# La Terre

## Part 39

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Jean piétinait, au milieu de la famille, l'air perdu, ne sachant que faire de ses membres. D'abord, la maison, les meubles, le corps de Françoise avaient paru à lui. Mais, à mesure que les heures s'écoulaient, tout cela se détachait de sa personne, semblait passer aux autres. Quand la nuit tomba, personne ne lui adressait plus la parole, il n'était plus là qu'un intrus toléré. Jamais il n'avait eu si pénible la sensation d'être un étranger, de n'avoir pas un des siens, parmi ces gens, tous alliés, tous d'accord, dès qu'il s'agissait de l'exclure. Jusqu'à sa pauvre femme morte qui cessait de lui appartenir, au point que Fanny, comme il parlait de veiller près du corps, avait voulu le renvoyer, sous le prétexte qu'on était trop de monde. Il s'était obstiné pourtant, il avait même eu l'idée de prendre l'argent dans la commode, les cent vingt-sept francs, pour être certain qu'ils ne s'envoleraient pas. Lise, dès son arrivée, en ouvrant le tiroir, devait les avoir vus, ainsi que la feuille de papier timbré, car elle s'était mise à chuchoter vivement avec la Grande; et c'était depuis lors, qu'elle se réinstallait si à l'aise, certaine qu'il n'existait point de testament. L'argent, elle ne l'aurait toujours pas. Dans l'appréhension du lendemain, Jean se disait qu'il tiendrait au moins ça. Il avait ensuite passé la nuit sur une chaise.

Le lendemain, l'enterrement eut lieu de bonne heure, à neuf heures; et l'abbé Madeline, qui partait le soir, put dire encore la messe et aller jusqu'à la fosse; mais il y perdit connaissance, on dut l'emporter. Les Charles étaient venus, ainsi que Delhomme et Nénesse. Ce fut un enterrement convenable, sans rien de trop. Jean pleurait, Buteau s'essuyait les yeux. Au dernier moment, Lise avait déclaré que ses jambes se cassaient, que jamais elle n'aurait la force d'accompagner le corps de sa pauvre soeur. Elle était donc restée seule dans la maison, tandis que la Grande, Fanny, la Frimat, la Bécu, d'autres voisines, suivaient. Et, au retour, tout ce monde, s'attardant exprès sur la place de l'Église, assista enfin à la scène prévue, attendue depuis la veille.

Jusque-là, les deux hommes, Jean et Buteau, avaient évité de se regarder, dans la crainte qu'une bataille ne s'engageât sur le cadavre à peine refroidi de Françoise. Maintenant, tous les deux se dirigeaient vers la maison, du même pas résolu; et, de biais, ils se dévisageaient. On allait voir. Du premier coup d'oeil, Jean comprit pourquoi Lise n'était pas allée au convoi. Elle avait voulu rester seule, afin d'emménager, en gros du moins. Une heure venait de lui suffire, jetant les paquets par-dessus le mur de la Frimat, brouettant ce qui aurait pu se casser. D'une claque enfin, elle avait ramené dans la cour Laure et Jules, qui s'y battaient déjà, tandis que le père Fouan, poussé aussi par elle, soufflait sur le banc. La maison était reconquise.

--Où vas-tu? demanda brusquement Buteau, en arrêtant Jean devant la porte.

--Je rentre chez moi.

--Chez toi! où ça, chez toi?... Pas ici, toujours. Ici, nous sommes chez nous.

Lise était accourue; et, les poings sur les hanches, elle gueulait, plus violente, plus injurieuse que son homme.

--Hein? quoi? qu'est-ce qu'il veut, ce pourri?... Y avait assez longtemps qu'il empoisonnait ma pauvre soeur, à preuve que, sans ça, elle ne serait pas morte de son accident, et qu'elle a montré sa volonté, en ne lui rien laissant de son bien.... Tape donc dessus, Buteau! Qu'il ne rentre pas, il nous foutrait la maladie!

Jean, suffoqué de cette rude attaque, tâcha encore de raisonner.

--Je sais que la maison et la terre vous reviennent. Mais j'ai à moi la moitié sur les meubles et les bêtes....

--La moitié, tu as le toupet! reprit Lise, en l'interrompant. Sale maquereau, tu oserais prendre la moitié de quelque chose, toi qui n'as seulement pas apporté ici ton démêloir et qui n'y es entré qu'avec ta chemise sur le cul. Faut donc que les femmes te rapportent, un beau métier de cochon!

