# La Terre

## Part 7

Book page: https://www.cyberlibrary.org/fr/books/la-terre-8563/index.md

Alors, quand il souffrait trop, Jacques Bonhomme se révoltait. Il avait derrière lui des siècles de peur et de résignation, les épaules, durcies aux coups, le coeur si écrasé qu'il ne sentait pas sa bassesse. On pouvait le frapper longtemps, l'affamer, lui voler tout, sans qu'il sortît de sa prudence, de cet abêtissement où il roulait des choses confuses, ignorées de lui-même; et cela jusqu'à une dernière injustice, une souffrance dernière, qui le faisait tout d'un coup sauter à la gorge de ses maîtres, comme un animal domestique, trop battu et enragé. Toujours, de siècle en siècle, la même exaspération éclate, la jacquerie arme les laboureurs de leurs fourches et de leurs faux, quand il ne leur reste qu'à mourir. Ils ont été les Bagaudes chrétiens de la Gaule, les Pastoureaux du temps des Croisades, plus tard les Croquants et les Nus-pieds, courant sus aux nobles et aux soldats du roi. Après quatre cents ans, le cri de douleur et de colère des Jacques, passant encore à travers les champs dévastés, va faire trembler les maîtres, au fond des châteaux. S'ils se fâchaient une fois de plus, eux qui sont le nombre, s'ils réclamaient enfin leur part de jouissance? Et la vision ancienne galope, de grands diables demi-nus, en guenilles, fous de brutalité et de désirs, ruinant, exterminant, comme on les a ruinés et exterminés, violant à leur tour les femmes des autres!

--«Calme tes colères, homme des champs, poursuivait Jean de son air doux et appliqué, car l'heure de ton triomphe sonnera bientôt au cadran de l'histoire...»

Buteau avait eu son haussement brusque d'épaules: belle affaire de se révolter! oui, pour que les gendarmes vous ramassent! Tous, d'ailleurs, depuis que le petit livre contait les rébellions de leurs ancêtres, écoutaient les yeux baissés, sans hasarder un geste, pris de méfiance, bien qu'ils fussent entre eux. C'étaient des choses dont on ne devait pas causer tout haut, personne n'avait besoin de savoir ce qu'ils pensaient là-dessus. Jésus-Christ ayant voulu interrompre, pour crier qu'il tordrait le cou de plusieurs, à la prochaine, Bécu déclara violemment que tous les républicains étaient des cochons; et il fallut que Fouan leur imposa silence, solennel, d'une gravité triste, en vieil homme qui en connaît long, mais qui ne veut rien dire. La Grande, tandis que les autres femmes semblaient s'intéresser de plus près à leur tricot, lâcha cette sentence: «Ce qu'on a, on le garde», sans que cela parut se rapporter à la lecture. Seule, Françoise, son ouvrage tombé sur les genoux, regardait Caporal, étonnée de ce qu'il lisait sans faute et si longtemps.

--Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! répéta Rose en soupirant plus fort.

Mais le ton du livre changeait, il devenait lyrique, et des phrases célébraient la Révolution. C'était là que Jacques Bonhomme triomphait, dans l'apothéose de 89. Après la prise de la Bastille, pendant que les paysans brûlaient les châteaux, la nuit du 4 août avait légalisé les conquêtes des siècles, en reconnaissant la liberté humaine et l'égalité civile. «En une nuit, le laboureur était devenu l'égal du seigneur qui, en vertu de parchemins, buvait sa sueur et dévorait le fruit de ses veilles.» Abolition de la qualité de serf, de tous les privilèges de la noblesse, des justices ecclésiastiques et seigneuriales; rachat en argent des anciens droits, égalité des impôts; admission de tous les citoyens à tous les emplois civils et militaires. Et la liste continuait, les maux de cette vie semblaient disparaître un à un, c'était l'hosanna d'un nouvel âge d'or s'ouvrant pour le laboureur, qu'une page entière flagornait, en l'appelant le roi et le nourricier du monde. Lui seul importait, il fallait s'agenouiller devant la sainte charrue. Puis, les horreurs de 93 étaient stigmatisées en termes, brûlants, et le livre entamait un éloge outré de Napoléon, l'enfant de la Révolution, qui avait su «la tirer des ornières de la licence, pour faire le bonheur des campagnes».

