La Tétralogie de l'Anneau du Nibelung
Part 18
Au milieu se dresse le tronc d'un puissant frêne, dont les racines, fortement proéminentes, vont se perdre au loin dans la terre du sol; de sa cime l'arbre est séparé par un toit de charpente, percé de manière à laisser sortir, par des ouvertures correspondantes, le tronc et les rameaux qui s'en détachent de tous côtés; on comprend que la cime touffue doit s'élargir au-dessus de ce toit. Autour du tronc du frêne comme centre, une salle a été charpentée; les murs sont de bois grossièrement équarri; des tentures y sont suspendues, çà et là, tressées ou tissées. A droite, au premier plan, se dresse l'âtre, dont la cheminée sort latéralement en haut par le toit; derrière le foyer se trouve un espace en retrait, sorte de magasin pour les provisions: on y accède par quelques marches en bois; au devant pend une tenture tressée, à demi relevée. Au fond, porte d'entrée, avec une simple barre de bois pour verrou. A gauche, une autre porte, celle d'une chambre intérieure, où accèdent également des marches; en avant, de ce même côté, une table avec un large banc, charpenté contre la cloison, et des escabeaux de bois faisant face au banc.
Un court prélude orchestral tonne, d'un mouvement violent et tempêtueux[317-A]. Au lever du rideau, SIEGMUND ouvre du dehors, précipitamment, la porte d'entrée, et pénètre: on est vers le soir; violent orage, près de s'apaiser.--SIEGMUND tient un instant la barre de clôture dans la main, parcourt des yeux l'habitation; il paraît harassé d'un excessif effort; ses vêtements, son aspect dénotent qu'il est en fuite. N'apercevant personne, il ferme derrière soi la porte, marche à l'âtre et s'y jette, rendu, sur une peau d'ours.
SIEGMUND
A qui que soit ce foyer, il faut que je m'y repose.
(Il se laisse tomber en arrière, et demeure un certain temps immobile, étendu. SIEGLINDE sort de la chambre à gauche. Elle a entendu le bruit, cru son mari rentré; la gravité de sa mine fait place à la surprise, lorsqu'elle trouve, étendu près de l'âtre, un étranger.)
SIEGLINDE, encore au fond.
Un homme, un étranger! Il faut que je l'interroge. (Elle se rapproche, avec tranquillité, de quelques pas.) Qui est entré dans la maison et s'y est couché au foyer? (Comme SIEGMUND demeure immobile, elle s'approche davantage encore, et le considère.) Il s'est couché, lassé des fatigues d'une longue route; ses sens l'ont-ils abandonné? Serait-il souffrant? (Elle se rapproche, se penche vers lui.) Il respire encore; il a seulement fermé les yeux: l'homme me semble vaillant, même là, tombé de fatigue[318-A].
SIEGMUND, levant, en sursaut, la tête.
Une source! de l'eau!
SIEGLINDE
Je vais le soulager. (Elle prend vivement une corne à boire, va l'emplir hors de la maison, revient, et la présente à SIEGMUND.) L'eau que tu réclamais, la voici: rafraîchis ta lèvre altérée! (SIEGMUND boit, et lui rend la corne. Il la remercie d'un signe de tête, et fixe assez longuement le regard sur son visage, avec un intérêt croissant.)
SIEGMUND
L'eau m'a rafraîchi, ranimé, elle a fait léger mon fardeau de fatigue; mon courage est réconforté, mes yeux jouissent avec délices du bonheur de s'être rouverts:--qui est-ce, qui me rafraîchit ainsi?
SIEGLINDE
Cette demeure est, ainsi que cette femme, la propriété de Hunding; repose-toi chez lui, comme un hôte, jusqu'à ce qu'il revienne.
SIEGMUND
Je suis désarmé: l'hôte blessé, ton époux ne le repoussera pas?
SIEGLINDE, émue.
Blessé? Montre tes blessures, vite!
