La Tétralogie de l'Anneau du Nibelung

Part 16

Chapter 163,747 wordsPublic domain

Ton astuce élude ma question: garde-toi bien de manquer à ta parole! Moi, ton seul ami parmi tous les Dieux, c'est moi qui, malgré leur méfiance, t'accueillis[259-3] dans leur assemblée. Parle donc, et conseille-moi bien! Lorsque les constructeurs[260-1] du Burg stipulèrent que Freya serait leur récompense, je n'y consentis, tu le sais, que sur ta promesse, solennelle, de libérer ce gage sacré[260-2].

LOGE

C'est-à-dire que je promis de réfléchir, de chercher, avec toute ma sollicitude, quelque moyen de le libérer: quant à trouver un tel moyen s'il est impossible à trouver, ou bien s'il est impraticable, qui donc eût pu promettre cela?

FRICKA, à Wotan.

Vois en quel fourbe infâme tu plaças ta confiance!

FROH

C'est Loge que tu t'appelles,--moi je t'appelle Mensonge![260-3]

DONNER

Maudite flamme, je te soufflerai![261-1]

LOGE

Imbéciles! pour cacher leur opprobre, ils m'outragent.

(DONNER, et FROH,[261-2] veulent se jeter sur lui.)

WOTAN les contient.

Laissez-moi en paix mon ami![261-3] Vous ignorez, vous, l'art de Loge, le mérite, le poids de ses conseils[261-4]: prisez-les mieux, faites-lui crédit: il payera tout, avec du temps[261-5].

FAFNER

Pas de temps! pas de délai: payez de suite!

FASOLT

Le salaire se fait bien attendre.

WOTAN, à Loge.

Et maintenant écoute, entêté! voyons si tu es à l'épreuve! où es-tu allé? qu'as-tu fait?[262-1]

LOGE

Toujours l'ingratitude est le salaire de Loge! Dans l'orage, inquiet pour toi seul, j'ai fouillé l'univers entier, jusqu'en ses recoins, cherchant partout, autour de moi, une rançon qui suffît aux Géants, pour Freya. J'ai cherché vainement, vois-tu bien! Dans l'ensemble des mondes rien n'est, aux yeux des hommes, assez précieux pour compenser la perte de la volupté, la perte des délices et de l'amour de la Femme. (Tous se groupent en des attitudes de surprise.)[262-2][262-A] Dans les eaux, dans les airs, sur terre, partout où grouille la vie, où s'agite une substance, partout où des germes circulent, j'ai cherché, j'ai interrogé: «S'il est pour l'homme un bien souverain, préférable aux délices, à l'amour de la Femme, dites-le moi, révélez-le moi!» Mais partout où la vie circule, on a ri de moi: dans les eaux, dans les airs, sur terre, tout aspire à l'Amour, tous aspirent à la Femme.--Un seul être a maudit l'Amour, pour de l'Or rouge[263-1][263-A]: c'est Nacht-Alberich[263-2], le Nibelung; il courtisait les Filles-du-Rhin, qui m'ont crié leur peine avec des gémissements: elles le repoussèrent, et, par vengeance, il leur déroba l'Or-du-Rhin, l'Or qui lui paraît, désormais, un trésor plus précieux, plus sublime que l'Amour. Sur leur jouet, volé aux profondeurs du gouffre, sur leur jouet splendide les Ondines pleurent, Wotan! C'est toi qu'elles supplient de faire justice, pour leur restituer leur Or, à tout jamais.--J'ai promis d'appuyer leurs plaintes: Loge tient parole!

WOTAN

Tu délires, si tu n'es un traître! tu connais ma propre détresse[263-3], et tu veux que j'aille aider autrui?

FASOLT, qui a attentivement écouté, à FAFNER.

J'ai du dépit à voir l'Alfe posséder l'Or: ce Nibelung, déjà, nous fit bien du mal; mais il a toujours eu l'adresse de se dérober à nos représailles.

FAFNER

Si l'Or lui donne de la puissance, c'est quelque nouveau mauvais tour que prépare contre nous sa haine.--Toi, là, Loge! parle sans mentir: quelle si grande valeur a donc l'Or, qu'il tient lieu, au Nibelung, de tout?

