Chapter 8
-- «Qu'est-ce que pèsent ces vanités,» interrompit Henriette en regardant devant elle de ce regard par lequel l'enthousiasme des êtres jeunes semble prévoir et défier la destinée, «lorsqu'on est frappée si cruellement? Et quand on n'a plus personne pour qui se parer, à quoi bon?...»
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Pouvait-elle mieux s'offrir à Francis, l'occasion de dire qu'il connaissait la femme dont Mme Scilly et sa fille racontaient, ou plutôt interprétaient l'histoire, avec leur âme naïve, si délicate, si prompte à admettre comme naturelle la plus rare des beautés morales: le romanesque dans l'honnêteté? Il ne le saisit pourtant pas, ce prétexte qui ne devait plus, qui ne pouvait plus se représenter, et quoique de le laisser passer fût dangereux, au cas où une rencontre aurait lieu entre Henriette et Pauline. Comment expliquerait-il alors son silence si jamais Mme Scilly savait que Mme Raffraye avait été l'amie intime de Mme Archambault? Se taire à cet instant, c'était se condamner à de terribles difficultés peut-être. C'était assurément commettre un premier grand mensonge vis-à-vis de sa fiancée. Mais où eût-il pris la force de parler? D'abord l'émotion de cet événement, cependant bien simple, avait comme paralysé sa présence d'esprit. Nous sommes ainsi, prévoyant des complications infinies, et nous ne nous attendons pas à ces humbles, à ces quotidiennes aventures: le racontar d'une vieille femme de chambre familière qui a bavardé avec une compatriote à la table de l'office et qui bavarde une seconde fois en babillant sa maîtresse pour le dîner. Ce saisissement de la première minute aurait vite passé, et la phrase naturelle: «Mme Raffraye?... Mais j'ai connu une amie de ma soeur qui portait ce nom...» lui serait venue aux lèvres si d'entendre l'éloge de sa perfide maîtresse par ces deux femmes qu'il respectait si profondément, ne lui eût causé une espèce d'indignation peu généreuse, mais violente, irrésistible et trop naturelle! Qui a pu avoir été trahi comme il croyait l'avoir été et ne pas étouffer de colère intérieure contre l'hypocrisie de celle qui, ayant trouvé le moyen de nous faire si mal, a trouvé aussi celui de se garder un tel masque d'honneur et de délicatesse? Il comprit du coup que la répugnance qu'il avait éprouvée à parler de Pauline devant sa fiancée n'était rien à côté de l'horreur que lui inspirerait l'entrée de cette abominable comédienne dans ce salon, auprès de ces deux naïves et saintes créatures. Il ne douta pas, il ne voulut pas douter une seconde que le langage des deux femmes de chambre ne fût une leçon apprise, lui qui savait combien était mensonger le récit de ces soi-disant douleurs de veuve. Et cependant il avait suffi pour qu'Henriette, dans son innocence, parlât d'un rapprochement possible, presque d'une amitié avec cette dangereuse intrigante qui avait dû avoir des motifs pour faire raconter d'elle une pareille imposture. Quels que fussent ces motifs, Francis possédait un moyen très simple de les contrecarrer d'une manière souveraine et définitive, s'ils étaient dirigés contre lui. Et quelle folie de n'avoir pas pensé tout de suite à ce procédé, brutal mais décisif, qui le mettait à l'abri de toutes les roueries de cette femme, que sa présence à Palerme fût ou non fortuite! Il n'avait qu'à demander un entretien à Mme Scilly et à lui faire sa confession générale. Qu'il avait été peu raisonnable de ne pas agir ainsi tout de suite, au lieu de trembler comme un criminel, d'écrire à Mme Raffraye comme un enfant et de se préparer des crève-coeur tels que celui de cette conversation! Une fois la comtesse instruite de tout, que deviendraient les plans les plus machiavéliques, auxquels elle opposerait la volonté d'une mère qui ne veut qu'on touche au bonheur de sa fille et de son fils? N'était-il pas son fils en effet? Ne l'aimait-elle pas d'un amour de mère? Ne le lui prouvait-elle pas à chaque heure du jour, à ce moment même, car, l'ayant vu absorbé durant tout le temps du dîner et le visage empreint de souci, elle lui demanda, en lui prenant le bras pour se lever, et comme elle demandait si souvent à sa fille, avec cette inquiétude du moindre détail qui est la puérilité sublime des affections profondes:
-- «J'ai peur que vous ne vous ressentiez encore de votre indisposition d'hier, mon bon Francis?...»
