La terre promise

Chapter 14

Chapter 142,651 wordsPublic domain

-- «C'est le secret du bon Dieu,» répondit Henriette. Elle était trop ingénument pieuse elle-même pour sourire à la question de la petite fille, qu'elle répéta presque aussitôt à son fiancé, et elle ajouta: «Quelle étrange et touchante enfant!...» Elle ne se doutait pas que cette phrase d'Adèle ainsi transmise par elle à Francis prenait une signification bien plus étrange encore. Mais, comme elle se retournait pour continuer cette causerie qui l'intéressait déjà si particulièrement, elle put voir que, si sa petite amie de cette demi-heure était en effet très touchante, elle était aussi très enfant. Une expression nouvelle avait remplacé sur ce mobile visage les trop fortes anxiétés de tout à l'heure. Il avait suffi qu'un personnage inattendu entrât dans la salle, qui était simplement le concierge polyglotte, mais rendu presque méconnaissable par une perruque blanche et la poudre semée à profusion sur sa longue barbe. Grimé en Bonhomme Noël ou plutôt en représentant de la générosité de Don Ciccio, il portait dans sa hotte une collection de menus objets destinés à être offerts aux nombreux enfants épars de-ci de-là dans l'assemblée. Encore dans l'attente de cette simple surprise, l'excessive sensibilité d'Adèle devint trop visible. Ses yeux brillaient d'un éclat trop vif. Ses fines mains s'ouvraient d'un mouvement trop nerveux. Son sang courait trop vite sur ses joues maintenant pourpres d'espérance, et, quand elle reçut son cadeau des mains de l'hôtelier qui présidait lui-même à la distribution de ces _Christmas presents_, ses mains tremblaient d'un trop passionné plaisir. Pauvre cadeau et qui n'était qu'une toute petite poupée habillée en paysanne sicilienne! Mais l'enfant, après l'avoir regardée avec adoration, dit à sa bonne, pensant à sa grande poupée, à la préférée:

-- «Tu comprends, ce sera la Françoise de l'autre.»

Elle se levait en prononçant ces mots, dont la puérilité contrastait comiquement avec ses phrases précoces de tout à l'heure. La vieille bonne avait consulté sa montre et avait fait signe qu'il était temps de remonter. Un peu intimidée, Adèle se tourna vers Henriette pour lui dire bonsoir, et la jeune fille ayant répondu à ce geste par une caresse sur la joue et les cheveux de l'enfant, cette dernière lui fit un sourire où se devinait toute l'amitié dont ces petits êtres sont capables, et qui leur envahit le coeur si promptement. Devant Francis et devant Mme Scilly, elle passa avec la même grâce effarouchée qui lui était naturelle, puis elle disparut entre les fauteuils, tandis que, la hotte du concierge distributeur une fois épuisée, les musiciens reprenaient leurs mélodies interrompues et que Mlle Scilly résumait d'une manière saisissante son impression de la soirée, en disant à sa mère et à son fiancé:

-- «Quand on pense qu'avec cette sensibilité-là cette pauvre petite sera peut-être orpheline et seule dans la vie avant un an, c'est trop triste!...»

