Part 40
Le matin, Nénesse, en finaud, n'avait risqué que la moitié de l'affaire. Depuis l'enterrement, où il avait aperçu Élodie, son plan s'était élargi tout d'un coup: non seulement il aurait le 19, mais il voulait aussi la jeune fille. L'opération était simple. D'abord, rien à débourser, il ne la prendrait qu'avec la maison en dot; ensuite, si elle ne lui apportait actuellement que cette dot compromise, plus tard elle hériterait des Charles, une vraie fortune. Et c'était pourquoi il avait amené son père, résolu à faire immédiatement sa demande.
Un instant, on parla de la température qui était vraiment douce pour la saison. Les poiriers avaient bien fleuri, mais la fleur tiendrait-elle! On finissait de boire le café, la conversation tomba.
--Ma mignonne, dit brusquement M. Charles à Élodie, tu devrais aller faire un tour au jardin.
Il la renvoyait, ayant hâte de vider le sac aux Delhomme.
--Pardon, mon oncle, interrompit Nénesse, si c'était un effet de votre bonté que ma cousine restât avec nous... J'ai à vous parler de quelque chose qui l'intéresse; et, n'est-ce pas, vaut toujours mieux terminer les affaires d'un coup que de s'y reprendre à deux fois.
Alors, se levant, il fit la demande, en garçon bien élevé.
--C'est donc pour vous dire que je serais très heureux d'épouser ma cousine, si vous y consentiez, et si elle y consentait elle-même.
La surprise fut grande. Mais Élodie surtout en parut révolutionnée, à ce point que, quittant sa chaise, elle se jeta au cou de madame Charles, dans un effarement de pudeur qui empourprait ses oreilles; et sa grand-mère s'épuisait à la calmer.
--Voyons, voyons, mon petit lapin, c'est trop, sois donc raisonnable!... On ne te mange pas, parce qu'on te demande en mariage... Ton cousin n'a rien dit de mal, regarde-le, ne fais pas la bête.
Aucune bonne parole ne put la déterminer à remontrer sa figure.
--Mon Dieu! mon garçon, finit par déclarer M. Charles, je ne m'attendais pas à ta demande. Peut-être aurait-il mieux valu m'en parler d'abord, car tu vois comme notre chérie est sensible... Mais, quoi qu'il arrive, sois certain que je t'estime, car tu me sembles un bon sujet et un travailleur.
Delhomme, dont pas un trait n'avait bougé jusque-là, lâcha deux mots.
--Pour sûr!
Et Jean, comprenant qu'il devait être poli, ajouta:
--Ah! oui, par exemple!
M. Charles se remettait, et déjà il avait réfléchi que Nénesse n'était pas un mauvais parti, jeune, actif, fils unique de paysans riches. Sa petite-fille ne trouverait pas mieux. Aussi, après avoir échangé un regard avec madame Charles, continua-t-il:
--Ça regarde l'enfant. Jamais nous ne la contrarierons là-dessus, ce sera comme elle voudra.
Alors, Nénesse, galamment, renouvela sa demande.
--Ma cousine, si vous voulez bien me faire l'honneur et le plaisir...
Elle avait toujours le visage enfoui dans le sein de sa grand'mère, mais elle ne le laissa pas achever, elle accepta d'un signe de tête énergique, répété trois fois, en enfonçant sa tête davantage. Cela lui donnait sans doute du courage, de se boucher les yeux. La société en demeura muette, saisie de cette hâte à dire oui. Elle aimait donc ce garçon, qu'elle avait si peu vu? ou bien était-ce qu'elle en désirait un, n'importe lequel, pourvu qu'il fût joli homme?
Madame Charles lui baisa les cheveux, en souriant, en répétant:
--Pauvre chérie! pauvre chérie!
--Eh bien, reprit M. Charles, puisque ça lui va, ça nous va.
Mais une pensée venait de l'assombrir. Ses paupières lourdes retombèrent, il eut un geste de regret.
--Naturellement, mon brave, nous abandonnons l'autre chose, la chose que tu m'as proposée ce matin.
Nénesse s'étonna.
--Pourquoi donc?
--Comment, pourquoi? Mais parce que... voyons... tu comprends bien?... Nous ne l'avons pas laissée jusqu'à vingt ans chez les dames de la Visitation pour que... enfin, c'est impossible!