Buteau l'appuyait, et d'un geste qui balayait le seuil:

--Elle a raison, décampe!... Tu avais ta veste et ta culotte, va-t'en avec, on ne te les retient pas.

La famille, les femmes surtout, Fanny et la Grande, arrêtées à une trentaine de mètres, semblaient approuver par leur silence. Alors, Jean, blêmissant sous l'outrage, frappé au coeur de cette accusation d'abominable calcul, se fâcha, cria aussi fort que les autres.

--Ah! c'est comme ça, vous voulez du vacarme.... Eh bien! il y en aura. D'abord, je rentre, je suis chez moi, tant que le partage n'est pas fait. Et puis, je vais aller chercher M. Baillehache qui mettra les scellés et qui m'en nommera gardien.... Je suis chez moi, c'est à vous de foutre le camp!

Il s'était avancé si terrible, que Lise dégagea la porte. Mais Buteau avait sauté sur lui, une lutte s'engagea, les deux hommes roulèrent au milieu de la cuisine. Et la querelle continua dedans, à savoir maintenant qui serait flanqué dehors, du mari ou de la soeur et du beau-frère.

--Montrez-moi le papier qui vous rend les maîtres.

--Le papier, on s'en torche! Ça suffit que nous ayons le droit.

--Alors, venez avec l'huissier, amenez les gendarmes, comme nous avons fait, nous autres.

--L'huissier et les gendarmes, on les envoie chier! Il n'y a que les crapules qui ont besoin d'eux. Quand on est honnête, on règle ses comptes soi-même.

Jean s'était retranché derrière la table, ayant le furieux besoin d'être le plus fort, ne voulant pas quitter cette demeure où sa femme venait d'agoniser, où il lui semblait que tout le bonheur de sa vie avait tenu. Buteau, enragé, lui aussi, par l'idée de ne pas lâcher la place reconquise, comprenait qu'il fallait en finir. Il reprit:

--Et puis, ce n'est pas tout ça, tu nous emmerdes!

Il avait bondi par-dessus la table, il retomba sur l'autre. Mais celui-ci empoigna une chaise, le fit culbuter en la lui envoyant à travers les jambes; et il se réfugiait au fond de la chambre voisine pour s'y barricader, lorsque la femme eut le brusque souvenir de l'argent, des cent vingt-sept francs aperçus dans le tiroir de la commode. Elle crut qu'il courait les prendre, elle le devança, ouvrit le tiroir, jeta un hurlement de douleur.

--L'argent? ce nom de Dieu a volé l'argent, cette nuit!

Et, dès lors, Jean fut perdu, ayant à protéger sa poche. Il criait que l'argent lui appartenait, qu'il voulait bien faire les comptes et qu'on lui en redevrait, sûrement. Mais la femme et l'homme ne l'écoutaient pas, la femme s'était ruée, cognait plus fort que l'homme. D'une poussée folle, il fut délogé de la chambre, ramené dans la cuisine, où ils tournèrent tous les trois en une masse confuse, rebondissante aux angles des meubles. A coups de pied, il se débarrassa de Lise. Elle revint, lui enfonça ses ongles dans la nuque, tandis que Buteau, prenant son élan, tapant de la tête ainsi qu'un bélier, l'envoyait s'étaler dehors, sur la route.

Ils restèrent là, ils bouchèrent la porte de leur corps, clamant:

--Voleur qui a volé notre argent!... Voleur! voleur! voleur!

Jean, après s'être ramassé, répondit, dans un bégayement de souffrance et de colère:

--C'est bon, j'irai chez le juge, à Châteaudun, et il me fera rentrer chez moi, et je vous poursuivrai en justice pour des dommages-intérêts.... Au revoir!

Il eut un dernier geste de menace, il disparut, en montant vers la plaine. Quand la famille avait vu qu'on se tapait, elle s'en était prudemment allée, à cause des procès possibles.

Alors, les Buteau eurent un cri sauvage de victoire. Enfin, ils l'avaient donc foutu à la rue, l'étranger, l'usurpateur! Et ils y étaient rentrés, dans la maison, ils disaient bien qu'ils y rentreraient! La maison! la maison! à cette idée qu'ils s'y retrouvaient, dans la vieille maison patrimoniale, bâtie jadis par un ancêtre, ils furent pris d'un coup de folie joyeuse, ils galopèrent au travers des pièces, gueulèrent à s'étrangler, pour le plaisir de gueuler chez eux. Les enfants, Laure et Jules, accoururent, battirent du tambour sur une vieille poêle. Seul, le père Fouan, resté sur le banc de pierre, les regardait passer de ses yeux troubles, sans rire.

