Part 7
Remarquez que ce sont aussi les mois où la vie rurale comme la vie maritime est la plus stagnante. C'est la saison des pluies et la saison des vents. Il n'y a rien à faire aux champs, rien à faire au large. Les barques sont tirées sur le rivage et les outils de labour appendus aux piquets des granges. Dans les métairies de l'intérieur et dans les chaumines basses des bords de la côte, l'on demeure mélancoliquement confiné chez soi, sans autre ressource, pour tuer le temps, les pêcheurs, que de raccommoder des filets, les fermiers, que de tailler du lin, roui de l'automne précédent, ou de corder du chanvre. Il y a bien les vieilles qui content des histoires, mais tant de fois entendues! On en arrive à s'ankyloser les jambes sur les escabelles du foyer, à s'abîmer, devant le feu de mottes, en des rêvasseries sans objet et sans fin.
Et cela dure, ou peu s'en faut, depuis la Commémoration des Défunts, à travers l'humide, la brumeuse, la pénétrante tristesse des «mois noirs»... Ces hommes de plein air, tourmentés d'un impérieux besoin d'activité physique, supportent malaisément cette existence claustrée. Ils ne conçoivent la maison que comme un gîte. C'est l'endroit où l'on couche, non point l'atmosphère où l'on vit. De là leur dédain de tout confortable domestique. Un toit qui préserve de l'intempérie, un trou par lequel on puisse entrer, une lucarne qui, le logis clos, permette tout juste d'y voir clair, que souhaiter de plus? Leurs femmes, leurs enfants en jugent de même: à la moindre embellie, ils sont sur le seuil. Eux, ils n'aspirent qu'à en être hors. Aussi quelle aubaine lorsque l'«août marin», l'août hibernal, est enfin fixé! On va, pendant un jour ou deux, trois peut-être, on va pouvoir secouer cette torpeur où s'engourdissaient le corps et l'âme. La nouvelle, colportée de hameau en hameau, a fait le tour de la paroisse. Et tout de suite on s'apprête, on s'organise. C'est un branle-bas universel.
Quelques notables, désignés par le conseil municipal et décorés, pour la circonstance, du titre de «gardes-goémonniers», reçoivent mission d'attribuer à chaque famille la portion de roches qui lui est concédée. La grève, en effet, a été partagée, au préalable, en autant de lots que la commune compte de _feux_. Il y a même des cantons où, pour éviter les contestations qui pourraient se produire, ces lots sont tirés au sort. Les gardes-goémonniers ont, en outre, la charge, de concert avec la douane du lieu, de surveiller la coupe, d'empêcher les infractions au règlement, de prévenir ou d'arrêter les rixes. Ce n'est pas une sinécure, étant donnée l'espèce d'âpreté, tout ensemble joviale et farouche, avec laquelle hommes et femmes se ruent à cette étrange moisson.
Levés sur les trois heures du matin, pour aviser aux derniers préparatifs, la plupart des travailleurs sont excités dès l'aube. Sous prétexte de leur mettre du coeur au ventre, de les armer contre la bise, contre le froid de l'embrun--et aussi parce que c'est «grande journée», journée de labeur exceptionnel--les chefs de ménage n'ont pas manqué à leur faire boire une large rasade d'eau-de-vie qui achève d'exalter les têtes. Et, comme ces libations se renouvelleront plus d'une fois, au cours de la besogne, quoi d'étonnant si, avant le soir, maint coup de faucille s'égare ailleurs que dans le varech? Il plane sur ce rite semi-agricole, semi-marin, un peu de la fougue et de la démence des bacchanales antiques.
II
C'est surtout en Léon que le spectacle revêt son caractère le plus saisissant. J'en ai retenu, quant à moi, une impression profonde.
