La terrible et merveilleuse vie de Robert le Diable
Chapter 1
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La terrible et m[erveil]leuse vie de Robe[rt le] diable Nouvellement Imprimee a Paris.
¶[Nouvellement imprimé] par Claude Blihart: Demourant en la Rue [de la Jufrie] a l'enseigne de L'escu de France.
¶Cy commence la terrible & merveilleuse vie de Robert le diable/ lequel aprés fust nommé l'homme Dieu.
Au commencement de Chascune oeuvre invoque l'ayde de nostre seigneur ainsi que boece de consolation: sans laquelle nulle autre chose ne peult bien estre commencee moyenné ne terminee: mais pource que nous autres pecheurs ne pouons riens ouyr ne obtenir de dieu que premierement il ne passe par les mains de la vierge Marie/ ainsi que dit monseigneur Sainct Augustin. Et aussi car l'histoire cy aprés escripte: laquelle j'entens narrer a esté par le merite de la vierge Marie miraculeusement conduicte: ainsi que plus a plain par la Lecteure d'icelle pourrez cognoistre. Afin que a icelle plaise impetrer enver dieu le createur que je pauvre & simple entendement puisse ceste presente histoire decreter & reciter au proffit & salut de ceulx qui icelle liront. Au commencement de ce present traicté je veulx a icelle dame de grace presenter la salutation angelicque que l'ange Gabriel luy presenta du ciel en terre. C'est ave maria priant & supliant a tous ceulx qui d'icy en avant lirons ce present livre qu'ainsi le facent pour mieulx entendre & pour mieulx retenir les grands enseignemens & bons exemples en ce dit livre contenus. Tout homme qui a sens: raison: & entendement s'il cognoist qu'il soit en peché mortel: de celuy peché se doit repentir & demander pardon a Dieu ou autrement le diable au lien duquel il est lyé le menera a perpetuelle damnation de laquelle jamais ne sera rachepté/ mais il sera en enfer eternellement tourmenté avecques les damnez Et se le pecheur prent cognoissance de son peché & d'iceluy aye repentance & pardon en la gloire de Paradis ainsi que i a long temps advint a iceluy duquel vous orrez tantost en iceluy livre parler.
¶La declaration du nom de Robert le diable.
Il est vray qu'en la cité de rouen au pays de normandie nasquit un enfant lequel fut nommé Robert le diable: qui est un nom fort terrible & espouentable: mais la cause pourquoy il fut ainsi nommé je la vous vueil declarer. En celuy temps y avoit un noble duc en Normandie: vaillant/ sage & chevaleureux doux & aussi courtoys a merveilles: lequel craignoit & aymoit dieu de bon cueur: & si faisoit faire bonne & droicte justice a un chascun: hardy: Preux/ puissant & plaisant a Dieu & au monde/ lequel Duc estoit appellé Hubert de ses beaulx faitz & vaillances en plusieurs cronicques anciennes est faicte mention. Tant avoit de biens & de vertu en luy que a les racompter seroit chose trop longue & quasi impossible. Or advint que un jour de Noel celuy Duc tint court ouverte a Vernon sur seine: a laquelle vindrent tous les nobles Barons & chevaliers de la duché de normandie. Et pource que le duc Hubert n'estoit point encores marié les nobles barons du pays qui la estoient luy prierent que ce fut son plaisir de se marier a fin qu'il augmentast sa lignee: & aussi qu'il eust successeur aprés luy. Ausquelz barons le duc voulant obtemperer a leurs prieres respondit & dit que ce qu'il leur plaisoit il feroit mais tant y a qu'il ne pouoit trouver femme ce que a luy apartient car de prendre femme de plus hault lieu que je ne suis a moy n'apartient & aussi de moy abaisser je feroye honte a tout mon lignage/ parquoy me semble soubz vostre correction qu'il vault mieulx demourer ainsi que faire chose que a moy n'apartienne/ de laquelle chose me porrois repentir lesquelles choses ouyes par les barons qui la estoient le plus ancien se leva & dist. Seigneur Duc vous avez parlé sagement: mais se vous me voulez croire je vous diray chose dont serez joyeux. Parlez dit le Duc. Sire dit le baron: le Duc de Bourgongne a une belle fille: sage/ honneste & benigne: qui est chose informee a vostre estat & au moyen de ce pourrez acroistre vostre honneur & puissance: & si aurez alliance a plusieurs haulx & puissans hommes se vostre plaisir estoit de la faire demander: je suis seur que vous l'auriez voluntiers & ne vous la reffusera len point. Adonc respondit le duc que cela luy plaisoit bien & que c'estoit sagement parlé au baron. Adonc sans plus attendre le duc fist demander la damoyselle/ laquelle par le duc de Bourgongne son pere luy fut octroyee/ & furent faictes les nopces triumphantes.
