Chapter 17
-- «Ainsi, c'est vrai, c'est bien vrai, vous avez rêvé cela!...» fit Pauline. Elle avait maintenant dans la voix, non plus la colère de tout à l'heure, mais une amertume affreuse, et Francis y eût discerné, s'il eût pu lire jusqu'au fond de cette âme en détresse, la haine irréfléchie, instinctive, passionnée, qu'elle portait à son mariage, -- la preuve, par conséquent, que tant de rancune accumulée ne l'avait pas guérie entièrement de lui. -- «... Vous avez osé rêver cela, cette monstruosité, ma fille et moi entre vous et...» Elle ne prononça pas de nom, mais, tragique, les coins de ses lèvres relevés et comme jouissant de venger ses propres blessures en enfonçant un couteau dans le coeur de son ancien amant: «Jamais,» insista-t-elle, «cela ne sera jamais, jamais, entendez-vous? Oui, elle est votre fille, et elle est morte pour vous. Oui, c'est le vivant portrait de Julie, je le sais comme vous, et je sais aussi que vous ne la reverrez plus jamais, jamais. Et tant mieux si vous êtes sincère, car vous souffrirez. Oui, il y a une destinée dans notre rencontre. Oui, la Providence a voulu que justice se fît. Comment! Vous auriez eu derrière vous, dans votre passé, ce crime d'avoir égorgé une malheureuse qui croyait en vous, elle, avec toute sa jeunesse, avec toute sa naïveté, de l'avoir séduite pour l'insulter ensuite, la brutaliser, la calomnier, l'abandonner. Vous auriez été l'assassin de ma vie, de mon bonheur, de ma conscience, de tout ce que j'avais en moi de noble et de tendre, et vous auriez été heureux!... Non! Non! cela ne sera pas. De nous deux c'est moi qui ai trop souffert, c'est à votre tour...»
-- «Et moi je vais vous dire aussi de vous taire et que vous n'avez pas le droit de me parler de la sorte,» s'écria Francis. Cette attitude de martyre qu'il considérait comme la plus abominable des hypocrisies l'indignait de nouveau, au point de lui ôter la maîtrise de lui-même, et, mélangeant ses anciennes fureurs d'amant trahi à ses tendresses paternelles d'à présent, il continuait: «Ah! Que vous êtes bien la même que j'ai connue, toute en orgueil, et toute en mensonges! Et vous ne comprenez pas qu'en me repoussant de cette manière, c'est à l'enfant que vous risquez de faire du tort?... Vous lui en avez fait pourtant assez en la privant, par vos trahisons, d'un père qui n'eût été pour elle que dévouement et qu'amour. Et s'il ne l'a pas été, s'il lui a fallu pour reconnaître sa fille presque un miracle, à qui la faute?...»
-- «À vous,» répondit Pauline, «à vous seul... Vous me dites que je suis toujours la même, et vous ne vous apercevez pas que c'est vous qui n'avez pas changé, vous dont l'infâme brutalité d'homme vient encore me martyriser, m'outrager, sans que vous ayez seulement pour excuse cette honteuse jalousie d'autrefois... Et j'aurai vécu dix ans comme j'ai vécu, abîmée de désespoir dans ma solitude, usant ma jeunesse à pleurer, pour retrouver devant moi cette même horrible calomnie... Non. Ce n'est pas vrai. Je ne vous ai pas trahi. Non, je n'ai pas mérité cette insulte!... Mais regardez-moi donc en face, si vous l'osez. Est-ce que j'ai les yeux, la voix, la figure d'une femme qui ment? Cela se reconnaît pourtant, la vérité. Cela doit se reconnaître, ou Dieu ne serait pas Dieu... Est-ce que j'ai intérêt à vous mentir, aujourd'hui, puisque c'est la dernière fois que nous nous serons parlé et que je vous chasse, entendez-vous, que je vous chasse?... Mais je la dirai, je la gémirai, je la crierai, cette vérité. Non, je ne vous ai jamais menti; non, je n'avais jamais été coquette même avec de Querne. Non, mon amitié pour ce pauvre Vernantes n'était pas coupable. Non, je ne suis pas allée chez lui comme vous m'en avez accusée. Non, non. Ce n'était pas moi la femme que vous avez vue descendre à sa porte. Ce n'était pas moi! Ce n'était pas moi!...» répéta-t-elle, et elle ajouta avec une sombre mélancolie: «Je suis bien malade, je peux m'en aller demain, dans six mois, dans un an. On ne ment pas si près de la mort. Je vous le jure, j'étais innocente...»