Il clignait les yeux, il tordait la bouche, voulant se faire entendre, craignant d'en trop dire. La petite là-bas, rue aux Juifs! une demoiselle qui avait reçu tant d'instruction! une pureté si absolue, élevée dans l'ignorance de tout!
--Ah! pardon, déclara nettement Nénesse, ça ne fait plus mon affaire... Je me marie pour m'établir, je veux ma cousine et la maison.
--La confiserie, s'écria madame Charles.
Et, ce mot lancé, la discussion s'en empara, le répéta à dix reprises. La confiserie, allons! était-ce raisonnable? Le jeune homme et son père s'entêtaient à l'exiger comme dot, disaient qu'on ne pouvait pas lâcher ça, que c'était la vraie fortune de la future; et ils prenaient à témoin Jean, qui en convenait d'un hochement du menton. Enfin, ils finirent tous par crier, ils s'oubliaient, précisaient, donnaient des détails crus, lorsqu'un incident inattendu les fit taire.
Lentement, Élodie venait enfin de dégager sa tête, et elle se leva, de son air de grand lis poussé à l'ombre, avec sa pâleur mince de vierge chlorotique, ses yeux vides, ses cheveux incolores. Elle les regarda, elle dit tranquillement:
--Mon cousin a raison, on ne peut pas lâcher ça.
Ahurie, madame Charles bégayait:
--Mais, mon petit lapin, si tu savais...
--Je sais... Il y a beau temps que Victorine m'a tout dit, Victorine, la bonne qu'on a renvoyée, à cause des hommes... Je sais, j'y ai réfléchi, je vous jure qu'on ne peut pas lâcher ça.
Une stupeur avait cloué les Charles. Leurs yeux s'étaient arrondis, ils la contemplaient dans un hébétement profond. Eh quoi! elle connaissait le 19, ce qu'on y faisait, ce qu'on y gagnait, le métier enfin, et elle en parlait avec cette sérénité! Ah! l'innocence, elle touche à tout sans rougir!
--On ne peut pas lâcher ça, répéta-t-elle. C'est trop bon, ça rapporte trop... Et puis une maison que vous avez faite, où vous avez travaillé si fort, est-ce que ça doit sortir de la famille?
M. Charles en fut bouleversé. Dans son saisissement, montait une émotion indicible, qui lui partait du coeur et le serrait à la gorge. Il s'était levé, il chancela, s'appuya sur madame Charles, debout, elle aussi, suffoquée et tremblante. Tous les deux croyaient à un sacrifice, refusaient d'une voix éperdue.
--Oh! chérie, oh! chérie... Non, non, chérie...
Mais les yeux d'Élodie se mouillaient, elle baisa la vieille alliance de sa mère, qu'elle portait au doigt, cette alliance usée là-bas, dans le travail.
--Si, si, laissez-moi suivre mon idée... Je veux être comme maman. Ce qu'elle a fait, je peux le faire, il n'y a pas de déshonneur, puisque vous l'avez fait vous-mêmes... Ça me plaît beaucoup, je vous assure. Et vous verrez si j'aiderai mon cousin, si nous relèverons promptement la maison, à nous deux! Il faudra que ça marche, on ne me connaît pas!
Alors, tout fut emporté, les Charles ruisselèrent. L'attendrissement les noyait, ils sanglotaient comme des enfants. Sans doute, ils ne l'avaient pas élevée dans cette idée; seulement, que faire, quand le sang parle? Ils reconnaissaient le cri de la vocation. Absolument la même histoire que pour Estelle: elle aussi, ils l'avaient enfermée chez les dames de la Visitation, ignorante, pénétrée des principes les plus rigides de la morale; et elle n'en était pas moins devenue une maîtresse de maison hors ligne. L'éducation ne signifiait rien, c'était l'intelligence qui décidait de tout. Mais la grosse émotion des Charles, les larmes dont ils débordaient sans pouvoir les arrêter, venaient plus encore de cette pensée glorieuse que le 19, leur oeuvre, leur chair, allait être sauvé de la ruine. Élodie et Nénesse, avec la belle flamme de la jeunesse, y continueraient leur race. Et ils le voyaient déjà restauré, rentré dans la faveur publique, étincelant, tel enfin qu'il brillait sur Chartres, aux plus beaux jours de leur règne.