¶Comme aprés que le Duc de Normandie eut espousé la fille du duc de Bourgongne l'emmena triumphamment a rouen.
Aprés que le duc eust espousé la damoyselle/ il l'emmena en la cité de Rouen acompagnee de plusieurs Barons & chevaliers/ Dames & Damoyselles. Tant du pays de Bourgongne que d'ailleurs: en laquelle cité de rouen fut receue a tresgrand triumphe & magnificence/ & fust faicte chere plantureuse entre Bourguignons & Normans qui la estoyent/ desquelles choses a cause de briefveté et me tais: pour plustost venir au principal de ma matiere.
Le Duc & la duchesse vesquirent long temps ensemble/ sans pouoir engendrer enfant jusques a dixsept ans par leur faulte/ pour ce qu'il ne plaisoit pas a dieu estre fait car aucunesfois c'est grand profit a L'homme et a la femme/ de non avoir enfant. Et seroit plus profitable aux peres et aux meres/ de n'avoir jamais engendrez ne conceu: que par faulte de doctrine et enseignement de Parens enfans estre damnez. Pourquoy je dy que L'homme ne doibt demander a Dieu sinon ce qu'il luy plaist & qui est necessaire au proffit de l'ame. Comme le Duc et la Duchesse feussent gens devotz craignans et aymans Dieu: souventesfoys en oraison confessez et repentans de leurs pechez: grands ausmoniers et faisant grand secours a pauvres gens/ doulx humains & begnins au monde & tant misericordieux & tant charitables aux pauvres: que c'estoit chose merveilleuse/ tant que tous biens et toutes vertus en eulx habonderent Quand il advenoit que le Duc vouloit habiter avec la duchesse sa femme/ il faisoit priere a Dieu: qu'il luy pleust donner & envoyer lignee & enfans: par lesquelz Dieu peust estre servy & honnoré/ & aussi pour prendre plaisir & soulas. Mais pour oraison ne pour prieres que ilz sceussent faire ne pouoient avoir nulz enfans.
¶Comme le Duc en venant de l'esbat se complaignoit a la duchesse de ce qu'ilz ne pouoient avoir enfant.
Advint un jour que le Duc & la Duchesse venoient de l'esbat. Le Duc luy dit Dame/ il nous va mal: car nous ne pouons avoir nulz enfans. Celuy qui nous assembla fist grand peché. et si a un autre fussiez donnee/ je croy que eussiez portez enfans: & aussi se j'eusse eu une autre femme/ je croy que j'eusse engendré enfans: comme je puis bien faire: que je suis mal fortuné. Mais non pourtant si n'auray je jour de ma vie charnelle compagnie de femme que de vous je vous asseure. Et quand la duchesse eut ouy ce que le duc avoit dit elle dit Sire Duc il nous fault prendre en gré puis qu'il plaist a Dieu: et avoir patience en toutes choses.
¶Comme Robert le diable fut engendré. Et comme sa mere le donna au diable a son concepvement.