Il y a dans les affirmations d'une créature humaine aussi voisine en effet de l'autre rivage, du mystérieux et redoutable pays où nous attend le Juge que l'on ne trompe pas, lui, une solennité et comme une force souveraine contre laquelle on peut se redresser plus tard. Sur le moment on la subit, quelque preuve qu'on ait à lui opposer. Francis venait tout à l'heure encore d'accabler Pauline sous le poids d'un mépris qu'il croyait absolument justifié. C'était l'honneur même de sa vie sentimentale qui était en jeu, et cependant la sincérité de cette femme lui apparut comme si évidente, comme si terrassante, qu'il ne trouva rien à répondre, sinon, avec une angoisse redoublée et qu'il ne dissimula point, ces quelques mots:
-- «Si c'était vrai, comment m'avez-vous laissé partir? Comment ne m'avez-vous pas répondu? Comment ne m'avez-vous pas rappelé? Comment ne m'avez-vous pas parlé il y a neuf ans comme vous me parlez aujourd'hui?...»
-- «Comment?» gémit-elle, «Mais est-ce que je pouvais? Mais vous avez donc tout oublié, et cet outrage quotidien de vos soupçons pendant des mois, et votre doute meurtrier, et le reste!... Vous avez oublié que vous m'avez frappée, oui, frappée comme une fille!... On perd courage devant un certain excès de cruauté. Et puis, est-ce que vous m'auriez crue? Est-ce que vous me croyez? Est-ce que vous me croirez dans une heure? Est-ce qu'il y a des preuves? Est-ce qu'on lutte contre des fatalités comme celle qui m'a fait sortir le jour même où vous avez vu cette créature entrer chez l'ami dont vous aviez la folie d'être jaloux? Une ressemblance de démarche et un manteau!... Voilà les raisons qui vous ont suffi, à vous, pour m'accuser du plus ignoble dévergondage, pour mépriser, pour fouler aux pieds mon pauvre amour... J'ai désespéré, voilà tout. Et lorsque je me suis vue sur le point d'être mère, et seule, toute seule, à jamais seule, est-ce que je pouvais m'abaisser à vous rappeler? Vous n'auriez pas cru à votre sang... Vous y croyez, dites-vous aujourd'hui. Ah! C'est trop tard... Vous avez tout souillé, tout brisé, tout flétri, tout tué... Par pitié, allez-vous-en... Je vous en supplie, allez-vous-en. Je ne peux plus le supporter...»
Elle avait pâli en prononçant ces dernières paroles, d'une pâleur de morte. Elle mit les deux mains sur sa poitrine, comme si elle voulait en arracher réellement un couteau dont la pointe la déchirait. Elle dit: «Que je me sens mal!...» Francis n'eut que le temps de se précipiter pour la soutenir. Elle s'était évanouie. Les secousses de cet entretien avaient été trop fortes pour cet organisme épuisé. Le jeune homme affolé la prit dans ses bras pour la soulever de terre et la porter sur son lit. Même dans son trouble épouvanté, ce lui fut une impression navrante que de sentir le dépérissement de ce pauvre corps qu'il avait porté de la même manière à d'autres heures, si jeune alors, si souple, si frémissant de passion et de volupté. Il entra dans la chambre de la malade avec ce fardeau d'agonie, et il était dans l'alcôve à disposer des oreillers sous ces cheveux dont il maniait les masses pâlissantes, à battre les paumes de ces mains moites d'une humidité froide, à frotter ces tempes jaunies et maigries, quand il entendit, lui aussi, ce même bruit d'une porte ouverte et refermée dans le salon, qui à son entrée avait fait peur à Pauline et qui lui fit à lui une peur pire encore. Qui était-ce? Il avait vu Adèle et les deux femmes de chambre sortir, et la certitude de trouver Mme Raffraye seule l'avait décidé à l'audace de cette dangereuse démarche. Il eut une seconde cette affreuse inquiétude qu'Henriette avait su qu'il était là et qu'elle était montée. Il l'avait quittée sur le prétexte si gauche d'une lettre à écrire, et elle l'avait suivi d'un si étrange regard. Mais non, c'était la petite Adèle qui avait raccourci un peu sa promenade à cause de la violence du Sirocco et de la poussière aveuglante que ce vent soulève. Elle arrivait toute joyeuse de rentrer plus tôt, accompagnée d'Annette. Elle passa en courant du salon dans la chambre à coucher dont la porte était demeurée ouverte. Elle vit Mme Raffraye sur le lit, au chevet le jeune homme qu'elle reconnut pour l'avoir eu