--Ça, c'est vrai! lança Bécu, pendant que Jean tournait la dernière page.

--Oui, c'est vrai, dit le père Fouan. Il y a eu du bon temps tout de même, dans ma jeunesse... Moi qui vous parle, j'ai vu Napoléon une fois, à Chartres. J'avais vingt ans... On était libre, on avait la terre, ça semblait si bon! Je me souviens que mon père, un jour, disait qu'il semait des sous et qu'il récoltait des écus... Puis, on a eu Louis XVIII, Charles X, Louis-Philippe. Ça marchait toujours, on mangeait, on ne pouvait pas se plaindre... Et voici Napoléon III, aujourd'hui, et ça n'allait pas encore trop mal jusqu'à l'année dernière... Seulement....

Il voulut garder le reste, mais les mots lui échappaient.

--Seulement, qu'est-ce que ça nous a foutu, leur liberté et leur égalité, à Rose et à moi?... Est-ce que nous en sommes plus gras, après nous être esquintés pendant cinquante ans?

Alors, en quelques mots lents et pénibles, il résuma inconsciemment toute cette histoire: la terre si longtemps cultivée pour le seigneur, sous le bâton et dans la nudité de l'esclave, qui n'a rien à lui, pas même sa peau; la terre, fécondée de son effort, passionnément aimée et désirée pendant cette intimité chaude de chaque heure, comme la femme d'un autre que l'on soigne, que l'on étreint et que l'on ne peut posséder; la terre, après des siècles de ce tourment de concupiscence, obtenue enfin, conquise, devenue sa chose, sa jouissance, l'unique source de sa vie. Et ce désir séculaire, cette possession sans cesse reculée, expliquait son amour pour son champ, sa passion de la terre, du plus de terre possible, de la motte grasse, qu'on touche, qu'on pèse au creux de la main. Combien pourtant elle était indifférente et ingrate, la terre! On avait beau l'adorer, elle ne s'échauffait pas, ne produisait pas un grain de plus. De trop fortes pluies pourrissaient les semences, des coups de grêle hachaient le blé en herbe, un vent de foudre versait les tiges, deux mois de sécheresse maigrissaient les épis; et c'étaient encore les insectes qui rongent, les froids qui tuent, des maladies sur le bétail, des lèpres de mauvaises plantes mangeant le sol: tout devenait une cause de ruine, la lutte restait quotidienne, au hasard de l'ignorance, en continuelle alerte. Certes, lui ne s'était pas épargné, tapant des deux poings, furieux de voir que le travail ne suffisait pas. Il y avait desséché les muscles de son corps, il s'était donné tout entier à la terre, qui, après l'avoir à peine nourri, le laissait misérable, inassouvi, honteux d'impuissance sénile, et passait aux bras d'un autre mâle, sans pitié même pour ses pauvres os, qu'elle attendait.

--Et voilà! et voilà! continuait le père. On est jeune, on se décarcasse; et, quand on est parvenu bien difficilement à joindre les deux bouts, on est vieux, il faut partir... N'est-ce pas, Rose?

La mère hocha sa tête tremblante. Ah! oui, bon sang! elle avait travaillé, elle aussi, plus qu'un homme bien sûr! Levée avant les autres, faisant la soupe, balayant, récurant, les reins cassés par mille soins, les vaches, le cochon, le pétrin, toujours couchée la dernière! Pour n'en être pas crevée, il fallait qu'elle fût solide. Et c'était sa seule récompense, d'avoir vécu: on n'amassait que des rides, bien heureux encore, lorsque, après avoir coupé les liards en quatre, s'être couché sans lumière et contenté de pain et d'eau, on gardait de quoi ne pas mourir de faim, dans ses vieux jours.

