La Tête-Plate

Chapter 8

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--Il doit y avoir des empreintes à l'endroit où était la corne à poudre; essaye de les suivre, tandis que je veillerai sur nous deux, dit ce dernier.

--Oui, voici des traces de mocassins.

--Par conséquent, elles appartiennent à des blancs, ainsi que cette corne à poudre. Combien y en a-t-il?

--Quatre, monsieur, quatre!

Jacques allait, le corps courbé, sa lanterne rasant le sable, qu'elle couronnait de nimbes d'or fuyants, et Poignet-d'Acier, la taille droite, l'oeil et l'oreille au guet, le doigt sur la détente de sa carabine, fouillait les ombres épaissies, à quelques pieds autour d'eux.

--Il est étrange qu'on ne voie pas de canot, dit-il.

--C'est qu'ils ont piétiné sur la battue avant qu'elle ne fût recouverte par les eaux. Je gagerais que leur canot est amarré à quelque rocher près de la rive.

--Cela est bien possible. Mais es-tu toujours sur la piste?

--Oui, monsieur, les impressions sont profondes.

Les deux hommes devaient être pesamment chargés. Voici qu'elles tournent. Ah! je ne les vois plus.

--Parbleu! nous sommes sur la roche, dit Villefranche avec humour.

Ils continuèrent leur exploration pendant plus d'une heure, mais inutilement.

Les empreintes de mocassins se présentaient dans les parties humides; elles disparaissaient dans les parties sèches. Parfois cites se divisaient pour se rejoindre un peu plus loin, se diviser de nouveau et se rejoindre encore. Et toujours elles montaient vers la grotte. Il était clair que la perquisition l'avait pour but, quels qu'en fussent, au reste, les auteurs. A une projection de rocher, les traces cessèrent tout à fait.

--J'ai entendu un son de voix, dit Jacques en collant son oreille contre le roc.

Une minute après il se releva et dit:

--C'est une erreur, je crois.

--Oui, rentrons, dit Villefranche d'un ton brusque. Demain matin, nous aurons le mot de cette énigme.

Quoiqu'ils fussent assez près de la caverne, en passant par dessus le rocher qui barrait le chemin, paraissait si peu probable qu'un être humain pût l'escalader, que Poignet-d'Acier ne songea même pas à en faire l'essai. Il reprit, pensif et soucieux, la piste qu'il venait de parcourir.

On peut juger de sa stupéfaction quand, en arrivant l'entrée de la galerie souterraine, il vit que la pierre dont il l'avait close était dérangée.

Jacques était consterné.

Poignet-d'Acier se précipita à la chambre où il avait laissé Ouaskèma. L'Indienne n'y était plus; un grand désordre régnait dans cette pièce; le lit était défait, la table renversée, des lambeaux de vêtements épars. Quelques gouttes de sang maculaient même la roche.

Le chasseur courut à sa chambre particulière, fermée au moyen d'un secret que lui seul connaissait. Personne n'y avait mis le pied depuis son départ.

--Jacques, dit-il d'une voix sourde, il faudra faire sentinelle cette nuit; tu m'entends.

--Monsieur sera obéi, répondit le vieillard en saluant profondément son maître.

Sans dire un seul mot de plus, de crainte d'exciter les terribles passions qui fermentaient à ce moment dans le coeur de Villefranche, il se retira discrètement sur la pointe du pied et alla se poster à l'ouverture de la caverne.

Il mangea une tranche de pemmican, but une gorgée de rhum, s'enveloppa dans une peau de buffle et s'abandonna à cette somnolence-veille (si je puis m'exprimer ainsi) qui est particulière aux trappeurs, et qui, tout en reposant leurs membres et leur esprit, laisse deux de leurs sens au moins--l'ouïe et la vue--toute leur acuité.

Poignet-d'Acier passa le reste de la nuit à transporter, de la salle que nous avons décrite, divers objets dans une autre chambre souterraine, à plus d'un mille de la première.

Une demi-heure avant l'aurore, il se rendit près de Jacques.

--Rien de nouveau? lui demanda-t-il.

--Rien, monsieur.

--Déjeunons vite et nous monterons sur le plateau.

Le repas se fit en silence et ils quittèrent la caverne.