Advint un jour que le duc alla a la chasse: courroucé & quasi comme enragé de dueil/ & a soy mesmes se complaignoit et disoit je voys plusieurs notables Dames lesquelles ont plusieurs beaux enfans auquelz elles prengnent plaisir & soulas: je cognois bien maintenant que dieu me hayt: A quoy tient il que je ne le regnie & toute sa puissance: car trop me fait le cueur dolent cest que je ne puis nul enfant avoir. Le duc fist une grande folie de dire telles parolles/ car jamais ne dit parolle dequoy tant se repentist ne qui si cher luy coutast/ car le diable qui est tousjours prest a decepvoir le genre humain tempta le duc & luy troubla l'entendement tellement que quand il fut retourné en son palays il trouva la duchesse laquelle semblablement estoit courroucee/ & lors l'acolla et baisa/ et du surplus je n'en dis rien/ mais lors le duc fist sa priere a Dieu que a celle heure luy pleust qu'il engendrast un enfant duquel il fust honoré & servy & qu'il donnast grace qu'il luy pleust faire chose qui a dieu fust agreable & qu'il fust a son service. Adonc la dame qui estoit courroucee dit/ mais soit au diable puis que dieu n'y a puissance: car ce je conçoy aujourd'huy enfant au diable soit il donné et de cy & desja luy donne de bonne volunté. Or advint que sur ce point le duc qui du diable fut tempté engendra un enfant lequel fist plusieurs maulx en sa vie: & destruisit maintes gens ainsi que verrez cy aprés/ car il estoit enclin a tous vices maulx & delitz: mais toutesfois a la fin il se corrigea & convertit si qu'il paya amende salutaire de ses forfaitz a Dieu/ et a la fin il fut sauvé comme dit L'escripture.
¶Comme robert le diable fut né et de la grand douleur que sa mere eut a l'enfantement.
La Duchesse comme dit est devant grosse de l'enfant Robert & le porta son Terme ainsi que femmes ont a coustume de porter leurs enfans combien qu'elle l'eust ja donné au diable/ et est a sçavoir que la duchesse en grand angoisse peine et douleur enfante son enfant: car a la peine de l'enfantement demoura l'espace d'un moys ou plus/ et se n'eust esté les bonnes prieres/ jeusnes/ aumosnes que faisoit chascun jour le duc pour la pitié de la duchesse a laquelle il veoit tant de travail endurer/ la Duchesse ne fut point delivree de son enfant ainsi que len tient estre vray/ ains a l'enfantement fut comme morte. Plusieurs haultes Dames et Damoyselles lesquelles a l'enfantement de la Duchesse que estoient esbahies de la peine qu'elles veoient souffrir et endurer a la duchesse/ car elles cuidoient bien qu'elle fust au dernier de ses jours.
¶Des terribles signes qui furent ouys et veuz au naissement de Robert le diable.
Et quand l'enfant duquel je parle fut né il estoit de horrible stature et lors sourdit une nuee/ ainsi que dient les cronicques si obscure qu'il sembloit qu'il deust venir nuict et commença a tonner et esclairer tellement que il sembloit que le ciel fust ouvert & le feu parmy la maison. Les quatre vens aussi furent mis sus par telle maniere que la maison trembloit si fort que une partie tomba par terre. Les seigneurs dames et Damoiselles qui la estoient pensoient bien alors prendre fin veu les terribles tempestes & vens que lors couroient. Ainsi que Dieu voulut le temps s'apaisa & fut serain et doulx: adonc on porta baptiser l'enfant qui fut nommé Robert/ car chascun qui l'enfant veoit s'esmerveilloit de ce que il estoit si grand & si bien fourny: car a le veoir on eust juré qu'il eust eu un an antier il estoit nourry quasi a demy et en portant & raportant ledit enfant a l'eglise il ne cessoit de plorer & tantost les dentz luy saillirent desquelles il mordoit les nourrices qui l'alaictoient tellement que nulle femme ne le vouloit plus alaicter/ et fut force que on luy baillast a boire par un Bubert qu'on luy mettoit en la bouche/ et avant qu'il eust un an antier il alloit & parloit aussi bien que font les autres enfans a cinq ans: tant plus croissoit: tant plus se delectoit a mal faire: car depuis qu'il sceut aller tout seul il n'estoit homme ne femme quil le peust tenir. Et quand il trouvoit les autres petis enfans il les batoit et frapoit et leur jettoit pierres et frapoit de gros bastons et quelque part qu'il fust il ne cessoit de mal faire. Il commença bien jeune a mener mauvaise vie: il rompoit les bras a l'un les jambes a l'autre. Les Barons qui ce veoient desoient que ce estoit jeu: et prenoient plaisir a ce que l'enfant faisoit: dont puis aprés en furent courroucez.