--Tout de même, reprit Fouan, il ne faut pas nous plaindre. Je me suis laissé conter qu'il y a des pays où la terre donne un mal de chien. Ainsi, dans le Perche, ils n'ont que des cailloux... En Beauce, elle est douce encore, elle ne demande qu'un bon travail suivi... Seulement ça se gâte. Elle devient pour sûr moins fertile, des champs où l'on récoltait vingt hectolitres, n'en rapportent aujourd'hui que quinze... Et le prix de l'hectolitre diminue depuis un an, on raconte qu'il arrive du blé de chez les sauvages, c'est quelque chose de mauvais qui commence, une crise, comme ils disent... Est-ce que le malheur est jamais fini? Ça ne met pas de viande dans la marmite, n'est-ce pas? leur suffrage universel. Le foncier nous casse les épaules, on nous prend toujours nos enfants pour la guerre... Allez, on a beau faire des révolutions, c'est bonnet blanc, blanc bonnet, et le paysan reste le paysan.

Jean, qui était méthodique, attendait, pour achever sa lecture. Le silence étant retombé, il lut doucement:

--«Heureux laboureur, ne quitte pas le village pour la ville, où il te faudrait tout acheter, le lait, la viande et les légumes, où tu dépenserais toujours au delà du nécessaire, à cause des occasions. N'as-tu pas au village de l'air et du soleil, un travail sain, des plaisirs honnêtes? La vie des champs n'a point son égale, tu possèdes le vrai bonheur, loin des lambris dorés; et la preuve, c'est que les ouvriers des villes viennent se régaler à la campagne, de même que les bourgeois n'ont qu'un rêve, se retirer près de toi, cueillir des fleurs, manger des fruits aux arbres, faire des cabrioles sur le gazon. Dis-toi bien, Jacques Bonhomme, que l'argent est une chimère. Si tu as la paix du coeur, ta fortune est faite.»

Sa voix s'était altérée, il dut contenir une émotion de gros garçon tendre, grandi dans les villes, et dont les idées de félicité champêtre remuaient l'âme. Les autres restèrent mornes, les femmes pliées sur leurs aiguilles, les hommes tassés, la face durcie. Est-ce que le livre se moquait d'eux? L'argent seul était bon, et ils crevaient de misère. Puis, comme ce silence, lourd de souffrance et de rancune, le gênait, le jeune homme se permit une réflexion sage.

--Tout de même, ça irait mieux peut-être avec l'instruction... Si l'on était si malheureux autrefois, c'était qu'on ne savait pas. Aujourd'hui, on sait un peu, et ça va moins mal assurément. Alors, il faudrait savoir tout à fait, avoir des écoles pour apprendre à cultiver...

Mais Fouan l'interrompit violemment, en vieillard obstiné dans la routine.

--Fichez-nous donc la paix, avec votre science! Plus on en sait, moins ça marche, puisque je vous dis qu'il y a cinquante ans la terre rapportait davantage! Ça la fâche qu'on la tourmente, elle ne donne jamais que ce qu'elle veut, la mâtine! Et voyez si M. Hourdequin n'a pas mangé de l'argent gros comme lui, à se fourrer dans les inventions nouvelles... Non, non, c'est foutu, le paysan reste le paysan!

Dix heures sonnaient, et à ce mot qui concluait avec la rudesse d'un coup de hache, Rose alla chercher un pot de châtaignes, qu'elle avait laissé dans les cendres chaudes de la cuisine, le régal obligé du soir de la Toussaint. Même elle rapporta deux litres de vin blanc, pour que la fête fût complète. Dès lors, on oublia les histoires, la gaieté monta, les ongles et les dents travaillèrent à tirer de leurs cosses les châtaignes bouillies, fumantes encore. La Grande avait englouti tout de suite sa part dans sa poche, parce qu'elle mangeait moins vite. Bécu et Jésus-Christ les avalaient sans les éplucher, en se les lançant de loin au fond de la bouche, tandis que Palmyre, enhardie, mettait à les nettoyer un soin extrême, puis en gavait Hilarion, comme une volaille. Quant aux enfants, ils «faisaient du boudin». La Trouille piquait la châtaigne avec une dent, puis la pressait pour en tirer un jet mince, que Delphin et Nénesse léchaient ensuite. C'était très bon. Lise et Françoise se décidèrent à en faire aussi. On moucha la chandelle une dernière fois, on trinqua à la bonne amitié de tous les assistants. La chaleur avait augmenté, une vapeur rousse montait du purin de la litière, le grillon chantait plus fort, dans les grandes ombres mouvantes des poutres; et, pour que les vaches fussent du régal, on leur donnait les cosses, qu'elles broyaient d'un gros bruit régulier et doux.