presque à côté d'elle dans la soirée de l'avant-veille. Elle jeta un cri de terreur et elle appela sa mère en se précipitant vers elle, avec des baisers passionnés que la malade sentit à travers sa défaillance, car ils lui rendirent la force de se relever à demi. Elle prit, elle aussi, sa fille entre ses bras, par un geste de protection jalouse, et ce réveil de la maternité fut si puissant qu'il lui donna l'énergie de sauver ce qu'elle pouvait sauver d'une situation tragique. Car, regardant en face Francis, dont les traits décomposés trahissaient l'angoisse, elle lui dit, pour lui donner la force de se dominer et lui fournir un prétexte qui expliquât sa présence:
-- «Je vous remercie, monsieur, de m'avoir aidée à rentrer. Sans votre aide je n'aurais jamais pu remonter cet escalier... Annette, voulez-vous reconduire Monsieur?...»
* * * * *
Et elle eut l'énergie de sourire et d'incliner sa tête en signe de remerciement et d'adieu, -- quel sourire, quel remerciement et quel adieu!
VIII
LES DIVINATIONS D'UNE JEUNE FILLE
Quand Francis était entré dans l'appartement de Mme Raffraye, il comprenait bien qu'il marchait au-devant d'une scène terrible, et il n'espérait guère que cette scène s'achevât sur cette réconciliation qu'avait proposée sa lettre. Il s'était décidé à cette démarche, instinctivement, follement, un peu comme un duelliste qui, lassé d'une attente trop longue, fonce en avant au risque de se clouer lui-même au fer de son ennemi, beaucoup comme un malade d'esprit qui veut, coûte que coûte, secouer une intolérable obsession. Il traversait une de ces crises où l'on étouffe de silence, où l'âme et presque le corps éprouvent une soif de parole égale à cette soif d'air, angoisse horrible des commencements d'asphyxie. Quoiqu'il ne doutât pas que la petite Adèle ne fût sa fille, un impérieux besoin le consumait de se le faire dire par celle qui, seule, le savait absolument, et peut-être cet autre besoin contradictoire d'infliger à cette femme, dont il n'avait jamais vaincu l'orgueil, l'aveu des anciennes trahisons. Et puis, qui sait? À voir combien il était sincère, quel dévouement il apportait à la petite fille, combien discret, combien résigné à l'effacement, la mère ne se laisserait-elle pas toucher? Or voici qu'il sortait de cet entretien, blessé, lui, d'une nouvelle blessure. Voici que cette porte de la chambre de Pauline se refermait sur une évidence plus douloureuse que celle de l'autre jour, lorsqu'il était venu dans le jardin regarder Adèle et qu'une ressemblance aussi effrayante qu'inattendue lui avait arraché ce cri intérieur: «C'est ma fille!...» Certes, il avait alors senti comme un poids de fatalité s'abattre sur lui, mais sa conscience ne lui avait rien reproché. Il avait eu, il s'était cru du moins le droit de rejeter sur sa perfide maîtresse l'entière responsabilité de l'abandon où il avait laissé leur enfant. Si, au contraire, Pauline était réellement innocente, s'il l'avait accusée, jugée, exécutée en se trompant, qu'était-il lui-même? Quelle besogne de bourreau accomplissait-il depuis tant d'années, avec cette excuse sans doute que, bourreau de sa propre destinée d'abord, il ne frappait sa victime qu'à travers son propre coeur? Est-ce une excuse quand on assassine? C'était cette impression d'un assassinat que lui donnait le souvenir de ce corps détruit qu'il avait tenu entre ses bras si affreusement léger et consumé, -- squelette misérable en qui palpitait encore juste assez d'existence pour souffrir et pour agoniser! Cette image allait devenir la forme vivante de son remords. Elle l'était déjà tandis qu'il descendait l'escalier du côté de l'étage d'en bas, la tête nue, les jambes flageolantes, et les conditions particulièrement cruelles où se jouait cette tragédie intime voulaient qu'il fût à peine à deux pas de sa fiancée, que cette fiancée l'attendît à ce moment même. Cette fois l'épreuve était trop forte. Cette conversation avec Pauline ne lui avait pas laissé une énergie qui lui permît de dissimuler. Il lui sembla que la jeune fille, si naïve fût-elle, lirait dans tout son être le bouleversement dont il était secoué, que Mme Scilly le devinerait aussi. Échapper aux interrogations pressantes de ces deux