La Terre

Part 35

Chapter 35 3,874 words Public domain Markdown

Une année s'écoula, et Fouan, tout en déclinant chaque jour, durait quand même. Ce n'était plus le vieux paysan propret, avec son cuir bien rasé, ses pattes de lièvre correctes, portant des blouses neuves et des pantalons noirs. Dans sa face amincie, décharnée, il ne restait que son grand nez osseux qui s'allongeait vers la terre. Un peu chaque année, il s'était courbé davantage, et maintenant il allait, les reins cassés, n'ayant bientôt qu'à faire la culbute finale, pour tomber dans la fosse. Il se traînait sur deux bâtons, envahi d'une barbe blanche, longue et sale, usant les vêtements troués de son fils, si mal tenu, qu'il en était répugnant au soleil, ainsi que ces vieux rôdeurs de route en haillons, dont on s'écarte. Et, au fond de cette déchéance, la bête seule persistait, l'animal humain, tout entier à l'instinct de vivre. Une voracité le faisait se jeter sur sa soupe, jamais contenté, volant jusqu'aux tartines de Jules, si le petit ne les défendait pas. Aussi le réduisait-on, même on en profitait pour ne plus le nourrir assez, sous le prétexte qu'il en crèverait. Buteau l'accusait de s'être perdu, au Château, dans la compagnie de Jésus-Christ, ce qui était vrai; car cet ancien paysan sobre, dur à son corps, vivant de pain et d'eau, avait pris là des habitudes de godaille, le goût de la viande et de l'eau-de-vie, tellement les vices se gagnent vite, lors même que c'est un fils qui débauche son père. Lise avait dû enfermer le vin en le voyant disparaître. Les jours où l'on mettait un pot-au-feu, la petite Laure restait en faction autour. Depuis que le vieux avait fait la dette d'une tasse de café chez Lengaigne, celui-ci et Macqueron étaient prévenus qu'on ne les payerait pas, s'ils lui servaient des consommations à crédit. Il gardait toujours son grand silence tragique, mais parfois, lorsque son écuelle n'était pas pleine, lorsqu'on enlevait le vin sans lui donner sa part, il fixait longuement sur Buteau des yeux irrités, dans la rage impuissante de son appétit.

--Oui, oui, regardez-moi disait Buteau, si vous croyez que je nourris les bêtes à ne rien foutre! Quand on aime la viande, on la gagne, bougre de goinfre!... Hein? n'avez-vous pas honte d'être tombé dans la débauche à votre âge!

Fouan, qui n'était pas retourné chez les Delhomme par un entêtement d'orgueil, ulcéré du mot que sa fille avait dit, en arriva à tout endurer des Buteau, les mauvaises paroles, même les bourrades. Il ne songeait plus à ses autres enfants; il s'abandonnait là, dans une telle lassitude, que l'idée de s'en tirer ne lui venait point: ça ne marcherait pas mieux ailleurs, à quoi bon? Fanny, lorsqu'elle le rencontrait, passait raide, ayant juré de ne jamais lui reparler la première. Jésus-Christ, meilleur enfant, après lui avoir gardé rancune de la sale façon dont il avait quitté le Château, s'était amusé un soir à le griser abominablement chez Lengaigne puis à le ramener ainsi devant sa porte: une histoire terrible, la maison en l'air, Lise obligée de laver la cuisine, Buteau jurant qu'une autre fois il le ferait coucher sur le fumier; de sorte que le vieux, craintif, se méfiait maintenant de son aîné, au point d'avoir le courage de refuser les rafraîchissements. Souvent aussi, il voyait la Trouille avec ses oies, quand il s'asseyait dehors, au bord d'un chemin. Elle s'arrêtait, le fouillait de ses yeux minces, causait un instant, tandis que ses bêtes, derrière elle, l'attendaient debout sur une patte, le cou en arrêt. Mais, un matin, il constata qu'elle lui avait volé son mouchoir; et, dès lors, du plus loin qu'il l'aperçut, il agita ses bâtons pour la chasser. Elle rigolait, s'amusait à lancer ses oies sur lui, ne se sauvait que lorsqu'un passant menaçait de la gifler, si elle ne laissait pas son grand-père tranquille.