SIEGMUND se secoue, et, se soulevant sur sa couche, se met vivement sur son séant.
Elles sont légères, indignes qu'on en parle; mes membres tiennent encore à mon corps, solidement. Si ma lance et mon bouclier eussent été, pour soutenir mon bras, à moitié aussi forts que lui, jamais l'ennemi ne m'aurait vu fuir;--mais lance et bouclier se rompirent; la meute ennemie me traqua, lassé; l'ardente tempête brisa mon corps... Plus vite que moi-même pour la meute, ma fatigue disparaît pour moi: c'était la nuit, et c'est le soleil; c'était la torpeur, c'est la joie.
SIEGLINDE a rempli d'hydromel une corne, et la lui tend:
L'hydromel doux, le doux breuvage, tu ne peux me faire l'injure de refuser.
SIEGMUND
Mets-y d'abord tes lèvres?[320-1]
SIEGLINDE, ayant trempé ses lèvres au bord de la corne, la lui rend; SIEGMUND boit un long trait, puis tout à coup s'arrête, rend à son tour la corne. Tous deux se regardent, avec un intérêt grandissant, longtemps, en silence[320-A].
SIEGMUND, d'une voix frémissante.
C'est un infortuné que tu as réconforté: l'infortune, puisse de toi la détourner mon vœu! (Il se précipite pour sortir.) Je me suis arrêté, j'ai doucement reposé: plus loin mes pas.
SIEGLINDE, se retournant vivement.
Pourquoi fuir déjà? qui te poursuit?
SIEGMUND
Où que je fuie, le mauvais-sort me suit; où que je sois, le mauvais-sort s'approche: de toi, femme, qu'il reste donc loin! Plus loin mes pieds! Plus loin mes yeux!
(Il s'élance vers la porte et soulève la clôture.)
SIEGLINDE, en un passionné oubli de soi-même.
Va, reste, alors! Où déjà l'infortune habite, tu n'apporteras point l'infortune![321-A]
SIEGMUND reste sur place, profondément remué, et scrute le visage de SIEGLINDE: celle-ci abaisse enfin, confuse et triste, les yeux. Silence prolongé. SIEGMUND rétrograde, s'assied et s'adosse au foyer:
Wehwalt[321-1], c'est le nom que j'ai pris, moi-même:--j'attends Hunding.
SIEGLINDE persévère, interdite, dans le silence; puis elle se lève, elle prête l'oreille, elle écoute Hunding, au dehors, conduire son cheval à l'écurie,[321-B] court alors vers la porte, et l'ouvre.
Armé d'un bouclier et d'une lance, HUNDING entre, et, dès qu'il aperçoit SIEGMUND, s'arrête au seuil.
SIEGLINDE, au grave regard dont la questionne HUNDING.
J'ai trouvé l'homme ici, brisé de fatigue, près du foyer: c'est la détresse qui l'y amenait.
HUNDING
Tu l'as secouru?
SIEGLINDE
Je l'ai désaltéré, et traité en hôte.
SIEGMUND, qui, d'un regard ferme et sûr, observe HUNDING:
Je lui dois abri et breuvage: vas-tu, pour cela, blâmer ta femme?
HUNDING
Mon foyer est sacré:--sacrée te soit ma maison! (A SIEGLINDE, en enlevant ses armes, qu'il lui passe.) Prépare le repas pour nous, les hommes!
SIEGLINDE suspend les armes au tronc du frêne, va dans l'office chercher nourriture et boisson, et prépare sur la table le repas du soir.
HUNDING scrute, d'un regard pénétrant et stupéfié, les traits de SIEGMUND, qu'il compare avec ceux de sa femme.
Quelle ressemblance avec la femme! Le même serpent luisant brille aussi dans ses yeux[322-1]. (Il dissimule son étonnement, et se tourne, d'un air dégagé, vers SIEGMUND.) C'est de loin, vrai! que tu viens; longue fut ton étape; il n'était pas à cheval, l'hôte qui se repose ici: quels sentiers furent assez mauvais pour te mettre en pareil état?
