La Tête-Plate

Chapter 5

Chapter 53,768 wordsPublic domain

--Pas de réflexion. Je le répète, c'est sans doute le taureau du métis. Si ce dernier est mort, je ne vois pas pourquoi je laisserais aux Chinouks la magnifique bête qu'il a domestiquée. Il y a longtemps que j'en ai envie, au surplus. Donnez-moi aussi un lasso.

--Mon frère, ne retourne pas sur la montagne! fit Ouaskèma d'un ton suppliant.

--Jean, s'écria Poignet-d'Acier, tu es leste, prends ta carabine et viens avec moi. Vivant ou mort, nous aurons l'animal.

--Mon frère!... reprit l'Indienne avec un redoublement d'instances.

Mais Poignet-d'Acier ne l'entendait plus. Ses instincts de chasseur, une fois éveillés, le dominaient despotiquement. Il était déjà à moitié de la falaise qu'il gravissait avec la rapidité d'un daim, et Jean, malgré sa réputation d'agilité, avait bien de la peine ne pas se laisser distancer.

--Le grand chef blanc est intrépide, mais il est imprudent, murmura Ouaskèma en se soulevant sur son coude droit, afin de le suivre des yeux.

La lune se montra, pleine, radieuse, dissipant les molles brumes que le crépuscule avait épanchées sur la Colombie. Poignet-d'Acier mettait le pied sur le sommet du cap Désappointement. Un second mugissement, plus formidable que le premier, salua son apparition.

Et alors, au milieu des cadavres des Chinouks, l'aventurier aperçut un buffle énorme, au dos blanc comme la neige, mais à la crinière épaisse aussi noire que l'ébène, qui, les cornes droites, la tête relevée, les pattes de devant tendues roides, le regardait fixement de son grand oeil largement dilaté.

Ses beuglements redoublèrent à l'approche du chasseur. Leur intonation avait quelque chose de triste, de désespéré, qui frappa Poignet-d'Acier.

Jean arrivait sur le plateau.

--Glisse-toi derrière le buffle, lui dit le capitaine, mais ne tire que si, par hasard, ma vie était en danger.

--On vous entend, bourgeois, répliqua le trappeur en se faufilant dans les buissons.

Poignet-d'Acier apprêta son lasso et se dirigea vers l'animal, qui, après avoir frappé du pied et creusé le sol de son sabot, s'était retourné et mis à lécher activement le corps d'un Chinouk, en agitant sa longue queue.

Il semblait indifférent à la présence des deux hommes.

--Excellente bête! murmura Poignet-d'Acier, je parie qu'elle est venue ici pour son maître!

Le taureau, comme s'il eût compris ces paroles, redressa son muffle et mugit de nouveau.

Le chasseur crut remarquer, à ce moment, que le cadavre près duquel trépignait l'animal faisait un mouvement.

Cette découverte changea ses projets.

--Est-ce que le Dompteur-de-Buffles vivrait encore pensa-t-il.

Et, laissant de côté son lasso, il s'avança vers le corps.

Loin de s'opposer à ce dessein, le bison se retira, comme pour lui faire place.

Poignet-d'Acier s'agenouilla devant la victime de Chinamus et lui mit la main sur le coeur. Il battait encore, quoique faiblement.

--Jean! appela l'aventurier.

Son compagnon accourut, tout intrigué de ce qui se passait.

--Jean, fais une torche et allume-la.

Le trappeur coupa une branche de pin, la fendit à une extrémité, en sept ou huit fractions, y mit le feu et revint aussitôt près de Poignet-d'Acier qui déshabillait le corps du métis en disant:

--Je gagerais à présent que le, sorcier des Chinooks l'a frappé d'une flèche empoisonnée. Baisse un peu plus la torche, Jean. Oui, c'est cela, ajouta-t-il en apercevant une légère piqûre que le Dompteur-de-Buffles avait au-dessous des côtes. C'est cela même, voilà bien les marques de l'empoisonnement avec cette terrible substance minérale que les Têtes-Plates tirent des montagnes Rocheuses, et qui, en refroidissant le sang, abat un homme comme la foudre. Oh! je ne me trompe pas. Les chairs autour de la plaie sont verdâtres, tuméfiées. Mais peut-être n'est-il pas trop tard pour sauver cet individu, car la vie n'est pas encore éteinte chez lui. Ce n'est pas tout à fait un sauvage, et on dit qu'il a de grandes qualités. Jean, descends vite jusqu'à mi-côte; sur la droite, près d'un bouleau, tu trouveras une source, apporte-moi de l'eau, le plus que tu pourras. Hâte-toi!