Une fois au sommet de la Roche-Rouge, Villefranche nettoya les verres d'un petit télescope qu'il avait dans son étui de fer blanc et se mit à regarder du côté du fort Astoria.

Le jour n'était point encore venu, mais déjà une bande blanchâtre qui se dégradait insensiblement dans le bleu du ciel maintenant libre de nuages, s'étendait vers les montagnes Rocheuses. L'air était vif; il ventait violemment de l'est. Tourmentées par les souffles de l'atmosphère et refoulées par le flux de la mer, les eaux de la Colombie, bouillonnant, écumant, se heurtaient, s'écrasaient avec des hurlements indescriptibles.

--Un mauvais temps, monsieur, hasarda Jacques.

Poignet-d'Acier ne répondit pas.

Il cherchait à percer la brume follette qui voltigeait au-dessus du fleuve et à travers laquelle il entrevoyait, dans le lointain, des formes tangibles qui se mouvaient dans tous les sens.

La zone blanche à l'horizon augmenta en largeur, en transparence; elle envahit l'éther. Une teinte rose la nuança bientôt aux limites de l'horizon; cette teinte se fonça, se rougit, un cercle plus vif parut au milieu, il grandit, s'accentua davantage, s'empourpra, et puis ses bords s'irisèrent, s'allumèrent d'une flamme éblouissante; le cercle entier s'embrasa comme une fournaise et se fondit en lumineux rayons qui ruisselèrent obliquement sur le Nouveau Monde.

Le soleil était levé, dispersant devant lui les grises vapeurs dont le rio Columbia était vêtu comme d'un léger peignoir du matin.

Alors, Villefranche fit un mouvement de surprise, en essuyant encore le verre de sa lunette, de l'air d'un homme qui n'est pas certain de la réalité de ce qu'il a aperçu.

--Que diable cela veut-il dire? murmura-t-il entre ses dents après avoir de nouveau braqué le télescope sur le fort Astoria.

Jacques brûlait de l'interroger, mais il n'osait.

--Mes gens avec les Peaux-Rouges! cela me dépasse! Regarde toi-même, Jacques.

Il lui tendit son instrument.

Le vieux serviteur y appliqua son oeil et découvrit, sur la rive méridionale, une escadrille de quinze à vingt canots, remplis de Clallomes, parmi lesquels, leur costume, il n'était pas difficile de reconnaître cinq trappeurs.

--Je crois bien que c'est Baptiste, Jean et les autres, dit-il en se tournant vers son maître.

--Eh! sans doute ce sont eux. Mais que peuvent-ils faire avec les Chinouks, nos ennemis jurés? Je n'en reviens pas.

--Oh! ce ne sont pas des Chinouks, monsieur, dit Jacques. Les Chinouks ont leur bouclier rond et ceux-ci l'ont ovale. Les premiers ont généralement aussi le nez percé et traversé par des morceaux de nyaquau, vous savez?

--Je n'avais pas fait cette remarque. Laisse-moi voir!

Reprenant la lunette, Villefranche recommença son examen.

--C'est vrai, dit-il au bout d'un instant. C'est un parti de Clallomes qui se dispose à marcher au combat. Mais ou vont-ils, et comment se fait-il que nos Canadiens les accompagnent?

--Si monsieur m'y autorisait...

--Parle, Jacques, et pas de ces vaines et ridicule formules entre nous. Que diable! nous sommes deux camarades, pas plus l'un que l'autre.

Le vieillard allait protester contre cette maxime égalitaire, Poignet-d'Acier l'en empêcha brusquement par cette question:

--Que supposes-tu que fassent nos gens avec ces vermines?

--M'est avis, monsieur, qu'ayant appris d'une manière ou d'une autre l'attaque dont nous menaçaient les Chinouks, ils seront allés chercher du secours chez les Clallomes, au nom de la squaw que vous avez arrachée aux griffes des premiers.

--Tu as pardieu raison! et je, suis bien simple de n'avoir pas deviné cela tout de suite. Voici effectivement une flotte de bateaux Chinouks qui débouche des îles voisines. Ils vont à la rencontre des Clallomes. Ce sera une rude bataille.

--Nous irons aussi, monsieur?

