# La Terre

## Part 4

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Il avait eu ce sauvageon d'une rouleuse de routes, ramassée sur le revers d'un fossé, à la suite d'une foire, et qu'il avait installée dans son trou, au grand scandale de Rognes. Pendant près de trois ans, le ménage s'était massacré; puis, un soir de moisson, la gueuse s'en était allée comme elle était venue, emmenée par un autre homme. L'enfant, à peine sevrée, avait poussé dru, en mauvaise herbe; et, depuis qu'elle marchait, elle faisait la soupe à son père, qu'elle redoutait et adorait. Mais sa passion était ses oies. D'abord, elle n'en avait eu que deux, un mâle et une femelle, volés tout petits, derrière la haie d'une ferme. Puis, grâce à des soins maternels, le troupeau s'était multiplié, et elle possédait vingt bêtes à cette heure, qu'elle nourrissait de maraude.

Quand la Trouille parut, avec son museau effronté de chèvre, chassant devant elle les oies à coup de baguette, Jésus-Christ s'emporta.

--Tu sais, rentre pour la soupe, ou gare!... Et puis, sale trouille, veux-tu bien fermer la maison, à cause des voleurs!

Buteau ricana, Delhomme et les autres ne purent également s'empêcher de rire, tant cette idée de Jésus-Christ volé leur sembla drôle. Il fallait voir la maison, une ancienne cave, trois murs retrouvés en terre, un vrai terrier à renard, entre des écroulements de cailloux, sous un bouquet de vieux tilleuls. C'était tout ce qu'il restait du château; et, quand le braconnier, à la suite d'une querelle avec son père, s'était réfugié dans ce coin rocheux qui appartenait à la commune, il avait dû construire en pierres sèches, pour fermer la cave, une quatrième muraille, où il avait laissé deux ouvertures, une fenêtre et la porte. Des ronces retombaient, un grand églantier masquait la fenêtre. Dans le pays, on appelait ça le Château.

Une nouvelle ondée creva. Heureusement, l'arpent de vignes se trouvait voisin, et la division en trois lots fut rondement menée, sans provoquer de contestation. Il n'y avait plus à partager que trois hectares de pré, en bas, au bord de l'Aigre; mais, à ce moment, la pluie devint si forte, un tel déluge tomba, que l'arpenteur, en passant devant la grille d'une propriété, proposa d'entrer.

--Hein! si l'on s'abritait une minute chez M. Charles?

Fouan s'était arrêté, hésitant, plein de respect pour son beau-frère et sa soeur, qui, après fortune faite, vivaient retirés, dans cette propriété de bourgeois.

--Non, non, murmura-t-il, ils déjeunent à midi, ça les dérangerait. Mais M. Charles apparut en haut du perron, sous la marquise, intéressé par l'averse; et, les ayant reconnus, il les appela.

--Entrez, entrez donc!

Puis, comme tous ruisselaient, il leur cria de faire le tour et d'aller dans la cuisine, où il les rejoignit. C'était un bel homme de soixante-cinq ans, rasé, aux lourdes paupières sur des yeux éteints, à la face digne et jaune de magistrat retiré. Vêtu de molleton gros bleu, il avait des chaussons fourrés et une calotte ecclésiastique, qu'il portait dignement, en gaillard dont la vie s'était passée dans des fonctions délicates, remplies avec autorité.

Lorsque Laure Fouan, alors couturière à Châteaudun, avait épousé Charles Badeuil, celui-ci tenait un petit café rue d'Angoulême. De là, le jeune ménage, ambitieux, travaillé d'un désir de fortune prompte, était parti pour Chartres. Mais, d'abord, rien ne leur y avait réussi, tout périclitait entre leurs mains; ils tentèrent vainement d'un autre cabaret, d'un restaurant, même d'un commerce de poissons salés; et ils désespéraient d'avoir jamais deux sous à eux, lorsque M. Charles, de caractère très entreprenant, eut l'idée d'acheter une des maisons publiques de la rue aux Juifs, tombée en déconfiture, par suite de personnel défectueux et de saleté notoire. D'un coup d'oeil, il avait jugé la situation, les besoins de Chartres, la lacune à combler dans un chef-lieu qui manquait d'un établissement honorable, où la sécurité et le confort fussent à la hauteur du progrès moderne. Dès la seconde année, en effet, le 19, restauré, orné de rideau et de glaces, pourvu d'un personnel choisi avec goût, se fit si avantageusement connaître, qu'il fallut porter à six le nombre des femmes. Messieurs les officiers, messieurs les fonctionnaires, enfin toute la société n'alla plus autre part. Et ce succès se maintint, grâce au bras d'acier de M. Charles, à son administration paternelle et forte; tandis que Mme Charles se montrait d'une activité extraordinaire, l'oeil ouvert partout, ne laissant rien se perdre, tout en sachant tolérer, quand il le fallait, les petits vols des clients riches.