-- «Oui,» dit Henriette, «vous avez l'air si las, si abattu. Quelle imprudence de ne pas avoir consulté le docteur quand il est venu pour maman, ce soir!...»
-- «Comme elles m'aiment!...» se disait le jeune homme, après s'être défendu de se sentir souffrant, avec cette fausse gaieté qui n'a jamais complètement trompé une vraie sollicitude. Aussi la comtesse et sa fille ne cessèrent-elles pas, durant toute la soirée, de jeter les yeux sur lui à la dérobée, et toutes deux étaient déjà trop habituées à lire dans sa physionomie pour n'y pas discerner les allées et venues d'une anxiété. C'était assez pour qu'elles devinssent à leur tour incapables de cette conversation prise et reprise librement, sans arrière-pensée ni sous-entendus, qui était la douce habitude de leur intimité. Pour la première fois depuis l'arrivée de Francis à Palerme, les deux femmes et le jeune homme sentirent s'abattre dans l'atmosphère du salon où ils passaient leurs paisibles jours ces étranges, ces imbrisables silences, qui annoncent à de chers foyers la menace de quelque redoutable crise. Toutes choses demeurent les mêmes autour des mêmes visages, et tout semble changé. Ce sont des heures d'un malaise intense et plus pénible pour ceux qui en connaissent les causes secrètes. Aussi, lorsque, au milieu de cette interminable soirée, Henriette se mit au piano pour tromper par un peu de musique l'incompréhensible énervement dont la contagion la gagnait, Francis fut-il soulagé d'un poids bien lourd. C'était pour lui d'ordinaire une volupté d'âme infinie que d'écouter ainsi sa fiancée. Tout l'être moral de la jeune fille se révélait, se faisait comme palpable, à la manière sérieuse, simple et pourtant émue dont elle interprétait les maîtres qu'elle préférait. Il y avait dans son jeu de la conscience, de la loyauté, tant l'étude en avait été patiente et tant son horreur du mensonge se manifestait rien que par sa crainte de dépasser son émotion en l'exprimant. Certains fragments de Beethoven, joués de la sorte, semblaient au jeune homme une piété, une bénédiction descendue d'elle, comme si cette créature de noblesse et de tendresse lui eût imposé les mains. Mais dans les dispositions où il se trouvait, ce magnétisme d'harmonie le troubla davantage au lieu de l'enchanter. Il avait pris un grand livre à gravures, la célèbre suite de vues de Sicile du vieux duc de Serra di Falco, et il le feuilletait avec une apparence d'attention d'autant plus invraisemblable que Mme Scilly et Henriette lui en avaient montré dix fois toutes les planches. Cette attitude du moins lui permettait de reprendre le fil de ses pensées, interrompues par la question de ses deux compagnes et par la nécessité de tromper une sollicitude trop facilement éveillée. Il en revenait au projet subitement conçu à table, celui d'un aveu à la comtesse, et il la regardait par-dessus les pages de son livre, occupée maintenant à continuer la tapisserie commencée par sa fille. Il étudiait ce visage amaigri et comme usé, mais où les souffrances de la maladie n'avaient pas altéré la fierté. Comme il arrive lorsque à la veille d'un entretien difficile on s'en figure à l'avance le détail, afin de s'éviter toute maladresse, Francis se mit à se représenter son tête-à-tête avec la noble femme. Il voyait son histoire comme reflétée dans cette intègre conscience. Que dirait pendant cette confession ce douloureux visage où la résignation religieuse se lisait à chaque ride? Que diraient ces yeux surtout, dont les prunelles bleues, du même bleu que celles d'Henriette, révélaient une si pure, une si irréprochable ferveur? Il s'entendait prononçant les premières paroles de son récit et déclarant d'abord qu'il connaissait cette Mme Raffraye dont on avait parlé la veille. Comme ce visage et ces yeux seraient à la fois étonnés et indulgents à ce début de leur entretien! Comme ils s'assombriraient, d'étonnement toujours et de mélancolie, quand, ayant marqué l'importance qu'il attachait à cette confidence, il détaillerait son aventure! Que serait-elle pour la conscience rigide de la comtesse, sinon une abominable histoire d'adultère? Il se défendrait. Il raconterait la sincérité de son ardeur. Il ferait comprendre à cette femme qui ne connaissait de la vie que les devoirs, cet irrésistible attrait exercé sur la jeunesse par la passion. Certes, cette première partie de son récit lui coûterait, mais il était sûr que Mme Scilly s'y laisserait toucher, surtout quand elle saurait par quelles tortures il avait expié cette coupable intrigue. Il l'initierait au martyre de sa jalousie. Il referait avec elle, étape par étape, comme il l'avait fait tant de fois en souvenir, et la veille encore, son chemin de la croix jusqu'à la station suprême. Il lui expliquerait comment il avait été trahi presque sous ses yeux, et son désespoir quand il avait vu descendre de fiacre à la porte du rez-de-chaussée de son rival cette frêle