LOGE

L'Or, dans les profondeurs des eaux, n'est qu'un jouet, pour la joie des enfants rieuses: mais qu'on en forge un cercle, une bague, c'est la plus haute puissance qu'il donne, c'est l'univers livré à l'homme[264-1].

WOTAN

De l'Or-du-Rhin, j'ai ouï parler: son rouge éclat cacherait des Runes-de-Proie; pouvoir, richesses, voilà, sans mesure, ce que procurerait certain Anneau[264-2].

FRICKA

Sans doute pourrait-on faire encore, du jouet d'or, des bijoux éclatants, belle parure pour des femmes?

LOGE

A porter avec grâce l'éblouissante parure, la femme pourrait fixer, sans doute, la fidélité d'un époux? Aux gnomes d'en forger la splendeur, sans relâche, asservis par l'Anneau.

FRICKA

Et sans doute, aussi, mon époux peut-il s'approprier cet Or?[265-1]

WOTAN

Posséder l'Anneau, certes, me semble avantageux.--Mais par quel moyen, Loge, dis-moi? comment pourrais-je, moi, forger l'Or?

LOGE

Des Runes-magiques, que nul ne sait, peuvent seules réduire l'Or en Anneau: seul doit y réussir, sans peine, qui renonce au bonheur de l'Amour. (WOTAN, découragé, se détourne.) Tu peux t'épargner cette douleur; aussi bien, tu viendrais trop tard: Alberich n'a point perdu de temps; il s'est, sans hésiter, rendu Maître du charme: il a réussi, l'Anneau est forgé.

DONNER

Le gnome nous asservira tous, si l'Anneau ne lui est arraché[266-1].

WOTAN

Il faut que je l'aie!

FROH

C'est très facile: il n'y a plus à maudire l'Amour.

LOGE

Facile? dérisoirement facile, sans malice, un vrai jeu d'enfant!

WOTAN

Comment donc? dis vite?

LOGE

Par le vol! Ce qu'un voleur a soustrait, tu le soustrais au voleur: fut-il jamais un bien plus aisément[267-1] acquis?--Mais Alberich est sur ses gardes, il se défendra par la ruse; procède avec prudence, avec subtilité, si tu fais justice du larron, pour rendre aux Filles-du-Rhin leur jouet rouge, leur Or,--puisque telle est, d'ailleurs, la prière qu'elles t'adressent.

WOTAN

Les Filles-du-Rhin? Le beau conseil à me donner!

FRICKA

Qu'on ne me parle point de cette engeance des eaux: elles n'ont déjà noyé que trop d'hommes, séduits par leurs caresses d'amour.

(WOTAN reste debout, muet, en proie à une lutte intérieure; les autres Dieux, fixant sur lui leurs regards, attendent en silence[267-2].--Cependant FAFNER, à l'écart, s'est concerté avec FASOLT.)

FAFNER

Crois-moi, plus que Freya l'Or qui brille est utile: c'est l'éternelle Jeunesse également qu'il s'assure, quiconque lui fait violence grâce aux prestiges de l'Or. (Ils se rapprochent des Dieux.) Ecoute, Wotan, c'est notre dernier mot[268-1]: que Freya se rassure et vous reste; j'ai découvert, pour sa rançon, une rétribution plus légère: à nous, grossiers Géants, l'Or du Nibelung suffit, l'Or rouge.

WOTAN

Êtes-vous fous? ce que je ne possède point, impudents, puis-je vous en faire don?

FAFNER

Ce fut une très rude tâche de construire ton Burg, là: c'en est une très simple, pour toi, d'employer contre le Nibelung cette adresse, unie à la force, et faute de quoi, toujours, sont demeurés inutiles tous les efforts de notre haine.

WOTAN

Moi, pour votre compte, m'attaquer à l'Alfe? Moi, pour votre compte, prendre votre ennemi? Niais que vous êtes! votre extravagante impudence abuse, aussi, de ma gratitude!

FASOLT, soudain, saute sur FREYA, et l'entraîne à l'écart avec l'aide de FAFNER.