Cependant, jusque-là, Fouan avait pu marcher, et c'était une consolation, car il s'intéressait encore à la terre, il montait toujours revoir ses anciennes pièces, dans cette manie des vieux passionnés que hantent leurs anciennes maîtresses d'autrefois. Il errait lentement par les routes, de sa marche blessée de vieil homme; il s'arrêtait au bord d'un champ, demeurait des heures planté sur ses cannes; puis, il se traînait devant un autre, s'y oubliait de nouveau, immobile, pareil à un arbre poussé là, desséché de vieillesse. Ses yeux vides ne distinguaient plus nettement ni le blé, ni l'avoine, ni le seigle. Tout se brouillait, et c'étaient des souvenirs confus qui se levaient du passé: cette pièce, en telle année, avait rapporté tant d'hectolitres. Même les dates, les chiffres finissaient par se confondre. Il ne lui restait qu'une sensation vive, persistante: la terre, la terre qu'il avait tant désirée, tant possédée, la terre à qui pendant soixante ans, il avait tout donné, ses membres, son coeur, sa vie, la terre ingrate, passée aux bras d'un autre mâle, et qui continuait de produire sans lui réserver sa part! Une grande tristesse le poignait, à cette idée qu'elle ne le connaissait plus, qu'il n'avait rien gardé d'elle ni un sou ni une bouchée de pain, qu'il lui fallait mourir, pourrir en elle, l'indifférente qui, de ses vieux os, allait se refaire de la jeunesse. Vrai! pour en arriver là, nu et infirme, ça ne valait guère la peine de s'être tué au travail! Quand il avait rôdé ainsi autour de ses anciennes pièces, il se laissait tomber sur son lit, dans une telle lassitude, qu'on ne l'entendait même plus souffler.

Mais ce dernier intérêt qu'il prenait à vivre, s'en allait avec ses jambes. Bientôt, il lui devint si pénible de marcher, qu'il ne s'écarta guère du village. Par les beaux jours, il avait trois ou quatre stations préférées: les poutres devant la maréchalerie de Clou, le pont de l'Aigre, un banc de pierre près de l'école; et il voyageait lentement de l'une à l'autre, mettant une heure pour faire deux cents mètres, tirant sur ses sabots comme sur des voitures lourdes, débauché, déjeté, dans le roulis cassé de ses reins. Souvent, il s'oubliait l'après-midi entière au bout d'une poutre, accroupi, à boire le soleil. Une hébétude l'immobilisait, les yeux ouverts. Des gens passaient qui ne le saluaient plus, car il devenait une chose. Sa pipe même lui était une fatigue, il cessait de fumer, tant elle pesait à ses gencives, sans compter que le gros travail de la bourrer et de l'allumer, l'épuisait. Il avait l'unique désir de ne pas bouger de place, glacé, grelottant, dès qu'il remuait, sous l'ardent soleil de midi. C'était, après la volonté et l'autorité mortes, la déchéance dernière, une vieille bête souffrant, dans son abandon, la misère d'avoir vécu une existence d'homme. D'ailleurs, il ne se plaignait point, fait à cette idée du cheval fourbu, qui a servi et qu'on abat, quand il mange inutilement son avoine. Un vieux, ça ne sert à rien et ça coûte. Lui-même avait souhaité la fin de son père. Si, à leur tour, ses enfants désiraient la sienne, il n'en ressentait ni étonnement ni chagrin. Ça devait être.

Lorsqu'un voisin lui demandait:

--Eh bien! père Fouan, vous allez donc toujours!

--Ah! grognait-il, c'est bougrement long de crever, et ce n'est pourtant pas la bonne volonté qui manque!

Et il disait vrai, dans son stoïcisme de paysan qui accepte la mort, qui la souhaite, dès qu'il redevient nu et que la terre le reprend.