A la demie de dix heures, le départ commença. D'abord, ce fut Fanny qui emmena Nénesse. Puis, Jésus-Christ et Bécu sortirent en se querellant, repris d'ivresse dans le froid du dehors; et l'on entendit la Trouille et Delphin, chacun soutenant son père, le poussant, le remettant dans le droit chemin, comme une bête rétive qui ne connaît plus l'écurie. A chaque battement de la porte, un souffle glacial venait de la route, blanche de neige. Mais la Grande ne se pressait point, nouait son mouchoir autour de son cou, enfilait ses mitaines. Elle n'eut pas un regard pour Palmyre et Hilarion, qui s'échappèrent peureusement, secoués d'un frisson, sous leurs guenilles. Enfin, elle s'en alla, elle rentra chez elle, à côté, avec le coup sourd du battant violemment refermé. Et il ne resta que Françoise et Lise.

--Dites donc, Caporal, demanda Fouan, vous les accompagnerez en retournant à la ferme, n'est-ce pas? C'est votre chemin.

Jean accepta d'un signe, pendant que les deux filles se couvraient la tête de leur fichu.

Buteau s'était levé, et il marchait d'un bout à l'autre de l'étable, la face dure, d'un pas inquiet et songeur. Il n'avait plus parlé depuis la lecture, comme possédé par ce que le livre disait, ces histoires de la terre si rudement conquise. Pourquoi ne pas l'avoir toute? un partage lui devenait insupportable. Et c'étaient d'autres choses encore, des choses confuses, qui se battaient dans son crâne épais, de la colère, de l'orgueil, l'entêtement de ne pas revenir sur ce qu'il avait dit, le désir exaspéré du mâle voulant et ne voulant pas, dans la crainte d'être dupé. Brusquement, il se décida.

--Je monte me coucher, adieu!

--Comment ça, adieu?

--Oui, je repartirai pour la Chamade avant le jour... Adieu, si je ne vous revois pas.

Le père et la mère, côte à côte, s'étaient plantés devant lui.

--Eh bien! et ta part, demanda Fouan, l'acceptes-tu?

Buteau marcha jusqu'à la porte; puis, se retournant:

--Non!

Tout le corps du vieux paysan trembla. Il se grandit, il eut un dernier éclat de l'antique autorité.

--C'est bon, tu es un mauvais fils... Je vas donner leurs parts à ton frère et à ta soeur, et je leur louerai la tienne, et quand je mourrai, je m'arrangerai pour qu'ils la gardent... Tu n'auras rien, va-t'en!

Buteau ne broncha pas, dans son attitude raidie. Alors, Rose, à son tour, essaya de l'attendrir.

--Mais on t'aime autant que les autres, imbécile!... Tu boudes contre ton ventre. Accepte!

--Non!

Et il disparut, il monta se coucher.

Dehors, Lise et Françoise, encore saisies de cette scène, firent quelques pas en silence. Elles s'étaient reprises à la taille, elles se confondaient, toutes noires, dans le bleuissement nocturne de la neige. Mais Jean qui les suivait, également silencieux, les entendit bientôt pleurer. Il voulut leur rendre courage.

--Voyons, il réfléchira, il dira oui demain.

--Ah! vous ne le connaissez pas, s'écria Lise. Il se ferait plutôt hacher que de céder... Non, non, c'est fini!

Puis d'une voix désespérée:

--Qu'est-ce que je vais donc en faire de son enfant?

--Dame! faut bien qu'il sorte, murmura Françoise.

Cela les fit rire. Mais elles étaient trop tristes, elles se remirent à pleurer.