SIEGMUND
Par forêts et prés, landes et brandes, m'ont chassé la tempête et la puissante détresse: j'ignore la route que j'ai pu suivre; davantage encore, où je suis égaré: j'aurais même plaisir à l'apprendre.
HUNDING, à table, offre un siège à Siegmund.
L'hôte dont le toit te protège, dont la demeure t'abrite, se nomme Hunding: si tu tournes d'ici tes pas vers l'Occident, là, dans les riches domaines[323-1], vivent les hommes de Hunding, les défenseurs de son honneur. A présent, si mon hôte m'honore, qu'il dise son nom.
SIEGMUND, qui s'est assis à table, regarde pensivement devant soi. SIEGLINDE, elle aussi, s'est assise, à côté de HUNDING, vis-à-vis de SIEGMUND, sur lequel elle fixe les yeux avec un intérêt visible, une attentive curiosité.
HUNDING, qui tous deux les observe.
Si tu hésitais à te confier à moi, parle néanmoins, pour la femme: vois, comme elle t'interroge avec curiosité!
SIEGLINDE, franchement, d'une voix pleine d'intérêt.
J'aurais plaisir, mon hôte, à savoir qui tu es.
SIEGMUND, la regarde dans les yeux, et commence, avec gravité:
Friedmund, je ne puis m'appeler ainsi; Frohwalt, qui sait? je pourrais l'être: mais le nom qui me convient, c'est Wehwalt[323-2]: Le Loup[323-3], voilà quel fut mon père; et c'est à deux que je vins au monde: moi-même, et puis une sœur jumelle.--Mère, sœur, me furent bientôt ravies; mère, sœur, à peine les ai-je connues.--Quant au Loup, vigoureux, terrible, il eut d'innombrables ennemis. Il allait à la chasse, le vieux, avec son jeune: la chasse! un jour qu'ils en revenaient, ils trouvèrent vide la bauge des Loups; brûlé, le fier manoir, en cendres; rasé, le tronc puissant du chêne; tuée, criblée de blessures, ma mère au vaillant corps; effacée, toute trace de ma sœur: cette âpre détresse, nous la dûmes aux hordes des Neidingen[324-1]. Proscrit, le vieux fuit, avec moi; Le Loup, son jeune, de longues années, vécurent dans la forêt sauvage: plus d'une battue fut faite contre eux; mais tous deux se défendaient en Loups, courageusement. (Se tournant vers HUNDING.) Voilà ce que t'apprend un Louveteau[324-2], que plus d'un connaît bien pour un digne Louveteau!
HUNDING
Merveilleuse et sauvage est ton histoire, hôte intrépide, Wehwalt,--Le Louveteau! Il me semble bien, sur ces deux vaillants, avoir ouï jadis quelque sombre saga, encore que je n'aie connu Le Loup, ni Le Louveteau.
SIEGLINDE
Poursuis donc, étranger: où est ton père, maintenant?
SIEGMUND
Contre nous, les Neidingen organisèrent une chasse terrible: des chasseurs, beaucoup tombèrent sous les Loups; mis en déroute par leur gibier, ils fuirent à travers la forêt, s'y dispersèrent, comme la poussière. Mais j'étais séparé de mon père: j'eus beau chercher, je perdis sa trace: une peau de loup, voilà tout ce que je découvris dans la forêt: elle gisait là, vide, devant moi; quant à mon père, je ne le vis plus[325-A].--Hors des bois, un instinct me poussait; j'allai vers mes semblables, hommes, femmes: mais un ami, j'eus beau le chercher; une épouse, la solliciter,--c'est par tous que je fus méprisé, le mauvais-sort pesait sur moi. Les autres condamnaient ce qui me paraissait juste; ce que je trouvais coupable avait toute leur estime. Je me heurtai partout à des pactes; la colère m'accueillait partout; si je m'efforçais vers le bonheur, je n'éveillais que la souffrance:--c'est pourquoi Wehwalt est mon nom, puisque je n'agis que dans la souffrance.