Brusquement, Buteau s'arrêta.

--Nom de Dieu! il a filé par le haut, pourvu qu'il ne soit pas allé faire du mal à la terre!

C'était absurde, mais ce cri de passion l'avait bouleversé. La pensée de la terre lui revenait, dans une secousse de jouissance inquiète. Ah! la terre, elle le tenait aux entrailles plus encore que la maison! ce morceau de terre de là-haut qui comblait le trou entre ses deux tronçons, qui lui rétablissait sa parcelle de trois hectares, si belle, que Delhomme lui-même n'en possédait pas une semblable? Toute sa chair s'était mise à trembler de joie comme au retour d'une femme désirée et qu'on a crue perdue. Un besoin immédiat de la revoir, dans sa crainte folle que l'autre pouvait l'emporter, lui tourna la tête. Il partit en courant, en grognant qu'il souffrirait trop, tant qu'il ne saurait pas.

Jean, en effet, était monté en plaine, afin d'éviter le village; et, par habitude, il suivait le chemin de la Borderie. Lorsque Buteau l'aperçut, justement il passait le long de la pièce des Cornailles; mais il ne s'arrêta pas, il ne jeta, à ce champ tant disputé, qu'un regard de défiance et de tristesse, comme s'il l'accusait de lui avoir porté malheur; car un souvenir venait de mouiller ses yeux, celui du jour où il avait causé avec Françoise pour la première fois: n'était-ce pas aux Cornailles que la Coliche l'avait traînée, gamine encore, dans une luzernière? Il s'éloigna d'un pas ralenti, la tête basse, et Buteau qui le guettait, mal rassuré, le soupçonnant d'un mauvais coup, put s'approcher à son tour de la pièce. Debout, il la contempla longuement: elle était toujours là, elle n'avait pas l'air de se mal porter, personne ne lui avait fait du mal. Son coeur se gonflait, allait vers elle, dans cette idée qu'il la possédait de nouveau, à jamais. Il s'accroupit, il en prit des deux mains une motte, l'écrasa, la renifla, la laissa couler pour en baigner ses doigts. C'était bien sa terre, et il retourna chez lui, chantonnant, comme ivre de l'avoir respirée.

Cependant, Jean marchait, les yeux vagues, sans savoir où ses pieds le conduisaient. D'abord, il avait voulu courir à Cloyes, chez M. Baillehache, pour se faire réintégrer dans la maison. Ensuite, sa colère s'était calmée. S'il y rentrait aujourd'hui, demain il lui en faudrait sortir. Alors, pourquoi ne pas avaler ce gros chagrin tout de suite, puisque la chose était faite? D'ailleurs, ces canailles avaient raison: pauvre il était venu, pauvre il s'en allait. Mais, surtout, ce qui lui cassait la poitrine, ce qui le décidait à se résigner, c'était de se dire que la volonté de Françoise en mourant avait dû être que les choses fussent ainsi, du moment où elle ne lui avait pas légué son bien. Il abandonnait donc le projet d'agir immédiatement; et, lorsque, dans le bercement de la marche, sa colère se rallumait, il n'en était plus qu'à jurer de traîner les Buteau en justice, pour se faire rendre sa part, la moitié de tout ce qui tombait dans la communauté. On verrait s'il se laisserait dépouiller comme un capon!

Ayant levé les yeux, Jean fut étonné de se voir devant la Borderie. Un raisonnement intérieur, dont il n'avait eu que la demi-conscience, l'amenait à la ferme, comme à un refuge. Et, en effet, s'il ne voulait pas quitter le pays, n'était-ce pas là qu'on lui donnerait le moyen d'y rester, le logement et du travail? Hourdequin l'avait toujours estimé, il ne doutait point d'être accueilli sur l'heure.

Mais de loin, la vue de la Cognette, affolée, traversant la cour, l'inquiéta. Onze heures sonnaient, il tombait dans une catastrophe terrible. Le matin, descendue avant la servante, la jeune femme avait trouvé, au pied de l'escalier, la trappe de la cave ouverte, cette trappe placée si dangereusement; et Hourdequin était au fond, mort, les reins cassés, à l'angle d'une marche. Elle avait crié, on était accouru, une terreur bouleversait la ferme. Maintenant, le corps du fermier gisait sur un matelas, dans la salle à manger, tandis que, dans la cuisine, Jacqueline se désespérait, la face décomposée, sans une larme.