--Par malheur, non, Jacques. A moins que tu ne puisses nous trouver un canot, car le courant à entraîné le nôtre hier soir.

--Notre canot est perdu!

--Oui.

--Mais j'en construirai un avec des joncs, comme l'autre jour. Ce sera l'affaire d'une heure.

--Impossible; aujourd'hui le fleuve est trop gros. Nous sommes forcés de rester spectateurs de cette lutte. A présent, on peut presque voir à l'oeil nu. Monte sur cette éminence, tu seras aux premières places.

Les deux troupes hostiles s'avançaient rapidement l'une contre l'autre, malgré la tourmente. Dirigés avec cette habileté extraordinaire qui caractérise les sauvages du littoral du Pacifique, les canots rasaient la cime des vagues avec une célérité inouïe. Tantôt, ils apparaissaient à la crête d'une montagne d'eau, tantôt au fond d'une gorge étroite que surplombaient, en grondant, des lames hautes de vingt à trente pieds.

Chaque embarcation était généralement montée par douze hommes; quatre la manoeuvraient; le reste, armé d'arcs, de flèches et d'épieux, de haches et de tomahawks, se tenait prêt au combat. De part et d'autre, dans un canot orné de peintures singulières, portant, celui des Chinouks une tête de loup à sa proue, celui des Clallomes une tête d'épervier, était dressé une perche avec le totem ou blason de la tribu. L'élite des guerriers entourait les emblèmes sacrés.

Une grêle de flèches et de traits couvrit bientôt le fleuve. Les deux escadres se rapprochèrent bord à bord, se mêlèrent. Les esquifs furent choqués les uns contre les autres, pendant que les hommes se frappaient à coup de massue, se saisissaient à bras le corps, de bateau à bateau, se lacéraient avec les ongles, avec les dents, et périssaient souvent, vainqueurs et vaincus, au milieu des eaux ou ils étaient tombés. La scène était horriblement lugubre. Des cadavres, des débris de canots, d'armes, flottaient pêle-mêle sur le rio Columbia, que circonvenaient déjà, dans leurs spirales concentriques, les vautours, les aigles à tête chauve et toute la bande ailée des hérauts des grandes tueries.

Longtemps le sort de la journée demeura en suspens.

De fréquentes détonations d'armes à feu annonçaient au commencement que les cinq trappeurs faisaient bravement leur devoir. Mais, au bout d'une heure, les détonations devinrent plus rares, et Villefranche dit tristement à Jacques:

--Je crains que nos pauvres amis ne succombent dans ce conflit, car les Chinouks sont bien plus nombreux que les Clallomes.

--Est-ce que vous ne voyez plus Baptiste et les autres, monsieur?

--Plus depuis quelques minutes, ils ont été poussés par la marée sur une île là-bas. Le feuillage me les cache; mais on ne les entend plus tirer. C'est mauvais signe.

--Peut-être leur provision de poudre est-elle épuisée ou mouillée, monsieur.

--Dieu le veuille, Jacques! car se sont de braves trappeurs. Il n'en existe pas dix comme eux dans tout le Nord-Ouest. Mais qu'y a-t-il? Les Chinouks se sont emparés du totem des Clallomes. C'en est fait de ceux-ci. Leurs ennemis les poursuivent. Ils viennent de ce côté. Ah si nous étions seulement tous les sept, je ne lâcherais pas pied ainsi. Il faut partir Jacques, et changer de campement.

--Où allons-nous, monsieur?

--A notre établissement de la roche du Pilier que nous brûlerons comme celle du fort Astoria, et après...

Il se frappa le front sans achever d'énoncer sa pensée.

Mais d'abord, reprit-il d'un ton bref, tu détruiras l'entrée de la caverne, et, en passant, tu mettras le feu à la mine.

Jacques répondit par un mouvement de tête affirmatif.

Il redescendit au souterrain, en sortit presque aussitôt, et Poignet-d'Acier et lui s'éloignèrent à grands pas en remontant la Colombie.

Un quart d'heure ne s'était pas écoulé que la terre tremblait ébranlée par une explosion formidable avec grand fracas de rochers s'écroulant les uns sur autres.

CHAPITRE XI

LE FORT

Chère Petite-Hirondelle, Ouaskèma est bien heureuse de te revoir! Assieds-toi, sur ses genoux, qu'elle t'embrasse! Il y a si longtemps qu'elle ne t'a embrassée!