¶Comme les enfans tous d'un commun accord le nommerent Robert le diable.
Puis peu de temps l'enfant devint grand en corsage et aussi en tresmauvais et despiteux courage: lon dit communement que mauvaise Herbe croist: plus voluntiers que la bonne: Tousjours alloit parmy les Rues heurtant l'un et frappant l'autre: et pareillement tout ce qu'il rencontroit comme s'il fust enragé ou hors du sens: nul ne s'osoit trouver devant luy: aucunesfois les enfans s'assembloient tous ensemble contre luy et le batoient: et quand ilz le veoient venir les uns disoient. Voyez cy venir robert le diable et s'enfuyoient devant luy ainsi que le diable fait devant l'eaue beniste. Et pource que il estoit mauvais les enfans qui avec luy conversoient le nommoient tous d'un accord robert le diable & tellement fut divulgué par tout le Pays que depuis ce nom ne luy fut mué ne jamais ne sera tant que le monde durera. Quand l'enfant eut environ six a sept ans/ le duc voyant les manieres de son filz l'appella et luy dit. Mon filz il est temps que tu ayes maistre pour t'aprendre & instruire/ et pour te mener a l'escolle: car tu es ja assez grand pour aprendre tous honneur et pour suivre bonne meurs et aprendre a lyre et a escripre/ et de fait le duc luy bailla un maistre a fin que par luy fust nourry et gouverné.
¶Comme Robert le diable tua son maistre.
Nous trouvons que le maistre voulut corriger robert pour le retraire des maux que il faisoit: mais Robert tira son cousteau duquel il frapa son maistre tel coup par le ventre que il luy fist yssir les boyaux tellement qu'il en mourut: puis dit Robert a son maistre en luy jettant son livre par despit. Voila vostre science jamais prebstre ne clerc ne sera mon maistre/ je le vous ay bien fait a cognoistre: & onc depuis ne fut maistre si hardy qui osast entreprendre de l'instruire & chastier: mais il fut force de le laisser tel que il estoit/ a tout mal faire se deduisoit & de bien faire ne luy chaloit il desprisoit Dieu et nostre mere saincte eglise/ en luy n'avoit raison ne mesure: et estoit enclin a tous vice/ car quand il alloit a l'eglise & il veoit que les prebstres et clercz vouloient chanter il avoit des cendres/ pouldres et autres ordures que il jectoit en leur bouche par grand trahison et derision de Dieu: il s'appliquoit a tout mal faire/ quand il veoit aucun a l'eglise Dieu prier il le frapoit par derriere/ chascun le maudissoit pour les horribles maulx qu'il faisoit/ & le duc voyant son filz estre mauvais & si mal moriginé il en estoit si courroucé qu'il eust voulu qu'il eust esté mort: et la Duchesse aussi en estoit si angoisseuse que c'estoit merveilles/ et un jour elle dit au duc/ l'enfant a ja beaucoup de temps et est grand et bien fourny/ il me semble qu'il seroit bon de le faire chevalier et par ainsi il pourra changer ses conditions. Le Duc dit a la duchesse qu'il en estoit content: & si n'avoit Robert que dixsept ans.
¶Comme Robert le diable fut fait chevalier.