Lorsque M. Charles put parler, il attira sa petite-fille dans ses bras.
--Ton père nous a causé bien des soucis, tu nous consoles de tout, mon ange!
Madame Charles l'étreignit également, ils ne firent plus qu'un groupe, leurs pleurs se confondirent.
--C'est donc une affaire entendue? demanda Nénesse, qui voulait un engagement.
--Oui, c'est entendu.
Delhomme rayonnait, en père enchanté d'avoir casé son fils, d'une façon inespérée. Dans sa prudence, il s'agita, il exprima son opinion.
--Ah! bon sang! s'il n'y a jamais de regret de votre côté, il n'y en aura point du nôtre... Pas besoin de souhaiter de la chance aux enfants. Quand on gagne, ça marche toujours.
Ce fut sur cette conclusion qu'on se rassit, pour causer des détails, tranquillement.
Mais Jean comprit qu'il gênait. Lui-même, au milieu de ces effusions, était embarrassé de sa personne, et il se serait échappé plus tôt, s'il avait su comment sortir. Il finit par emmener M. Charles à l'écart, il parla de la place de jardinier. La face digne de M. Charles devint sévère: une situation chez lui à un parent, jamais! On ne tire rien de bon d'un parent, on ne peut pas taper dessus. D'ailleurs, la place était donnée depuis la veille. Et Jean s'en alla, pendant qu'Élodie, de sa voix blanche de vierge, disait que, si son papa faisait le méchant, elle se chargeait de le mettre à la raison.
Dehors, il marcha d'un pas ralenti, ne sachant plus où frapper pour avoir du travail. Sur les cent vingt-sept francs, il avait déjà payé l'enterrement de sa femme, la croix et l'entourage, au cimetière. Il lui restait à peine la moitié de la somme, il irait toujours trois semaines avec ça, ensuite il verrait bien. La peine ne l'effrayait point, son unique souci venait de l'idée de ne pas quitter Rognes, à cause de son procès. Trois heures sonnèrent, puis quatre, puis cinq. Longtemps il battit la campagne, la tête barbouillée de rêvasseries confuses, retournant à la Borderie, retournant chez les Charles. Partout la même histoire, l'argent et la femelle, on en mourait et on en vivait. Rien d'étonnant alors, si tout son mal sortait aussi de là. Une faiblesse lui cassait les jambes, il songea qu'il n'avait pas mangé encore, il retourna vers le village, décidé à s'installer chez Lengaigne, qui louait des chambres. Mais, comme il traversait la place de l'Église, la vue de la maison dont on l'avait chassé le matin lui ralluma le sang. Pourquoi donc laisserait-il à ces canailles ses deux pantalons et sa redingote? C'était à lui, il les voulait, quitte à recommencer la bataille.
La nuit tombait, Jean eut peine à distinguer le père Fouan, assis sur le banc de pierre. Il arrivait devant la porte de la cuisine, où brûlait une chandelle, lorsque Buteau le reconnut et s'élança pour lui barrer le passage.
--Nom de Dieu! c'est encore toi... Qu'est-ce que tu veux?
--Je veux mes deux pantalons et ma redingote.
Une querelle atroce éclata. Jean s'obstinait, demandait à fouiller dans l'armoire; tandis que Buteau, qui avait pris une serpe, jurait de lui ouvrir la gorge, s'il passait le seuil. Enfin, on entendit la voix de Lise, à l'intérieur, crier:
--Ah! va, faut les lui rendre, ses guenilles!... Tu ne mettrais pas ça, il est pourri!
Les deux hommes se turent. Jean attendit. Mais, derrière son dos, sur le banc de pierre, le père Fouan, rêva, la tête perdue, bégayant de sa voix empâtée:
--Fous donc le camp! ils te saigneront, comme ils ont saigné la petite!
Ce fut un éblouissement. Jean comprit tout, et la mort de Françoise, et son obstination muette. Il avait déjà un soupçon, il ne douta plus qu'elle n'eût sauvé sa famille de la guillotine. La peur le prenait aux cheveux, et il ne trouvait pas un cri, pas un geste, quand il reçut, au travers de la figure, les pantalons et la redingote que Lise lui jetait par la porte ouverte, à la volée.