femmes, à cette minute, il ne le pouvait plus. Il eût été bien simple de leur répéter le récit que Pauline avait eu la présence d'esprit, presque héroïque, d'imaginer par amour pour sa fille. N'avait-il pas accumulé de nouveau, depuis ces quelques jours, trahisons sur trahisons, réticences sur réticences? Il faut rendre à ce malheureux homme, perfide par faiblesse, mais loyal par nature, cette justice que ce dernier mensonge lui fit horreur. C'eût été mêler d'une manière trop honteuse les relations qu'il venait de reprendre avec son ancienne maîtresse au roman trop flétri, trop souillé déjà de son nouvel amour. Hélas! Cette délicatesse devait être la cause de sa perte, tant il est vrai qu'une fois entré dans les chemins de la ruse, on ne s'arrête pas à moitié route. Il faut ou ne tromper jamais ou tromper toujours et partout. Pour l'instant il préféra avoir recours au procédé le moins courageux, le plus naturel aussi à une âme épuisée d'émotions comme était la sienne. Il s'enfuit, afin de reculer l'inévitable explication. Le temps de gagner sa chambre, d'y prendre son chapeau, de descendre l'escalier du premier étage, et il était déjà hors de l'hôtel. Il trouverait un motif plausible à son absence dans une heure, dans deux heures, quand il rentrerait, maître enfin de sa sensibilité. Tout lui semblait préférable à une confrontation immédiate avec sa fiancée, alors qu'il avait la voix de l'autre dans les oreilles, devant les yeux ce pâle visage, dans ses bras le frisson de l'étreinte par laquelle il avait soutenu la pauvre créature, et dans son âme cette épouvante d'un irrésistible, d'un violent assaut de remords.
Tandis qu'il s'en allait, par cette après-midi, le long des rues de la ville si lumineuse d'ordinaire, et qu'enveloppait en ce moment un aveuglant et mobile nuage de chaleur poussiéreuse, l'inquiétude grandissait de minute en minute dans le coeur de celle qu'il fuyait de cette fuite imprudente et passionnée. Il ne s'était pas trompé en croyant observer que Mlle Scilly le suivait, lors de sa sortie du salon, avec une expression étrange dans son ardent regard. Mais, si l'idée fixe l'eût moins absorbé depuis le fatal matin où il avait lu le nom de Mme Raffraye sur la liste des voyageurs dans le vestibule du _Continental_, ce n'est pas un regard pareil à celui-là, c'est vingt, c'est trente qu'il aurait surpris dans les prunelles bleues d'Henriette. Ces beaux yeux si clairs, si transparents, lui eussent été un douloureux miroir où il aurait lu l'éveil progressif d'un sentiment si nouveau pour celle qui l'éprouvait, qu'elle le subissait sans l'admettre. Il s'était calomnié en s'applaudissant durant ces derniers jours pour son triste talent à jouer la comédie devant cette chère âme à lui. Il n'était pas plus capable d'une pareille perfection d'hypocrisie, qu'elle n'était capable de ce complet aveuglement. Il l'aimait trop et elle l'aimait trop. Ce sentiment qui grandissait en elle depuis ces quelques semaines, ce n'était pas le soupçon. Elle était simple et droite. Elle avait toujours vécu dans un milieu simple et droit. Où aurait-elle appris à se défier? Non. C'était une épouvante anxieuse devant une altération de ses rapports avec son fiancé si réelle et si indéfinissable à la fois! Elle en demeurait douloureusement confondue et déconcertée, comme il arrive dans les crises d'amour aux vraies jeunes filles, chez lesquelles la sensibilité est aussi vive que celle d'une femme, et l'ignorance des dessous de la vie aussi totale que celle d'un enfant. Mais est-il besoin de comprendre quelles causes profondes changent le coeur de ce que l'on aime pour souffrir de cette métamorphose? Henriette Scilly ne savait pas que la jeunesse de presque tout homme a subi l'épreuve de quelque passion coupable, elle ignorait que les plus délicats sont justement ceux qui engagent dans leurs fautes le plus d'eux-mêmes et qui gardent les cicatrices les plus profondes, les plus aisées à se rouvrir. Mais elle savait que, durant des mois, elle avait vu la physionomie de Francis rayonnante de sincérité heureuse, et que maintenant il flottait sans cesse dans son regard une flamme de fièvre, dans son sourire une inquiétude et dans tout son être une