Part 14
Lui, du moins, n'a pas bougé. Tel on se le représente d'après les récits de son grand hôte d'autrefois, tel il nous apparaît. Le voilà bien, avec sa forme de char à «quatre roues», avec ses quatre tours inégales, liées par des machicoulis, et leurs toitures en pointe posées sur les créneaux «comme un bonnet sur une couronne gothique». Le violier jaune n'y croît plus dans les interstices des pierres, mais la «triste et sévère façade» n'a point désarmé. Ce sont les mêmes murs nus, tragiques et hautains. Pour tout enjolivement extérieur, on s'est contenté de remplacer l'ancien perron, «raide et droit, sans garde-fou», par un majestueux escalier muni de rampes où notre caravane fait halte quelques instants pour écouter la lecture à haute voix, par l'un d'entre nous, du chapitre des _Mémoires d'Outre-Tombe_ relatif à Combourg.
Chacun prête l'oreille, chapeau bas. Il semble que ce soit Chateaubriand lui-même qui nous souhaite une bienvenue posthume, sur le seuil de sa demeure d'antan.
Après cette oraison liminaire, cette sorte d'_introïbo_, nous pénétrons dans le vestibule.
Quel est le touriste qui, ayant visité le château de Combourg, s'est privé d'en dépeindre l'intérieur actuel? Et, d'autre part, qui ne se souvient des pages si attachantes que M. Gaston Deschamps lui a consacrées? Dieu me garde de vouloir reprendre une description si souvent tentée et, une fois au moins, si bien faite! Je ne m'en sentirais, au reste, nulle envie. Le spectacle est tellement différent de celui que notre imagination se plaisait à concevoir!
Ce qui frappe, en effet, dès l'abord, c'est l'éclat somptueux de toutes ces pièces, d'un contraste si absolu avec les dehors austères de l'édifice. Et cette somptuosité même ne laisse pas de déconcerter. On arrive tout rempli des mélancoliques fantômes du passé et, brusquement, au milieu de tous ces ors, de toutes ces enluminures, de toute cette «restauration» moderne, ils s'effarent et s'évanouissent. Quel rapport entre cette résidence princière et celle dont il fut écrit: «Partout silence, obscurité et visage de pierre, voilà le château de Combourg»? Comment retrouver dans cette enfilade de salons clairs, lumineux, chatoyants, la «grand'salle» d'autrefois, la mystérieuse salle gris-blanc, où Lucile et René, blottis près de leur mère, suivaient d'un regard d'épouvante, dans les ténèbres, la promenade taciturne de fauve en cage du comte de Chateaubriand?...
On éprouve la même impression d'agacement pénible que si l'on errait dans un temple désaffecté. J'eusse préféré le sinistre délabrement que nous a décrit Flaubert, les plafonds crevés, les murs suintants, les fientes d'oiseaux accumulées dans les coins, et l'intendant d'alors crachant à terre, sans vergogne, tandis que son chien furetait les souris entre les panneaux vermoulus des meubles.
C'est avec un véritable sentiment d'aise que je m'évade, par les escaliers tournants, vers les combles. L'équipe des tapissiers et des doreurs n'est pas montée jusqu'à ces étages. L'esprit des ruines a ici où se réfugier, parmi les plâtras et les nids de corneilles; et, le long des couloirs en soupente, percés d'étroites meurtrières sans vitres, quelque chose se respire encore de l'antique présence du dieu.
A l'extrémité d'un de ces couloirs, dans un des donjons d'angle, M. de Durfort, notre obligeant cicerone, pousse une porte et dit:
--Sa chambre.
V
Sa chambre!... Non pas--nous avertit-on--celle qui fut la confidente des nuits de son adolescence et de leurs insomnies douloureusement passionnées. Celle-là, on a dû la murer, à cause des vents qui y faisaient rage, à cause aussi, peut-être, des ombres tumultueuses et plaintives qu'il créa de sa propre substance et qui ne se consolent point de l'avoir perdu... La mansarde où nous sommes introduits n'a connu que le Chateaubriand des dernières années, le vieillard morne, soûl de gloire et rassasié d'honneurs. Et, à vrai dire, il n'y a même séjourné que quelques heures durant les rares et brefs retours que, sur la fin de sa vie, il accepta de faire au manoir de ses ancêtres. Mais c'est assez qu'il l'ait occupée de temps à autre, pour qu'elle nous communique une tristesse religieuse et comme un frisson sacré.