--Tiens! les v'là, tes saletés!... Ça pue si fort, que ça nous aurait fichu la peste!
Alors, il les ramassa, il s'en alla. Et, sur la route seulement, lorsqu'il fut sorti de la cour, il brandit le poing vers la maison, en criant un seul mot, qui troua le silence.
--Assassins!
Puis, il disparut dans la nuit noire.
Buteau était resté saisi, car il avait entendu la phrase grognée en rêve par le père Fouan, et le mot de Jean venait de l'atteindre en plein corps, ainsi qu'une balle. Quoi donc? les gendarmes allaient-ils s'en mêler, à présent qu'il croyait l'affaire ensevelie avec Françoise? Depuis qu'il l'avait vu descendre dans la terre, le matin, il respirait, et voilà que le vieux savait tout! Est-ce qu'il faisait la bête, pour les guetter? Cela acheva d'angoisser Buteau, il en rentra si malade, qu'il laissa la moitié de son assiette de soupe. Lise, mise au courant, grelottante, ne mangea pas non plus.
Tous deux s'étaient fait une fête de cette première nuit passée dans la maison reconquise. Elle fut abominable, la nuit de malheur. Ils avaient couché Laure et Jules sur un matelas, devant la commode, en attendant de les installer autre part; et les enfants ne dormaient pas encore, qu'eux-mêmes s'étaient mis au lit, soufflant la chandelle. Mais impossible de fermer l'oeil, ils se retournaient comme sur un gril brûlant, ils finirent par causer à demi voix. Ah! ce père, qu'il pesait donc lourd, depuis qu'il tombait en enfance! une vraie charge, à leur casser les reins, tant il coûtait! On ne s'imaginait pas ce qu'il avalait de pain, et glouton, prenant la viande à pleins doigts, renversant le vin dans sa barbe, si malpropre, qu'on avait mal au coeur rien que de le voir. Avec ça, maintenant, il s'en allait toujours déculotté, on l'avait surpris en train de se découvrir devant des petites filles: une manie de vieille bête finie, une fin dégoûtante pour un homme qui n'était pas plus cochon qu'un autre, dans son temps. Vrai! c'était à l'achever d'un coup de pioche, puisqu'il ne se décidait pas à partir de lui-même!
--Quand on songe qu'il tomberait, si l'on soufflait dessus! murmura. Buteau. Et il dure, il s'en fout pas mal, de nous gêner! Ces bougres de vieux, moins ça fiche, moins ça gagne, et plus ça se cramponne!... Il ne claquera jamais, celui-là.
Lise, sur le dos, dit à son tour:
--C'est mauvais qu'il soit rentré ici... Il y sera trop bien, il va passer un nouveau bail... Moi, si j'avais eu à prier le bon Dieu, je lui aurais demandé de ne pas le laisser coucher une seule nuit dans la maison.
Ni l'un ni l'autre n'abordaient leur vrai souci, l'idée que le père savait tout et qu'il pouvait les vendre, même innocemment. Ça, c'était le comble. Qu'il fût une dépense, qu'il les encombrât, qu'il les empêchât de jouir à l'aise des titres de rente volés, ils l'avaient supporté longtemps. Mais qu'une parole de lui leur fit couper le cou, ah! non, ça passait la permission. Fallait y mettre ordre.
--Je vas voir s'il dort, dit Lise brusquement.
Elle ralluma la chandelle, s'assura du gros sommeil de Laure et de Jules, puis fila en chemise dans la pièce aux betteraves, où l'on avait rétabli le lit de fer du vieux. Quand elle revint, elle était frissonnante, les pieds glacés par le carreau, et elle se refourra sous la couverture, se serra contre son homme, qui la prit entre ses bras, pour la réchauffer.
--Eh bien?
--Eh bien! il dort, il a la bouche ouverte comme une carpe, à cause qu'il étouffe.
Un silence régna, mais ils avaient beau se taire, dans leur étreinte, ils entendaient leurs pensées battre sous leur peau. Ce vieux qui suffoquait toujours, c'était si facile de le finir: un rien dans la gorge, un mouchoir, les doigts seulement, et l'on en serait délivré. Même, ce serait un vrai service à lui rendre. Est-ce qu'il ne valait pas mieux dormir tranquille au cimetière, que d'être à charge aux autres et à soi?