Pendant que le trappeur s'empressait d'exécuter cet ordre, Poignet-d'Acier tirait de son étui de fer-blanc un petit tube en corne qu'il appliqua sur la piqûre, en l'appuyant de façon à la boucher hermétiquement. Ce tube avait exactement la forme de l'instrument dont se servent les médecins pour ausculter, à cette différence près, que le bout était plus effilé et l'orifice excessivement étroit.

Dès que l'eau eut été déposée à côté de lui, Poignet-d'Acier se mit à aspirer fortement la plaie par l'embouchure de son tube, puis il cracha, se rinça la bouche, et recommença sans s'arrêter cette triple opération durant un quart d'heure.

Jean l'éclairait sans mot dire.

Le taureau avait suspendu ses mugissements et contemplait cette scène d'un air ahuri. L'iris noir de ses grandes prunelles blanches s'illuminait de lueurs profondes aux rayons rougeâtres de la torche.

Peu à peu les membres du Dompteur-de-Buffles s'amollirent, s'échauffèrent, frémirent. Alors Poignet-d'Acier replaça le tube dans son étui de fer-blanc d'où il sortit un onguent dont il frotta la plaie. Puis il dit au trappeur:

--Et maintenant, à nous deux, mon camarade!

Jean savait ce que cela signifiait, car aussitôt il déchira en morceaux son capot de couverte, déboucha sa gourde, versa du rhum sur un des morceaux, le donna au capitaine, en humecta un autre, et tous deux frictionnèrent rudement les membres et le corps du métis.

La coagulation du sang ne tarda pas à se dissiper. Les battements du coeur augmentèrent. La chaleur rayonna du centre à la périphérie; la souplesse, l'élasticité revinrent aux nerfs, la vie enfin circula à grands courants dans ce corps naguère presque inerte.

Le Dompteur-de-Buffles étira ses bras, puis ses jambes, puis il secoua la tête, puis il ouvrit les yeux.

--Verse-lui quelques gouttes de tafia sur les lèvres, Jean; ça achèvera de le ranimer, dit le capitaine.

Jean obéit, et le métis se souleva aussitôt et se mit sur son séant.

Le taureau bondit et mugit tour à tour.

D'abord le Bois-Brûlé promena devant lui des regards effarés, comme une personne brusquement arrachée au sommeil. Mais la mémoire lui revint bien vite.

Il reconnut le capitaine, qu'il avait plus d'une fois rencontré dans ses excursions.

--Si je ne me trompe, tu m'as tiré d'un mauvais pas, Poignet-d'Acier, lui dit-il.

--Baptême! ça me fait cet effet, s'écria Jean.

--Oui, reprit le Dompteur-de-Buffles, je me souviens à présent. Le coquin de Chinamus m'avait planté une flèche empoisonnée dans le côté. Mais qu'est-il devenu? Où est la Belle-aux-cheveux-noirs?

--Chinamus est mort, répondit Poignet-d'Acier. C'est moi qui l'ai tué.

--Le scélérat n'avait pas volé la punition, dit le métis.

--Mes gens, continua le capitaine, ont aussi tué quatre de tes hommes et il est assez probable que tu aurais partagé leur sort si tu avais été debout. Mais je ne frappe jamais un ennemi à terre.

--Merci, Poignet-d'Acier, je te revaudrai ça. Donne-moi ta main. La mienne, je le dis avec orgueil, est celle d'un brave qui n'a jamais versé le sang sans y être forcé par la nécessité.

--Je le sais et voilà pourquoi je t'ai sauvé, répliqua le capitaine en acceptant la main que lui tendait le métis et la serrant dans la sienne.

--Tu as sucé le venin de ma blessure, je ne l'oublierai jamais, fit ce dernier. Mais peux-tu me dire où est Ouaskèma?

--Dans mon canot, répondit Villefranche.

--Dans ton canot? répéta le Dompteur-de-Buffles en tressaillant.

--Oui, dit froidement le capitaine à qui ce mouvement n'avait pas échappé. Elle a été blessée par ton jeesukaïn; je vais la reconduire à sa tribu.

Tu ne l'emmènes pas chez toi? demanda l'autre sans chercher à déguiser la satisfaction que lui causaient les dernières paroles de Poignet-d'Acier.

