La Terre de Feu d'après le Dr Otto Nordenskjöld
Part 7
De la vallée des Baguales, l'expédition suédoise se dirigea vers la pampa, vers le rio Coyle, pour étudier dans cette région les steppes de la Patagonie. Un fort triste pays, constitué par une couche de cailloux, arrondis, polis par le vent; en fait de végétation de petites-plantes, basses et rabougries, éclatantes, il est vrai, d'une floraison merveilleuse. Seulement au fond des vallons creusés à pic dans l'épaisseur de cette plaine, des pelouses égayent le regard. De temps à autre une lagune blanchit la tonalité neutre du sol, ponctuée de taches roses formées par des troupes de flamants. On approche et à la place d'une nappe d'eau on ne trouve le plus souvent qu'une couche de sel. A côté des flamants, on observe également des nandous. La chasse à cet oiseau est la passion des indigènes; il fournit, en effet, une chair excellente, et ses plumes, sans valoir celles de l'autruche d'Afrique, se vendent encore un certain prix. Aussi bien, à la vue de ces oiseaux, deux des membres de la mission n'y purent tenir et partirent à leur poursuite, tandis que M. Nordenskjöld continuait sa route, laissant en arrière les bagages à la garde d'un homme. La liaison entre les deux parties de la caravane devait être obtenue au moyen de feux qui, dans ces plaines immenses, sont visibles de fort loin. Malheureusement, le soir la pluie survint et il fut impossible d'allumer un brasier. Le deuxième jour, ni chasseurs, ni bagages n'avaient encore paru; il était donc de toute nécessité de se mettre à la recherche des égarés. Avec cela les vivres manquaient...
«Tandis que j'envoyais un homme, raconte notre voyageur, chercher des provisions chez le colon que nous avions quitté quelques jours auparavant, je battis l'estrade dans l'espérance de retrouver les chasseurs; en même temps j'allumai un grand feu pour signaler notre présence aux retardataires. Bientôt toute une partie de la prairie fut en flammes. Il est sévèrement interdit d'user de pareils procédés, mais dans ce désert personne n'a cure des lois ni des règlements. Mes recherches étant demeurées inutiles, je continuai ma route. Une rude expédition à marches forcées à travers un désert, sans tente, sans autre combustible que des fumées de guanaco, sans autre nourriture que du riz et les produits de la chasse. Un homme ayant réussi à capturer un puma, ce fut presque l'abondance. Dans l'après-midi du troisième jour, nous rencontrâmes quelques moutons isolés; évidemment nous approchions d'une localité habitée. Avec une nouvelle ardeur nous poursuivons donc notre route à travers la large vallée verdoyante du rio Coyle; dans la soirée nous atteignons enfin l'établissement d'un éleveur. Le propriétaire est malheureusement absent et le gérant refuse de nous vendre quoi que ce soit. C'est la première fois qu'au cours de ce long voyage l'hospitalité la plus large ne m'est pas accordée. Enfin, après d'interminables pourparlers, je réussis à obtenir une marmite de graisse de mouton qui fit nos délices. Sur ces entrefaites le propriétaire arriva. Inutile de dire qu'il s'empressa de nous faire oublier l'accueil de son employé. Les nouvelles qu'il apportait nous rassurèrent sur le sort de nos camarades. Les chasseurs avaient été vus quelques jours auparavant, se dirigeant bien tranquillement vers Punta-Arenas.
«Nous demeurâmes un jour dans cette _estancia_, puis nous nous acheminâmes à notre tour vers ce port. Le voyage dura huit jours et n'offrit que peu d'intérêt. Le 19 janvier, nous faisions notre entrée dans Punta-Arenas. Au retour du désert, les cases toutes basses et les rues sales de la capitale des Terres Magellaniques font un effet presque grandiose et donnent la sensation de la rentrée dans le monde civilisé.»
_CHAPITRE XII_
Une excursion au Chili.--Le désert d'Atacama.--Ses richesses minérales.--Les mines de Tamaya et de Condoriaco.
Pendant l'hiver austral de 1896, M. O. Nordenskjöld interrompit son exploration de la Terre de Feu pour entreprendre une course rapide au Chili.