forme voilée où il avait reconnu Pauline. Il dirait comment il avait rompu, sans rien cacher de sa brutalité, puis comment la volonté d'assurer à cette rupture un caractère définitif l'avait maintenu si longtemps loin de Paris dans les tristesses d'une étrange existence errante. Le noble visage et les yeux profonds de la mère d'Henriette le plaindraient encore de tant de misère. Cette seconde partie de son triste roman serait donc délicate, mais possible à raconter. -- Il faudrait arriver à la troisième, au récit de l'époque qui avait suivi son retour. Il dirait son entretien avec Mme de Sermoise et la manière dont il avait appris la naissance de l'enfant. Les yeux de Mme Scilly, de la chrétienne qui n'avait jamais failli, se lèveraient vers lui. Qu'y lirait-il? Quelle question lui poserait cette bouche au pli austère? Il en avait si souvent entendu tomber des phrases de pitié, ce soir encore, sur ces pauvres petits êtres à qui l'on doit tout, parce qu'ils n'ont pas demandé à vivre. Elle lui dirait: «Comment est cette enfant?» Il répondrait: «Je ne l'ai jamais vue.» Les yeux de la comtesse le regarderaient de nouveau. De quel regard, et comment le supporterait-il? Non, jamais la dureté apparente de son abandon, qui n'était pourtant qu'une justice, ne serait comprise par cette âme de charité. Cette mère qui avait vécu uniquement pour sa fille lui dirait: «N'y eût-il qu'une chance pour que cette pauvre enfant fût la vôtre, vous deviez en tenir compte.» Il est si facile de parler ainsi quand on vit exempt de la passion et de ses âcre morsures! Comment faire entendre à une femme comme celle-là que cet implacable silence où il s'était renfermé avait pour principe l'excès même de son amour? S'il n'avait pas tant aimé Pauline, il n'aurait pas tant souffert du doute, et il n'aurait pas gardé cette rancune des blessures mal guéries qui l'avait empêché de jamais se rapprocher d'elle. «Mais, si la mère était morte,» dirait de nouveau le juge, «vous auriez donc laissé cette petite fille, votre petite fille peut-être, abandonnée à n'importe quel hasard?...» Il lui répondrait: «Mais elle n'est pas ma fille...» Et la noble femme lui répondrait peut-être cet atroce: «Qui sait pourtant?...» qu'il se disait quelquefois à lui-même et qui lui faisait tant souhaiter de ne jamais rencontrer cette insoluble et vivante énigme! «Avez-vous cherché au moins,» continuerait Mme Scilly, «à vous rendre compte de la manière dont Mme Raffraye usait de sa liberté? Un caractère se tient cependant, et ce que nous avons appris d'elle aujourd'hui n'est pas d'une malhonnête femme...» Protesterait-il? Entreprendrait-il de démontrer à cette sainte l'hypocrisie atroce qu'il entrevoyait dans ce récit mensonger d'une vieille femme de chambre bien stylée? De cette hypocrisie non plus il n'avait pas de preuves... «Cet entretien serait trop pénible,» conclut-il au terme de cette soirée où les gémissements et les langueurs de la musique jouée par Henriette s'étaient traduits pour lui dans cet étrange dialogue. Il en avait presque entendu certaines phrases, tant l'hallucination intérieure avait été intense, «Trop pénible,» se répéta-t-il tout haut, quand il fut seul. Sa chambre où il s'était retiré lui rappela le billet écrit vingt-quatre heures auparavant... «Je serais un fou de provoquer une pareille scène,» pensa-t-il, «quand je ne suis pas sûr qu'elle ne puisse pas être évitée. Rentrons dans la réalité positive. Et d'abord Mme Raffraye ne m'a pas répondu. Voilà le fait indiscutable. Pourquoi?» L'idée qui lui avait, une fois déjà, traversé l'esprit, revint plus précise: «Après tout, elle peut n'être venue ici que par hasard, et avoir une horreur de nouvelles relations avec moi égale à mon horreur de nouvelles relations avec elle. Ce silence signifierait cela: nous ne nous connaissons plus... S'il en était ainsi, quel besoin de parler à Mme Scilly?... Et il en est ainsi...» Il le souhaita soudain si violemment que l'intensité de ce désir fit certitude devant son esprit. «Que ses domestiques disent du bien d'elle, qu'est-ce que cela prouve? Qu'elle est assez rusée, assez fausse pour avoir, à la mort de cet odieux Raffraye, joué la comédie de la grande douleur. Mais, de cette comédie à une présentation en règle, il y a de la marge. Non, elle ne veut plus me connaître, et, par conséquent, elle ne voudra pas davantage connaître Mme et Mlle Scilly qu'elle ne peut fréquenter sans me voir. Et d'ailleurs où se ferait cette présentation? Ces dames mangent dans leur salon. Malade comme elle doit l'être pour qu'on l'ait envoyée si loin, elle mange certainement aussi chez elle. Ces dames ne vont jamais dans la salle de lecture. Elle ne doit pas beaucoup y aller. Nous n'avons aucune relation dans la ville. Il ne reste plus pour lier connaissance que les hasards du corridor et de l'escalier. Allons, j'avais eu peur trop tôt, et, dans tous les cas, il vaut mieux attendre.»