Elle est, d'ailleurs, touchante, en sa simplicité fruste, en son humilité quasi monacale. Ce génie démesurément orgueilleux, et d'une personnalité si excessive, aimait autour de lui ce luxe de pauvreté, sans doute par un nouveau raffinement d'orgueil. L'étroite, l'ascétique couchette de fer adossée à l'une des parois est le lit même où il mourut. Ces rideaux de grossière percale, fermés depuis le soir de son agonie, ont mystérieusement frémi de son souffle suprême. Une majesté singulière est sur eux. On se demande si l'auguste visage olympien ne va pas, soudain, se montrer entre leurs plis. Un dessin de Mazerolle, appendu au chevet de la couchette, a la prétention de le représenter tel qu'il était quand il expira. Mais l'oeuvre est médiocre: elle manque à la fois d'émotion et de sincérité. Un crayon que possède un amateur nantais, M. Maignien, me paraît autrement véridique: la face est figée, momifiée presque; les lèvres, d'où l'âme vient de s'exhaler, sont demeurées entr'ouvertes; l'expression de la physionomie conserve un je ne sais quoi d'impérieux et d'amer jusque dans le trépas.
Achevons cependant l'inventaire de la cellule. Une table à vitrine en dépare la religieuse ordonnance, a le tort de faire penser à quelque exhibition de musée. On a réuni là les objets les plus divers: le crucifix que Chateaubriand pressa de ses mains défaillantes, et avec lequel il se promettait de «descendre hardiment dans l'éternité», s'y voit, étendu sur un coussin, à côté d'un manuscrit du _Congrès de Vérone_, dédié à la comtesse-douairière de Combourg... Par ailleurs, dans la pièce, plus rien qu'une armoire massive à grosses moulures et--détail que je m'en voudrais de laisser échapper--un coffre, un de ces lourds coffres paysans, à couvercle plat, comme il ne s'en rencontre plus guère que dans nos fermes de Basse-Bretagne, où ils servent tout ensemble de banc pour s'asseoir et de bahut pour serrer les vieux haillons. A la suite de quelles aventures, ce meuble, aussi barbare que ceux qui durent orner la hutte de Ségenax, père de Velléda, passa-t-il en la propriété de l'auteur des _Martyrs_?
Un de nos compagnons de pèlerinage incline à croire que c'est le même qui fut, dit-il, offert à Chateaubriand, par un gentilhomme vannetais, comme une relique des guerres chouannes. Un redoutable chef de bande, traqué par les Bleus, s'était caché au fond de ce coffre, à peine assez grand pour le contenir, et, pendant que l'ennemi s'obstinait à perquisitionner dans la maison, avait préféré se laisser mourir d'asphyxie, plutôt que de compromettre ses hôtes en se livrant... C'est une note funèbre de plus dans ce mélancolique asile de choses défuntes, semblable à ces sépultures des anciens âges où quelques vases de terre et quelques anneaux de métal sont tout ce qui reste d'Achille ou d'Agamemnon.
VI
Je me suis attardé longtemps sur le chemin de ronde qui suit le couronnement du château.
La pluie avait fait trêve. Les nuages couraient, chassés par un vent plus fort, un de ces fougueux vents d'Ouest dont l'adolescent de Combourg dit qu'ils servirent de «jouets à ses caprices et d'ailes à ses songes». Çà et là, dans le gris mouvant de ce ciel en marche, des trouées d'azur pâle s'ouvraient, que les approches du soir teintaient de fine émeraude. Tantôt par la lucarne d'une tour de guet, tantôt par l'embrasure d'un créneau, j'ai promené mes regards sur tout l'horizon. La vue est d'une ampleur superbe, et plus mouvementée que je ne me l'étais figuré tout d'abord. Au moins dans son ensemble, c'est bien celle, à n'en point douter, que les yeux de Chateaubriand contemplèrent. On le sent, à l'impétuosité vertigineuse avec laquelle s'évoquent soudain les souvenirs, à la vie surtout dont ils s'animent spontanément au contact des images réelles. La confrontation, cette fois, ne cause plus aucun mélange irritant d'incertitude et de trouble.