Au cours de cette excursion il visita le désert d'Atacama, une des parties les plus intéressantes de cette république. L'Atacama renferme, dit-on, dans l'Est, les plus hautes saillies du globe après celles du Tibet et de l'Himalaya; mais ce qui donne à ce pays son aspect typique, son faciès désertique, c'est la rareté des précipitations atmosphériques. Si, sur les bords de cette zone, on enregistre une ou deux chutes de pluie par an, dans l'intérieur, on ne compte que quelques ondées par siècle. Dans un tel pays, la végétation est naturellement peu abondante, mais combien extraordinaire! de gigantesques cactus, des plantes épineuses, toutes basses, aux aspects difformes et grimaçants. A une époque ancienne les pluies furent cependant plus copieuses; les profondes vallées, à sec aujourd'hui, qui sillonnent le pays, n'ont pu, en effet, être modelées que par les actions d'un ruissellement singulièrement abondant et actif. Depuis, l'érosion atmosphérique a désagrégé les sommets, couvert d'amas de blocs les versants et les vallées; tous ces produits d'altération, n'ayant pu être entraînés, demeurent en place comme de gigantesques ruines. Encore un caractère commun avec les régions pamiriennes et tibétaines. Sur la côte la présence de quelques haut sommets détermine des précipitations plus fréquentes, mais en dehors de ces localités d'immenses espaces sont absolument secs et ne renferment que quelques petites oasis créées par de minces filets d'eau issus des glaciers et des neiges qui tapissent les flancs des grands volcans de la Cordillère, comme le San José et les crêtes de la ligne de partage des eaux (_Cerros del Divortium_) ici très accentuées. Et cet épouvantable désert, un des plus tristes et un des plus vastes de la terre, contient des richesses minérales d'une fécondité extraordinaire. Ce sol sur lequel rien ne peut pousser recèle en abondance de l'or, de l'argent, du cuivre, du fer, du plomb, du manganèse, du soufre, du borax, etc., etc. L'argent et le cuivre constituent les exploitations les plus rémunératrices. Dans le Sud de l'Atacama et à l'Est de Coquimbo, se trouvent les mines de Tamaya, le plus riche gisement de cuivre du monde, dit-on. Un chemin de fer relie Coquimbo à Ovalle, situé à cinq heures de cheval de la mine. Les procédés d'exploitation étaient, lors de la visite de M. Nordenskjöld, extrêmement primitifs. La mine appartenant à un grand nombre de propriétaires, chacun d'eux faisait travailler sans se préoccuper de son voisin et sans nul souci d'obtenir le meilleur rendement. Pour ramener le minerai d'un puits profond de deux cent cinquante mètres, point de machines; on le hissait à dos d'homme, dans des sacs en peau de bœuf; ces sacs d'un poids énorme, des malheureux devaient les transporter, en grimpant comme des écureuils sur des échelles branlantes ou des roches escarpées glissantes comme du verre.
Dans les mêmes parages sont situées les fameuses mines d'argent de Chañarcillo, qui comptèrent longtemps parmi les plus riches du monde. La valeur totale de leur production s'est élevée, dit-on, à sept cents millions. Aujourd'hui elles sont abandonnées. Non loin de là, aux environs de Condoriaco, de très importants gîtes métallifères se trouvent, tous dans de bonnes conditions d'exploitation. Condoriaco forme une petite ville minière composée de misérables cassines d'ouvriers; dans un pays où la pluie et le froid sont inconnus, les indigènes ne sentent point le besoin de bonnes habitations. Ici les mineurs n'ont encore formulé aucune revendication, le droit à la grève n'a point été proclamé et les relations entre patrons et ouvriers sont restées patriarcales.
Dans la même région M. Nordenskjöld visita les importantes mines d'argent de Veteranas, puis revint à Serena sur le Pacifique. La distance entre les deux localités est de quatre-vingts kilomètres, mais combien difficile est la route, tantôt établie en longs lacets pour escalader un escarpement haut de huit cents mètres, tantôt taillée en balcon sur le flanc de falaises ou de traînées d'éboulis! Néanmoins, grâce au bon marché des transports et de la main-d'œuvre, le minerai peut être exporté dans des conditions encore avantageuses.
M. Nordenskjöld visita ensuite Copiapo, une des plus jolies oasis de l'Atacama, entourée de vergers de _chirimoya_. D'après le jugement d'un grand nombre de voyageurs, le fruit de cet arbre serait le meilleur qui existe au monde. Des millions et des millions ont passé par cette petite ville; son importance économique est, d'ailleurs, mise en évidence par ce fait que, dès 1851, une voie ferrée y fut établie, la première construite dans l'Amérique du Sud.