Ici, femme! en notre pouvoir! Tu vas nous suivre en guise de gage, jusqu'à ce qu'on nous paye ta rançon.

(FREYA pousse un grand cri: tous les DIEUX sont au comble de la consternation.)

FAFNER

Certes, il faut l'arracher d'ici! Jusqu'à ce soir, prenez-y garde, elle ne sera pour nous qu'un gage: nous reviendrons alors; mais si, à ce moment, l'Or-du-Rhin, l'Or brillant, l'Or rouge n'est point ici...

FASOLT

En ce cas plus de sursis! plus de délai: perdue pour vous, Freya, pour toujours, nous suivra.

FREYA

Sœur! Mes frères! Au secours! sauvez-moi!

(Elle est enlevée par les Géants[269-1], qui précipitamment s'éloignent. Les Dieux, avec consternation, écoutent se perdre au loin ses clameurs de détresse).[269-A]

FROH

Vite, à leur poursuite!

DONNER

Que tout s'écroule donc!

(Du regard, ils interrogent WOTAN.)[269-2]

LOGE, suivant des yeux les Géants.

De toutes leurs lourdes jambes, ils fuient vers la vallée; les voilà qui franchissent le Rhin, pataugeant à travers le gué; sur leur échine de brutes, Freya n'est guère à l'aise!--Ha ha! comme les lourdauds s'en donnent de barboter! Déjà, dans la vallée, les voilà qui s'ébranlent: ils atteindront bien Riesenheim[270-1] sans s'être reposés une fois! (Il se tourne du côté des DIEUX.) A quoi songe Wotan, d'un air si farouche?--Comment vont les Dieux bienheureux?[270-2]

(Un brouillard livide envahit la scène, qu'il assombrit progressivement; les DIEUX y prennent une apparence de plus en plus blême et vieillotte: debout, pleins d'inquiétude, tous regardent WOTAN, pensif, les yeux fixés au sol.)

LOGE

Un brouillard m'abuse-t-il? Suis-je le jouet d'un songe? Tremblants et blêmes, soudain, comme vous vous êtes fanés! Vos joues, l'éclat qui s'en éteint! Vos yeux, leurs regards qui clignotent?--Toi, mais ris donc, mon Froh, c'est encore l'heure de rire![270-3]--Comment, Donner? ta main laisse tomber ton marteau?--Et Fricka, qu'est-ce qui lui arrive? Elle n'a donc pas plaisir à voir, grisonnant ainsi tout d'un coup, Wotan devenir presque un vieillard?

FRICKA

Malheur! Malheur! que se passe-t-il?

DONNER

Ma main faiblit.

FROH

Mon cœur défaille.

LOGE

A présent, j'ai trouvé! Ce qui vous manque, le voici: les fruits de Freya,--dont, aujourd'hui, vous n'avez pas encore goûté. Vous étiez vigoureux et jeunes, lorsque vous les mangiez chaque jour. Mais la jardinière est en gage; sur les branches, le fruit meurt et sèche: bientôt il en tombera, pourri.--Pour moi, la chose importe moins; pour moi, Freya fut toujours chiche[271-1], fort avare de ses précieux fruits: car, en fait d'authenticité, je suis une fois moins pur, n'est-ce pas? que vous autres[271-2], les Magnifiques! En revanche tout dépendait, pour vous, des fruits de jouvence: voyez donc à la préserver! sans les Pommes, vieux et gris, décrépits et moroses, risée du monde, les Dieux mourront[272-1].

FRICKA

Wotan, fatal, funeste époux! Vois à quelles avanies, à quelle ignominie, ta légèreté nous a livrés!

WOTAN, brusquement, comme prenant une détermination soudaine.

En route, Loge! descends avec moi! Partons pour Nibelheim[272-2]: je veux conquérir l'Or.

LOGE

Ainsi, les Filles-du-Rhin peuvent avoir bon espoir? tu veux exaucer leur prière?

WOTAN, avec violence.

Tais-toi, bavard! Freya, la bonne Freya, c'est trouver sa rançon qu'il faut.

LOGE

Tu l'ordonnes, je te conduirai donc avec plaisir: descendons-nous à pic, droit par le Rhin?