Il faut une mise au point, évidemment. La patrie des Rhedons s'est quelque peu transformée depuis Eudore: les landes incultes ont cédé la place aux moissons et les petites rivières des vallées font tourner des roues de moulins, avant de porter à la mer leurs eaux inconnues. Déjà, du temps de Chateaubriand, la vieille forêt domaniale avait disparu, débitée lambeau par lambeau. Mais les restes en sont encore des plus imposants et, de toute la contrée, s'exhale la même odeur sylvestre, le même parfum de verdure et d'eau qui se respire aux premiers chapitres des _Mémoires d'Outre-Tombe_. Sauf de légères retouches, cette terre a gardé son visage d'autrefois et ses traits, en quelque sorte, consacrés. Un peuple de visions familières se lève à votre appel de tous les confins de l'espace. Elles vous font des signes, elles se nomment. Ces ondulations fuyantes, là-bas, vers le sud, ce sont les hauteurs de Bécherel. Au-dessous, sur les pentes feuillues du vaste «amphithéâtre d'arbres», où, près des campaniles des villages, commence à pointer, çà et là, le tuyau d'une cheminée d'usine, voici moutonner d'un vert plus sombre les toisons vénérables des bois du Bourgouët et de Tanoërn. Il n'est pas jusqu'à Combourg qui ne se révèle, semble-t-il, sous un tout autre aspect qu'à l'arrivée. Écrasé dans le bas-fond, au pied de l'énorme masse féodale, il s'est rapetissé, tassé, a pris un air suranné et comme vétuste, l'air qu'il avait aux jours où M. le Chevalier s'engageait dans son «abominable rue» pour se rendre à la messe de paroisse, en compagnie de sa mère et de sa soeur Lucile. La rumeur foraine elle-même, ces mugissements de veaux et ces grognements de cochons que le vent apporte de la vallée, aident à l'illusion, loin de la détruire. Ainsi grouillait le Combourg d'il y a cent ans, lorsque septembre ramenait la solennité de l'_Angevine_, la seule occasion où s'épanouît en ce triste canton «quelque chose qui ressemblait à de la joie».
Mais la grande face évocatrice du paysage, on le devine, c'est l'étang. Là palpitent vraiment, comme en un miroir magique, toutes les ombres mystérieuses du passé.
J'ai côtoyé ses rives, au crépuscule. Le sentier longe les talus du parc dont les ramures mouillées m'aspergeaient de leurs gouttelettes. A cause de la sécheresse du mois précédent, les eaux étaient basses. Une mince frange d'argent ourlait leur nappe frissonnante. Je me suis assis sur un vieux tronc de saule qui surplombait la grève, pareil à quelque monstrueuse gargouille végétale. Non loin, pourrissait dans les joncs un bachot à demi envasé. L'heure et le lieu étaient d'une gravité singulièrement suggestive. Un pressentiment d'automne assombrissait le ciel venteux, et des futaies environnantes sortaient des voix confuses et profondes, les mêmes qui éveillèrent le génie de Chateaubriand et le firent entrer «en pleine possession des harmonies de sa nature». Les roseaux bruissaient, comme alors, «agitant leurs champs de quenouilles et de glaives». Et c'était une plainte longue, étrange, à peine modulée, avec des accalmies soudaines, des silences dramatiques et presque angoissants.
Peu à peu le lac s'est voilé comme un regard qui s'éteint; puis, la procession des vapeurs nocturnes a surgi; et, tandis que glissaient leurs formes furtives sur le tapis ondoyant des plantes rivulaires et des nénuphars, j'ai cru voir défiler, comme aux bords d'un Léthé antique, Amélie, Atala, Blanca, Cymodocée, toutes les créatures de rêve, nées de cette solitude, tous les divins fantômes d'amour que nous avons adorés.