De Copiapo, notre voyageur suédois alla visiter plusieurs exploitations, notamment celle d'Amolanas. Très curieux le pays traversé par le chemin de fer; tantôt de tristes déserts de sable, tantôt d'âpres montagnes nues et desséchées. Dans la vallée du rio Copiapo, le terminus de la ligne est situé à l'altitude de mille mètres; les mines sont situées à trente kilomètres de là, et à quinze cents mètres plus haut: elles produisent du cuivre.
Mais la plus grande richesse du Nord du Chili consiste dans les fameux gisements de salpêtre. Les plus riches se rencontrent dans la province de Tarapaca, ainsi que dans les parties centrales de l'Atacama. Le salpêtre se rencontre généralement à une profondeur d'un mètre.
_CHAPITRE XIII_
Résultats de l'expédition Nordenskjöld à la Terre de Feu et en Patagonie.
A une époque géologique relativement récente, pendant l'ère quaternaire, on sait qu'une grande partie de l'Europe était ensevelie sous une épaisse carapace de glace, pareille à celle qui recouvre aujourd'hui le Grönland. Toute la Scandinavie, une grande partie de la Russie d'Europe, l'Allemagne presque entière, l'Écosse et une notable fraction de l'Angleterre formaient une gigantesque mer de glace, tandis qu'autour des reliefs de nos pays se développaient de puissants glaciers. L'Amérique du Nord a, elle aussi, passé par cette phase extraordinaire. Le même phénomène s'était-il produit dans l'hémisphère austral? Telle était la question que se posaient les géologues. Dans la Nouvelle-Zélande des traces certaines d'une ancienne extension des glaces avaient été relevées, mais peut-être est-ce là un phénomène local? Cette île, très montueuse, est isolée, et l'allongement des glaciers pouvait avoir été déterminé par des circonstances spéciales, telles qu'une aggravation du climat dans cette région. Dans les terres magellaniques des massifs montagneux portaient des indices remarquables d'une ancienne glaciation. Cette glaciation s'était-elle étendue sur la plaine voisine? A cet égard les observations précises faisaient défaut.
M. O. Nordenskjöld a eu l'honneur de résoudre cette question particulièrement intéressante de l'histoire du globe et a reconnu que cette région avait, elle aussi, eu une période glaciaire. La plaine fuégienne se termine, sur l'Atlantique, par un escarpement, dont la hauteur varie de 30 à 70 mètres, qui constitue une superbe coupe géologique. Le premier examen de cet escarpement donna au naturaliste suédois la solution du problème. En effet, dans toute sa hauteur la falaise est constituée par de l'argile morainique que la glace, dans son mouvement d'écoulement, a entassée ici en masses énormes. Si l'on avance vers l'Ouest, on trouve, au pied de la Cordillère, un paysage non moins caractéristique résultant de l'action des anciens glaciers. M. Nordenskjöld a réussi à reconstituer les stades de la glaciation dans l'extrême sud de l'Amérique méridionale et a reconnu que ce phénomène y avait éprouvé les mêmes phases que dans l'hémisphère Nord.
Avant cette invasion de glaces, quel était le climat de l'extrémité méridionale de l'Amérique? L'expédition suédoise a également étudié cette intéressante question. La découverte de plantes fossiles en différentes localités indique qu'à cette époque la végétation était assez semblable à celle d'aujourd'hui. Toutefois la rencontre d'empreintes d'_araucaria_ aux environs de Punta-Arenas semble indiquer que le climat était jadis plus chaud; il devait être également plus humide. Ces plantes fossiles datent de la première moitié des temps tertiaires, de cette période durant laquelle toute l'Europe septentrionale et même les régions polaires étaient couvertes de magnifiques forêts vierges. De ces recherches poursuivies à la Terre de Feu il résulte que les variations de climat qui ont affecté l'hémisphère Nord se sont produites presque en même temps dans l'hémisphère Sud. Il y a donc eu un phénomène général et non point simplement local.