visible souffrance. Elle ne savait pas qu'un homme peut mentir à une femme qu'il aime et l'aimer autant, l'aimer davantage, avec une ardeur avivée par le remords. Mais elle savait que depuis quelque temps la tendresse de son ami n'avait plus cette douceur égale, cette manifestation harmonieuse, ce je ne sais quoi de constant et de paisible qui l'enveloppait comme une atmosphère. Il lui semblait que, depuis ces dernières semaines, tantôt il était absent d'elle auprès d'elle, et tantôt préoccupé d'elle avec une frénésie qui lui faisait presque peur. C'étaient les moments où le malheureux essayait, avec le plus de bonne foi, de mettre sa douce fiancée entre lui et ses fantômes, en se la rendant plus présente, plus vivante encore, par des serrements de mains plus prolongés, par une contemplation plus fixe, par une caresse plus enveloppante. Henriette ne savait pas non plus qu'une certaine amertume de langage, une certaine cruauté de jugement dans l'interprétation des caractères veulent que l'on plaigne celui qui cause et qui pense ainsi, parce qu'elles attestent d'ordinaire l'élancement caché d'une plaie intérieure. Mais elle savait que l'adorable communauté d'idées et d'impressions, dont elle et Francis avaient parlé durant leur dernière promenade heureuse de la villa Tasca, était comme suspendue. Ils ne pensaient plus, ils ne sentaient plus à l'unisson. Sans cesse maintenant elle discernait dans sa manière de plaisanter, quand il se forçait à jouer la gaieté, un filet d'ironie qui lui faisait mal. Autrefois, quand le nom d'une de leurs connaissances parisiennes tombait dans la conversation, il l'accueillait avec une indulgence qu'elle avait prise pour un signe d'infinie bonté, quoique ce n'eût jamais été que la souriante indifférence habituelle aux heureux et aux amoureux. Aujourd'hui les mots persifleurs ou sévères lui arrivaient naturellement, et dans sa façon aiguë de souligner, ici un ridicule, là une équivoque d'intention, il laissait transparaître le libertin désenchanté qu'il était avant le renouveau de son pur amour, qu'il redevenait par un rappel trop puissant de Pauline et des anciennes douleurs. Il semblait alors à Henriette que derrière le Francis Nayrac qu'elle connaissait, qu'elle aimait, en se complaisant dans cet amour, en s'y caressant toute l'âme, un autre Francis se dissimulait qu'elle ne connaissait pas, et contre le coeur de qui elle allait se meurtrir, elle se meurtrissait déjà... Mais toutes ces menues impressions étaient restées des impressions. Elles n'avaient pas dépassé ce vague et incertain domaine des nuances du coeur, dont nous ne saurions affirmer qu'il n'est pas imaginaire. Aucun fait concret n'était survenu que la jeune fille eût pu articuler s'il lui avait fallu dire à son fiancé qu'il avait changé pour elle et en quoi. Aussi, dans sa grande loyauté, s'appliquait-elle à se démontrer qu'elle avait tort de sentir comme elle sentait, que cette impression de changement était une chimère maladive et produite par l'excès de son amour. Il y a une cause à tous les effets, et elle n'en voyait aucune à une pareille modification de ses rapports avec Francis. Il ne pouvait pas avoir d'inquiétudes secrètes sur la santé de Mme Scilly, qui s'améliorait visiblement. Elle-même ne s'était jamais aussi bien portée. Quant à lui, le médecin qu'elle avait consulté en secret, dans une heure d'inquiétude, l'avait pleinement rassurée. Il n'avait laissé en France ni parents très proches, ni amis trop chers desquels il dût se préoccuper. Quelques conversations d'intérêt, tenues devant elle ces derniers temps encore, prouvaient que le jeune homme n'était tourmenté par aucun souci du côté de sa fortune. Il n'était pas moins épris d'elle, pas moins désireux de voir s'approcher l'époque de leur mariage. Ses moindres paroles l'attestaient. Tout cela était indiscutable. Henriette se le répétait, obstinément, résolument. Elle appliquait sa force d'esprit à réduire à néant ses folles craintes. Puis, quand elle avait exécuté ce travail avec la plus entière bonne foi, elle retombait dans une invincible mélancolie devant l'évidence d'une métamorphose qu'elle ne pouvait ni définir, ni expliquer, ni comprendre, et qui était cependant.