A une feste de Penchecouste le duc voulant assembler plusieurs de ses barons & principaulx amys a la presence de ses barons. Adonc il appella robert et luy dit aprés qu'il eust ouy l'opinion des assistans. Robert mon filz entendez ce que je vous vueil dire: par conseil de noz bons amys je suis deliberé de vous faire chevalier a fin que d'icy en avant vous frequentez les autres Chevaliers preudhommes/ et que changez conditions et ayez meilleures manieres que par avant qui sont desplaisantes au monde/ ains serez doulx courtois: humain: humble et begnin ainsi que les autres chevaliers: car honneur change meurs Lors Robert respondit a son pere/ je feray ce qu'il vous plaira mais quand est a moy il ne me chault que je soye/ car soit hault ou bas je suis deliberé de faire ce que mon courage pense & ainsi que mon plaisir me conduira: et je ne suis pas deliberé de mieux faire que le temps passé/ je suis dit robert la moytié trop sage: d'estre chevalier ne me chault. La veille de la Penthecouste fut bien veillee/ mais celle nuit Robert le diable ne cessa de frapper l'un & heurter l'autre. Robert ne pouoit demourer en un lieu/ car il ne se soucioit gueres de prier dieu: le lendemain fut le jour de Penthecouste Robert fut fait chevalier. Le duc fist crier unes joustes ausquelles fut Robert et si ne craignoit homme tant fust preux et hardy il assailloit un chascun qui la estoit: Les joustes commencerent et eussiez veu chevaliers tomber par terre: car Robert le Diable qui estoit plain de cruaulté n'espargnoit homme/ tous ceulx qui devant luy estoient il faisoit tresbucher du cheval a terre. A l'un rompit la cuisse: a l'autre le col. Il attendoit tout homme qui contre luy vouloit jouster: mais nul ne eschappoit de ses mains qu'il n'emportast sa merque aux rains: ou aux cuisses/ tous estoient navrez quelque par que ce fust/ Robert rompit & gasta dix chevaulx aux joustes: les nouvelles en furent aportees au duc qui en fut marry. Et quand il eust sceu comme robert s'estoit gouverné aux joustes il alla celle part et voulut faire cesser les joustes/ mais robert qui sembloit estre enragé ne voulut obeir au Duc son pere et commença a fraper d'un costé & d'autre et abatre chevaulx et chevalier tellement que ce jour il occist trois des plus vaillans chevaliers qui fussent la/ tous ceulx qui la estoient crioient a Robert qu'il cessast: Mais c'estoit pour neant: car il n'en vouloit rien faire: nul ne s'osoit trouver devant luy/ et pource qu'il estoit si inhumain chascun le hayoit et on luy disoit. Pour dieu Robert laissez la jouste/ car vostre Pere a fait crier que chascun cesse pource que maint preudhomme y a perdu la vie dont il est courroucé/ Mais robert qui estoit eschauffé & quasi hors du sens/ ne tenoit compte de chose qu'on luy dit/ ains de pis en pis navroit & tuoit ceulx qu'il rencontroit. Tant fist Robert que le peuple qui la estoit s'esmeut/ et tout esmeut vint vers le Duc disant. Seigneur duc c'est grant folie de souffrir a vostre filz Robert de faire ce que il fait/ Pour dieu mettez y remede.
¶Comme Robert s'en alla au pays de Normandie robant & pillant tout le pays/ forçant et destruisant femmes et violant pauvres filles pucelles.