VI
EN BRETAGNE D'OUTRE-MER
PÈLERINAGE CELTIQUE
De tous les peuples celtiques, celui qui a su se tailler au soleil la place la plus large et le mieux s'adapter aux conditions de la civilisation moderne, sans rien abdiquer des caractères originaux de la race, c'est assurément le peuple gallois. Loyalement associé aux destinées du Royaume-Uni et l'un des agents peut-être les plus énergiques de la prospérité anglaise, il n'en est pas, pour cela, demeuré moins fidèle à tout ce qui lui a paru digne d'être retenu des poétiques institutions de son passé. C'est ainsi que les principales villes du pays deviennent, à tour de rôle, chaque été, le théâtre d'une manifestation solennelle qui est comme la résurrection symbolique, en un décor approprié, des grandes panégyries, semi-religieuses, semi-littéraires, des anciens âges. Cette fête, connue sous le nom d'_Eisteddfod_, les Gallois la qualifient à juste titre de «nationale». De tous les points de l'antique Cambrie, les populations s'y rendent par foules enthousiastes, heureuses d'affirmer périodiquement, contre toute tentative d'empiètement du dehors, l'unité de la conscience collective. C'est vraiment la communion d'un peuple au banquet de l'esprit traditionnel.
L'_Eisteddfod_ de cette année 1900 s'est déroulée à Cardiff, la capitale du South-Wales, dans la semaine du 18 au 24 juillet. Si elle n'avait présenté, comme ses devancières, qu'un intérêt purement gallois, quelque attrayant, d'ailleurs, que soit le spectacle, nous n'aurions pas cru devoir en entretenir le public français. Mais, comme pour protester peut-être au nom du doux idéal celtique contre l'exclusivisme de certaines théories, aujourd'hui en cours, qui travaillent à reconstruire je ne sais quelle muraille de Chine entre les peuples, les Kymris ont pensé que le moment était venu d'ouvrir leur cercle, leur _Gorsedd_, et de convier à y prendre place non seulement leurs congénères et compatriotes d'Écosse, de l'Ile de Man et d'Irlande, mais les Bretons de France eux-mêmes, séparés d'eux depuis quelque treize cents ans.
Je ne voudrais pas attribuer à l'événement plus d'importance qu'il ne mérite. Quelques gazettes ont imaginé d'y voir l'indice d'une sorte de pacte subversif. Il ne se serait agi de rien moins que de la reconstitution de je ne sais quelle nationalité mythique, sous l'égide de quelque nouvel Arthur. J'avoue humblement, quant à moi, qu'en acceptant l'aimable invitation de sir Thomas Morel, mayor de Cardiff, je ne me suis pas un seul instant avisé que ce pût être pour collaborer à d'aussi magnifiques desseins... Non: ce sont là rêves d'un autre temps, et les Gallois, pas plus que les Bretons, j'en suis sûr, ne sont gens à donner dans ces chimères.
Le vrai, c'est qu'ils se sont simplement souvenus des liens d'étroite parenté qui jadis unirent nos ancêtres aux leurs; et ils nous ont offert de resserrer les noeuds d'une tradition pour ainsi dire familiale, que les siècles avaient relâchée, sans la rompre. Cela n'est certes pas pour changer la face de la terre. Mais, tout de même, n'y aurait-il pas dans ce renouveau de l'ancienne fraternité celtique un phénomène assez mémorable pour valoir d'être signalé?
I
C'est le samedi soir, 16 juillet. Saint-Malo hausse dans le crépuscule son archaïque décor de ville féodale. Nous sommes dix ou douze Bretons de Bretagne épars sur le pont du _Southwestern_. Le reste de la délégation, venant de Paris, doit nous joindre en terre anglaise, par la voie du Havre. Le sifflet du départ a henni dans le calme nocturne. Presque aussitôt, l'îlot du Grand-Bé dessine au tournant du môle sa croupe noire de monstre échoué. J'avais rêvé d'y aller cueillir une des fleurettes de mer qui foisonnent au pied de la tombe de René, pour en faire hommage, là-bas, à Merlin, qui fut son ancêtre poétique et dont il fit revivre parmi nous les prestiges et les enchantements. Je n'en ai pas eu le loisir. Je me contente donc de saluer au passage le morne où il repose. La nuit est complètement descendue. C'est à peine si aux confins du ciel occidental flotte une dernière bande de clarté, d'un vert d'émeraude pâlie. Seule, la mer semble avoir gardé du jour dans ses profondeurs. Elle est d'une douceur charmante et d'une paix infinie.