--A moins qu'elle ne veuille s'y arrêter! Le front du métis se plissa.

Il y eut un moment de silence, qui fut rompu par un mugissement du buffle.

--Tonnerre ici s'écria le Bois-Brûlé.

--Oui, c'est à ton taureau que tu dois la vie. Je te pensais mort et j'allais partir, quand un beuglement de cet animal me ramena sur le cap.

--Ah! c'est une fine bête, dit le métis en s'approchant du buffle et le caressant de la main. Je l'avais laissé au pied de la côte pour aller pêcher avec les Chinouks dans une île... Mais j'y songe... ils vont revenir en nombre et t'attaquer, Poignet-d'Acier.

--S'ils m'attaquent, ils trouveront à qui parler, répliqua le capitaine en frappant des doigts le canon de son fusil.

--On est cinq, ajouta Jean, et, bateau! on vaut cinq fois cinq de ces vermines; fourre-toi ça dans la boule, mon cousin!

--N'importe! dit le Bois-Brûlé avec emphase, je suis leur chef, comme je suis ton obligé, Poignet-d'Acier, et tant que je les commanderai, je ne souffrirai pas qu'ils te traitent en ennemi. Encore une fois merci, et au revoir! Après ces mots, le métis sauta sur son buffle qui frémit d'aise, et s'élança vers le nord avec la célérité d'une antilope.

CHAPITRE VII

OUASKÈMA

Blanchi par les mates clartés de la lune, le rio Columbia semblait rouler des flots de vif-argent.

--A vos avirons! cria Poignet-d'Acier en sautant dans le bateau.

Il s'assit à l'arriére et prit le gouvernail en main. On gagna le large.

--Comme le capitaine a l'air soucieux! Qu'est-ce que vous avez donc trouvé là-haut? demanda, d'un ton bas, Baptiste à Jean.

--Le brigand de Bois-Brûlé, qu'ils appellent le Dompteur-de-Buffles. Un Chinouk lui avait dardé une flèche dans le flanc, à cause de cette créature que nous avons là dans le canot. La flèche était envenimée, et le bourgeois a eu la bonté de sucer la plaie de cette vermine de métis, qui le paiera sans doute en monnaie de singe!

--C'est donc pour cela que vous avez été si longtemps sur la côte?

--Pas pour autre chose.

Mais qu'est devenu l'homme?

--L'homme! une fois ressuscité, il a enfourché son grand buffle blanc et ils sont allés au diable vert.

--Le demi-sang n'est pas mort? demanda Ouaskèma, qui comprenait un peu le français et avait entendu cette conversation, car elle tournait le dos aux deux trappeurs et faisait face au capitaine.

--Non, répondit-il simplement.

--Mon frère lui a aussi sauvé la vie? Poignet-d'Acier ne répliqua pas et l'Indienne poursuivit:

--Mon frère s'en repentira; les Bois-Brûlés sont des ingrats. Dompteur-de-Buffles voulait faire de Ouaskèma son esclave, et Chinamus voulait la brûler. Ouaskèma aimait mieux être brûlée. Mais mon frère le chef blanc est un grand coeur.

Comme elle disait ces mots, Jacques, qui se tenait en avant de l'esquif, poussa un cri.

--Qu'y a-t-il? interrogea Poignet-d'Acier.

--A gauche, monsieur! manoeuvrez à gauche, pour l'amour du ciel, ou nous sommes perdus!

--Mais enfin qu'est-ce? que vois-tu? dit Villefranche en exécutant le mouvement, tandis que les rameurs regardaient de côté et d'autre pour découvrir ce qui effrayait le vieux domestique.

A l'exception d'une forte oscillation des vagues en avant de la ligne que venait de quitter l'embarcation et qu'on pouvait attribuer à la marée, on ne distinguait rien qui parût justifier l'exclamation de Jacques.

Mais comme Villefranche allait lui faire de nouvelles questions, le fleuve se couvrit à cette place d'écume, de gros bouillons, et une gerbe liquide, haute de vingt pieds, jaillit tout à coup de son sein.

Ces signes indiquaient clairement la nature et la proximité du danger; aussi les cinq hommes prononcèrent-ils en même temps ce mot:

--Une baleine!

--A vos avirons! tonna la voix de Poignet-d'Acier.