Lorsque Jean les eut laissées à leur porte, il continua sa route, à travers la plaine. La neige avait cessé, le ciel était redevenu vif et clair, criblé d'étoiles, un grand ciel de gelée, d'où tombait un jour bleu, d'une limpidité de cristal; et la Beauce, à l'infini se déroulait, toute blanche, plate et immobile comme une mer de glace. Pas un souffle ne venait de l'horizon lointain, il n'entendait que la cadence de ses gros souliers sur le sol durci. C'était un calme profond, la paix souveraine du froid. Tout ce qu'il avait lu lui tournait dans la tête, il ôta sa casquette pour se rafraîchir, souffrant derrière les oreilles, ayant besoin de ne plus penser à rien. L'idée de cette fille enceinte et de sa soeur le fatiguait aussi. Ses gros souliers sonnaient toujours. Une étoile filante se détacha, sillonna le ciel d'un vol de flamme, silencieuse.

Là-bas, la ferme de la Borderie disparaissait, renflant à peine d'une légère bosse la nappe blanche; et, dès que Jean se fut engagé dans le sentier de traverse, il se rappela le champ qu'il avait ensemencé à cette place, quelques jours plus tôt: il regarda vers la gauche, il le reconnut, sous le suaire qui le couvrait. La couche était mince, d'une légèreté et d'une pureté d'hermine, dessinant les arêtes des sillons, laissant deviner les membres engourdis de la terre. Comme les semences devaient dormir! quel bon repos dans ces flancs glacés, jusqu'au tiède matin, où le soleil du printemps les réveillerait à la vie!

DEUXIÈME PARTIE

I

Il était quatre heures, le jour se levait à peine, un jour rose des premiers matins de mai. Sous le ciel pâlissant, les bâtiments de la Borderie sommeillaient encore, à demi sombres, trois longs bâtiments aux trois bords de la vaste cour carrée, la bergerie au fond, les granges à droite, la vacherie, l'écurie et la maison d'habitation à gauche. Fermant le quatrième côté, la porte charretière était close, verrouillée d'une barre de fer. Et, sur la fosse à fumier, seul un grand coq jaune sonnait le réveil, de sa note éclatante de clairon. Un second coq répondit, puis un troisième. L'appel se répéta, s'éloigna de ferme en ferme, d'un bout à l'autre de la Beauce.

Cette nuit-là, comme presque toutes les nuits, Hourdequin était venu retrouver Jacqueline dans sa chambre, la petite chambre de servante qu'il lui avait laissé embellir d'un papier à fleurs, de rideaux de percale et de meubles d'acajou. Malgré son pouvoir grandissant, elle s'était heurtée à de violents refus, chaque fois qu'elle avait tenté d'occuper, avec lui, la chambre de sa défunte femme, la chambre conjugale, qu'il défendait par un dernier respect. Elle en restait très blessée, elle comprenait bien qu'elle ne serait pas la vraie maîtresse, tant qu'elle ne coucherait pas dans le vieux lit de chêne, drapé de cotonnade rouge.

Au petit jour, Jacqueline s'éveilla, et elle demeurait sur le dos, les paupières grandes ouvertes, tandis que, près d'elle, le fermier ronflait encore. Ses yeux noirs rêvaient dans cette chaleur excitante du lit, un frisson gonfla sa nudité de jolie fille mince. Pourtant, elle hésitait; puis, elle se décida, enjamba doucement son maître, la chemise retroussée, si légère et si souple, qu'il ne la sentit point; et, sans bruit, les mains fiévreuses de son brusque désir, elle passa un jupon. Mais elle heurta une chaise, il ouvrit les yeux à son tour.

--Tiens! tu t'habilles... Où vas-tu?

--J'ai peur pour le pain, je vais voir.

Hourdequin se rendormit, bégayant, étonné du prétexte, la tête en sourd travail dans l'accablement du sommeil. Quelle drôle d'idée! le pain n'avait pas besoin d'elle, à cette heure. Et il se réveilla en sursaut, sous la pointe aiguë d'un soupçon. Ne la voyant plus là, étourdi, il promenait son regard vague autour de cette chambre de bonne, où étaient ses pantoufles, sa pipe, son rasoir. Encore quelque coup de chaleur de cette gueuse pour un valet! Il lui fallut deux minutes avant de se reprendre, il revit toute son histoire.