En moins de vingt-cinq années, les Badeuil économisèrent trois cent mille francs; et ils songèrent alors à contenter le rêve de leur vie, une vieillesse idyllique en pleine nature, avec des arbres, des fleurs, des oiseaux. Mais ce qui les retint deux ans encore, ce fut de ne pas trouver d'acheteur pour le 19, au prix élevé qu'ils l'estimaient. N'était-ce pas à déchirer le coeur, un établissement fait du meilleur d'eux-mêmes, qui rapportait plus gros qu'une ferme, et qu'il fallait abandonner entre des mains inconnues, où il dégénérerait peut-être? Dès son arrivée à Chartres, M. Charles avait eu une fille, Estelle, qu'il mit chez les soeurs de la Visitation, à Châteaudun, lorsqu'il s'installa rue aux Juifs. C'était un pensionnat dévot, d'une moralité rigide, dans lequel il laissa la jeune fille jusqu'à dix-huit ans, pour raffiner sur son innocence, l'envoyant passer ses vacances au loin, ignorante du métier qui l'enrichissait. Et il ne l'en retira que le jour où il la maria à un jeune employé de l'octroi, Hector Vaucogne, un joli garçon qui gâtait de belles qualités par une extraordinaire paresse. Et elle touchait à la trentaine déjà, elle avait une fillette de sept ans, Élodie, lorsque, instruite à la fin, en apprenant que son père voulait céder son commerce, elle vint d'elle-même lui demander la préférence. Pourquoi l'affaire serait-elle sortie de la famille, puisqu'elle était si sûre et si belle? Tout fut réglé, les Vaucogne reprirent l'établissement, et les Badeuil, dès le premier mois, eurent la satisfaction attendrie de constater que leur fille, élevée pourtant dans d'autres idées, se révélait comme une maîtresse de maison supérieure, ce qui compensait heureusement la mollesse de leur gendre, dépourvue de sens administratif. Eux s'étaient retirés depuis cinq ans à Rognes, d'où ils veillaient sur leur petite-fille Élodie, qu'on avait mise à son tour au pensionnat de Châteaudun, chez les soeurs de la Visitation, pour y être élevée religieusement, selon les principes les plus stricts de la morale.

Lorsque M. Charles entra dans la cuisine, où une jeune bonne battait une omelette, en surveillant une poêlée d'alouettes sautées au beurre, tous, même le vieux Fouan et Delhomme, se découvrirent et parurent extrêmement flattés de serrer la main qu'il leur tendait.

--Ah! bon sang! dit Grosbois pour lui être agréable, quelle charmante propriété vous avez là, monsieur Charles!... Et quand on pense que vous avez payé ça rien du tout! Oui, oui, vous êtes un malin, un vrai!

L'autre se rengorgea.

--Une occasion, une trouvaille, ça nous a plu, et puis Mme Charles tenait absolument à finir ses jours dans son pays natal... Moi, devant les choses du coeur, je me suis toujours incliné.

Roseblanche, comme on nommait la propriété, était la folie d'un bourgeois de Cloyes, qui venait d'y dépenser près de cinquante mille francs, lorsqu'une apoplexie l'y avait foudroyé, avant que les peintures fussent sèches. La maison, très coquette, posée à mi-côte, était entourée d'un jardin de trois hectares, qui descendait jusqu'à l'Aigre. Au fond de ce trou perdu, à la lisière de la triste Beauce, pas un acheteur ne s'était présenté, et M. Charles l'avait eue pour vingt mille francs. Il y contentait béatement tous ses goûts, des truites et des anguilles superbes, pêchées dans la rivière, des collections de rosiers et d'oeillets cultivées avec amour, des oiseaux enfin, une grande volière pleine des espèces chanteuses de nos bois, que personne autre que lui ne soignait. Le ménage, vieilli et tendre, mangeait là ses douze mille francs de rente, dans un bonheur absolu, qu'il regardait comme la récompense légitime de ses trente années de travail.