Les trappeurs avaient perdu une demi-minute, ils voulurent la réparer. Mais il était trop tard. Les eaux s'élevèrent en montagne, se creusèrent en abîme, avec de sourds clapotements. Un corps long, noir, luisant, se montra à la surface. Le canot pirouettait comme une toupie au milieu de ces remuements en sens contraires. Villefranche essaya cependant de lui imprimer une direction; la barre du gouvernail cassa dans sa main. Alors les rameurs s'efforcèrent de tenir l'embarcation en équilibre. Leurs avirons se brisèrent.

Poignet-d'Acier souriait de ce sourire amer que l'on remarque parfois sur les lèvres des hommes qui, dégoûtés de la vie, ne trouvent plus de plaisir que dans ses drames les plus poignants.

Ouaskèma tout entière au bonheur de le sentir près d'elle, de le contempler, ne songeait pas au péril.

Jacques, le vieux domestique, regardait tristement son maître.

Les trois autres Canadiens marmottaient des lambeaux de prières.

Le monstre rentra dans son humide demeure, les ondes s'abaissèrent, revinrent sur elles-mêmes. Il y eut un moment de calme lugubre.

--Vos carabines sur vos épaules, cria Poignet-d'Acier.

Pendant que les trappeurs ramassaient leurs armes au fond du bateau, il dit à Ouaskèma:

--Ma soeur, passe cette ceinture autour de ton corps et je te soutiendrai.

--Non, dit l'Indienne, Ouaskèma aime le grand chef Blanc, elle l'a vu, il a été bon pour elle, il l'a serrée dans ses bras; Ouaskèma ne craint pas la mort.

Mais, sans répliquer, Poignet-d'Acier la souleva, lui attacha sa ceinture autour de la taille, et, l'asseyant l'arrière du bateau, il attendit.

Le fleuve recommençait à monter, à moutonner, autour de l'esquif, un deuxième, puis un troisième jet d'eau en sortirent, plus rapprochés que le premier. Les cinq hommes étaient debout. Poignet-d'Acier examinait; ses gens regardaient tour à tour leur chef et les flots qui grossissaient toujours avec des convulsions effroyables.

--Tout le monde à la mer! commanda Villefranche. Direction sud-est. J'aperçois une île à un demi-mille environ d'ici.

Il enleva Ouaskèma.

--Lâche-moi et sauve-toi, mon frère, lui dit-elle.

A cet instant, un tourbillon d'eau enveloppa le bateau et ceux qu'il contenait.

De l'extrémité de sa queue, la baleine venait d'atteindre la frêle embarcation.

Poignet-d'Acier ne quitta point le bout de la ceinture dont il avait entouré la jeune Indienne. Après avoir plongé, ils reparurent tous deux à la surface du fleuve et se mirent à nager vers une île qu'on distinguait dans le lointain.

Malgré sa blessure, Ouaskèma, aidée de l'aventurier, se maintenait assez bien au-dessus de l'eau, avec le secours de son bras droit.

Les quatre autres acteurs de cette scène étaient dispersés à quelque distance; le canot avait été submergé.

--Avancez vite, car si la baleine se retournait, nous n'échapperions pas, cria Poignet-d'Acier.

--Abandonnez la squaw, bourgeois; c'est un fardeau inutile, dit Baptiste qui se trouvait le plus près de lui.

--Abandonner un être en danger! Tu mériterais d'être puni de ton mauvais coeur, répliqua-t-il sévèrement.

--Mais, si vous le permettez, je l'assisterai aussi bien que vous, monsieur, insinua Jacques.

--Non, mon pauvre vieux camarade, tu aurais plutôt besoin de secours toi-même, car tu es bien âgé pour faire un demi-mille à la nage.

--Oh! monsieur, je suis aussi robuste que si j'avais vingt ans!

--Tant mieux, tant mieux, dit Villefranche. Allons, obliquons un peu à gauche. La baleine a l'air de descendre. Encore quelques brasses, et nous n'aurons plus rien à craindre de ses ébats.

Moins d'un quart d'heure après leur accident, les six naufragés abordèrent sans encombre à une île plate couverte de roseaux. Ouaskèma était fatiguée et souffrait vivement de son épaule. Mais elle ne se plaignait pas. On fabriqua à la hâte une cabane avec des roseaux; elle y fut déposée; puis Poignet-d'Acier tira de son étui de fer-blanc de l'amadou et un briquet, et alluma du feu. L'humidité avait pénétré les cornets à poudre. Aussi, quoique l'île abondât en canards sauvages, il fallut se contenter pour souper de racines de kamassas cuites sous la cendre et de quelques coquilles recueillies sur la grève. L'Indienne avait la fièvre. Elle refusa de manger. Une soif brûlante la consumait. Mais il n'y avait point d'eau fraîche dans l'île. Les trappeurs lui apportèrent des joncs couverts d'aiguail qui calmèrent le feu dont elle était dévorée, s'ils ne l'éteignirent pas complètement.