--Oh! tante, Merellum t'aime aussi! répliqua l'enfant en se pendant au cou de l'Indienne qu'elle couvrit de caresses. Mais ces méchants qui ont lié tes mains! Je vais les défaire, tes liens!

--Tu n'y parviendrais pas, Merellum. Et puis cela serait inutile; nous sommes enfermées, gardées. Dis plutôt à Ouaskèma comment tu as été amenée ici.

--Moi, je les déferai, je les casserai, ces vilaines cordes! s'écria Merellum d'un ton chagrin et colère.

Ses faibles doigts essayèrent de dénouer le nerf de buffle avec lequel on avait garrotté les poignets de Ouaskèma. Vains efforts! Elle se prit à pleurer en frappant du pied avec impatience.

--Non, ma Petite-Hirondelle, tu ne réussirais pas, dit la Tête-Plate souriant tristement. Laisse, et raconte-moi ce qui s'est passé depuis notre séparation.

--Les visages-pâles sont des cruels; Merellum aime mieux les visages-rouges! répétait l'enfant tout en larmes.

--Pas tous, Merellum; le grand chef blanc est bon, dit doucement la Clallome.

--Mais pourquoi fait-on du mal à tante? repartit la petite trépignant et cachant sa tête dans le sein de l'Indienne.

--Le grand chef blanc n'a pas fait de mal à Ouaskèma ni à Merellum.

--Oh! non, il est gentil, lui, pour Merellum et pour tante.

--N'est-ce pas? fit la tête-plate d'un ton enivré.

L'enfant répondit en la baisant avec effusion.

--Tu ne me dis toujours pas qui t'a conduite ici? reprit la première après un moment de silence.

--Un grand trappeur bien laid, bien laid, tante, répliqua vivement Merellum en jetant de côté et d'autre des regards effarés, comme si elle eût craint d'être entendue. Il me battait, tante... Ce n'est pas comme oncle blanc.

--Mais où ce trappeur a-t-il pris ma Petite-Hirondelle?

L'enfant alors, d'une voix entrecoupée, rapporta l'histoire de sa fuite, à partir du moment où les Chinouks avaient surpris Ouaskèma, jusqu'à l'heure où elle était arrivée, avec les trappeurs et les Clallomes, devant les ruines fumantes de l'établissement de Poignet-d'Acier.

--Alors, dit-elle, tes frères, tante, furent irrités. Ils dirent que les trappeurs les avaient trompés, qu'ils avaient la langue croche. Ils voulaient les scalper, parce qu'ils ne te trouvaient pas. Mais un autre parti de Clallomes nous rejoignit en bateau. Ils avaient vu des Chinouks dans les îles voisines, et ils croyaient qu'ils t'avaient tuée avec oncle. Tes guerriers dirent qu'ils les poursuivraient. Ils montèrent dans les canots amenés par les autres, eux et les trappeurs, et on me laissa près du fort Astoria avec un chef qui était malade. Le chef me dit d'aller lui chercher des coquilles pour manger. Pendant que j'en ramassais, un grand visage-pâle vint près de moi. Je voulus me sauver, car il n'était pas beau comme oncle; il me faisait peur! Mais il me prit dans ses bras, me porta dans un canot et me mena ici. Je suis bien contente de t'avoir retrouvée, tante! Laisse-moi t'embrasser... encore... encore!

--Mais le chef blanc qu'est-il devenu? demanda l'Indienne rendant avec usure à l'enfant ses marques de tendresse.

--Oncle Poignet-d'Acier?... je ne sais pas, répondit Merellum, ouvrant de toute leur largeur ses yeux bruns et regardant Ouaskèma d'un air surpris.

--On ne l'a donc pas vu?

Merellum secoua la tête en signe de négation.

--Tu n'en as pas entendu parler?

--Non... si... Attends, tante, que je me rappelle. Le visage-pâle qui m'a traînée ici disait quelquefois que Poignet-d'Acier était mort.

--Mort! exclama l'Indienne avec angoisses.

Un instant après, elle reprit d'un accent plus calme.

--Non, Merellum, non, le chef blanc n'est pas mort. Le Grand Esprit ne l'aurait pas voulu.