--N'est-ce pas? ajouta M. Charles, on sait au moins qui nous sommes, ici.

--Sans doute, on vous connaît, répondit l'arpenteur. Votre argent parle pour vous.

Et tous les autres approuvèrent.

--Bien sûr, bien sûr.

Alors, M. Charles dit à la servante de donner des verres. Il descendit lui-même chercher deux bouteilles de vin à la cave. Tous, le nez tourné vers la poêle où se rissolaient les alouettes, flairaient la bonne odeur. Et ils burent gravement, se gargarisèrent.

--Ah! fichtre! il n'est pas du pays, celui-là!... Fameux!

--Encore un coup... A votre santé!

--A votre santé!

Comme ils reposaient leurs verres, Mme. Charles parut, une dame de soixante-deux ans, à l'air respectable, aux bandeaux d'un blanc de neige, qui avait le masque épais et à gros nez des Fouan, mais d'une pâleur rosée, d'une paix et d'une douceur de cloître, une chair de vieille religieuse ayant vécu à l'ombre. Et, se serrant contre elle, sa petite-fille Élodie, en vacance à Rognes pour deux jours, la suivait, dans son effarement de timidité gauche. Mangée de chlorose, trop grande pour ses douze ans, elle avait la laideur molle et bouffie, les cheveux rares et décolorés de son sang pauvre, si comprimée, d'ailleurs, par son éducation de vierge innocente, qu'elle en était imbécile.

--Tiens! vous êtes là? dit Mme. Charles en serrant les mains de son frère et de ses neveux, d'une main lente et digne, pour marquer les distances.

Et, se retournant, sans plus s'occuper de ces hommes:

--Entrez, entrez, monsieur Patoir... La bête est ici.

C'était le vétérinaire de Cloyes, un petit gros, sanguin, violet, avec une tête de troupier et des moustaches fortes. Il venait d'arriver dans son cabriolet boueux, sous l'averse battante.

--Ce pauvre mignon, continuait-elle, en tirant du four tiède une corbeille où agonisait un vieux chat, ce pauvre mignon a été pris hier d'un tremblement, et c'est alors que je vous ai écrit... Ah! il n'est pas jeune, il a près de quinze ans... Oui, nous l'avons eu dix ans, à Chartres; et, l'année dernière, ma fille a dû s'en débarrasser, je l'ai amené ici, parce qu'il s'oubliait dans tous les coins de la boutique.

La boutique, c'était pour Élodie, à laquelle on racontait que ses parents tenaient un commerce de confiserie, si bousculés d'affaires qu'ils ne pouvaient l'y recevoir. Du reste, les paysans ne sourirent même pas, car le mot courait à Rognes, on y disait que «la ferme aux Hourdequin, ça ne valait pas la boutique à M. Charles». Et, les yeux ronds, ils regardaient le vieux chat jaune, maigri, pelé, lamentable, le vieux chat qui avait ronronné dans tous les lits de la rue aux Juifs, le chat caressé, chatouillé par les mains grasses de cinq ou six générations de femmes. Pendant si longtemps, il s'était dorloté en chat favori, familier du salon et des chambres closes, léchant les restes de pommade, buvant l'eau des verres de toilette, assistant aux choses en muet rêveur, voyant tout de ses prunelles amincies dans leurs cercles d'or!

--Monsieur Patoir, je vous en prie, conclut Mme Charles, guérissez-le.

Le vétérinaire écarquillait les yeux, avec un froncement du nez et de la bouche, tout un remuement de son museau de dogue bonhomme et brutal. Et il cria:

--Comment! c'est pour ça que vous m'avez dérangé?... Bien sur que je vas vous le guérir! Attachez-lui une pierre au cou et foutez-le à l'eau!

Élodie éclata en larmes, Mme Charles suffoquait d'indignation.

--Mais il pue, votre minet! Est-ce qu'on garde une pareille horreur pour donner le choléra à une maison?... Foutez-le à l'eau!