Le décor y est merveilleusement approprié à la scène. Les côtes, tantôt dévalent en maigres pentes sablonneuses que prolongent, à mer basse, d'immenses étendues de grèves parsemées de champs d'écueils; tantôt se redressent, d'un brusque sursaut, en murailles abruptes, d'une architecture imposante et sauvage, percées çà et là d'étroits estuaires ou hérissées de gigantesques promontoires. C'est, je pense, du haut d'un de ces grands caps venteux que la femme de Tristan de Léonnois fit guetter le retour du vaisseau qui portait Iseult. Pour avoir été le théâtre de cette poignante fin d'amour, le paysage semble en avoir conservé une sorte de désolation tragique. La nature n'y sait point sourire, et, même dans les plus beaux jours, garde quelque chose de désenchanté. L'hiver y est affreux. Les houles de Manche et d'Atlantique, dont c'est ici le point de rencontre, luttent de vacarme et de fureur. On imaginerait difficilement des parages plus inhospitaliers: c'est comme qui dirait une Tauride bretonne.
La race est à l'avenant: rude et forte, et d'une stature quasi plus qu'humaine, avec de vieux instincts de férocité primitive dont elle passe, quoique très amendée, pour entretenir jalousement les restes. Le sang de ses ancêtres «naufrageurs» tourmente encore ses veines. Car la sombre lignée des «pilleurs d'épaves», c'est principalement en cette région qu'elle a fleuri, et l'on s'en aperçoit bien, à examiner d'un peu près le type et les façons de leurs descendants... Mais j'ai promis au vénérable Jouan Abhamon de n'insister pas sur ce pénible sujet.
La veille du jour où devait avoir lieu la coupe du goémon dans sa paroisse, il m'était obligeamment venu prendre en carriole à Lannilis et, si je dormis mal, cette nuit-là, dans la chambre qu'il m'avait offerte, ce ne fut point la faute du lit qui était excellent, mais la faute de la tempête qui cornait au dehors et qui, tour à tour gémissante et hurlante, mariait, dans un effroyable orchestre, de longues plaintes félines à des meuglements de boeufs affolés.
Lorsque, au petit matin, Jouan Abhamon heurta mes volets, j'étais déjà sur pied.
--Enveloppez-vous chaudement, me recommanda-t-il.
On ne lui voyait, à lui, que les yeux et le nez. Le reste du visage disparaissait dans un extraordinaire casque de molleton, aux teintes fanées, d'un bleu verdi, qui lui enserrait la tête, garantissait la nuque et la gorge, et recouvrait même les épaules. C'est une coiffure qu'on ne rencontre, je crois bien, nulle part ailleurs. Elle lui donnait un je ne sais quoi de mystérieux et de barbare: on eût dit la figure de quelque antique chef de guerre, ressuscité du fond des âges.
Nous sortîmes. La rafale continuait de se déchaîner par trombes, et, dans le vague blêmissement du ciel encore brouillé de nuit, galopaient avec des bonds effrayants d'immenses chevauchées de nuages en fuite. Le noir des campagnes, autour de nous, s'animait confusément. Aux menues vitres des fermes des lueurs brillaient, de tous côtés; on percevait des bruits de voix et des ébrouements de bêtes; des ombres s'agitaient, criaient; les routes qui mènent vers les plages s'emplissaient peu à peu d'une rumeur croissante, faite du rapide piétinement des sabots et du roulement solennel des chars. Cela prenait les proportions d'une levée en masse. Sans cesse des groupes nous dépassaient, hommes et femmes pêle-mêle, brandissant des engins variés dont on n'eût su dire, dans le trouble crépuscule matinal, si c'étaient des instruments de travail ou des armes de combat. D'aucuns portaient, balancés au bout d'une perche, d'énormes fanaux de fer-blanc, les mêmes sans doute qu'une ruse férocement inventive attachait naguère aux cornes des vaches pour leurrer les navires en perdition. Ils allaient très vite et tête baissée, fonçant dans le grand vent sauvage qui soufflait de la mer.
Et après une demi-heure de marche par des chemins rocailleux, ravinés comme des lits de torrents, brusquement, derrière un tournant de colline, la mer se montra; la mer! c'est-à-dire une vaste étendue informe, un chaos sinistre et convulsé, où des traînées de baves blanches striaient des ondulations de dos verdâtres. Très loin, presque aux confins du ciel, un «feu» pâlissait. C'était le phare de la Vierge--semblable, en effet, dans l'indécision de l'heure, au fantôme long voilé de quelque déité des eaux, le front surmonté d'une étoile. Le jour, cependant, achevait de dissiper ces vaines apparences. Mais combien plus émouvante, peut-être, la réalité! Les grèves, d'où le flot se retirait en se cabrant, étaient à perte de vue, noires de monde. Et, de toutes les hauteurs voisines, par toutes les issues, de nouveaux cortèges débouchaient, sans discontinuer. Une fièvre singulière, une espèce de délire sacré exaltait l'âme de cette foule, gagnait jusqu'aux attelages eux-mêmes qui, les naseaux dilatés, hennissaient à la mer.