Dès que Jean fut entré, elle parla, se soulagea d'une voix étranglée.

--Je l'avais bien dit, je voulais qu'on le changeât de place, ce trou!... Mais qui donc a pu le laisser ouvert! Je suis certaine qu'il était fermé hier soir, quand je suis montée.... Depuis ce matin, je suis là, à me creuser la tête.

--Le maître est descendu avant vous? demanda Jean, que l'accident stupéfiait.

--Oui, le jour pointait à peine.... Je dormais. Il m'a semblé qu'une voix l'appelait d'en bas. J'ai dû rêver.... Souvent, il se levait de la sorte, descendait toujours sans lumière, pour surprendre les serviteurs au saut du lit.... Il n'aura pas vu le trou, il sera tombé. Mais qui donc, qui donc a laissé cette trappe ouverte? Ah! j'en mourrai!

Jean, qu'un soupçon venait d'effleurer, l'écarta aussitôt. Elle n'avait aucun intérêt à cette mort, son désespoir était sincère.

--C'est un grand malheur, murmura-t-il.

--Oh! oui, un grand malheur, un très grand malheur, pour moi!

Elle s'affaissa sur une chaise, accablée, comme si les murs croulaient autour d'elle. Le maître qu'elle comptait épouser enfin! le maître qui avait juré de lui tout laisser par testament! Et il était mort, sans avoir le temps de rien signer. Et elle n'aurait pas même des gages, le fils allait revenir, la jetterait dehors à coups de botte, comme il l'avait promis. Rien! quelques bijoux et du linge, ce qu'elle avait sur la peau! Un désastre, un écrasement!

Ce que Jacqueline ne disait pas, n'y songeant plus, c'était le renvoi du berger Soulas, qu'elle avait obtenu la veille. Elle l'accusait d'être trop vieux, de ne point suffire, enragée de le trouver sans cesse derrière son dos, à l'espionner; et Hourdequin, bien que n'étant pas de son avis, avait cédé, tellement il pliait sous elle maintenant, dompté, réduit à lui acheter des nuits heureuses par une soumission d'esclave. Soulas, congédié avec de bonnes paroles et des promesses, regardait le maître fixement de ses yeux pâles. Puis, lentement, il s'était mis à lâcher son paquet sur la garce, cause de son malheur: la galopée des mâles, Tron après tant d'autres, et l'histoire de ce dernier, et le rut insolent, impudent, à la connaissance de tous; si bien que, dans le pays, on disait que le maître devait aimer ça, les restes de valet. Vainement, le fermier, éperdu, tâchait de l'interrompre, car il tenait à son ignorance, il ne voulait plus savoir, dans la terreur d'être forcé de la chasser: le vieux était allé jusqu'au bout, sans omettre une seule des fois qu'il les avait surpris, méthodique, le coeur peu à peu soulagé, vidé de sa longue rancune. Jacqueline ignorait cette délation, Hourdequin s'étant sauvé à travers champs, avec la crainte de l'étrangler, s'il la revoyait; ensuite, au retour, il avait simplement renvoyé Tron, sous le prétexte qu'il laissait la cour dans un état de saleté épouvantable. Alors, elle avait bien eu un soupçon; mais elle ne s'était pas risquée à défendre le vacher, obtenant qu'il coucherait encore cette nuit-là, comptant arranger l'affaire le lendemain, pour le garder. Et tout cela, à cette heure, restait trouble, dans le coup du destin qui détruisait ses dix années de laborieux calculs.

Jean était seul avec elle dans la cuisine, lorsque Tron parut. Elle ne l'avait pas revu depuis la veille, les autres domestiques erraient par la ferme, inoccupés, anxieux. Quand elle aperçut le Percheron, cette grande bête à la chair d'enfant, elle eut un cri, rien qu'à la façon oblique dont il entrait.

--C'est toi qui as ouvert la trappe!

Brusquement, elle comprenait tout, et lui était blême, les yeux ronds, les lèvres tremblantes.

--C'est toi qui as ouvert la trappe et qui l'as appelé, pour qu'il fit la culbute!