Quand robert vit que il n'y avoit plus personne aux joustes/ il partit de la & alla a son adventure par le pays & commença a faire grans maulx plus que jamais n'avoit fait: car il efforça femmes & viola pucelles sans nombre: il tua tant de gens que ce fut pitié et n'y avoit homme en Normandie que par robert ne fust desrobé et outragé/ mesmement il pilloit les eglises & si leur faisoit guerre: et n'y avoit abaye autour le pays de Normandie que Robert ne fist pillier les nouvelles des faitz de robert furent racomptez au Duc/ et tous ceulx qu'il avoit batus et destruis se venoient plaindre au duc & luy comptoient les meffaitz que Robert faisoit par le pays de Normandie/ l'un disoit/ monseigneur vostre filz robert a efforcé ma femme/ l'autre disoit il a violé ma fille/ et l'autre disoit il m'a desrobé et pillé/ et l'autre disoit il m'a batu et navré/ or estoit piteuse chose a ouyr compter les maulx que faisoit Robert. Le duc qui oyoit dire ces choses de son filz robert/ de grand dueil qu'il avoit en son cueur se print a plorer & dit/ beau sire Dieu de Paradis j'ay eu si grand joye & estoit tout mon plaisir d'avoir un filz pource que j'esperois en avoir grand soulas et joye. Or j'en ay un lequel me fait tant de douleur et de tristesse que je ne sçay que je dois faire.
¶Comme le duc de Normandie envoya gens pour prendre son filz Robert: ausquelz Robert creva les yeulx.
Il y avoit un chevalier qui estoit la & voyant le duc en si grand douleur il dit: Monseigneur je vous conseille que mandez Robert et le faictes venir devant vous et en la presence de toute vostre cour & luy deffendez qu'il ne face mal a personne ou autrement vous luy direz que le ferez emprisonner & si ferez faire de luy justice. A ce s'acorda le Duc et dit que le chevalier avoit bien parlé: et incontinent envoya gens par le pays chercher Robert et leur commanda que il fust amené devant luy robert qui estoit par le pays sceut les nouvelles que le peuple s'estoit plaint a son pere et avoit commandé qui fust prins et mené vers luy et tous ceulx que robert rencontroit: et mesmement aux messagers du duc il leur crevoit les yeulx par despit de son pere qui les avoit la envoyez Et quand il les avoit ainsi fait aveugles il leur disoit par grand mocquerie: Galans vous en dormirez mieulx allez et dictes a mon pere que je ne le prise guere et que par despit de luy et de ce qu'il m'a mandé je vous ay les yeulx crevez & ainsi le devez croire par quoy Robert estoit hay de Dieu et du monde. La vie et fame de luy estoit divulguee par tout le monde. Les messagers qui par le duc avoient esté envoyez querir Robert retournerent plorant devant le duc & luy dirent Voyez seigneur duc comme vostre filz nous a aveuglez et mal atournez. Le duc fut courroucé des nouvelles qu'il ouyt par ses messagers & commença a penser qu'il pourroit faire: & comme il en pourroit chevir.
¶Comme le Duc de Normandie fist faire un commandement par tout son pays que robert fust prins et mis en prison luy et ses compagnons.
Lors un de son conseil se leva et dit au Duc: Seigneur ne pensez plus a cecy/ car je vous asseure que veu la rebellion de robert et de ce qu'il a fait aux pauvres messagers jamais ne reviendra vers vous: Mais est necessaire de le pugnir des maulx et homicides lesquelz il a faitz et perpetrez et ainsi le trouvons nous aux loix et droitz escriptz ainsi raison le veult et le doit faire. Le Duc estoit sage si voulut user de son conseil: & incontinent envoya par toutes les ville de sa duché crier et publier & faire exprés commandemens de par luy a tous sergens justiciers & officiers qu'ilz fissent diligence de prendre robert et iceluy prins le garder & enfermer & tout ceulz qui estoient avec luy & qui a mal faire luy tenoient compagnie. Cest edit fait & publié par le duc: Ledit edit vint tantost a la cognoissance de Robert & quand il le sceut a peu qu'il n'enragea de dueil & peu s'en faillit que il ne yssit hors du sens et aussi semblablement les meurtriers lesquelz estoient en la compagnie de Robert furent espouentez et de la criee que le Duc avoit faicte eurent grand paour: Robert quasi enragé & hors du sens estraignoit les dentz et jura qu'il feroit guerre a son pere et qu'il destruiroit son lignage: car le diable enhortoit Robert a ce faire.
¶Comme robert le diable fist faire une maison en un grand boys tenebreux et obscur & la fist des maulx sans nombre.