Dès que les premières crêtes goémonneuses commencèrent de surgir, ce fut comme un élan irrésistible, toutes barrières rompues. Jouan Abhamon, en sa qualité de «notable», tenta bien de faire quelques remontrances aux gens de son quartier, mais déjà ils étaient dans l'eau jusqu'à mi-corps. Les femmes, au milieu de l'effervescence générale, donnaient l'exemple de la témérité; les jambes nues, les cheveux noués dans un mouchoir, leur jupe de droguet ficelée autour de leurs hanches, elles se précipitaient droit devant elles, provoquant les hommes de la voix et du geste, opposant leurs poitrines aux vagues et les labourant de coups de faucille, comme pour accélérer leur recul. Les charrettes, bondées de moissonneurs, de moissonneuses, avaient l'air, vues du rivage, de flotter ainsi que des barques remorquées à la nage par des chevaux marins. L'espace était plein de rires, d'appels, de cris, que dominait par intervalles une phrase hurlée en choeur comme une formule d'incantation:
--_D'ar bézin!... D'ar bézin glaz[5]!..._
[5] Au goémon! Au goémon vert!
III
La mer, maintenant, avait fui: elle n'était plus qu'un large ourlet d'un bleu sombre, lamé de fines volutes d'argent, à la lisière de l'horizon. Les plages étalaient à découvert leurs sables pailletés, leurs flaques, les mille veines de leurs ruisselets salés, et enfin, et surtout, leurs jonchées de roches, leurs guérets de pierre brune couronnés d'une toison de varech.
Pas un de ces îlots qui ne fût envahi. Sitôt que la mobile draperie des nuages laissait, en se déchirant, filtrer les rayons du blanc soleil d'hiver, les goémons s'allumaient d'un bel éclat doré de moisson terrienne; on voyait, de sillons en sillons, aller, venir, les dos courbés des faucheurs; on suivait le jeu rythmé des faucilles, on entendait leur grincement si, d'aventure, elles portaient à faux contre le granit. Parfois, une courte relâche: une tranche de pain dévorée en hâte; puis, dans chaque équipe, la «tournée de la bouteille», une lampée d'alcool bue au goulot. Durant ces haltes, les _ramasseurs_ passaient, soulevaient les javelles aux pointes de leurs tridents et les entassaient dans les charrettes...
Soudain, sur les midi, des sonneries de cloches lointaines retentirent: c'était le carillon des paroisses annonçant l'heure de la marée montante et signifiant aux «goémonneurs», sinon la fin de la coupe, du moins la suspension du travail.
Alors, à travers les sables et les cailloutis de la grève, le même exode recommença, mais à rebours, et, de nouveau, vous eussiez dit une migration des époques primitives, un long serpentement de hordes en marche. Derrière les houles humaines, la mer accourait en un galop tumultueux, les crins dressés. Nombre d'hommes, cependant, étaient demeurés sur les roches, occupés à rassembler les dernières gerbes éparses de la récolte, à les assujettir avec des cordes, à les lier en radeaux, en «dromes». Je les observais, non sans angoisse. Debout sur ces chalands improvisés, ils attendirent que les eaux fussent assez hautes pour les faire flotter. Puis, au balancement des vagues, on les vit s'avancer vers la terre. Appuyés sur leurs gaffes, dans leur accoutrement barbare, ils avaient l'air de personnages mythologiques qui venaient vers nous, portés par des monstres, des profondeurs du vieil Océan.
PARAGES D'OUESSANT
I
LENDEMAIN DE NAUFRAGE
Juillet 1898.