Accoudé au bastingage, je songe à des nuits d'autrefois, des nuits vieilles de treize cents ans. Sur ces mêmes flots voguaient, à la faveur des ténèbres, des barques barbares, des _currachs_ aux frustes membrures de chêne tendues de peaux de boeufs. C'était la flottille de l'exode breton, fuyant devant la tempête saxonne, emportant vers les rives armoricaines les émigrés de la Grande Ile. La phrase si suggestive de l'historien Gildas me revient en mémoire: «Ils se rendaient au pays d'outre-mer avec de plaintifs gémissements, et, sous leurs voiles gonflées, en place du chant céleusmatique, ils murmuraient le psaume: _Seigneur votre droite nous a dispersés parmi les nations_». Les eaux qu'ils sillonnèrent, voici que nous les franchissons à rebours, nous, leurs lointains descendants. Dans le recueillement de l'espace, ma pensée remonte vers l'ancêtre primitif de mon clan; je me le représente, courbé, tel qu'il dut être, au banc des plus humbles rameurs. Et je sens tressaillir en moi la chaîne invisible, la mystérieuse chaîne d'âme qui nous relie l'un à l'autre, par delà les temps. En quel lieu de la Cornouaille transmarine, en quel repli sinueux de la montagne kymrique eut-il son berceau?...
J'ai dormi, l'oreille contre le hublot; les voix des sirènes celtiques qui hantèrent jadis ces parages m'ont chuchoté des songes merveilleux. Lorsque je regagne la passerelle, je me demande si je ne rêve pas encore. Nous voguons dans une atmosphère irréelle; le ciel matinal ondule en mousselines blanchâtres, moirées d'indéfinissables nuances. La terre, paraît-il, est toute proche, mais refuse de se laisser entrevoir. Des éclairs argentés tournoient, qui sont peut-être des goélands. Le steamer lui-même a des allures de mystère dans le vaste silence enchanté. Cela vous remet en l'esprit les fabuleuses navigations des Pérédur et des Brandan. Et, pour ajouter à l'illusion, soudainement une cloche tinte, une sorte de gong de la mer aux longues vibrations mélodieuses, au timbre magique et surnaturel. Quelle Is resplendissante va tout à l'heure surgir des eaux?...
--C'est le phare des Aiguilles, me dit le pilote. Nous entrons dans le chenal de Wigh.
Le charme est rompu: la brume se dissipe et le rêve s'envole... En attendant la «paix celtique», annuellement proclamée à l'_Eisteddfod_, ce sont des visions de guerre qui défilent devant nos yeux; des gueules de canon bâillent aux embrasures des forts; des torpilleurs s'échelonnent le long de l'île blonde, pareils à d'immenses alligators au repos... Southampton maintenant--et toute la tristesse lourde, accablante, d'un dimanche britannique, compliquée de l'horreur banale d'une cité industrielle. J'aspire vers l'Ouest, vers la fraîcheur galloise que je savoure, par avance, comme l'haleine d'une autre patrie.
II
Nous avons pris le premier train du lundi. Il nous entraîne à travers de molles campagnes, sous un air embrasé. La chaleur est si intense que le paysage, exténué, semble s'y dissoudre. Heureusement que l'horaire nous a ménagé une halte dans la délicieuse oasis de Salisbury. En sa rivière limpide s'éploient et frissonnent des chevelures d'herbes qui nous rappellent nos fontaines sacrées. Et quels moments exquis passés à la cathédrale,--dans la nef d'abord, toute peuplée de tombes historiques, tout imprégnée de l'arome des siècles défunts,--puis dans le square qui l'entoure et, selon l'expression de Bourgault-Ducoudray, qui est des nôtres, lui fait comme une zone de beauté! Des ormes quasi contemporains de l'édifice prolongent sur le vert moelleux des pelouses leurs grandioses gestes d'ombre. Et c'est un asile incomparable de solitude, de méditation, d'apaisement.