* * * * *

-- «Henriette a raison,» se répétait Francis à lui-même une heure plus tard. «C'est trop triste...» Seulement ces mots, qui pour la jeune fille ne représentaient rien de précis, se traduisaient pour lui en des images d'une affreuse netteté. Il voyait Pauline mourir. Quoique, depuis le moment où il s'était rencontré avec Adèle, son ancienne maîtresse eût reculé comme au second plan de ses préoccupations, cette idée lui donnait une sorte de frisson unique, celui qui nous prend devant l'agonie d'une chair que nous sentîmes palpiter contre notre chair avec les profondes énergies mystérieuses de l'amour. Oui, Pauline mourrait bientôt, très tôt, sans doute là-bas, à son retour au pays, après quelqu'une de ces fausses convalescences que le tiède soleil du Midi donne aux poitrinaires. La petite Adèle serait là, qui verrait, elle, réellement, ce spectacle horrible, qu'il avait contemplé lui aussi, encore si jeune, au chevet du lit de mort de sa mère. Comme elles sont courtes, ces heures où nous avons devant nos yeux le masque pâle, immobile, muet, de ce qui fut un visage vivant et tendre, le miroir pour nous d'une âme qui nous chérissait! Comme elles sont courtes, et quelle place elles prennent dans notre souvenir, dans cette légende de mélancolie qui nous accompagne ensuite à travers nos joies les plus heureuses! Qu'il est dur que cette légende commence si vite et par une vision semblable!... On ne laisserait certainement pas Adèle seule dans cette campagne déserte avec sa vieille Annette et les autres domestiques. On l'emmènerait... Mais où, et qui? Quels personnages inconnus se cachaient derrière cet «on,» indéfini et menaçant comme le sort? Sans doute cette tante de Besançon, à laquelle la petite avait fait allusion, la recueillerait. Cette parente serait-elle une bonne seconde mère? Même si elle était bonne, comprendrait-elle ce coeur d'enfant auquel les gâteries d'autrefois auraient donné un tel besoin d'une caresse continue, d'une atmosphère constamment douce et chaude? Et si cette tante n'était pas bonne, si Adèle tombait tout à coup, du paradis d'affection où elle avait grandi, dans ce pire des enfers, l'hostilité de la famille?... Francis venait de trop intimement, de trop profondément s'unir en pensée à la vibrante et passionnée nature de sa fille, il l'avait sentie trop pareille à lui, pour que toutes les souffrances probables d'une telle transplantation ne lui fussent pas rendues immédiatement perceptibles. Ce frêle organisme y résisterait-il? Tout ne lui serait-il pas meurtrissure et blessure? La petite irait et viendrait, gardant au fond de ses yeux bruns, agrandis encore par la maigreur de son pauvre visage, cette horrible expression de martyre qui devrait faire se relever de sa tombe une mère ou un père. Et la mère ne se relèverait pas!... -- Et le père?... -- Si Adèle vivait malgré cette épreuve, si elle atteignait ainsi ses dix-huit ans, qui se chargerait de la marier, de lui choisir un compagnon d'avenir vraiment digne d'elle? En admettant que cette tante fût une bonne, une très bonne tutrice, elle n'aurait qu'une pensée, établir sa pupille le plus tôt possible. C'est une trop lourde responsabilité qu'une orpheline, et dont les meilleurs se débarrassent avec un tel soulagement. Adèle épouserait donc n'importe qui, un Raffraye peut-être, quelque homme brutal, cynique et dur, qui ferait d'elle ce que l'autre avait fait de sa mère... Cette suite d'imaginations fut si cruelle à Francis, qu'il se prit la tête dans ses mains, et il se mit à pleurer, à pleurer sa fille, à se pleurer, -- elle d'être ainsi la victime exposée à de si tragiques hasards, l'enfant endormie sur le bord du redoutable abîme de la vie, -- lui-même d'être son père, de le croire, de le savoir, de le sentir et de ne rien pouvoir pour elle.