Voici déjà quelque temps, je regardais du pont de la _Louise_ défiler, sur un ciel orageux, tout ce paysage d'îles et d'écueils qui s'échelonnent entre Ouessant et la «grande terre» comme autant d'épaves d'un continent disparu. Nous étions partis du Conquet à la première aube, bien avant que le phare des Pierres-Noires, au large de Saint-Mathieu, eût éteint son feu rouge à reflets sanglants. La pointe de Corsen, sur notre droite, s'estompait vers le Nord en une haute silhouette farouche. A gauche, des croupes vertes, d'un vert roussi, se montraient par intervalles, comme balancées par l'immense remous des eaux: d'abord Béniguet (la _Bénie_, par euphémisme, je suppose), pareille à un lambeau de prairie ourlé d'un lambeau de grève, et où bivouaquent, pour la fabrication de la soude, quelques goémonniers; puis Morgol, Quéménès, Triélen, roches désertes, hantées des seuls oiseaux de mer.
A Molène (la _Chauve_), nous fîmes escale. Molène est, en quelque sorte, la cadette d'Ouessant. Tandis que la _Louise_ stoppait dans le petit port en eau profonde, le môle se couvrait d'«îliens» et d'«îliennes» venus pour recevoir les provisions que le vapeur leur apporte trois fois par semaine, si le gros temps n'y met point obstacle. Le bourg,--une vingtaine de maisons en pierres grises hérissées de lichens,--s'étage sur le flanc septentrional d'une colline basse, d'une espèce de morne dénudé que dominent de leurs pointes, pour ainsi dire jumelles, le clocher de l'église et le mât du sémaphore. Le canot conduisit à terre le facteur, non moins attendu que les provisions, et prit le «recteur» de l'île qui allait rendre visite à son confrère d'Ouessant.
C'était ce même abbé Lejeune dont le nom a été si souvent prononcé, ces jours-ci, à propos du naufrage du _Drummont-Castle_, dont il aura enterré quelque deux cents victimes. L'image que j'ai retenue de lui est celle d'un bonhomme gai, rond de manières, le parler bref et l'allure crâne, comme il sied au pasteur d'une population de matelots. Il faut à un prêtre, pour vivre à Molène, un certain fonds de belle humeur et de joviale philosophie.
Celui-ci, l'année d'avant, avait eu à «extrémiser», en quelques jours, la moitié de ses paroissiens. Le choléra s'était abattu sur l'îlot et y exerçait d'affreux ravages. Le recteur dut s'improviser médecin, brancardier, fossoyeur même, car, le bedeau ayant succombé, force lui fut de retrousser sa soutane et de passer les nuits à creuser des tombes. Aujourd'hui, c'est la mer qui fait refluer vers Molène une moisson de cadavres. Déjà, le cimetière déborde sur la place publique; l'île entière ne sera bientôt qu'une vaste sépulture. Et le robuste abbé Lejeune suffit à tout...
Par le travers des roches gazonnées de Bannec et de Balanec, je me rappelle que le capitaine Miniou me dit:
--Vous avez vu tout à l'heure les Pierres-Noires. Là-bas, dans le suroît, ces lames qui brisent, ce sont les _Pierres-Vertes_.
Je ne leur jetai, d'ailleurs, qu'un distrait coup d'oeil. Elles n'étaient encore que des récifs quelconques qui n'avaient pas fait parler d'eux et dont rien ne présageait la notoriété sinistre. La grande célébrité de ces parages, à cette époque, c'était la «Jument». C'est elle, elle seule, qu'aux approches d'Ouessant, passagers et marins, nous cherchions des yeux. Elle apparut enfin, dressant au ras des eaux sa crinière pétrifiée de monstre de la mer. Sur sa croupe écumante, aux trois quarts noyée, un énorme paquebot achevait d'agoniser, de se disloquer pièce à pièce, avec des craquements funèbres. La proue semblait se raidir comme pour essayer de s'arracher à l'effroyable étreinte. Le nom de cette masse moribonde se lisait distinctement en lettres dorées: _Miranda-Hamburg_.
Elle râlait là depuis quatre jours. L'équipage, sauvé par miracle, avait pu gagner le littoral, dans les chaloupes. Nous avions à notre bord le capitaine, qui venait, accompagné d'un agent de la Compagnie d'assurances, reconnaître l'état du navire. Il se tenait à l'avant, taciturne, ne sachant pas un mot de français. Quand nous passâmes devant l'épave, il se découvrit et sur ses joues bronzées coulèrent deux longues larmes, cependant que des Ouessantines, appuyées au bordage, murmuraient, entre deux signes de croix, une courte oraison...