Pour eux, ils se passèrent de boire, et, après s'être séchés au feu, ils se couchèrent et s'endormirent promptement autour de la butte.

Le lendemain matin, Poignet-d'Acier fut le premier sur pied. L'aurore se levait derrière un voile épais de brouillards.

L'aventurier jeta un coup d'oeil dans la cabane. Ouaskèma reposait après une nuit d'insomnie et d'agitation.

Il éveilla ses compagnons, en leur recommandant de ne point parler haut, et, s'étant éloignés de la cabane, ils tinrent conseil. Ils se trouvaient à plus d'une lieue de la côte sur une île à peu près stérile qui ne produisait que quelques arbres nains insuffisants pour construire même un radeau.

Baptiste proposait de passer le fleuve à la nage, et d'aller chercher une embarcation. C'était le parti le plus acceptable, et à peu près le seul qu'il y eût à prendre. Cependant il répugnait au capitaine; car, près de son embouchure, la Colombie, est traversée par des courants dangereux et jonchés de bancs de sable mouvants, inexorables tombeaux pour les êtres ou les choses qu'ils saisissent dans leurs rapides et incessantes évolutions.

Poignet-d'Acier réfléchissait encore, lorsque, s'entendant appeler, il courut à la butte où Ouaskèma était.

--Mon frère ne sait comment passer la Grande-Rivière, lui dit-elle. Que mon frère fasse comme les visages-rouges, construise un canot de roseaux.

--Tu as raison, ma soeur, je n'y avais pas songé. Veux-tu que je panse ta blessure?

La jeune Indienne ne répondit pas.

Villefranche, prenant son silence pour un acte d'adhésion, s'approcha d'elle et leva l'appareil qu'il avait posé le jour précédent. Une ecchymose assez grave s'était formée sur l'épaule, et Ouaskèma ne pouvait plus faire usage de son bras. Cependant, sa fièvre s'était calmée; il y avait du mieux dans son état.

Poignet-d'Acier baigna la partie affectée avec des feuilles couvertes de rosée, puis il y appliqua quelques plantes adoucissantes, et revint près de ses gens.

--Nous allons faire un canot avec des joncs, leur dit-il.

Ils eurent bientôt coupé une douzaine de bottes de roseaux qu'ils réunirent en liant les uns avec les autres leurs petits bouts. Autour de cet assemblage, quelques nouveaux paquets de ces plantes furent attaches pour figurer les préceintes, et enfin ils tressèrent une grande natte de joncs, laquelle, fixée à deux baguettes de fusil, que tiendraient deux des trappeurs, devait former voile.

Les naufragés réussirent au gré de leur désir.

On plaça Ouaskèma au fond du canot qui n'avait pas moins de dix pieds de long; les trappeurs s'embarquèrent, et, grâce à une bonne brise nord-ouest, ils doublèrent vers midi la pointe Georges, derrière laquelle, à côté des ruines de l'ancien fort Astoria, s'élevait, on le sait, la cabane de Poignet-d'Acier.

Après le débarquement et l'installation de Ouaskèma sur le lit du capitaine, on s'occupa du déjeuner. Du poisson rôti et du pain de racines de kamassas firent les frais de ce repas. La Clallome se contenta d'un peu de bouillon d'esturgeon.

--Jacques, dit Villefranche quand ils eurent satisfait leur appétit, Jacques, tu vas aller à la batture de Clarke, dans la baie d'Young; j'y ai remarqué une troupe de cygnes; facile de faire bonne chasse, car nous commençons à être à court de gibier.

--Oui, monsieur.

--Tu rapporteras aussi de la sauge et des racines de guimauve. Il y en a dans le petit Bois à côté du fleuve. Reviens, s'il est possible, avant le coucher du soleil.

--Soyez tranquille, on sera de retour, monsieur.

Poignet-d'Acier eut une violente quinte de toux qui rappela au vieux serviteur son oubli.

--Quant à vous autres, reprit l'aventurier en cessant de tousser, et en s'adressant aux trappeurs, vous retournerez à la fumerie et, demain matin, vous amènerez ici Merellum.

