemis[376-1].
ORTLINDE s'élance vivement et court vers la forêt.
Heyaha! L'étalon bouscule ma jument!
SCHWERTLEITE, et GERHILDE, éclatent de rire.
La querelle des héros divise encore les bêtes!
HELMWIGE, criant, tournée vers la forêt.
Tranquille, là, Brun! C'est toi qui romps la paix?
WALTRAUTE a pris, tout à la cime, la garde, à la place de GERHILDE.
Hoïotoho! Hoïotoho! Siegrune, ici! Qu'as-tu pu faire si tard?
(Passe, chevauchant vers la forêt: SIEGRUNE, apparition semblable à l'apparition de HELMWIGE.)
LA VOIX DE SIEGRUNE, à droite.
Une rude besogne!--Les autres sont-elles là déjà?
LES WALKÜRES
Hoïotoho! Hoïotoho!--Heyaha! Heyaha!
(SIEGRUNE a disparu derrière la sapinière; d'en bas montent deux voix, simultanément.)
GRIMGERDE et ROSSWEISSE, d'en bas.
Hoïotoho! Hoïotoho!--Heyaha! Heyaha!
WALTRAUTE
Grimgerde et Rossweisse!
GERHILDE
Elles chevauchent à deux.
ORTLINDE, avec HELMWIGE et SIEGRUNE, qui vient d'arriver, est sortie de la forêt de sapins: du haut de la bordure de rochers, toutes trois font des signaux en bas.
ORTLINDE, HELMWIGE et SIEGRUNE
Salut, Fougueuses! Rossweisse et Grimgerde!
LES AUTRES WALKÜRES
Hoïotoho! Hoïotoho!--Heyaha! Heyaha!
Dans un vol de nuages illuminés d'éclairs, et qui, d'abord surgis d'en bas, se dérobent ensuite derrière la forêt, GRIMGERDE et ROSSWEISSE apparaissent, également à cheval, chacune apportant, à l'arçon de sa selle, le cadavre d'un guerrier.
GERHILDE
Dans la forêt, vos chevaux, pour paître et se reposer!
ORTLINDE, criant vers les sapins.
Loin les unes des autres, les bêtes, en attendant que s'apaise la haine de nos héros!
GERHILDE, pendant que les autres rient.
La fureur des héros, la Grise vient de la payer!
(Arrivent, de la forêt, GRIMGERDE et ROSSWEISSE.)
LES WALKÜRES
Bienvenue! Bienvenue!
SCHWERTLEITE
Vous étiez ensemble, Intrépides?
GRIMGERDE
Nous venons de nous rencontrer, chevauchant séparément.
ROSSWEISSE
Si nous sommes au complet, ne tardons pas davantage: hâtons-nous d'aller à Walhall offrir à Wotan notre proie.[378-1]
HELMWIGE
Nous ne sommes que huit: une encore manque.
GERHILDE
C'est Brünnhilde: elle s'est attardée, sans doute, auprès du brun Wälsung.
WALTRAUTE
Nous devons l'attendre encore ici: s'il nous voyait revenir sans elle, Wotan nous ferait farouche accueil!
SIEGRUNE, tout à la cime, d'où elle guette au dehors.
Hoïotoho! Hoïotoho! Par ici! Par ici!--Au galop d'une ardente chevauchée, c'est Brünnhilde.
LES WALKÜRES, courant vers la cime.
Heyaha! Heyaha! Brünnhilde! Heï!
WALTRAUTE
Elle pousse droit aux sapins son cheval; il n'en peut plus.
GRIMGERDE
Grane![379-1] comme il ronfle, en cette course effrénée!
ROSSWEISSE
Jamais je n'ai vu, si vite, galoper des Walküres!
ORTLINDE
A l'arçon de sa selle, que tient-elle?
HELMWIGE
Ce n'est pas un héros!
SIEGRUNE
C'est une femme!
GERHILDE
Une femme! Comment l'a-t-elle trouvée?
SCHWERTLEITE
Elle ne salue ses sœurs d'aucun salut?
WALTRAUTE
Heyaha! Brünnhilde! ne nous entends-tu pas?
ORTLINDE
Aidez notre sœur à sauter de cheval! (Dans la forêt de sapins se ruent GERHILDE et HELMWIGE.)
ROSSWEISSE
Grane s'abat fourbu, Grane, le fort! (SIEGRUNE et WALTRAUTE sortent à leur tour.)
GRIMGERDE
Elle enlève de sa selle la femme... Quel empressement!
LES AUTRES WALKÜRES, courant vers la forêt.
Sœur! Sœur! Qu'y a-t-il d'arrivé?
(Reviennent toutes les Walküres, accompagnant BRÜNNHILDE, qui conduit et soutient SIEGLINDE.)
BRÜNNHILDE, hors d'haleine.
Protégez-moi, secourez notre suprême détresse!
LES WALKÜRES
Cette course furieuse? D'où viens-tu? Qui donc poursuit ainsi ta fuite?
BRÜNNHILDE
C'est pour la première fois que je fuis et qu'on me poursuit! Heervater[380-1], c'est lui qui me poursuit!
LES WALKÜRES, éperdues d'effroi.