Une souffrance encore l'attendait. Jules se dégoûta de lui, détourné par la petite Laure. Celle-ci, lorsqu'elle le voyait avec le grand-père, semblait jalouse. Il les embêtait, ce vieux! c'était plus amusant de jouer ensemble. Et, si son frère ne la suivait pas, elle se pendait à ses épaules, l'emmenait. Ensuite, elle se faisait si gentille, qu'il en oubliait son service de ménagère complaisante. Peu à peu, elle se l'attacha complètement, en vraie femme déjà qui s'était donné la tâche de cette conquête.

Un soir, Fouan, était allé attendre Jules devant l'école, si las, qu'il avait songé à lui, pour remonter la côte. Mais Laure sortit avec son frère; et, comme le vieux, de sa main tremblante, cherchait la main du petit, elle eut un rire méchant.

--Le v'là encore qui t'embête, lâche-le donc!

Puis, se retournant vers les autres galopins:

--Hein? est-il couenne de se laisser embêter!

Alors, Jules, au milieu des huées, rougit, voulut faire l'homme, s'échappa d'un saut, en criant le mot de sa soeur à son vieux compagnon de promenades:

--Tu m'embêtes!

Effaré, les yeux obscurcis de larmes, Fouan trébucha, comme si la terre lui manquait, avec cette petite main qui se retirait de lui. Les rires augmentaient, et Laure força Jules à danser autour du vieillard, à chanter sur un air de ronde enfantine:

--Tombera, tombera pas... son pain sec mangera, qui le ramassera....

Fouan, défaillant, mit près de deux heures à rentrer seul, tant il traînait les pieds, sans force. Et ce fut la fin, l'enfant cessa de lui apporter sa soupe et de faire son lit, dont la paillasse n'était pas retournée une fois par mois. Il n'eut même plus ce gamin à qui causer, il s'enfonça dans l'absolu silence, sa solitude se trouva élargie et complète. Jamais un mot, sur rien, à personne.

III

Les labours d'hiver tiraient à leur fin, et par cette après-midi de février, sombre et froide, Jean, avec sa charrue, venait d'arriver à sa grande pièce des Cornailles, où il lui restait à faire deux bonnes heures de besogne. C'était un bout de la pièce qu'il voulait semer de blé, une variété écossaise de poulard, une tentative que lui avait conseillée son ancien maître Hourdequin en mettant même à sa disposition quelques hectolitres de semence.

Tout de suite, Jean enraya, à la place où il avait dérayé la veille; et, faisant mordre le soc, les mains aux mancherons de la charrue, il jeta à son cheval le cri rauque dont il l'excitait.

--Dia hue! hep!

Des pluies battantes, après de grands soleils, avaient durci l'argile du sol, si profondément, que le soc et le coutre détachaient avec peine la bande qu'ils tranchaient, dans ce labour à plein fer. On entendait la motte épaisse grincer contre le versoir qui la retournait enfouissant au fond le fumier, dont une couche étalée couvrait le champ. Parfois, un obstacle, une pierre, donnait une secousse.

--Dia hue! hep!

Et Jean, de ses bras tendus veillait à la rectitude parfaite du sillon, si droit, qu'on l'aurait dit tracé au cordeau; tandis que son cheval, la tête basse, les pieds enfoncés dans la raie, tirait d'un train uniforme et continu. Lorsque la charrue s'empâtait, il en détachait la boue et les herbes, d'un branle de ses deux poings; puis elle glissait de nouveau en laissant derrière elle la terre mouvante et comme vivante, soulevée, grasse, à nu jusqu'aux entrailles.