Pourtant, devant la colère de la vieille dame, il finit par s'asseoir à la table, où il rédigea une ordonnance en grognant.

--Ça, c'est vrai, si ça vous amuse d'être empestée... Moi, pourvu qu'on me paye, qu'est-ce que ça me fiche?... Tenez! vous lui introduirez ça dans la gueule par cuillerées, d'heure en heure, et voilà une drogue pour deux lavements, l'un ce soir, l'autre demain.

Depuis un instant, M. Charles s'impatientait, désolé de voir les alouettes noircir, tandis que la bonne, lasse de battre l'omelette, attendait, les bras ballants. Aussi donna-t-il vivement à Patoir les six francs de la consultation, en poussant les autres à vider leurs verres.

--Il faut déjeuner... Hein? au plaisir de vous revoir! La pluie ne tombe plus.

Ils sortirent d'un air de regret, et le vétérinaire, qui montait dans sa vieille guimbarde disloquée, répéta:

--Un chat qui ne vaut pas la corde pour le foutre à l'eau!... Enfin, quand on est riche!

--De l'argent à putains, ça se dépense comme ça se gagne, ricana Jésus-Christ.

Mais tous, même Buteau qu'une envie sourde avait pâli, protestèrent d'un branle de la tête; et Delhomme, l'homme sage, déclara:

--N'empêche qu'on n'est ni un feignant, ni une bête, lorsqu'on a su mettre de côté douze mille livres de rente.

Le vétérinaire avait fouetté son cheval, les autres descendirent vers l'Aigre, par les sentiers changés en torrents. Ils arrivaient aux trois hectares de prés qu'il s'agissait de partager, quand la pluie recommença, d'une violence de déluge. Mais, cette fois, ils s'entêtèrent, mourant de faim, voulant en finir. Une seule contestation les attarda, à propos du troisième lot, qui manquait d'arbres, tandis qu'un petit bois se trouvait divisé entre les deux autres. Tout, cependant, parut réglé et accepté. L'arpenteur leur promit de remettre des notes au notaire, pour qu'il pût dresser l'acte; et l'on convint de renvoyer au dimanche suivant le tirage des lots, qui aurait lieu chez le père, à dix heures.

Comme on rentrait dans Rognes, Jésus-Christ jura brusquement.

--Attends! attends! sale trouille, je vas te régaler!

Au bord du chemin herbu, la Trouille, sans hâte, promenait ses oies, sous le roulement de l'averse. En tête du troupeau trempé et ravi, le jars marchait; et, lorsqu'il tournait à droite son grand bec jaune, tous les grands becs jaunes allaient à droite. Mais la gamine s'effraya, monta en galopant pour la soupe, suivie par la bande des longs cous, qui se tendaient derrière le cou tendu du jars.

IV

Justement, le dimanche suivant tombait le premier novembre, jour de la Toussaint; et neuf heures allaient sonner, lorsque l'abbé Godard, le curé de Bazoches-le-Doyen, chargé de desservir l'ancienne paroisse de Rognes, déboucha en haut de la pente qui descendait au petit pont de l'Aigre. Rognes, plus important autrefois, réduit à une population de trois cents habitants à peine, n'avait pas de curé depuis des années et ne paraissait pas se soucier d'en avoir un, au point que le conseil municipal avait logé le garde champêtre dans la cure, à moitié détruite.

Chaque dimanche, l'abbé Godard faisait donc à pied les trois kilomètres qui séparaient Bazoches-le-Doyen de Rognes. Gros et court, la nuque rouge, le cou si enflé que la tête s'en trouvait rejetée en arrière, il se forçait à cet exercice, par hygiène. Mais, ce dimanche-là, comme il se sentait en retard, il soufflait terriblement, la bouche grande ouverte dans sa face apoplectique, où la graisse avait noyé le petit nez camard et les petits yeux gris; et, sous le ciel livide chargé de neige, malgré le froid précoce qui succédait aux averses de la semaine, il balançait son tricorne, la tête nue, embroussaillée d'épais cheveux roux grisonnants.