--Merellum! exclama Ouaskèma.

--Oui, ma soeur; c'est elle qui m'a appris que tu étais tombée entre les mains des Chinouks, et, avant d'aller à ton secours, je l'ai envoyée à ma fumerie, où deux de nos hommes en ont soin.

--Mon frère est bon comme Hias-soch-a-la-ti-yah! Ouaskèma aime son frère le grand chef blanc, répliqua-t-elle avec un regard de reconnaissance.

Jacques, et les trappeurs sortirent, et Villefranche resta seul avec Ouaskèma dans la cabane.

Le chasseur s'assit sur un lot de pelleterie près de l'Indienne.

Le coeur de celle-ci battait fort et soulevait par mouvements saccadés la couverte de peaux de loups marins sous laquelle elle était étendue.

Son teint était animé, ses yeux humides et brillants comme une fleur sous la rosée aux premiers baisers du soleil.

Poignet-d'Acier se mit à l'examiner attentivement.

Au point de vue de notre sentiment du beau, Ouaskèma, la vierge était affreusement laide, car elle avait la marque typique de sa race, le crâne aplati et le front fuyant obliquement en arrière. Ses longs et magnifiques cheveux noirs faisaient ressortir davantage la hideur de cette dépression, regardée cependant comme un signe caractéristique de noblesse par ses congénères; car les Clallomes n'aplatissent pas la tête de leurs esclaves. Mais, en faisant, s'il est possible, abstraction de cette difformité, monstrueuse pour nous (quoique certaines de nos prétendues élégances comme la réduction de la taille par le corset, ne soient guère plus naturelles et guère plus admissibles), on découvrait dans le reste des traits de la jeune fille des charmes séduisants. Ses yeux étaient grands, d'un ovale parfait, frangés par de longues paupières, sous lesquelles roulaient des prunelles noires comme le jais, pleines de feu. Elle avait le nez long, busqué, hardiment dessiné, peut-être un peu dur; la bouche bien coupée, les lèvres roses et les dents blanches. Son teint était brun, agréablement carminé sur les pommettes saillantes de ses joues légèrement creuses. L'ensemble de sa physionomie parlait d'intelligence et d'exaltation. Si vous supprimiez le front, comme je l'ai souvent fait en contemplant son portrait [15], et en plaçant la main sur cette partie de la tête, vous aviez une ressemblance étonnante, étrange avec les Bourbons. Le bistre de sa carnation et ses pendants d'oreilles en coquilles bleues de tiacomoshak seuls alors trahissaient son origine sauvage.

[Note 15: A la bibliothèque du parlement canadien.]

Ouaskèma vingt ans. Son corps harmonieusement proportionné et dans la plénitude du développement, possédait des trésors de force, de souplesse et de gracieuseté.

Elle se laissait voluptueusement considérer et ses regards enflammés mendiaient un regard d'amour. Mais Poignet-d'Acier était froid paraissait ignorer la passion qu'il avait allumée dans le coeur de l'Indienne.

--Ma soeur est puissante chez les Clallomes? dit-il tout à coup.

--Oui, Ouaskèma est puissante chez les valeureux Clallomes, répondit-elle avec fierté.

--C'est ma soeur qui a arrêté leurs bras quand ils allaient me frapper.

--Ouaskèma aime le grand chef blanc. Elle est heureuse de lui avoir été utile. Elle voudrait préparer chaque jour la sagamité pour lui. Poignet-d'Acier tressaillit.

--Ma soeur, dit-il, est belle et bonne.

La jeune fille se sentit frissonner en entendant cet éloge.

--Les plus illustres des guerriers clallomes désirent avoir Ouaskèma pour femme, dit-elle; mais le coeur de Ouaskèma ne bat pas pour eux. Il ne se soulève que pour le chasseur blanc.

--Et celui du chasseur blanc est mort à tout jamais, répliqua Villefranche en secouant la tête.

--Que mon frère écoute la parole de Ouaskèma et la parole de Ouaskèma le ranimera, car elle est inspirée par le Grand Esprit.

--Pauvre enfant, si elle savait! murmura l'aventurier en se levant et se promenant à grands pas dans la hutte.

Après un moment, il revint s'asseoir près de l'Indienne et lui dit anxieusement:

--On assure, ma soeur, que tu sais ou il y a des cailloux jaunes, qui étincellent au soleil.

--Ouaskèma le sait!

--Vrai! tu le saurais?