Saisi de cette scène, Jean s'était reculé. Ni l'un ni l'autre, d'ailleurs, ne semblaient plus le savoir là, dans la violence des passions qui les agitaient. Tron, sourdement, la tête basse, avouait.

--Oui, c'est moi... Il m'avait renvoyé, je ne t'aurais plus vue, ça ne se pouvait pas... Et puis, déjà j'avais songé que, s'il mourait, nous serions libres d'être ensemble.

Elle l'écoutait, raidie, dans une tension nerveuse qui la soulevait toute. Lui, en grognements satisfaits, lâchait ce qui avait roulé au fond de son crâne dur, une jalousie humble et féroce de serviteur contre le maître obéi, un plan sournois de crime pour s'assurer la possession de cette femme, qu'il voulait à lui seul.

--Le coup fait, j'ai cru que tu serais contente... Si je ne t'en ai rien dit, c'était dans l'idée de ne pas te causer de la gêne... Et alors, maintenant qu'il n'est plus là, je viens te prendre, pour nous en aller et nous marier.

Jacqueline, la voix brutale, éclata.

--Toi! mais je ne t'aime pas, je ne te veux pas!... Ah! tu l'as tué pour m'avoir! Il faut que tu sois plus bête encore que je ne pensais. Une bêtise pareille, avant qu'il m'épouse et qu'il fasse le testament!... Tu m'as ruinée, tu m'as ôté le pain de la bouche. C'est à moi que tu as cassé les os, hein! brute, comprends-tu?... Et tu crois que je vais te suivre! Dis donc, regarde-moi bien, est-ce que tu te fous de moi?

A son tour, il l'écoutait, béant, dans la stupeur de cet accueil inattendu.

--Parce que j'ai plaisanté, parce que nous avons pris du plaisir ensemble, tu t'imagines que tu vas m'embêter toujours... Nous marier? ah, non! ah, non! j'en choisirais un plus malin, si j'avais l'envie d'un homme... Tiens! va-t'en, tu me rends malade... Je ne t'aime pas, je ne te veux pas. Va-t'en!

Une colère le secoua. Quoi donc? il aurait tué pour rien. Elle était à lui, il l'empoignerait par le cou et l'emporterait.

--T'es une fière gueuse, gronda-t-il. Ça n'empêche que tu vas venir. Autrement, je te règle ton compte, comme à l'autre.

La Cognette marcha sur lui, les poings serrés.

--Essaye voir!

Il était bien fort, gros et grand, et elle était bien faible, avec sa taille mince, son corps fin de jolie fille. Mais ce fut lui qui recula, tant elle lui sembla effrayante, les dents prêtes à mordre, les regards aigus, luisants comme des couteaux.

--C'est fini, va-t'en!... Plutôt que d'aller avec toi, je préférerais ne revoir jamais d'homme... Va-t'en, va-t'en, va-t'en!

Et Tron s'en alla; à reculons, dans une retraite de bête carnassière et lâche, cédant à la crainte, remettant sournoisement sa vengeance. Il la regarda, il dit encore:

--Morte ou vivante, j'aurai ta peau!

Jacqueline, quand il fut sorti de la ferme, eut un soupir de bon débarras. Puis, se retournant, frémissante, elle ne s'étonna point de voir Jean, elle s'écria dans un élan de franchise:

--Ah! la canaille, ce que je le ferais pincer par les gendarmes, si je ne craignais d'être emballée avec lui!

Jean restait glacé. Une réaction nerveuse se produisait, d'ailleurs, chez la jeune femme: elle étouffa, elle tomba dans ses bras, en sanglotant, en répétant qu'elle était malheureuse, oh! malheureuse, bien malheureuse! Ses larmes coulaient sans fin, elle voulait être plainte, être aimée, elle s'attachait à lui, comme si elle avait désiré que celui-ci l'emportât et la gardât. Et il commençait à être très ennuyé, lorsque le beau-frère du mort, le notaire Baillehache, qu'un valet de la ferme était allé prévenir, sauta de son cabriolet, dans la cour. Alors, Jacqueline courut à lui, étala son désespoir.