Es-tu hors de sens? Parle! Dis-nous! Heervater, c'est lui qui te poursuit? C'est devant lui que tu fuis?
BRÜNNHILDE, avec angoisse.
O sœurs, guettez du haut du roc! Regardez, vers le Nord, si Walvater[381-1] approche! (ORTLINDE et WALTRAUTE s'élancent, montent et guettent.) Vite! l'apercevez-vous déjà?
ORTLINDE
Une affreuse tempête court sur nous, du Nord.
WALTRAUTE
D'immenses nuées s'y accumulent.
LES WALKÜRES
C'est Heervater, sur sa monture[381-2] sacrée!
BRÜNNHILDE
C'est le Chasseur Sauvage[381-3], dont me chasse la fureur! il approche, il approche du Nord! Protégez-moi, sœurs! Sauvez cette femme!
LES WALKÜRES
Qu'est-ce que c'est, que cette femme?
BRÜNNHILDE
Ecoutez-moi, vite! C'est Sieglinde, la sœur et la femme de Siegmund; la fureur de Wotan poursuit les Wälsungen:--c'est au frère de cette femme que Brünnhilde, aujourd'hui, fut chargée d'enlever la victoire; c'est Siegmund que pourtant je couvris de mon bouclier; j'ai bravé le Dieu[382-1]; lui-même, alors, frappa de sa Lance: Siegmund tomba; mais je pris la fuite, avec sa femme; pour la sauver, je courus vers vous, avec l'espoir que, moi aussi, vous me déroberiez, dans mon épouvante, au coup vengeur du châtiment!
LES WALKÜRES, dans la plus grande consternation.
O sœur, insensée! qu'as-tu fait? Malheur! Malheur! Brünnhilde, hélas! Brünnhilde avoir enfreint, rebelle, l'ordre sacré de Heervater!
WALTRAUTE, d'en haut.
Du côté du Nord, tout est noir!
ORTLINDE, de même.
Avec fureur, l'orage accourt sur nous.
LES WALKÜRES, tournées vers le fond.
Formidable, hennissant de fureur et s'ébrouant, le cheval de Walvater bondit!
BRÜNNHILDE
Si Wotan l'atteint, malheur à la pauvre! il exterminerait tous les Wälsungen!--Qui de vous me prête son cheval, le plus vif, pour lui ravir à temps cette femme?
LES WALKÜRES
Veux-tu nous associer à ta folle rébellion?
BRÜNNHILDE
Rossweisse! sœur! prête-moi ton coureur!
ROSSWEISSE
Son vol[383-1] n'eut jamais à fuir Walvater.
BRÜNNHILDE
Helmwige, toi!
HELMWIGE
J'obéis au Père.
BRÜNNHILDE
Waltraute! Gerhilde! Votre cheval! Pour moi! Ortlinde! Siegrune! O voyez mon angoisse! Vous m'aimiez, soyez-moi fidèles: sauvez au moins cette triste femme!
SIEGLINDE, qui jusqu'ici a regardé fixement, d'un œil sombre et distrait, devant soi, sursaute et se dégage brusquement, lorsque BRÜNNHILDE essaye de la prendre en ses bras, comme pour la couvrir de sa protection.
Ne te soucie pas de moi: la mort seule m'est bonne! Qui t'a dit, jeune fille, de me sauver? J'aurais été frappée, là-bas, par la même arme que Siegmund: c'est réunie à lui que j'aurais trouvé la mort! Loin de Siegmund--ô Siegmund, de toi! O que je meure, pour n'y plus penser! Si tu ne veux que je te maudisse pour avoir fui, jeune fille, exauce donc pieusement mon instante prière,--enfonce-moi ton épée au cœur!
BRÜNNHILDE
Vis, ô femme, vis, au nom de l'Amour! Sauve le gage que tu en as reçu: tu portes un Wälsung, en ton sein!
SIEGLINDE, est violemment saisie: tout à coup son visage rayonne, d'une sublime joie.
Sauve-moi, Intrépide! Mon enfant[384-1], sauve-le! Et vous, protégez-moi, jeunes filles, de toutes vos forces!
(Un effroyable orage s'accumule vers le fond: le tonnerre se rapproche.)
WALTRAUTE, d'en haut.
La tempête est sur nous!
ORTLINDE, de même.
Fuie quiconque peut la craindre!
LES WALKÜRES
Si la femme est menacée d'un péril, fuis avec: nulle des Walküres n'oserait la protéger!
SIEGLINDE, se jetant à genoux devant BRÜNNHILDE.
Sauve-moi, jeune fille! La mère, sauve-la!
BRÜNNHILDE, avec une résolution soudaine.
Eh bien! fuis donc vite--et fuis seule! Je resterai, moi;--je m'offre à la vengeance de Wotan; j'affronterai sa fureur, ici, pour te laisser le temps d'échapper.
SIEGLINDE
Où dois-je me diriger?
BRÜNNHILDE
Qui de vous, sœurs, s'est risquée vers l'Est?
SIEGRUNE
Vers l'Orient, au loin, s'étend une forêt: Fafner y a ravi le Trésor des Nibelungen.
SCHWERTLEITE