--Il disait encore, continua l'enfant, que si Poignet-d'Acier n'était pas mort, il n'échapperait pas!

--Lui, il est plus fort qu'eux tous! murmura Ouaskèma.

--Mais, s'écria soudain la Petite-Hirondelle, changeant d'idée avec cette légèreté qui est le propre du jeune âge, mais dis donc, tante, pourquoi es-tu ici, avec tes pieds et tes mains entravés?

--Les blancs ne sont pas tous bons, vois-tu! et, pourtant, je voudrais être blanche, blanche comme toi, avoir le front rond et droit comme le tien! Il m'aimerait alors, lui!

Ouaskèma prononça ces mots avec une chaleur et un geste passionné qui effrayèrent Merellum.

Elle se glissa aux genoux de l'Indienne, et, ses petites mains ramenées sur sa poitrine, la contempla avec stupeur.

--Oh! être blanche! être blanche! Pourquoi Hias-soch-a-la-ti-yah ne m'a-t-il pas faite blanche! poursuivait la Tête-Plate de plus en plus exaltée; il ne me repousserait pas alors, lui! Il répondrait à ma voix, il sourirait à ma vue! il aurait des soupirs et des baisers pour la vierge clallome!

--Tante, dit l'enfant, mais oncle t'aime bien. Il l'a dit à Merellum!

--Il t'a dit qu'il m'aimait! Il te l'a dit! Oh! viens, viens ici, que je t'embrasse!

--Tu ne me feras pas mal! objecta la petite à demi terrifiée par les explosions de cette crise nerveuse.

--Non, chérie, dit Ouaskèma en appuyant mollement sa tête sur l'épaule de Merellum, qui, remontée sur ses genoux jouait avec la magnifique chevelure de l'Indienne, masquant et montrant tour à tour son visage espiègle entre deux touffes épaisses qu'elle avait peine à tenir à pleines mains.

Tout à coup elle sauta à terre, en criant: «Ah! ah!» et avant que la Tête-Plate lui eût demandé le motif de cette joyeuse exclamation, elle avait tiré un petit couteau de sa poche et tranché les liens de sa mère adoptive.

Cette scène avait lieu dans une chambre du fort Caoulis, à l'embouchure de la rivière du même nom avec le rio Columbia, et à une vingtaine de lieues en amont de ce dernier.

Le fort Caoulis appartenait à la Compagnie de la baie d'Hudson. C'était un de ses meilleurs comptoirs dans le Nord-Ouest, antérieurement à la construction du fort Columbia, fondé quelques années plus tard, en 1824, par le docteur Mac Loughlin, à dix lieues au sur la rive opposée, et qui est devenu l'entrepôt général de la traite des pelleteries pour tout le district de la Colombie.

Le fort Caoulis comprenait une enceinte palissadée avec d'épaisses planches de cèdre, hautes de vingt pieds, dans l'intérieur de laquelle s'élevaient deux ou trois bâtiments affectés aux logements des commis, des trappeurs de passage, aux magasins de provisions et de pelleteries.

Une cinquantaine d'hommes s'y trouvaient ordinairement réunis.

Ouaskèma et Merellum avaient été enfermées dans une pièce basse, à côté de la grande salle où on s'assemblait après le repas du soir, pour boire du tafia et fumer, à défaut de tabac, des feuilles de sac-à-commis.

La première de ces chambres, qui n'avait qu'une fenêtre solidement grillée servait de prison.

Le chef facteur, ou commandant du comptoir, avait la clef de la porte et ne la livrait que rarement à un de ses subordonnés quand elle contenait des détenus.

Le soir du jour où Ouaskèma eut avec Merellum la conversation que nous venons d'écouter, une foule de trappeurs, d'Indiens et de Bois-Brûlés se pressait dans la grande salle du fort Caoulis. Quoique le printemps fût déjà avancé, il faisait froid et on avait allumé du feu dans la vaste cheminée qui occupait tout un côté de l'appartement.