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Il s'encourageait lui-même de la sorte, et il se croyait de bonne foi. Vingt-quatre nouvelles heures ne s'étaient point passées qu'il ne pouvait plus garder cette illusion. Ah! Ces rencontres de corridor et d'escalier, possibles, probables, certaines, malgré l'amplitude de l'hôtel, et qu'il avait jugées peu dangereuses, il devait vite comprendre et sentir qu'elles étaient précisément le contraire! Il semblait bien que la volonté déterminée de Mme Raffraye réduirait à cet unique ennui les relations actuelles de cet inattendu et odieux voisinage. Non seulement pendant ces vingt-quatre heures elle avait continué de ne pas répondre, mais tout de suite ses deux femmes de chambre avaient cessé de manger à l'heure et à la table des domestiques. Ce petit détail, par lui-même insignifiant, prenait pour Francis une portée singulière. Ne prouvait-il pas que la maîtresse avait su les conversations des servantes entre elles et qu'elle entendait qu'aucun rapport, même de cet ordre, ne s'établît entre l'appartement du troisième étage qu'elle occupait et celui du second où habitait la comtesse? Tout s'arrangeait donc en apparence pour le mieux des intérêts du jeune homme, et même le souci que son imprudente anxiété de physionomie durant cette soirée tourmentée avait éveillé chez sa fiancée, et qui eût pu aboutir à la plus douloureuse inquisition, s'était dissipé aussitôt. Il lui avait suffi de la trouver seule vers les neuf heures du matin dans le salon où la table à thé déjà dressée les attendait. Un mot, un regard, un serrement de main avaient calmé la douce enfant. La plus fausse des situations qu'il eût pu imaginer semblait donc ne pas porter de conséquences, et il aurait dû par suite retrouver aussitôt le plein équilibre de son bonheur. Mais non, dès ce matin-là, et rien qu'en se rendant de sa chambre à ce salon, quarante pas avaient suffi pour lui faire comprendre combien son ancienne maîtresse gardait le pouvoir de le bouleverser, même sans agir, par sa seule existence. Y aurait-il, dans certaines douleurs trop prolongées, une véritable lésion de nos nerfs ou de notre cerveau, et qui, même cicatrisée, laisserait après elle la trace sensible que laisse une blessure fermée trop tard? Ou plutôt n'était-ce pas qu'il ne pouvait penser à Pauline sans penser à quelqu'un d'autre? Pendant une demi-minute il s'était arrêté pour regarder les marches de l'escalier qui montaient entre des bambous et d'autres plantes exotiques vers l'étage d'en haut, et il n'avait pu se retenir de penser, dans l'éclair de cette seconde: «Si pourtant je _les_ voyais descendre...» En imagination deux femmes lui étaient apparues. L'une, il la reconnaîtrait au premier regard. Ce serait la Pauline d'autrefois, -- celle qu'il avait laissée si jeune encore, si royalement jeune et belle dans sa pâleur et sa fragilité, -- mais touchée, lassée, épuisée, vaincue par la vie. Et elle tiendrait par la main la petite fille. Quels yeux aurait-elle et quels traits, cette enfant dont il ne savait rien, sinon qu'elle vivait, qu'elle respirait, que ses pieds avaient posé la veille sur le tapis rouge de ce banal escalier de marbre, que son visage inconnu avait été encadré par ces feuillages? À cette simple idée il avait senti comme une main lui serrer le coeur, et cette étrange impression avait été assez cruelle pour qu'il se hâtât vers le salon. Lorsqu'il en sortit, vers les dix heures, et qu'il repassa sur le même palier, devant les mêmes marches du même escalier, la même idée lui vint et la même impression, puis à midi. Elle fut plus forte encore au moment du départ pour la promenade, quand il se trouva passer là avec la comtesse et sa fiancée. Qu'Henriette était jolie à cette minute, toute blonde et gaie de sa gaieté heureuse, et que ses yeux bleus se tournaient vers son aimé avec confiance et sérénité! Comme la fraîcheur rose de son teint riait parmi les arbustes, et qu'il l'aimait! Ah! Qu'il l'aimait! et comme il lui en donna une preuve qu'elle ne soupçonna point, en forçant, lui aussi, sa bouche à sourire, au moment même où l'appréhension de l'inévitable rencontre remuait à une telle profondeur certaines cordes douloureuses de son âme!