Jean, qui s'était échappé de la cuisine, se retrouva en plaine rase, sous un ciel pluvieux de mars. Mais il ne voyait rien, bouleversé par cette histoire, dont le frisson s'ajoutait au chagrin de son malheur à lui. Il avait son compte de malechance, un égoïsme lui faisait hâter le pas, malgré son apitoiement sur le sort de son ancien maître Hourdequin. Ce n'était guère son rôle de vendre la Cognette et son galant, la justice n'avait qu'à ouvrir l'oeil. Deux fois, il se retourna, croyant qu'on le rappelait, comme s'il se fût senti complice. Devant les premières maisons de Rognes seulement, il respira; et il se disait, maintenant, que le fermier était mort de son péché, il songeait à cette grande vérité que, sans les femmes, les hommes seraient beaucoup plus heureux. Le souvenir de Françoise lui était revenu, une grosse émotion l'étranglait.

Lorsqu'il se revit devant le village, Jean se rappela qu'il était allé à la ferme pour y demander du travail. Tout de suite, il s'inquiéta, il chercha où il pourrait frapper à cette heure, et la pensée lui vint que les Charles avaient besoin d'un jardinier, depuis quelques jours. Pourquoi n'irait-il pas s'offrir? Il restait tout de même un peu de la famille, peut-être serait-ce une recommandation. Immédiatement, il se rendit à Roseblanche.

Il était une heure, les Charles achevaient de déjeuner, lorsque la servante l'introduisit. Justement, Élodie versait le café, et M. Charles, ayant fait asseoir le cousin, voulut qu'il en prît une tasse. Celui-ci accepta, bien qu'il n'eût rien mangé depuis la veille: il avait l'estomac trop serré, ça le secouerait un peu. Mais quand il se vit à cette table, avec ces bourgeois, il n'osa plus demander la place de jardinier. Tout à l'heure, dès qu'il trouverait un biais. Madame Charles s'était mise à le plaindre, à pleurer la mort de cette pauvre Françoise, et il s'attendrissait. Sans doute, la famille croyait qu'il venait lui faire ses adieux.

Puis, la servante, ayant annoncé les Delhomme, le père et le fils, Jean fut oublié.

--Faites entrer et donnez deux autres tasses.

C'était pour les Charles une grosse affaire, depuis le matin. Au sortir du cimetière, Nénesse les avait accompagnés jusqu'à Roseblanche; et, tandis que madame Charles rentrait avec Élodie, il avait retenu M. Charles, il s'était carrément présenté comme acquéreur du 19, si l'on tombait d'accord. A l'entendre, la maison, qu'il connaissait, serait vendue un prix ridicule; Vaucogne n'en trouverait pas cinq mille francs, tellement il l'avait laissée déchoir; tout y était à changer, le mobilier défraîchi, le personnel choisi sans goût, si défectueux, que la troupe elle-même allait ailleurs. Pendant près de vingt minutes, il avait ainsi déprécié l'établissement, étourdissant son oncle, le stupéfiant de son entente de la partie, de sa science à marchander, des dons extraordinaires qu'il montrait pour son jeune âge. Ah! le gaillard! en voilà un qui aurait l'oeil et la poigne! et Nénesse avait dit qu'il reviendrait, accompagné de son père, après le déjeuner, afin de causer sérieusement.

En rentrant, M. Charles s'en entretint avec madame Charles, qui, à son tour, s'émerveilla de trouver tant de moyens chez ce garçon. Si seulement leur gendre Vaucogne avait eu la moitié de ces capacités! Il fallait jouer serré, pour ne pas être fichu dedans par le jeune homme. C'était la dot d'Élodie qu'il s'agissait de sauver du désastre. Au fond de leur crainte cependant, il y avait une sympathie invincible, un désir de voir le 19, même à perte, aux mains habiles et vigoureuses d'un maître qui lui rendrait son éclat. Aussi, lorsque les Delhomme entrèrent, les accueillirent-ils d'une façon très cordiale.

--Vous allez prendre du café, hein!... Élodie, offre le sucre.

Jean avait reculé sa chaise, tous se trouvèrent assis autour de la table. Rasé de frais, la face cuite et immobile, Delhomme ne lâchait pas un mot, dans une réserve diplomatique; tandis que Nénesse, en toilette, souliers vernis, gilet à palmes d'or, cravate mauve, se montrait très à l'aise, souriant, séduisant. Lorsque Élodie, rougissante, lui présenta le sucrier, il la regarda, il chercha une galanterie.

--Ils sont bien gros, ma cousine, vos morceaux de sucre.

Elle rougit davantage, elle ne sut que répondre, tant cette parole d'un garçon aimable la bouleversait dans son innocence.