WOTAN

Pas par le Rhin!

LOGE

Soit! par la Faille-du-Soufre alors: là; glisse-toi là-dedans après moi!

(Il prend les devants et disparaît, latéralement, dans une crevasse: une vapeur de soufre en sort aussitôt.)

WOTAN

Vous autres, jusqu'au soir, attendez-nous ici: je pars à la conquête de l'Or, rançon de la Jeunesse perdue!

(Il descend, à la suite de LOGE, dans la crevasse: une nouvelle vapeur en jaillit, se développe, couvre toute la scène, rapidement, d'un épais nuage. Déjà les personnages restés sont invisibles.)

DONNER

Heureux voyage, Wotan!

FROH

Bonne chance! Heureux succès!

FRICKA

Oh! reviens vite vers ta femme inquiète![273-1]

La vapeur sulfureuse s'assombrit, de plus en plus, en une nuée tout à fait noire, qui se dirige de bas en haut; cette nuée se transforme alors, se solidifie en une suite de ténébreuses crevasses de pierre; le mouvement d'ascension se prolonge, suggère cette illusion que la scène s'enfonce aux entrailles de la terre, de plus en plus profondément[273-A].

SCÈNE TROISIÈME

Enfin commence à poindre de divers côtés, au loin, une lueur d'un rouge sombre: on distingue, à perte de vue, un immense

GOUFFRE SOUTERRAIN,

où d'étroits orifices, des puits, semblent, de toutes parts, déboucher.

(ALBERICH tire de ce côté, par les oreilles, hors d'une galerie latérale, MIME, qui pousse des gémissements aigus.)

ALBERICH

Héhé![274-1] Héhé! Ici! par ici! Gnome sournois! tu seras pincé ferme, je m'en charge, si tu ne m'ajustes pas sur l'heure, parfaitement, conforme à mes ordres, le chef-d'œuvre!

MIME, hurlant.

Ohe! Ohe! Aou! Aou! Lâche-moi, seulement! Il est prêt, conforme à tes ordres, articulé, à force de soins, de peines, de sueurs: ôte seulement tes ongles de mon oreille!

ALBERICH, le lâchant.

Pourquoi ces retards, alors? Que ne le montres-tu point?

MIME

Pauvre de moi! c'est que j'avais peur qu'il n'y manquât encore des choses.

ALBERICH

Des choses? quelles choses?

MIME, embarrassé:

Par ci... par là...

ALBERICH

Quoi, par ci par là? Montre-le tel quel! (Il veut de nouveau lui sauter aux oreilles: d'effroi, MIME laisse tomber un maillis métallique, qu'il cachait en ses mains crispées. ALBERICH se rue, ramasse le maillis, et l'examine minutieusement.) Voyez le fourbe! tout est forgé, prêt, parfait, conforme à mes ordres! L'imbécile voulait donc ruser, m'en imposer? garder pour soi le chef-d'œuvre que mon industrie lui apprit l'art de fabriquer? T'y ai-je pris, là, voleur stupide? (Il se met sur la tête le maillis, en guise de «Tarnhelm»[275-1].) Le heaume est à ma tête: savoir si le charme opère?--«Ténèbres et brouillard, plus personne aussitôt!»--(Il s'évanouit; à sa place on voit une colonne de brouillard.) Me vois-tu, frère?

MIME, ébahi, regardant autour de soi.

Où es-tu? non, je ne te vois pas.

LA VOIX D'ALBERICH

C'est bien: sens-moi donc, infâme drôle! Tiens, pour tes désirs de vol! Tiens!

(MIME crie, se tord, sous les coups d'un fouet, qu'on entend frapper sans l'apercevoir.)[276-1]

LA VOIX D'ALBERICH, ricanant:

Merci pour ton œuvre, imbécile! Elle fait son office à merveille.--Hoho! Hoho! les Nibelungen, courbez-vous sous Alberich, tous! Partout, partout il sera présent, désormais, pour vous surveiller; plus de repos pour vous, plus de répit pour vous; c'est pour lui que vous peinerez, et vous ne le verrez point; quand vous ne le verrez point, tremblez qu'il ne survienne: vous êtes, à jamais, ses esclaves! Hoho! hoho! l'entendez-vous? il approche, le Maître-des-Nibelungen!