Dans une pareille disposition d'âme, et quand nous nous rongeons ainsi d'anxiété à vide, le moindre événement positif et indiscutable tend à prendre des proportions presque tragiques. C'est la pointe de bistouri qui ouvre le libre passage à l'humeur accumulée dans l'abcès, -- comparaison cruellement vulgaire, mais trop juste. Rien ne ressemble au travail fiévreux de tout un corps autour d'un point malade, comme le travail douloureux de toute une pensée autour d'une idée fixe. La conduite singulière de Francis durant cette après-midi de la terrible scène avec Mme Raffraye, fut cet événement décisif pour la pauvre Henriette, tendre enfant, qui devait payer si cher les mois d'extase presque surhumaine traversés depuis ses fiançailles! Dieu juste! Est-il vrai cependant que trop de bonheur soit un péché, quand c'est un bonheur permis, un bonheur dont on accepte par avance chaque devoir? Tout nous atteste pourtant qu'il en est ainsi dans ce monde de la chute où même les plus purs semblent porter dès leur naissance le poids d'une expiation. Quoique la jeune fille fût habituée depuis ces dernières semaines aux inégalités de son fiancé, elle avait d'abord été bouleversée de le voir entrer brusquement dans le salon commun, aller et venir, sans presque répondre à ce qu'elle lui disait, le visage contracté, les yeux comme hagards. Il venait de rencontrer Adèle Raffraye et les deux bonnes dans le vestibule, et il se demandait s'il monterait ou non chez Pauline. -- Puis il était parti aussi brusquement, en alléguant une correspondance en retard, d'une telle manière qu'Henriette avait senti qu'il lui mentait. Une demi-heure s'était passée, une heure, une heure et demie, deux heures. Il ne rentrait pas. Elle pria Vincent d'aller l'appeler. Le valet de chambre revint dire que M. Nayrac était sorti. L'inquiétude d'Henriette s'exalta au point qu'elle envoya demander au concierge depuis combien de temps. Elle espérait que Francis, en s'en allant, aurait laissé une recommandation peut-être oubliée. Non. Il avait quitté l'hôtel à pied, sans rien dire, dans la direction de la ville, vers les deux heures et demie, et il en était plus de quatre. Ce qui ajoutait à l'inquiétude de la jeune fille, c'était de voir cette inquiétude partagée par sa mère, qui avait demandé à plusieurs reprises déjà ce que faisait Francis. Même à travers son trouble, la gracieuse enfant chérissait trop passionnément son fiancé pour ne pas souffrir une souffrance de plus à l'idée qu'il aurait à subir un interrogatoire de Mme Scilly, et son amour lui suggéra de répondre enfin:
-- «Nous sommes à la veille du jour de l'an... Il aura sans doute voulu nous préparer quelque surprise...» Puis, caressante: «Je vous en prie, mère, ne lui laissez pas voir que nous avons été tourmentées. Vous savez comme il en serait peiné...»
-- «Sois tranquille,» répondit Mme Scilly, «je ne le gronderai pas, bien qu'il le mérite, avec ou sans surprise... Ah!» dit-elle encore sans se douter de l'ironie contenue dans ces derniers mots, «comme tu l'aimes, et que c'est heureux qu'il t'aime aussi! Tu souffrirais trop!...»