Mais dominer sa physionomie, ordonner à son regard de se taire, à ses lèvres de plaisanter, se masquer enfin d'indifférence ou de bonne humeur, ce n'est pas vaincre sa pensée, et quand, en rentrant de la promenade et une fois la porte de l'hôtel franchie, Nayrac l'eut retrouvée là, cette pensée, toujours la même, toujours accompagnée de la même indomptable émotion: «Si j'allais les rencontrer?...» il acheva de se convaincre que Pauline Raffraye n'avait pas besoin de le persécuter, d'intriguer, de s'insinuer dans l'intimité de Mme Scilly pour lui détruire toute sa tranquillité, ce que sa fiancée appelait, avec une caressante mièvrerie: leur «beau fixe». C'était assez qu'elle fût sous le même toit que lui, assez qu'il pût, qu'il dût immanquablement se rencontrer face à face avec elle. Et, retiré de nouveau dans sa chambre, après une soirée où cette fois il avait du moins pu continuer sa comédie de calme, -- Dieu! Quel effort que ces mensonges-là pour un coeur qui aime! -- il lui fallut se rendre à l'évidence: il ne pouvait pas, il ne pourrait plus retrouver en lui cette sensation de bonheur absolu qui était la sienne, si peu de jours auparavant, lorsqu'il se promenait par un si clair matin avec Henriette dans les allées enchantées de la villa Tasca. Il allait et venait dans sa chambre, plus troublé encore par cette évidence: il ne chérissait pas moins passionnément la jeune fille. Il ne redoutait aucune embûche de la part de Pauline. Il n'éprouvait pour cette dernière aucune de ces secrètes brûlures du coeur qui nous prennent quelquefois, même dans un amour nouveau et heureux, au souvenir d'anciennes tendresses, comme pour nous attester que jamais on ne cesse tout à fait d'aimer ce que l'on a une fois aimé à une certaine profondeur. Non, ces divers principes d'émotion étaient muets en lui, et une invincible anxiété lui serrait le coeur. En descendant au fond de lui-même, il trouvait que cette anxiété avait pour premier principe le malaise causé par les détails sur la vie de Pauline à la campagne, dont Mme Scilly avait été le naïf écho. Il avait beau se répéter qu'ils étaient mensongers. Ils lui eussent donné un tel accès de remords, s'ils lui eussent été démontrés vrais, qu'ils le troublaient, à seulement y songer! Et il se sentait plus faible pour résister à l'autre principe de cette grandissante anxiété, à cette chance, -- une sur vingt, sur cent, sur mille, -- mais cette chance tout de même, que la fille de Mme Raffraye fût aussi la sienne. Cette possibilité affreuse, il l'avait toujours entrevue, elle l'avait obsédé, il en avait toujours secoué la pensée. Encore hier, et avant-hier, dans les premiers moments qui avaient suivi l'annonce de la présence de Pauline, il n'avait pas compris que par-dessous tout le tumulte de ces folles hypothèses, c'était le point vraiment malade de son coeur, et que le drame réel était là, dans cette certitude d'une confrontation avec cette enfant qu'il avait toujours fuie; et devant cette certitude et les angoisses d'attente qu'elle évoquait en lui, même le magnétisme sacré de son grand amour à l'égard d'Henriette demeurait impuissant.
IV
LA PETITE ADÈLE