Mais de nouveau nous sommes en route; de nouveau les horizons se succèdent, spacieux et riches, embués d'une vapeur d'or. Les cottages flambent dans le soleil. Façades blanches et toits de tuiles rouges. D'aucuns portent, comme par coquetterie, une coiffure de chaume qui contraste avec leur aspect cossu. Des fleuves s'attardent, flegmatiques, parmi des pâtis luxuriants. Les collines ont des formes nobles sous des couronnes de bois touffus, aux verdures qu'on dirait peignées. Cette nature est trop somptueuse, trop humanisée aussi, pour nos goûts de Bretons. Elle va jusqu'à se prêter à la réclame et souffre qu'on sculpte dans le vif de son calcaire de gigantesques images de chevaux, visibles à des lieues, pour servir d'enseigne à des éleveurs... Que tout cela nous met loin de la maigre et fine Bretagne, dont le charme est surtout fait de discrétion et de sobriété! Retrouverons-nous vraiment, comme on l'affirme, quelque chose de son _soave austero_ sur l'autre rive de la Severn?
«Lorsqu'en voyageant dans la presqu'île armoricaine, écrit Renan, on dépasse la région, plus rapprochée du continent, où se prolonge la physionomie gaie, mais commune, de la Normandie et du Maine, et qu'on entre dans la véritable Bretagne, dans celle qui mérite ce nom par la langue et la race, le plus brusque changement se fait sentir tout à coup... Le même contraste frappe, dit-on, quand on passe de l'Angleterre au pays de Galles». Voici, en effet, qu'au sortir du pont tubulaire, comme par la vertu de quelque opération de sorcellerie que la nuit du tunnel nous aurait dérobée, nos yeux s'ouvrent sur une contrée toute différente de celle que nous avons laissée derrière nous: une contrée non pas moins riante peut-être, mais moins grassement, moins uniformément riante, et où, par endroits, les choses nous apparaissent comme avec des visages familiers. Je les ai déjà traversés, me semble-t-il, ces prés de gazon pâle; je reconnais ces arbres nains, aux troncs noueux, aux ramures toujours échevelées dans la même direction par les vents d'Ouest; je le reconnais, le mur mal crépi de cette ferme, je la reconnais, la mare d'eau stagnante qui verdit au pied de ce talus; et ces esquilles de granit rouge qui, de-ci de-là, percent la maigreur de la terre, que d'âpres sites, chers à mes flâneries, ne m'ont-elles point rappelés!... Il y a bien, il est vrai, dans un ennuagement de fumées--j'allais dire de frondaisons--noirâtres, une forêt de cheminées d'usines qui contrarient quelque peu l'harmonie de la perspective au fond des lointains. Mais, pour Celte que l'on soit, on sait faire sa part à la réalité. Et puis, ces cheminées d'usines, en somme, c'est Cardiff.
III
Nous ne sommes pas plus tôt en gare qu'un cri retentit:
--Par ici, les Bretons!
C'est la voix du professeur Barbier, un Franc-Comtois au parler sonore, attaché depuis de longues années à l'Université galloise dont le collège de Cardiff est un des trois centres. Je veux dire tout de suite combien nous avons d'obligations à cet excellent homme. Il n'a pas été seulement un précieux interprète pour ceux d'entre nous qui possédaient insuffisamment soit l'anglais, soit le kymrique: il nous a servi à tous de guide, ou mieux, de tuteur moral. Sa maison nous fut, toute une semaine, une sorte de foyer toujours ouvert, où nous réunir, nous renseigner, concerter nos multiples démarches et, de temps à autre, par manière de détente, reprendre comme un air de France. En un mot, ce doux Burgonde, d'âme si chaude et de coeur si vibrant, aura plus contribué que bien des Celtes à l'oeuvre de la fraternisation celtique.
On se rappelle, dans Labiche, la rencontre des deux anciens Labadens.
--C'est étonnant comme on a peu de choses à se dire, quand il y a vingt ans qu'on ne s'est vu!
Les Gallois et les Bretons, eux, ne s'étaient guère rencontrés depuis des siècles. Les préliminaires de leur reconnaissance eussent risqué fort de traîner en longueur si le professeur Barbier n'avait été là pour les pousser joyeusement dans les bras les uns des autres.