Je fus, dans l'après-midi, au sémaphore du Créac'h, situé à l'extrémité nord-ouest de l'île, sur la plus occidentale des «pinces de crabe» qui enserrent la baie de Lampaul, le principal port d'Ouessant. C'est le coin le plus pittoresque de cette haute table de granit perdue aux extrêmes confins du Vieux-Monde et que des temps relativement peu éloignés verront s'affaisser dans l'abîme; c'est surtout le point de la côte française d'où le regard embrasse le plus large, le plus majestueux horizon.
--Nous sommes ici, me disait le guetteur, sur la lisière d'une des grand'routes de la mer.
Route singulièrement animée et vivante. Des fumées lointaines et qui, à distance, paraissent immobiles, déroulent sans fin leurs volutes grises parallèlement à la ligne onduleuse des flots. C'est, tout le jour, toute la nuit, une caravane ininterrompue de steamers, ceux-ci montant vers le Nord, ceux-là descendant vers le Sud, promenant à travers l'immensité des espaces atlantiques les pavillons de tous les peuples et l'inquiétude éternelle de l'humanité. Du lever du soleil à son coucher, il en défile parfois plus de quatre-vingts dans le champ du télescope du guetteur. Ils passent très vite, à toute vapeur, à toutes voiles.
«Qui voit Ouessant voit son sang», dit un adage breton. Et c'est en été, par les belles accalmies de juin, de juillet, d'août, qu'il faut se défier davantage de ces lieux perfides. Alors, selon l'expression locale, la mer fume; des mousselines ténues flottent entre ciel et eau, suspendues comme des toiles d'araignées géantes, derrière lesquelles les écueils embusqués attendent silencieusement leur proie. En vain le phare du Créac'h brandit à intervalles égaux sa torche électrique: ses rayons se dissolvent dans l'air mou. En vain, la sirène pousse son meuglement enroué: sa voix demeure impuissante à déchirer le formidable silence. Le navire dévoyé, saisi dans un étau mystérieux, oscille, se débat, s'engloutit. Vieille histoire lamentable qui, chaque année, s'augmente, hélas! d'un nouveau chapitre.
Et que de drames inconnus dont les suaires mouvants du Fromveur n'ont jamais laissé transpirer le secret!...
II
VEILLÉE D'AOÛT
C'était un soir, à Ouessant, dans l'auberge que j'ai décrite ailleurs[6], avec sa salle basse, ornée de meubles qui furent des épaves, et ses deux lucarnes aux rideaux retroussés, ouvrant sur une ruelle étroite au bout de laquelle gronde la mer.
[6] Le _Sang de la Sirène_.
Un groupe d'Ouessantins fraternisaient, le verre en main, avec des «îliens» de Batz, débarqués de la veille. La conversation, hésitante d'abord, s'était promptement animée. On en vint à opposer l'une à l'autre les deux terres, à vanter leurs mérites respectifs, les avantages et les beautés propres à chacune d'elles, surtout les rudes dompteurs de flots qu'elles s'honorent à l'envi d'avoir enfantés.
Ceux d'Ouessant citaient des noms par centaines, en une sorte de litanie homérique: noms de pilotes, de sauveteurs, demeurés illustres dans les fastes de l'île, mais dont la gloire n'a jamais franchi la passe redoutée du Fromveur, sauf peut-être, en quelque rare circonstance, pour être inscrite au livre, que nul ne feuillette, des annales du prix Montyon. Les hommes de Batz, l'oeil narquois, attendirent, en souriant dans leur barbe, que la kyrielle fût terminée; puis, l'un d'eux se leva et dit:
--Nous autres, voilà: nous avons Trémintin!
Ce seul nom, jeté d'une voix tranquille, produisit sur l'assistance un effet surprenant. Il y eut un moment de silence quasi religieux; quelques Ouessantins ôtèrent leurs bérets. Un vieux se souvint d'avoir connu Trémintin, d'avoir trinqué avec lui; il évoqua ses traits, son air simple et bon enfant, la franchise et la douceur de ses yeux. Dès lors, il ne fut plus question que du «brave pilote».