* * * * *

Mais ne pouvait-il vraiment rien? Les nombreux raisonnements dont il s'était fortifié contre toutes ses tentations pendant sa nuit de Monreale et au cours de son pénible examen de conscience s'appuyaient sur un seul point, admis aussitôt: les devoirs que sa paternité soudain reconnue lui imposait envers l'enfant n'étaient pas conciliables avec les devoirs que ses fiançailles lui avaient fait contracter envers Henriette. Il fallait choisir. Il avait choisi ceux qui lui paraissaient emporter avec eux la moindre souffrance pour ces deux êtres si chers. Mais ces devoirs n'étaient-ils vraiment pas conciliables? L'image lui revint du tableau qu'il avait eu sous les yeux ce soir même: Henriette prenant la main d'Adèle et leur sourire échangé. Que disait-il, ce sourire donné et rendu, sinon que ces deux créatures étaient faites pour s'aimer, ces deux âmes pour se comprendre, la jeune fille pour être la grande amie de la petite fille? Elles s'étaient connues, et aussitôt elles avaient commencé de se plaire. Avait-il été coupable de ne pas se jeter immédiatement au travers de cette sympathie naissante, en demandant par exemple à Henriette de quitter le salon aussitôt, comme elle le lui avait offert? Évidemment non. Serait-il coupable s'il ne s'opposait pas davantage à ce que cette sympathie grandît, s'il laissait les circonstances accomplir leur jeu inévitable? La vie commune de l'hôtel ne manquerait pas d'amener d'autres rencontres. Henriette et Adèle se reverraient. Elles se plairaient plus encore. Durant sa nuit d'honnêteté intransigeante, Francis se fût dit qu'il devait à tout prix empêcher cette intimité. Maintenant qu'il s'était trop rapproché de l'enfant, il écoutait la voix du sophisme, toujours prête à plaider dans les intelligences incertaines. Cette voix dangereuse, la savante complice de nos faiblesses sentimentales, lui murmurait le terrible mot qui sert de prétexte à tant de lâchetés et d'hypocrisies: «Est-ce mentir que de se taire?...» Ce silence suffisait cependant pour que des relations s'établissent entre sa fille et sa fiancée, où il n'entrerait pour rien et qui lui seraient d'une telle douceur. Il contemplerait l'enfant, il l'approcherait, il lui parlerait sans avoir à s'en cacher comme d'un crime!... Mais un pareil état de choses entraînait une autre conséquence nécessaire: si Adèle devenait, à un degré quelconque, la familière des dames Scilly, Pauline Raffraye les connaîtrait aussi... Quelle répulsion cette idée avait soulevée en lui la première fois qu'il avait imaginé ce spectacle pour lui monstrueux: cette criminelle complice de son adultère assise auprès d'Henriette et de la comtesse, ces deux honnêtes femmes s'intéressant à cette malheureuse, lui parlant, la plaignant, l'embrassant peut-être!... Fallait-il que cette soirée passée auprès de la petite Adèle eût jeté le désarroi dans tout son coeur, pour qu'il plaidât en ce moment contre cette répulsion, éprouvée encore tout à l'heure quand il avait constaté combien l'enfant chérissait sa mère! Mais Pauline, en effet, n'était-elle pas estimable en tant que mère? Sa tendresse de neuf années pour la douce petite fille ne méritait-elle point qu'il oubliât ses noires trahisons, qu'il les lui pardonnât enfin?... Ah! Que ne pardonnerait-il pas pour être certain qu'il acquerrait la possibilité de ne jamais perdre de vue l'enfant? C'était le résultat qu'il entrevoyait par delà toutes ces arguties de sa conscience. Si des relations se nouaient à Palerme entre les deux familles, ces relations continueraient, du moins par correspondance, une fois de retour en France. Il aurait une chance de savoir comment vivrait Adèle, quoi qu'il arrivât, une chance par conséquent de diminuer sa souffrance si elle souffrait, de l'aider si elle avait besoin d'aide. Il était si sûr d'avance que la noblesse de ce but excuserait aux yeux d'Henriette ce qu'il y aurait eu d'un peu incorrect dans les moyens, quand elle saurait la vérité. Car, une fois mariés, il la lui dirait, il se donnait sa parole de la lui dire, trouvant dans cette volonté bien arrêtée une absolution devant lui-même. S'il eût été moins enivré du roman insensé qu'il se racontait ainsi par avance, il aurait reconnu qu'il raisonnait comme ces infidèles dépositaires qui dépensent une somme prise dans une caisse en se jurant de la rendre ce soir, demain, dans huit jours. En toute matière, qu'il s'agisse d'argent ou de sentiment, la probité se reconnaît à ce signe qu'elle ne comporte ni les transactions ni les nuances. Il l'avait bien senti dans sa méditation du premier soir. Mais la fibre paternelle venait d'être touchée trop fortement, et cela, après des journées trop complaisamment passées à se regarder souffrir. Il n'avait plus la force de marcher dans le droit et simple chemin, et il s'en justifiait, comme nous nous justifions tous, avec cette excuse du moins qu'il était pris entre deux des plus puissants sentiments du coeur de l'homme, et qui ne s'excluent pas l'un l'autre: la paternité et l'amour. Et il continuait de caresser le projet chimérique qui devait lui permettre de les satisfaire tous les deux. Il se demandait ce que penserait Mme Raffraye quand elle saurait qu'Adèle avait causé durant cette soirée avec Henriette. Il s'était à ce point livré aux folies de sa vision d'avenir, que ce lui fut comme le sursaut d'un réveil de se dire: «Pauline a déjà refusé de me répondre. Elle a interdit à ses femmes de chambre de dîner à la même table que les domestiques de Mme Scilly. Elle ne veut aucune espèce de rapport avec nous. Elle défendra à la bonne de laisser la petite nous parler.» -- Il disait déjà «nous,» en pensant aux relations possibles avec Adèle! -- «Et puis,» ajouta-t-il, «si elle accepte de faire la connaissance de Mme Scilly et si elle raconte, même sans mauvais calcul, qu'elle a été l'amie de ma soeur?...» Ces réflexions, la longue suite de ces rêveries, l'angoisse de perdre l'unique occasion qu'il eût de mieux revoir la petite fille, le désir de prouver à son ancienne maîtresse que sa rancune n'existait plus, les mille sentiments confus enfin qui l'agitaient se résolurent dans la décision qu'il eût certes prévue le moins, quelques heures plus tôt. Il voulut faire une nouvelle tentative pour se rapprocher, non plus de la femme qui lui avait fait si mal ou dont il redoutait la vengeance, mais de la mère inquiète et tendre qui ne pourrait pas refuser pour sa fille si jeune, si dépourvue de défense, le plus désintéressé, le plus sincère des dévouements, le plus légitime. Il essaya de mettre un peu de tout cela entre les lignes d'un billet adressé à Mme Raffraye, -- billet plus difficile à composer que le premier, et il n'eut cependant aucun brouillon à déchirer ni à raturer. Un trop puissant désir le dominait à cette minute pour qu'il ne trouvât pas aussitôt le mot le plus juste, le plus capable de toucher celle à laquelle il avait la déraisonnable inconséquence d'écrire. Fallait-il que la démence de l'émotion ressentie eût été et fût profonde pour que sa main n'hésitât pas à tracer les phrases suivantes:

«24 décembre.

_«C'est encore moi qui vous écris, bien que le premier billet que je vous ai envoyé, voici des semaines, soit demeuré sans réponse. J'ai trop compris ce que signifiait ce silence, et vous savez avec quel scrupule j'ai respecté votre volonté. Vous savez aussi, vous ne pouvez pas ne pas savoir qu'entre mon premier billet et celui-ci des rencontres ont survenu, dont je ne chercherai pas à vous cacher qu'elles m'ont profondément bouleversé. Vous avez été l'amie de ma chère Julie, et c'est au nom de cette douce morte que je me mettais si loyalement, si simplement l'autre jour à votre disposition pour vous épargner les menus soucis d'une arrivée en terre étrangère. C'est encore en son nom que je vous supplie de me recevoir, comme elle vous en supplierait elle-même, en son nom et en celui du charmant petit être en qui j'ai retrouvé sa grâce, sa délicatesse, sa sensibilité trop fine, toute son enfance, jusqu'à ses traits. -- Ce que j'ai à vous dire, votre génie de mère l'a sans doute deviné déjà. Écoutez votre coeur qui vous affirme certainement que la pensée d'une fragile, d'une innocente et attendrissante créature comme est Adèle ne peut pas être mêlée à des souvenirs d'irritation et d'amertume. Les vrais dévouements sont toujours rares. Vous ne voudrez pas, en refusant de me voir, risquer d'en repousser un qui ne réclame aucun droit, sinon celui de vous assurer que sous les mots de ce billet il tient plus d'émotion que ne vous en exprime votre respectueux_

«FRANCIS NAYRAC.»

Le jeune homme lut et relut cette page, énigmatique pour toute autre, mais dont chaque syllabe devait avoir pour la mère d'Adèle une signification aussi claire que s'il lui eût écrit en toutes lettres la vérité de leur situation réciproque. Ne connaissant plus rien de Pauline depuis des années que les sentiments d'amère rancune qu'il lui gardait, persuadé qu'elle l'avait trahi et qu'elle méritait les pires duretés, il se trouva naïvement très généreux d'effacer ainsi ses griefs, et il ne douta point qu'elle n'en fût touchée. Il relut ce billet le lendemain matin, en se réveillant d'un sommeil hanté par des rêves où il avait revu la petite fille mêlée à mille scènes inexprimablement troublées et confuses. Il eut de nouveau l'impression que sa démarche remuerait la mère, qu'elle en serait attendrie, vaincue, et, comme le remords de nos duplicités ne s'étourdit pas aussi vite que le voudrait notre conscience, il s'empressa de faire mettre l'enveloppe au nom de Mme Raffraye chez le concierge du _Continental_ avant d'avoir revu sa fiancée. Il avait cependant la conscience de ne rien lui prendre. Il ne l'avait jamais plus aimée que depuis qu'il l'avait vue qui regardait l'enfant avec des yeux si doux, si tendres. Ne lui pardonnaient-ils point, ces yeux, par avance, ce qu'il ferait pour être bon à cette pauvre petite, -- qui n'avait pas demandé à vivre?

VII

PAULINE RAFFRAYE