Quand il fut au bout du sillon, il tourna, en commença un autre. Bientôt, une sorte de griserie lui vint de toute cette terre remuée, qui exhalait une odeur forte, l'odeur des coins humides où fermentent les germes. Sa marche lourde, la fixité de son regard, achevaient de l'étourdir. Jamais il ne devait devenir un vrai paysan. Il n'était pas né dans ce sol, il restait l'ancien ouvrier des villes, le troupier qui avait fait la campagne d'Italie; et ce que les paysans ne voient pas, ne sentent pas, lui le voyait, le sentait, la grande paix triste de la plaine, le souffle puissant de la terre, sous le soleil et sous la pluie. Toujours il avait eu des idées de retraite à la campagne. Mais quelle sottise de s'être imaginé que, le jour où il lâcherait le fusil et le rabot, la charrue contenterait son goût de la tranquillité! Si la terre était calme, bonne à ceux qui l'aiment, les villages collés sur elle comme des nids de vermine, les insectes humains vivant de sa chair, suffisaient à le déshonorer et à en empoisonner l'approche. Il ne se souvenait pas d'avoir souffert autant que depuis son arrivée, déjà lointaine, à la Borderie.

Jean dut soulever un peu les mancherons, pour donner de l'aisance. Une légère déviation du sillon lui causa de l'humeur. Il tourna, s'appliqua davantage, en poussant son cheval.

--Dia hue! hep!

--Oui, que de misères, en ces dix années! D'abord, sa longue attente de Françoise; ensuite, la guerre avec les Buteau. Pas un jour ne s'était passé sans vilaines choses. Et, à cette heure qu'il avait Françoise, depuis deux ans qu'ils étaient mariés, pouvait-il se dire heureux? S'il l'aimait toujours, lui, il avait bien deviné qu'elle ne l'aimait pas, qu'elle ne l'aimerait jamais, comme il aurait désiré l'être, à pleins bras, à pleine bouche. Tous deux vivaient en bon accord, le ménage prospérait, travaillait, économisait. Mais ce n'était point ça, il la sentait loin, froide, occupée d'une autre idée, au lit, quand il la tenait. Elle se trouvait enceinte de cinq mois, un de ces enfants faits sans plaisir, qui ne donnent que du mal à leur mère. Cette grossesse ne les avait même pas rapprochés. Il souffrait surtout d'un sentiment de plus en plus net, éprouvé le soir de leur entrée dans la maison, le sentiment qu'il demeurait un étranger pour sa femme; un homme d'un autre pays, poussé ailleurs, on ne savait où, un homme qui ne pensait pas comme ceux de Rognes, qui lui paraissait bâti différemment, sans lien possible avec elle, bien qu'il l'eût rendue grosse. Après le mariage, exaspérée contre les Buteau, elle avait, un samedi, rapporté de Cloyes une feuille de papier timbré, afin de tout laisser par testament à son mari, car elle s'était fait expliquer comment la maison et la terre retourneraient à sa soeur si elle mourait avant d'avoir un enfant, l'argent et les meubles entrant seuls dans la communauté; puis, sans lui donner aucune explication à ce sujet, elle semblait s'être ravisée, la feuille était encore dans la commode, toute blanche; et il en avait ressenti un grand chagrin secret, non qu'il fût intéressé, mais il voyait là un manque d'affection. D'ailleurs, aujourd'hui que le petit allait naître, à quoi bon un testament? Il n'en avait pas moins le coeur gros, chaque fois qu'il ouvrait la commode et qu'il apercevait le papier timbré, devenu inutile.

Jean s'arrêta, laissa souffler son cheval. Lui-même secouait son étourdissement, dans l'air glacé. D'un lent regard, il regarda l'horizon vide, la plaine immense, où d'autres attelages, très loin, se noyaient sous le gris du ciel. Il fut surpris de reconnaître le père Fouan, qui revenait de Rognes par le chemin neuf, cédant encore à quelque souvenir, à un besoin de revoir un coin de champ. Puis, il baissa la tête, il s'absorba une minute dans la vue du sillon ouvert, de la terre éventrée à ses pieds: elle était jaune et forte au fond, la motte retournée avait apporté à la lumière comme une chair rajeunie, tandis que, dessous, le fumier s'enterrait en un lit de fécondation grasse; et ses réflexions devenaient confuses, la drôle d'idée qu'on avait eue de fouiller ainsi le sol pour manger du pain, l'ennui où il était de ne pas se sentir aimé de Françoise, d'autres choses plus vagues, sur ce qui poussait là, sur son petit qui naîtrait bientôt, sur tout le travail qu'on faisait, sans en être souvent plus heureux. Il reprit les mancherons, il jeta son cri guttural.