(La colonne de brouillard s'évanouit au fond: on entend, de plus en plus loin, gronder la fureur D'ALBERICH; du fond des gouffres lui répondent des hurlements, des plaintes, des cris, qui s'assourdissent bientôt pour se perdre, à la fin, dans un lointain toujours plus vague.--De douleur, MIME s'est affaissé: ses soupirs, ses lamentations sont entendus de WOTAN et LOGE, qui se laissent glisser du haut d'une crevasse supérieure.)

LOGE

C'est Nibelheim, nous y voici: au travers du brouillard livide, quelle palpitation d'étincelles!

WOTAN

On gémit haut ici: qu'est-ce qui gît sur la roche?

LOGE se penche vers MIME.

Quelle merveille pleures-tu là?

MIME

Ohe! Ohe! Aou! Aou!

LOGE

Haha! Toi, Mime! l'alerte gnome! qu'as-tu donc à te débattre ainsi?

MIME

Laisse-moi la paix!

LOGE

Je le veux bien, certes! et mieux encore, écoute: je veux t'assister, Mime!

MIME, se redressant un peu.

M'assister? qui peut rien pour moi? Il faut que j'obéisse à mon propre frère, qui s'est fait un esclave de moi.

LOGE

Un esclave? de toi, Mime? d'où lui vint cette puissance?

MIME

Grâce à sa malveillante adresse, Alberich, avec l'Or-du-Rhin, s'est fait une Bague: stupides, nous nous courbons sous sa vertu magique; c'est par là qu'il s'est asservi notre noir troupeau de Nibelungen. Jadis, pour nos épouses nous forgions, sans souci, tel bijou, telle parure exquise, quelque joli jouet pour la joie des Nibelungen: travailler nous était une fête. A présent, l'infâme nous oblige à nous glisser dans les crevasses, à nous exténuer pour lui, toujours pour lui! Guidée par l'Anneau d'Or, son avarice devine où sont enfouies de nouvelles richesses[277-1] et, sur l'heure, il nous faut chercher, fouiller, creuser, fondre sa proie, forger la fonte, sans repos, sans répit, sans trêve, pour grossir le Trésor du Maître[278-1].

LOGE

C'est ta paresse, probablement, qu'a voulu punir sa fureur?

MIME

Pauvre de moi, hélas! il m'a contraint au pire: il m'avait fait fondre et souder les mailles d'un heaume, un vrai chef-d'œuvre, avec des instructions précises pour en articuler chaque pièce. J'eus bien la perspicacité de remarquer quelle vertu, quelle puissance propres acquérait l'œuvre, à mesure que le métal prenait forme: aussi voulais-je garder le heaume, me soustraire, à l'aide de son charme, à la tyrannie d'Alberich, et peut-être, oui, peut-être, à mon tour, torturer le bourreau lui-même, le mettre en mon pouvoir, lui arracher l'Anneau; bref, de même que je suis à présent son esclave, faire de l'arrogant mon esclave, à moi, libre!

LOGE

Si perspicace, pourquoi n'as-tu pas réussi?

MIME

Hélas! moi qui fabriquai l'œuvre, je ne sus point deviner le véritable charme, le charme auquel elle obéit! Quel secret renfermait le heaume, celui qui me l'arracha, cette œuvre, après me l'avoir fait entreprendre, vient,--mais malheureusement trop tard!--de me l'enseigner: sous mes yeux mêmes, il disparut; mais son bras, invisible, en frappa tout autant sur la peau calleuse de l'aveugle. Telle est la jolie récompense,--imbécile!--que je me suis forgée!

(Il se frictionne le dos en hurlant. Les DIEUX rient.[279-1])

LOGE, à WOTAN

Conviens-en, la capture ne sera guère commode.

WOTAN

Mais l'ennemi succombera, grâce à tes artifices.

MIME, frappé par le rire des DIEUX[279-2], les considère plus attentivement.