HUNDING
La Norne[326-1] qui te donna, en partage, un si funeste sort, ne t'aimait point: l'homme dont tu t'approches comme un hôte te salue sans joie, étranger.
SIEGLINDE
Les lâches seuls craignent l'homme sans armes!--Raconte encore, mon hôte, comment, en combattant, tu perdis à la fin tes armes!
SIEGMUND, s'animant de plus en plus.
Une malheureuse enfant réclamait mon appui: les siens prétendaient la marier avec un homme qu'elle n'aimait point. Contre cette violence, j'accordai mon aide; j'attaquai les vils oppresseurs devenus mes ennemis, je les vainquis. Alors, voyant ses frères tués, la vierge embrassa leurs cadavres; la douleur chassa la fureur; gémissante, déplorant le carnage en un torrent de larmes farouches, l'infortunée cria vengeance pour la mort de ses propres frères[326-2].--Les parents et les hommes des tués se ruèrent donc; je me vis environné d'implacables ennemis. Mais du reste la vierge elle-même ne put échapper à leur rage: longtemps je la défendis de ma lance et la couvris de mon bouclier, jusqu'à ce que lance et bouclier m'eurent été brisés dans les mains. L'enfant périt: blessé, resté sans armes, je la vis mourir; elle s'abattit sur les cadavres, et la horde acharnée bondit à ma poursuite. (Avec un regard empli d'un feu douloureux, vers SIEGLINDE.) Tu m'as interrogé, femme: tu sais, à présent, pourquoi mon nom n'est point--Friedmund![327-1] (Il se lève et marche au foyer. Pâle, émue, bouleversée, SIEGLINDE regarde à terre.)[327-A].
HUNDING, très sombre.
Je sais une race farouche; pour elle, rien n'est sacré, de ce qui, pour tout autre, est sacré: odieuse à tous, elle m'est odieuse[327-2]. Appelé pour venger le sang de mes proches, j'allai, j'arrivai, mais trop tard; je rentre, et c'est pour trouver, dans ma propre maison, les traces du misérable en fuite!--Soit, Louveteau[327-3], ma maison t'abrite, pour aujourd'hui; pour cette nuit, je t'accorde asile. Mais demain[328-1], sois armé, sois bien armé, défends-toi bien; c'est au grand jour que je t'attaquerai: c'est sur toi que je vengerai nos morts[328-2]. (A SIEGLINDE, qui, avec une attitude inquiète, s'est placée entre les deux hommes.) Hors la salle! Ne rôde pas ici! Prépare-moi la boisson du soir, mets-toi au lit et attends-moi!
SIEGLINDE, toute pensive, prend sur la table une corne, va vers une armoire, y prend des épices, et se dirige vers la chambre à gauche. Parvenue à la plus haute marche, au seuil de la porte, elle se retourne encore. SIEGMUND, qui ne la quitte point des yeux, est debout près du foyer, tranquille en apparence, en proie à une fureur contenue: elle attache sur lui un long regard, tout plein d'un désir passionné, et dont elle lui indique enfin, avec une insistance significative, un endroit, sur le tronc du frêne[328-A]. HUNDING, remarquant qu'elle s'attarde, d'un geste impératif la chasse: elle rentre alors et disparaît, avec la lanterne et la corne.
HUNDING prend ses armes à l'arbre.
C'est avec des armes, que l'homme se préserve.--Toi, Louveteau, demain, je t'attaquerai: ma parole, tu l'as entendue,--garde-toi bien!
(Il rentre, avec ses armes, dans la chambre, à son tour.)
SIEGMUND, seul.