_TABLE DES MATIÈRES_
Introduction 1
_CHAPITRE I_
De Buenos-Aires à la Terre de Feu.--El paramo.--En route pour Punta-Arenas.--A la recherche de squelettes d'Indiens 5
_CHAPITRE II_
Dans l'intérieur de la Terre de Feu 19
_CHAPITRE III_
A la recherche du lac Fagnano 43
_CHAPITRE IV_
La côte Ouest de la Patagonie 53
_CHAPITRE V_
Encore les canaux.--Une traversée tourmentée.--Le canal du Beagle.--La «ville» la plus méridionale du monde 67
_CHAPITRE VI_
Les indigènes de la Terre de Feu.--Les Onas.--Leur caractère farouche.--Vêtements et parures.--Genre de vie.--Facilité d'adaptation.--L'invasion de la Terre de Feu.--Mauvais traitements infligés aux indigènes.--L'œuvre des missions 87
_CHAPITRE VII_
Les Onas (_suite_).--L'organisation de la famille.--Rites funéraires.--Les Yaghans.--La mission d'Ouchouaya.--Historique des missions de la côte Ouest de la Terre de Feu 105
_CHAPITRE VIII_
Punta-Arenas et la région du détroit de Magellan 123
_CHAPITRE IX_
Exploration dans le Sud de la Patagonie.--Chabunco.--La vallée du Gallegos Chico.--Dans la région des Andes 143
_CHAPITRE X_
Les ressources des Terres Magellaniques.--L'élevage du mouton.--L'or.--L'agriculture 173
_CHAPITRE XI_
Le plateau de Las Baguales.--Du rio de Las Baguales au rio Coyle.--Le guanaco.--Le nandou.--Perdus dans la pampa 181
_CHAPITRE XII_
Une excursion au Chili.--Le désert d'Atacama.--Ses richesses minérales.--Les mines de Tamaya et de Condoriaco 193
_CHAPITRE XIII_
Résultats de l'expédition Nordenskjöld à la Terre de Feu et en Patagonie 203
_TABLE DES GRAVURES_
Poste de police de San Sebastian 6
El Páramo 7
Le docteur Nordenskjöld 9
Lagune dans le steppe 16
Intérieur de la Terre de Feu. A l'horizon, la Cordillère 17
Plaine voisine de la baie de San Sebastian 21
Barbanca de San Sebastian 23
Le Rio Carmen Sylva à son embouchure 25
Mission Salésienne de Rio-Grande 26
Indigènes Fuégiens demi-civilisés de la mission de Rio Grande 27
Le Rio-Grande près de son embouchure 31
Végétation de la partie orientale de la Terre de Feu 35
Zone de transmission entre la forêt et la pampa 36
Fougères de la Terre de Feu 37
Glaces flottantes dans les canaux ouest de la Patagonie 45
Hutte et pirogue d'Indiens des canaux 55
Hêtre antarctique 59
Fougères dans les forêts de Patagonie 63
Ouchouaya. La ville la plus méridionale du monde 73
Le palais du Gouverneur à Ouchouaya 77
Le lac Fagnano 83
Fuégiens de la mission de Rio Grande 88
Femme Ona 89
Ona vêtu de son manteau en peau de guanaco 91
Femme Ona 95
Fanfare Fuégienne de la mission Salésienne de Dawson 101
Fuégiennes à la chasse au tuco-tuco 106
Onas à Ouchouaya 107
Enfants Onas à Ouchouaya 113
Punta-Arenas 125
Le quai de Punta-Arenas 127
Environs de Punta-Arenas 133
La Bahia Inutil 137
Un Vaqueano Chilien 144
En tenue de route 145
Maison d'un colon en Patagonie 149
Camp dans le steppe 151
Le lac Sarmiento 153
Abatis d'arbres marquant la frontière Chilo-Argentine dans la forêt Fuégienne 157
Tranchée pratiquée dans la forêt pour le tracé de la frontière Chilo-Argentine 161
Le massif de Payne dans les Andes Patagones 163
Le lac de Payne 165
Bivouac établi près des premières neiges dans la Cordillère de Las Baguelas 169
Le grand glacier Dickson 171
La pampa au nord de Páramo 175
Cratère érodé au Pico Descado 183
Piton basaltique de la Sierra de Las Baguales 185
Pilon basaltique de la Sierra de Las Baguales 187
Le volcan San José 195
Los Cerros del Divortium 199
Mines de cuivre d'Amonalas dans l'Atacama 201
Transport du minerai dans l'Atacama au Chili 205
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