Au fait, avec toutes vos questions, étrangers, qui pouvez-vous être?

LOGE

Des amis pour toi: de sa détresse, nous voulons délivrer le peuple des Nibelungen.

(On entend se rapprocher le brouhaha des grondements et des châtiments D'ALBERICH.)

MIME

Soyez sur vos gardes! Alberich approche.

WOTAN

C'est lui que nous attendons ici.

(Il s'assied, tranquille, sur une pierre: LOGE, à côté de lui, s'y adosse.--Décoiffé du Tarnhelm, qui pend à sa ceinture, ALBERICH paraît: il pousse devant soi, à coups de fouet, hors du puits situé le plus profondément, toute une foule de NIBELUNGEN: ces derniers sont chargés de bijoux ou de lingots d'or ou d'argent: ils accumulent le tout en un tas, un Trésor, sous les invectives, les outrages ininterrompus D'ALBERICH.)

ALBERICH

Par ici!--Là!--Héhé!--Hoho! Foule fainéante, en tas, le Trésor! Toi, là, en haut! Veux-tu marcher? Tourbe infâme, à bas l'Or forgé! Dois-je vous aider? Tout de ce côté! (Il aperçoit, tout à coup, WOTAN et LOGE.) Hé! qui est là? Qui a pénétré jusqu'ici?--Mime! approche, misérable drôle! Aurais-tu jacassé avec ces deux rôdeurs? Fainéant! veux-tu bien, tout de suite, aller travailler et forger? (Il pousse MIME dans la foule des NIBELUNGEN, à coups de fouet.) Hé! au travail! Tous hors d'ici! En bas, vivement! Tirez-moi l'Or des nouvelles mines! Et fouillez sur l'heure! sinon, le fouet! C'est Mime qui me répond de votre zèle, sous peine de sentir le branle de mon bras: que je suis présent partout, là où nul ne s'en doute, il le sait assez, j'imagine!--Allez-vous rester là? Partirez-vous bientôt? (Il retire son Anneau, le baise, et l'étend d'un air menaçant.) Troupeau d'esclaves! obéissez au Maître de l'Anneau, et tremblez!

(Avec des hurlements, des cris aigus, les NIBELUNGEN (et MIME parmi eux) se dispersent, et se glissent de toutes parts, en bas, dans les puits et les mines.[280-1])

ALBERICH, marchant sur WOTAN et LOGE, avec colère.

Vous, que cherchez-vous ici?

WOTAN

A croire les contes qu'on nous faisait sur le ténébreux Nibelheim, Alberich y réaliserait de puissants miracles: c'est pour en assouvir notre curiosité que nous sommes venus, en visiteurs.

ALBERICH

C'est la haine et l'envie, sans doute, qui vous amènent à Nibelheim: d'aussi téméraires visiteurs, croyez-moi, je les connais fort bien.

LOGE

Si tu me connais tant, Alfe sans raison, qui suis-je, dis-moi, que tu clabaudes de la sorte? Quand tu gisais, blotti, dans un trou froid, qui, avant que t'eût jamais ri Loge, t'a donné la lumière, la chaleur de la flamme?[281-1] Ton art de forgeron, à quoi te servirait-il, si je n'avais allumé ta forge? Je suis ton cousin, et je fus ton ami: ta gratitude est donc, je trouve, bien maladroite!

ALBERICH

C'est pour les Alfes-de-Lumière[281-2] que Loge, le rusé, Loge, le fourbe, réserve à présent ses sourires: traître! si tu es leur ami comme tu fus, jadis, mon ami, haha! tant mieux pour moi! je n'ai rien à craindre d'eux.

LOGE

Et voilà bien pourquoi tu peux, j'imagine, te fier à moi?

ALBERICH

Je ne me fie qu'à ton manque de foi! Pas à ta foi!--Aussi bien, je peux vous braver tous.

LOGE

Ton pouvoir te donne bien du cœur: ta force a furieusement grandi!

ALBERICH

Le Trésor, accumulé là par mon peuple, est-ce que tu l'as vu?

LOGE

D'aussi digne d'envie, je n'en connais pas un seul.