La nuit est tombée tout à fait; la salle n'est plus éclairée que par un feu languissant, dans l'âtre. SIEGMUND se laisse tomber sur sa couche, près du feu, et médite longuement, en silence, avec une grande agitation.[329-A]
Au faîte de la détresse, je dois trouver un Glaive: voilà ce que m'a promis mon père.--Je suis sans armes, tombé sous le toit d'un ennemi: l'hospitalité même lui assure sa vengeance:--mais j'ai pu voir une femme divine; mon cœur brûle de trouble et d'extase:--c'est vers elle désormais qu'un désir fou m'attire, une déchirante langueur, un suave enchantement; et c'est elle que courbe à son joug l'homme qui raille ma main désarmée!--Wälse! Wälse! Où est ton Glaive? le fort Glaive que dans la tourmente je puisse brandir, puisque le secret de mon cœur furieux se précipite hors de ma poitrine![329-B] (Le feu s'écroule; une lueur éclate, jaillie au brasier qui pétille, à la place qu'avait désignée, sur le tronc du frêne, le regard de SIEGLINDE, et où l'on distingue, plus nettement, faire saillie la poignée d'un Glaive.) Mais dans la pénombre, là-bas, cette clarté plus nette, quelle est-elle? quel rayon sort du tronc du frêne? Ma prunelle aveuglée, quel éclair l'illumine? De quel éblouissement sublime flamboie mon cœur! Est-ce le regard laissé derrière elle, ce regard de fleur, fixé là par elle, en sortant? (A partir de ce moment, le feu, par degrés, s'éteint dans l'âtre.) Les ténèbres couvraient mes yeux; c'est alors que, d'un radieux regard, elle m'effleura. Ce fut la chaleur, ce fut le jour, ce fut la lumière du soleil m'inondant d'un vertige de joie, illuminant mon front d'un prestige enchanteur, jusqu'à ce qu'il eut,--en même temps qu'elle,--disparu, par delà les cimes. Une fois encore,--elle me quittait,--son éclat du soir me toucha; lui-même, le tronc du frêne antique resplendit, d'un flamboiement d'or: dès lors la fleur se fane, la lumière agonise, les ténèbres couvrent mes yeux; seulement, au fond de mon cœur comme par delà les cimes, sans lumière, la flamme couve encore.
(Le feu s'est tout à fait éteint; nuit complète.--La chambre latérale s'ouvre avec précaution; toute vêtue de blanc, SIEGLINDE en sort, et se dirige droit vers SIEGMUND.)
SIEGLINDE
Dors-tu, mon hôte?
SIEGMUND, surpris et joyeux, se lève.
Qui donc s'approche?
SIEGLINDE, avec hâte et mystère.
C'est moi: écoute!--Hunding dort, d'un sommeil profond; j'ai, dans son breuvage, mis un narcotique. Que cette nuit serve à ton salut!
SIEGMUND, l'interrompant, avec chaleur.
Le salut pour moi, c'est de te voir!