Deux pins énormes flambaient en craquant bruyamment dans l'âtre, et, malgré les nuages de fumée qui s'élevaient des pipes, les lueurs éclatantes de la flamme donnaient au tableau une physionomie fort accentuée. Ces sauvages aux visages peinturés, omnicolores, aux corps ou tout nus ou enveloppés dans des peaux de bêtes fauves; ces blancs couverts d'accoutrements étranges, dont les couleurs les plus audacieuses hurlaient de se rencontrer; et ces femmes, les unes rouges, les autres jaunes, celles-ci jeunes, celles-là vieilles, les narines, les lèvres et les oreilles chargées d'ornements en os, nyaquau, ou en coquilles, aïqua, la plupart dans la simple toilette de notre mère Ève avant sa faute, le petit nombre en jupon d'écorce de six pouces de long, toutes se disputant le prix de la hideur; une douzaine de marmots, sortes de momies assujetties sur le dos de leurs mères à la planchette qui constitue leur berceau et, on peut le dire, leur demeure fixe du jour de leur naissance jusqu'à l'âge de deux ou trois ans; des chiens, décharnés comme des loups, plantés sur leur train de derrière et se chauffant gravement, ou étendus, la tête dans leurs pattes de devant, ou grondant, aboyant entre les jambes des assistants; tout cela, laid au physique, pas très-beau au moral, debout, assis, accroupi, armé de tous les instruments de mort imaginables, pérorant, criant, gesticulant, formait une de ces peintures originales et caractéristiques qu'on ne trouve que dans le désert américain et que la plume est malheureusement impuissante à reproduire.

Le whiskey, le tafia, l'eau-de-feu en un mot, circulait libéralement dans des outres de peaux de loups marins, en l'honneur de la fête du sous-chef facteur. Je vous laisse h penser si la société (pardonnez-moi le barbarisme, mon Dieu!) était joyeuse et exprimait hautement, éloquemment sa gaîté.

Les toasts se succédaient sans interruption, et les speechs, il fallait les entendre! les comprendre était, il est vrai, autre affaire. Je doute fort que les orateurs eux-mêmes se comprissent; mais que leur importait, pourvu qu'ils parlassent!

--A ta santé, Nick Whiffles [17], dit un trappeur tout bariolé de plumes et de rubans.

[Note 17: Voir les _Pieds-Noirs_ et la _Huronne_.]

--A la tienne, Louis-le-Bon, et à celle de tes femmes, oui Bien, je le jure, votre serviteur!--Merci, ami Nick!

--A propos, comment vont-elles, tes femmes? Tu en traînes toujours une douzaine à tes trousses, toi, Louis-le-Bon. C'est comme mon oncle, le grand voyageur qui a parcouru l'Afrique centrale, tu sais. Figure-toi qu'il avait comme ça cinq ou six mille femmes qui l'accompagnaient partout dans ses excursions. Ça lui coûtait cher, ses huit ou dix mille fortunes.

--Cinq mille, ami Nick, tu as dit cinq mille.

--Cinq mille, six mille, vingt mille, qu'est-ce que ça fait? Il en avait peut-être bien trente mille des femmes, mon grand-père, ô Dieu, oui!

Et Nick souffla voluptueusement une bouffée de tabac vers le plafond de la salle.

--Mais, dit Louis-le-Bon en riant, il s'agissait de ton oncle et pas de ton grand-père.

--Possible! fit le trappeur avec une flegme philosophique, possible! Buvons un coup!

--Mais dis-moi donc, reprit son interlocuteur, on dit que M. Mac-Kay est revenu?

--M. Mac-Kay, l'armateur du _Tonquin_!

--Lui-même.

--Peuh! fit Nick en retroussant sa longue moustache rousse, il est enterré dans le ventre des requins, oui bien, je le jure, votre serviteur!...

--Ma foi, on assurait que Poignet-d'Acier...

--C'était M. Mac-Kay. Pas plus lui que toi et moi, Louis-le-Bon. Poignet-d'Acier est lui, comprends-tu? Quant à M. Mac-Kay, voilà son histoire, comme je m'appelle Nick Whiffles.

Malgré les bourdes dont il assaisonnait ses récits quand il s'agissait de sa personne, le trappeur était un conteur assez véridique lorsqu'il était question de son prochain, ainsi qu'il disait.

Les blancs firent cercle autour de lui, et, à une intimation de Louis-le-Bon, suspendirent leur tapageuse cacophonie.