Buteau continuait de serrer Lise entre ses bras. Maintenant, tous deux brûlaient, comme si un désir leur eût allumé le sang des veines. Il la lâcha tout d'un coup, sauta à son tour pieds nus sur le carreau.
--Je vas voir aussi.
La chandelle au poing, il disparut, tandis qu'elle, retenant sa respiration, écoutait, les yeux grands ouverts dans le noir. Mais les minutes s'écoulaient, aucun bruit ne lui arrivait de la pièce voisine. A la fin, elle l'entendit revenir sans lumière, avec le frôlement mou de ses pieds, si oppressé, qu'il ne pouvait contenir le ronflement de son haleine. Et il s'avança, jusqu'au lit, il tâta pour l'y retrouver, lui souffla dans l'oreille:
--Viens donc, j'ose pas tout seul.
Lise suivit Buteau, les bras tendus, de crainte de se cogner. Ils ne sentaient plus le froid, leur chemise les gênait. La chandelle était par terre, dans un coin de la chambre du vieux. Mais elle éclairait assez pour qu'on le distinguât, allongé sur le dos, la tête glissée de l'oreiller. Il était si raidi, si décharné par l'âge, qu'on l'aurait cru mort, sans le râle pénible qui sortait de sa bouche largement ouverte. Les dents manquaient, il y avait là un trou noir, où les lèvres semblaient rentrer, un trou sur lequel tous les deux se penchèrent, comme pour voir ce qu'il restait de vie au fond. Longuement, ils regardaient, côte à côte, se touchant de la hanche. Mais leurs bras mollissaient, c'était très facile et si lourd pourtant, de prendre n'importe quoi, de boucher le trou. Ils s'en allèrent, ils revinrent. Leur langue sèche n'aurait pu prononcer un mot, leurs yeux seuls se parlaient. D'un regard, elle lui avait montré l'oreiller: allons donc! qu'attendait-il? Et lui battait des paupières, la poussait à sa place. Brusquement, Lise exaspérée empoigna l'oreiller, le tapa sur la face du père.
--Bougre de lâche! faut donc que ce soit toujours les femmes!
Alors Buteau se rua, pesa de tout le poids de son corps, pendant qu'elle, montée sur le lit, s'asseyait, enfonçait sa croupe nue de jument hydropique. Ce fut un enragement, l'un et l'autre foulaient, des poings, des épaules, des cuisses. Le père avait eu une secousse violente, ses jambes s'étaient détendues avec des bruits de ressorts cassés. On aurait dit qu'il sautait, pareil à un poisson jeté sur l'herbe. Mais ce ne fut pas long. Ils le maintenaient trop rudement, ils le sentirent sous eux qui s'aplatissait, qui se vidait de l'existence. Un long frisson, un dernier tressaillement, puis rien du tout, quelque chose d'aussi mou qu'une chiffe.
--Je crois bien que ça y est, gronda Buteau essoufflé.
Lise, toujours assise, en tas, ne dansait plus, se recueillait, pour voir si aucun frémissement de vie ne lui répondait dans la peau.
--Ça y est, rien ne grouille.
Elle se laissa glisser, la chemise roulée aux hanches, et enleva l'oreiller. Mais ils eurent un grognement de terreur.
--Nom de Dieu! il est tout noir, nous sommes foutus!
En effet, pas possible de raconter qu'il s'était mis lui-même en un pareil état. Dans leur rage à le pilonner, ils lui avaient fait rentrer le nez au fond de la bouche; et il était violet, un vrai nègre. Un instant, ils sentirent le sol vaciller sous eux: ils entendaient le galop des gendarmes, les chaînes de la prison, le couteau de la guillotine. Cette besogne mal faite les emplissait d'un regret épouvanté. Comment le raccommoder, à cette heure? On aurait beau le débarbouiller au savon, jamais il ne redeviendrait blanc. Et ce fut l'angoisse de le voir couleur de suie qui leur inspira une idée.
--Si on le brûlait, murmura Lise.
Buteau, soulagé, respira fortement.
--C'est ça, nous dirons qu'il s'est allumé lui-même.
Puis, la pensée des titres lui étant venue, il tapa des mains, tout son visage s'éclaira d'un rire triomphant.
--Ah! nom de Dieu! ça va, on leur fera croire qu'il a flambé les papiers avec lui... Pas de compte à rendre!