Son père, Isidore Hourdequin, était le descendant d'une ancienne famille de paysans de Cloyes, affinée et montée à la bourgeoisie, au XVIe siècle. Tous avaient eu des emplois dans la gabelle: un, grenetier à Chartres; un autre, contrôleur à Châteaudun; et Isidore, orphelin de bonne heure, possédait une soixantaine de mille francs, lorsque, à vingt-six ans, privé de sa place par la Révolution, il eut l'idée de faire fortune avec les vols de ces brigands de républicains, qui mettaient en vente les biens nationaux. Il connaissait admirablement la contrée, il flaira, calcula, paya trente mille francs, à peine le cinquième de leur valeur réelle, les cent cinquante hectares de la Borderie, tout ce qu'il restait de l'ancien domaine des Rognes-Bouqueval. Pas un paysan n'avait osé risquer ses écus; seuls, des bourgeois, des robins et des financiers tirèrent profit de la mesure révolutionnaire. D'ailleurs, c'était simplement une spéculation, car Isidore comptait bien ne pas s'embarrasser d'une ferme, la revendre à son prix dès la fin des troubles, quintupler ainsi son argent. Mais le Directoire arriva, et la dépréciation de la propriété continuait: il ne put vendre avec le bénéfice rêvé. Sa terre le tenait, il en devint le prisonnier, à ce point que, têtu, ne voulant rien lâcher d'elle, il eut l'idée de la faire valoir lui-même, espérant y réaliser enfin la fortune. Vers cette époque, il épousa la fille d'un fermier voisin, qui lui apporta cinquante hectares; dès lors, il en eut deux cents, et ce fut ainsi que ce bourgeois, sorti depuis trois siècles de la souche paysanne, retourna à la culture, mais à la grande culture, à l'aristocratie du sol, qui remplaçait l'ancienne toute-puissance féodale.

Alexandre Hourdequin, son fils unique, était né en 1804. Il avait commencé d'exécrables études au collège de Châteaudun. La terre le passionnait, il préféra revenir aider son père, décevant un nouveau rêve de ce dernier, qui, devant la fortune lente, aurait voulu vendre tout et lancer son fils dans quelque profession libérale. Le jeune homme avait vingt-sept ans, lorsque, le père mort, il devint le maître de la Borderie. Il était pour les méthodes nouvelles; son premier soin, en se mariant, fut de chercher, non du bien, mais de l'argent, car, selon lui, il fallait s'en prendre au manque de capital, si la ferme végétait; et il trouva la dot désirée, une somme de cinquante mille francs, que lui apporta une soeur du notaire Baillehache, une demoiselle mûre, son aînée de cinq ans, extrêmement laide, mais douce. Alors, commença, entre lui et ses deux cents hectares, une longue lutte, d'abord prudente, peu à peu enfiévrée par les mécomptes, lutte de chaque saison, de chaque jour, qui, sans l'enrichir, lui avait permis de mener une vie large de gros homme sanguin, décidé à ne jamais rester sur ses appétits. Depuis quelques années, les choses se gâtaient encore. Sa femme lui avait donné deux enfants: un garçon, qui s'était engagé par haine de la culture, et qui venait d'être fait capitaine, après Solférino; une fille délicate et charmante, sa grande tendresse, l'héritière de la Borderie, puisque son fils ingrat courait les aventures. D'abord, en pleine moisson, il perdit sa femme. L'automne suivant, sa fille mourait. Ce fut un coup terrible. Le capitaine ne se montrait même plus une fois par an, le père se trouva brusquement seul, l'avenir fermé, sans l'encouragement désormais de travailler pour sa race. Mais, si la blessure saignait au fond, il resta debout, violent et autoritaire. Devant les paysans qui ricanaient de ses machines, qui souhaitaient la ruine de ce bourgeois assez audacieux pour tâter de leur métier, il s'obstina. Et que faire, d'ailleurs? Il était de plus en plus étroitement le prisonnier de sa terre: le travail accumulé, le capital engagé l'enfermaient chaque jour davantage, sans autre issue possible désormais que d'en sortir par un désastre.