L'insulaire qui, le premier, avait prononcé son nom se trouvait être de sa parenté: il avait été bercé sur ses genoux, avait retenu de sa bouche le récit, vingt fois conté, de son héroïque aventure. Sur la prière des Ouessantins, il le conta lui-même tel exactement qu'il l'avait entendu. Il montra le _Panayoti_ entouré de barques ennemies, le pont envahi par les pirates.
«--Comment nous débarrasser de cette racaille, lieutenant?
»--En les faisant sauter avec nous, Trémintin...»
La soute aux poudres est ouverte, l'enseigne Bisson y lance un brandon enflammé.
»--Adieu, Trémintin!
»--Au revoir là-haut, lieutenant!»
Un peu de fumée blanche, un fracas formidable, et voilà tout le monde en l'air. Trémintin cependant a eu le temps de faire le signe de la croix et de se recommander à Notre-Dame. Et maintenant, en route pour le Paradis!...
Mais le Paradis ne veut pas encore de lui. Après une tournée dans les nuages, il se réveille au fond de la mer. L'eau salée, ça le connaît; il y est chez lui: un bon coup de jarret le ramène à la surface. Il s'ébroue, respire longuement, lève les yeux vers le ciel nocturne, piqué d'étoiles et, là-bas, devant lui, debout sur les vagues encore agitées par l'explosion, il voit se dessiner une svelte image de femme qu'à son accoutrement il reconnaît pour la Vierge de Roscoff. Elle sourit, incline la tête, semble lui crier: «Courage, Trémintin! Tu reverras ton pays de Bretagne, et la flèche du Kreisker, et ta maison de l'Ile de Batz». L'apparition s'évanouit; mais, au même instant, il se sent la figure frôlée par un cordage: c'est un bout de filin qui traîne à l'arrière d'une yole turque, fuyant à force de rames; il s'y cramponne des deux mains et se fait remorquer ainsi jusqu'à terre. Il était sauvé.
Le narrateur ajouta:
--Jusqu'à la fin de ses jours, mon grand-oncle fut dévot à la Vierge. «Sans elle, aimait-il à répéter, les crabes de la Méditerranée auraient depuis longtemps nettoyé mes os.»
Gravement, les autres conclurent:
--C'est une grande sainte. S'ils ne l'avaient pas, les marins seraient comme des enfants sans mère.
On but, à la ronde, à la mémoire de Trémintin, et les anecdotes se succédèrent sur le compte de l'humble héros. Les moindres épisodes de sa vie furent relatés. L'histoire de son voyage à la cour est inédite.
Rapatrié à l'Ile de Batz, le pilote achevait de s'y remettre de ses innombrables blessures, quand, un jour, arriva du ministère de la marine un grand pli cacheté: le roi--Louis-Philippe, au dire du conteur--témoignait un pressant désir de voir Trémintin et le mandait à Paris. Sa femme, Chaïc-Al-Lez, insista pour l'accompagner; elle craignait pour lui les fatigues de la route, d'autant plus qu'en îlienne qui n'avait jamais quitté son île, elle s'imaginait Paris à l'autre extrémité du monde. Elle revêtit donc ses plus beaux atours, sa coiffe de fil de lin, l'ample jupe qu'elle ne portait qu'une fois l'an, le dimanche de Pâques, son tablier garni de dentelles et son petit châle de mérinos noir brodé de fleurs de soie; puis, tous deux prirent la diligence à Morlaix, munis d'un fort panier de provisions.
Aux Tuileries, on leur fit l'accueil le plus chaleureux, et la bonne îlienne eut un succès presque égal à celui de son mari. Mais tous ces honneurs la troublaient sans la séduire. Et, d'ailleurs, avec sa finesse de paysanne, elle eut bientôt remarqué que la flatteuse curiosité dont Trémintin et elle étaient l'objet n'allait pas sans quelque ironie. Impatientée, un peu froissée aussi, elle tira le pilote par le bord de sa vareuse et lui dit en breton:
--_Yvoun, deomp d'ar gèr!_ (Yves, retournons-nous-en chez nous!)
A quoi Louis-Philippe, se figurant avoir compris, au moins le dernier mot, se hâta de répondre:
--Oui, oui, ma brave femme, vous pouvez être tranquille, nous l'enverrons encore à la _guerre_.