La route dévalait à pic, et la rive gauche de l'Aigre, avant le pont de pierre, n'était bâtie que de quelques maisons, une sorte de faubourg que l'abbé traversa de son allure de tempête. Il n'eut pas même un regard, ni en amont, ni en aval, pour la rivière lente et limpide, dont les courbes se déroulaient parmi les prairies, au milieu des bouquets de saules et de peupliers. Mais, sur la rive droite, commençait le village, une double file de façades bordant la route, tandis que d'autres escaladaient le coteau, plantées au hasard; et, tout de suite après le pont, se trouvaient la mairie et l'école, une ancienne grange surélevée d'un étage, badigeonnée à la chaux. Un instant, l'abbé hésita, allongea la tête dans le vestibule vide. Puis, il se tourna, il parut fouiller d'un coup d'oeil deux cabarets, en face: l'un, avec une devanture propre, garnie de bocaux, surmontée d'une petite enseigne de bois jaune, où se lisait en lettres vertes: _Macqueron_, _épicier_; l'autre, à la porte simplement ornée d'une branche de houx, étalant en noir, sur le mur grossièrement crépi, ces mots: _Tabac, chez Lengaigne_. Et, entre les deux, il se décidait à prendre une ruelle escarpée, un raidillon qui menait droit devant l'église, lorsque la vue d'un vieux paysan l'arrêta.

--Ah! c'est vous, père Fouan... Je suis pressé, je désirais aller vous voir... Que faisons-nous, dites? Il n'est pas possible que votre fils Buteau laisse Lise dans sa position, avec ce ventre qui grossit et qui crève les yeux... Elle est fille de la Vierge, c'est une honte, une honte!

Le vieux l'écoutait, d'un air de déférence polie.

--Dame! monsieur le curé, que voulez-vous que j'y fasse, si Buteau s'obstine?... Et puis, le garçon a tout de même de la raison, ce n'est guère à son âge qu'on se marie, avec rien.

--Mais il y a un enfant!

--Bien sûr... Seulement, il n'est pas encore fait, cet enfant. Est-ce qu'on sait?... Tout juste, c'est ça qui n'encourage guère, un enfant, quand on n'a pas de quoi lui coller une chemise sur le corps!

Il disait ces choses sagement, en vieillard qui connaît la vie. Puis, de la même voix mesurée, il ajouta:

--D'ailleurs, ça va s'arranger peut-être... Oui, je partage mon bien, on tirera les lots tout à l'heure, après la messe... Alors, quand il aura sa part, Buteau verra, j'espère, à épouser sa cousine.

--Bon! dit le prêtre. Ça suffit, je compte sur vous, père Fouan.

Mais une volée de cloche lui coupa la parole, et il demanda, effaré:

--C'est le second coup, n'est-ce pas?

--Non, monsieur le curé, c'est le troisième.

--Ah! bon sang! voilà encore cet animal de Bécu qui sonne sans m'attendre!

Il jurait, il monta violemment le sentier. En haut, il faillit avoir une attaque, la gorge grondante comme un soufflet de forge.

La cloche continuait, tandis que les corbeaux qu'elle avait dérangés volaient en croassant à la pointe du clocher, une flèche du XVe siècle, qui attestait l'ancienne importance de Rognes. Devant la porte grande ouverte, un groupe de paysans attendaient, parmi lesquels le cabaretier Lengaigne, libre penseur, fumait sa pipe; et plus loin, contre le mur du cimetière, le maire, le fermier Hourdequin, un bel homme, de traits énergiques, causait avec son adjoint, l'épicier Macqueron. Lorsque le prêtre eut passé, saluant, tous le suivirent, sauf Lengaigne, qui affecta de tourner le dos, en suçant sa pipe.

Dans l'église, à droite du porche, un homme, pendu à une corde, tirait toujours.

--Assez, Bécu! dit l'abbé Godard, hors de lui. Je vous ai ordonné vingt fois de m'attendre, avant de sonner le troisième.

Le garde champêtre, qui était sonneur, retomba sur les pieds, effaré d'avoir désobéi. C'était un petit homme de cinquante ans, une tête carrée et tannée de vieux militaire, à moustaches et à barbiche grises, le cou raidi, comme étranglé continuellement par des cols trop étroits. Très ivre déjà, il resta au port d'arme, sans se permettre une excuse.