SIEGLINDE[330-A]
Laisse-moi te montrer une arme--ô si tu la gagnais! Le plus auguste des héros, ainsi devrais-je te nommer alors; c'est Au-Plus-Fort seul qu'elle fut destinée. O sois attentif, à ce que je te révèle!--Les hommes, la tourbe des parents, priés par Hunding à ses noces, étaient assis, dans cette salle même; il prenait pour épouse une femme que, malgré elle, des scélérats lui ont livrée. Tandis qu'eux buvaient, j'étais assise, triste; un étranger alors entra, un Vieillard[331-1], sous des vêtements gris; son chapeau pendait bas, lui cachait l'un des yeux: mais les éclairs de l'autre alarmèrent tous les hommes, troublés par leur puissante menace: en moi seule, cet œil éveilla comme une douceur mélancolique, de la tristesse et du désir, larmes et soulas tout ensemble. D'un regard foudroyant pour les autres, il me montrait un Glaive que ses mains brandissaient; il l'enfonça au tronc du frêne, jusqu'à la garde:--le Glaive devait appartenir à celui qui l'en arracherait. Les hommes firent de vaillants efforts, tous: nul ne conquit l'arme. Des hôtes sont venus, des hôtes partis, les plus forts ont tenté l'épreuve, le fer n'a pas bougé d'un pouce: le Glaive adhère à l'arbre, et se tait.--Alors je sus quel il était, celui qui m'avait saluée dans l'excès même de ma douleur: je sais encore auquel des hommes, auquel seul, il destine le Glaive. O si je le trouvais aujourd'hui, l'Ami, et ici même; s'il pouvait arriver, d'au loin, vers la plus malheureuse des femmes: tout ce que j'ai pu souffrir en une farouche douleur, tout ce qui jamais m'a torturée dans le déshonneur et dans la honte, la plus douce des vengeances me payerait enfin tout! J'aurais regagné ce que jamais j'ai perdu, j'aurais reconquis ce que jamais j'ai pleuré,--si je le trouvais, l'Ami sacré, si j'étreignais enfin dans mes bras le Héros!
SIEGMUND l'enlace avec une ardeur passionnée.
O douce femme, il te tient, l'Ami, auquel reviennent l'Arme et l'Épouse! O généreuse, il brûle ardemment ma poitrine, le serment qui nous fait époux! Ce que toujours rêva mon désir, c'est en toi que je l'ai contemplé; c'est en toi, que j'ai trouvé ce qui toujours m'a manqué! Si tu as enduré la honte, et si la douleur m'a navré; si je fus, moi, méprisé, et toi, déshonorée, la joyeuse vengeance crie, maintenant, vers notre propre joie! Debout, dans l'allégresse d'une volupté sacrée, je te tiens, je t'étreins, ô bien-aimée, je sens ton cœur divin qui bat!
SIEGLINDE, soudain, tressaille de frayeur, et se dégage.
Ha! qui est sorti? qui est venu?
(La porte du fond s'est ouverte; elle demeure béante, largement: dehors, magnifique nuit de printemps; la pleine lune, y resplendissant, projette son éclatante lumière sur le couple, qui peut ainsi s'apercevoir en toute netteté.)
SIEGMUND, en une suave extase.[333-A]
Nul n'est sorti,--quelqu'un est venu: vois le Renouveau sourire ici! (Il l'attire à soi, sur la couche, avec une tendre violence.) Les tourmentes hivernales reculent devant l'avril, le Printemps brille d'un doux éclat. Dans la tiédeur des brises, suavement, voluptueusement, c'est lui qui flotte, vibre et murmure, lui qui multiplie les merveilles; sur les bois et la plaine, c'est son haleine qui vente, c'est son œil large ouvert qui rit; dans la voix des oiseaux joyeux, c'est sa joyeuse voix qui gazouille; ces parfums captivants, c'est lui qui les prodigue; dans ces fleurs délicieuses, c'est sa sève qui circule; dans les germes, c'est sa vigueur; dans les bourgeons, c'est sa vigueur! Sans armes que sa grâce et sa tendresse, il dompte le monde; les tourmentes hivernales reculent, devant sa toute-puissante attaque: sans doute, c'est son vaillant assaut qui fit céder cette porte, aussi; rude, revêche, arrogante, elle nous séparait de lui; mais il s'est rué vers sa sœur[333-1], car l'Amour attirait le Printemps, l'Amour, cachée au fond de nos âmes, l'Amour, dont la béatitude rit désormais à la lumière! Sa sœur, le Printemps l'a faite libre; il a brisé l'obstacle qui l'en séparait; avec des cris de joie folle ils se saluent tous deux: l'Amour et le Printemps se sont rejoints!