Tout de suite, il courut chercher la chandelle. Mais elle, qui avait peur de mettre le feu, ne voulut pas d'abord qu'il l'approchât du lit. Des liens de paille se trouvaient dans un coin, derrière les betteraves; et elle en prit un, elle l'enflamma, commença par griller les cheveux et la barbe du père, très longue, toute blanche. Ça sentait la graisse répandue, ça crépitait, avec de petites flammes jaunes. Soudain, ils se rejetèrent en arrière, béants, comme si une main froide les avait tirés par les cheveux. Dans l'abominable souffrance des brûlures, le père, mal étouffé, venait d'ouvrir les yeux, et ce masque atroce, noir, au grand nez cassé, à la barbe incendiée, les regardait. Il eut une affreuse expression de douleur et de haine. Puis, toute la face se disloqua, il mourut.
Affolé déjà, Buteau poussa un rugissement de fureur, lorsqu'il entendit éclater des sanglots à la porte. C'étaient les deux petits, Laure et Jules, en chemise, réveillés par le bruit, attirés par cette grosse clarté, dans cette chambre ouverte. Ils avaient vu, ils hurlaient d'effroi.
--Nom de Dieu de vermines! cria Buteau en se précipitant sur eux, si vous bavardez, je vous étrangle.... V'là pour vous souvenir!
D'une paire de gifles, il les avait jetés par terre. Ils se ramassèrent, sans une larme, ils coururent se pelotonner sur leur matelas, où ils ne bougèrent plus.
Et lui voulut en finir, alluma la paillasse, malgré sa femme. Heureusement, la pièce était si humide, que la paille brûlait lentement. Une grosse fumée se dégageait, ils ouvrirent la lucarne, à demi asphyxiés. Puis, des flammes s'élancèrent, grandirent jusqu'au plafond. Le père craquait là-dedans, et l'insupportable odeur augmentait, l'odeur des chairs cuites. Toute la vieille demeure aurait flambé comme une meule, si la paille ne s'était pas remise à fumer sous le bouillonnement du corps. Il n'y eut plus, sur les traverses du lit de fer, que ce cadavre à demi calciné, défiguré, méconnaissable. Un coin de la paillasse était resté intact, un bout du drap pendait encore.
--Filons, dit Lise, qui, malgré la grosse chaleur, grelottait de nouveau.
--Attends, répondit Buteau, faut arranger les choses.
Il posa au chevet une chaise, d'où il renversa la chandelle du vieux, pour faire croire qu'elle était tombée sur la paillasse. Même il eut la malignité d'enflammer du papier par terre. On trouverait les cendres, il raconterait que, la veille, le vieux avait découvert et gardé ses titres.
--C'est fait, au lit!
Buteau et Lise coururent, se bousculèrent l'un derrière l'autre, se replongèrent dans leur lit. Mais les draps s'étaient glacés, ils se reprirent d'une étreinte violente, pour avoir chaud. Le jour se leva, qu'ils ne dormaient pas encore. Ils ne disaient rien, ils avaient des tressaillements, après lesquels ils entendaient leur coeur battre, à grands coups. C'était la porte de la chambre voisine, restée ouverte, qui les gênait; et l'idée de la fermer les inquiétait davantage. Enfin, ils s'assoupirent, sans se lâcher.
Le matin, aux appels désespérés des Buteau, le voisinage accourut. La Frimat et les autres femmes constatèrent la chandelle renversée, la paillasse à moitié détruite, les papiers réduits en cendres. Toutes criaient que ça devait arriver un jour, qu'elles l'avaient prédit cent fois, à cause de ce vieux tombé en enfance. Et une chance encore que la maison n'eût pas brûlé avec lui!
VI
Deux jours après, le matin même où le père Fouan devait être enterré, Jean, las d'une nuit d'insomnie, s'éveilla très tard, dans la petite chambre qu'il occupait chez Lengaigne. Il n'était pas allé encore à Châteaudun, pour le procès, dont l'idée seule l'empêchait de quitter Rognes; chaque soir, il remettait l'affaire au lendemain, hésitant davantage, à mesure que sa colère se calmait; et c'était un dernier combat qui l'avait tenu éveillé, fiévreux, ne sachant quelle décision prendre.