ALBERICH

C'est, quant à présent, un pauvre petit tas: mais l'avenir le verra grossir puissamment, surabondamment.

WOTAN

Mais à quoi peut bien t'être utile un tel Trésor, puisque Nibelheim est sans joie, et qu'il n'existe rien, ici, à troquer contre des richesses?

ALBERICH

C'est à les produire, ces richesses, et à les garder, ces richesses, que me sert la nuit du Nibelheim; mais avec le Trésor, quand l'abîme sera comble, alors, je compte faire des merveilles, et m'approprier le monde entier.

WOTAN

Comment t'y prendras-tu, mon cher?

ALBERICH

Vous, les Dieux, qui vivez là-haut, frôlés par les caresses des brises, ivres de joie, pâmés d'amour! avec ma poigne d'Or, je vous subjuguerai tous! De même que j'ai maudit l'Amour, tout ce qui vit devra maudire l'Amour[283-1]: captivés, fascinés par l'Or, vous aurez le délire de l'Or. Bercez-vous sur les cimes, dans les murmures des brises, race d'éternels voluptueux: mais prenez garde à l'Alfe-Noir que vous méprisez! prenez garde!--Car vous, les mâles, ma toute-puissance vous asservira, tout d'abord; et vos femelles, dont la beauté dédaigna mes supplications, serviront, à défaut d'Amour, au Plaisir, aux luxures du gnome!--Hahahaha! vous m'entendez? prenez garde à mon noir troupeau[283-2], prenez bien garde, si, du fond des gouffres muets, l'Or du Nibelung s'élève à la lumière du Jour!

WOTAN, bondissant.

Péris, gnome scélérat!

ALBERICH

Quoi? qu'est-ce qu'il dit?

LOGE, s'est interposé.

Sois donc de sang-froid! (A ALBERICH) Qui donc ne serait saisi d'étonnement, s'il comprend l'œuvre d'Alberich? Qu'à ton admirable habileté viennent à réussir les projets par toi fondés sur le Trésor, il me faudra bien te proclamer le Plus-Puissant parmi les êtres: car la Lune même, les Astres même, jusqu'au resplendissant Soleil, que pourraient-ils faire d'autre, alors, que d'être dociles à tes ordres?--Il importe pourtant avant tout, suivant moi, que les amasseurs du Trésor, le troupeau des Nibelungen, t'obéissent sans envie ni haine. Tu possèdes, grâce à ta hardiesse, l'Anneau qui fait trembler ton peuple: mais si quelque voleur profitait de ton sommeil pour t'arracher l'Anneau par ruse, de quelle manière alors, avec toute ta sagesse, te garantirais-tu toi-même?

ALBERICH

Loge s'estime le plus fin des êtres; à son avis, tout autre est toujours bête: si je pouvais avoir besoin de lui pour un conseil, pour un service, qu'il se ferait payer plus que cher, le voleur! il en serait bien aise!--Le heaume qui cache et qui déguise, je me le suis inventé moi-même; j'ai forcé Mime, le plus habile des forgerons, à me le forger; le heaume peut instantanément: ou, suivant mon caprice, me métamorphoser, ou dissimuler ma présence; invisible à quiconque me cherche, je n'en suis pas moins présent partout. Aussi suis-je en sécurité, gardé que je suis même contre toi, ami rare! ami dévoué!

LOGE

Certes, j'ai vu bien des choses, et d'extraordinaires: mais pareil miracle, jamais. Cette œuvre unique, je n'y puis croire; si elle pouvait se réaliser, ton pouvoir serait éternel.

ALBERICH

Me juges-tu donc menteur et fanfaron, comme Loge?

LOGE

Tant que je n'aurai pas eu des preuves, gnome, je révoquerai ta parole en doute.

ALBERICH

L'imbécile, sûr de son esprit, se gonfle jusqu'à en crever: c'est bien! que l'envie te torture! Précise: sous quelle forme veux-tu que je t'apparaisse, à l'instant même?

LOGE

Sous celle que tu voudras, pourvu que, de stupeur, j'en reste muet!

ALBERICH, plaçant, sur sa tête, le heaume.

«Dragon gigantesque, déroule tes anneaux!»