SIEGLINDE
C'est toi le Printemps, où j'aspirais, durant les siècles froids de l'hiver; mon cœur t'a salué d'un auguste frisson, dès l'instant où pour moi ton regard a fleuri.--Dès lors, tout ce qui n'était pas toi me fut étranger, indifférent; tout le passé, je l'avais oublié: avait-il existé, seulement? Mais toi, je t'avais toujours connu; toi, je te reconnus dans hésiter: je t'aperçus, et tu fus moi-même; ce que je recélais en moi, ce que je suis, tout m'apparut, clair comme le jour; une fanfare d'allégresse chantait à mes oreilles: j'avais, dans les déserts glacials de mon exil, un Ami, pour la première fois.
(Elle se pend, ravie, à son cou, et, de tout près, contemple son visage.)
SIEGMUND
O douceur! O joie! Bien-Aimée!
SIEGLINDE, les yeux dans ses yeux.
Laisse-moi, de tout près, m'incliner vers toi, contempler la lumière sacrée dont rayonnent tes yeux, ton visage, et qui dompte si doucement mes sens!
SIEGMUND
La lune printanière t'illumine; baignée dans ses rayons, tu brilles d'une grâce divine! Comment ne me serais-je pas pris au piège?--mon regard s'en repaît, avec délices.
SIEGLINDE lui écarte du front les cheveux, et le considère avec admiration.
Comme ton front s'élève, découvert et franc! Comme tes veines, sur la tempe, entrelacent leurs rameaux! La joie qui m'enchante, j'en ai peur! Est-ce un miracle? est-ce un souvenir? Aujourd'hui je t'ai vu pour la première fois, et pourtant mes yeux t'avaient vu déjà![335-1]
SIEGMUND
Dans un rêve d'amour, je me souviens aussi, dans l'ardeur du désir je t'avais vue déjà!
SIEGLINDE
Mirée dans l'eau, j'ai connu mon image,--et c'est elle qu'à présent je retrouve: c'est, telle qu'elle vint vers moi, jadis, du fond des eaux, mon image, que je retrouve en toi![335-2]
SIEGMUND
Ton image, que je portais cachée au fond de moi-même.
SIEGLINDE, détournant tout à coup les yeux.
O silence! laisse-moi rêver à ta voix:--son timbre, tout enfant, je crois l'avoir entendu... mais non! ce fut l'autre jour, lorsque l'écho des bois répercutait ma propre voix.
SIEGMUND
O la plus délicieuse des voix!
SIEGLINDE, le regardant de nouveau, tout à coup, dans les yeux.
La splendeur de tes yeux, je l'ai vue briller déjà:--c'est bien là le regard du Vieillard, lorsqu'il me salua, lorsqu'il consola ma tristesse. C'est à cet intrépide regard que je le reconnus[335-3], moi, son enfant, et j'allais, déjà, le nommer par son nom... (Elle s'interrompt, et puis continue à mi-voix.) C'est bien Wehwalt[336-1], que tu t'appelles?
SIEGMUND
Ce n'est plus ainsi, depuis que tu m'aimes: si j'agis, désormais, c'est dans la plus sainte joie!
SIEGLINDE
Et Friedmund[336-2], en ta joie tu ne peux te nommer Friedmund?
SIEGMUND
Appelle-moi du nom que tu préfères pour moi: mon nom, que je le reçoive de toi!
SIEGLINDE
Mais ton père, s'appelait-il Le Loup?
SIEGMUND
Certes, un Loup pour les renards couards! Mais celui dont l'œil rayonnait aussi superbe, ô Bien-Aimée, que tes propres prunelles sacrées, celui-là, Wälse était son nom.
SIEGLINDE, hors de soi.
Si ton père, ce fut Wälse, si tu es un Wälsung[336-3], c'est pour toi[337-1] qu'il poussa son Glaive au tronc du frêne, et laisse-moi t'appeler, comme je t'aime: Siegmund[337-2],--ainsi je te nomme.
SIEGMUND s'élance vers le tronc, et saisit la poignée du Glaive.