D'ailleurs, le prêtre traversait la nef, en jetant un coup d'oeil sur les bancs. Il y avait peu de monde. A gauche, il ne vit encore que Delhomme, venu comme conseiller municipal. A droite, du côté des femmes, elles étaient au plus une douzaine: il reconnut Coelina Macqueron, sèche, nerveuse et insolente; Flore Lengaigne, une grosse mère, geignarde, molle et douce; la Bécu, longue, noiraude, très sale. Mais ce qui acheva de le courroucer, ce fut la tenue des filles de la Vierge, au premier banc. Françoise était là, entre deux de ses amies, la fille aux Macqueron, Berthe, une jolie brune, élevée en demoiselle à Cloyes, et la fille aux Lengaigne, Suzanne, une blonde, laide, effrontée, que ses parents allaient mettre en apprentissage chez une couturière de Châteaudun. Toutes trois riaient d'une façon inconvenante. Et, à côté, la pauvre Lise, grasse et ronde, la mine gaie, étalait le scandale de son ventre, en face de l'autel.

Enfin, l'abbé Godard entrait dans la sacristie, lorsqu'il tomba sur Delphin et sur Nénesse, qui jouaient à se pousser, en préparant les burettes.

Le premier, le fils à Bécu, âgé de onze ans, était un gaillard hâlé et solide déjà, aimant la terre, lâchant l'école pour le labour; tandis qu'Ernest, l'aîné des Delhomme, un blond mince et fainéant, du même âge, avait toujours un miroir au fond de sa poche.

--Eh bien, polissons! cria le prêtre. Est-ce que vous vous croyez dans une étable?

Et, se tournant vers un grand jeune homme maigre, dont la face blême se hérissait de quelques poils jaunes, et qui rangeait des livres sur la planche d'une armoire:

--Vraiment, monsieur Lequeu, vous pourriez les faire tenir tranquilles, quand je ne suis pas là!

C'était le maître d'école, un fils de paysan, qui avait sucé la haine de sa classe avec l'instruction. Il violentait ses élèves, les traitait de brutes et cachait des idées avancées, sous sa raideur correcte à l'égard du curé et du maire. Il chantait bien au lutrin, il prenait même soin des livres sacrés; mais il avait formellement refusé de sonner la cloche, malgré l'usage, une telle besogne étant indigne d'un homme libre.

--Je n'ai pas la police de l'église, répondit-il sèchement. Ah! chez moi, ce que je les giflerais!

Et, comme, sans répondre, l'abbé passait précipitamment l'aube et l'étole, il continua:

--Une messe basse, n'est-ce pas?

--Sans doute, et vite!... Il faut que je sois à Bazoches avant dix heures et demie, pour la grand'messe.

Lequeu, qui avait pris un vieux missel dans l'armoire, la referma et alla poser le livre sur l'autel.

--Dépêchons, dépêchons, répétait le curé, en pressant Delphin et Nénesse.

Suant et soufflant, le calice en main, il rentra dans l'église, il commença la messe, que les deux gamins servaient, avec des regards en dessous de sournois farceurs. C'était une église d'une seule nef, à voûte ronde, lambrissée de chêne, qui tombait en ruines, par suite de l'entêtement du conseil municipal à refuser tout crédit: les eaux de pluie filtraient au travers des ardoises cassées de la toiture, on voyait de grandes taches indiquant la pourriture avancée du bois; et, dans le choeur, fermé d'une grille, une couleur verdâtre, en l'air, salissait la fresque de l'abside, coupait en deux la figure d'un Père Éternel, que des Anges adoraient.

Lorsque le prêtre se tourna vers les fidèles, les bras ouverts, il s'apaisa un peu, en voyant que du monde était venu, le maire, l'adjoint, des conseillers municipaux, le vieux Fouan, Clou, le maréchal ferrant qui jouait du trombone aux messes chantées. L'air digne, Lequeu était resté au premier rang. Bécu, soûl à tomber, gardait dans le fond une raideur de pieu. Et, du côté des femmes surtout, les bancs se garnissaient, Fanny, Rose, la Grande, d'autres encore; si bien que les filles de la Vierge avaient dû se serrer, exemplaires maintenant, le nez dans leurs paroissiens. Mais ce qui flatta le curé, ce fut d'apercevoir M. et Mme Charles avec leur petite-fille Élodie, monsieur en redingote de drap noir, madame en robe de soie verte, tous les deux graves et cossus, donnant le bon exemple.