--Dia hue! hep!

Jean achevait son labour, lorsque Delhomme, qui revenait à pied d'une ferme voisine, s'arrêta au bord du champ.

--Dites donc, Caporal, vous savez la nouvelle.... Paraît qu'on va avoir la guerre.

Il lâcha la charrue, il se releva, saisi, étonné du coup qu'il recevait au coeur.

--La guerre, comment ça?

Mais avec les Prussiens, à ce qu'on m'a dit.... C'est dans les journaux.

Les yeux fixes, Jean revoyait l'Italie, les batailles de là-bas, ce massacre dont il avait été si heureux de se tirer, sans une blessure. A cette époque, de quelle ardeur il aspirait à vivre tranquille, dans son coin! et voilà que cette parole, criée d'une route par un passant, cette idée de la guerre lui allumait tout le sang du corps!

--Dame! si les Prussiens nous emmerdent.... On ne peut pas les laisser se foutre de nous.

Delhomme n'était pas de cet avis. Il hocha la tête, il déclara que ce serait la fin des campagnes, si l'on y revoyait les Cosaques comme après Napoléon. Ça ne rapportait rien de se cogner; valait mieux s'entendre.

--Ce que j'en dis, c'est pour les autres.... J'ai mis de l'argent, chez monsieur Baillehache. Quoi qu'il arrive, Nénesse, qui tire demain, ne partira pas.

--Bien sûr, conclut Jean, calmé. C'est comme moi, qui ne leur dois plus rien et qui suis marié à cette heure, je m'en fiche qu'ils se battent!... Ah! c'est avec les Prussiens! Eh bien! on leur allongera une raclée, voilà tout!

--Bonsoir, Caporal!

--Bonsoir!

Delhomme repartit, s'arrêta plus loin pour crier de nouveau la nouvelle, la cria plus loin une troisième fois; et la menace de la guerre prochaine vola par la Beauce, dans la grande tristesse du ciel de cendre.

Jean, ayant terminé, eut l'idée d'aller tout de suite à la Borderie chercher la semence promise. Il détela, laissa la charrue au bout du champ, sauta sur son cheval. Comme il s'éloignait, la pensée de Fouan lui revint, il le chercha et ne le trouva plus. Sans doute, le vieux s'était mis à l'abri du froid, derrière une meule de paille, restée dans la pièce aux Buteau.

A la Borderie, après avoir attaché sa bête, Jean appela inutilement; tout le monde devait être en besogne dehors; et il était entré dans la cuisine vide, il tapait du poing sur la table, lorsqu'il entendit enfin la voix de Jacqueline monter de la cave, où se trouvait la laiterie. On y descendait par une trappe, qui s'ouvrait au pied même de l'escalier, si mal placée, qu'on redoutait toujours des accidents.

--Hein? qui est-ce?

Il s'était accroupi sur la première marche du petit escalier raide, et elle le reconnut d'en bas.

Tiens, Caporal!

Lui aussi la voyait, dans le demi-jour de la laiterie, éclairée par un soupirail. Elle travaillait là, au milieu des jattes, des crémoirs, d'où le petit-lait s'en allait goutte à goutte, dans une auge de pierre; et elle avait les manches retroussées jusqu'aux aisselles, ses bras nus étaient blancs de crème.

--Descends donc.... Est-ce que je te fais peur?

Elle le tutoyait comme autrefois, elle riait de son air de fille engageante. Mais lui, gêné, ne bougeait pas.

--C'est pour la semence que le maître m'a promise.

--Ah! oui, je sais.... Attends, je monte.

Et, quand elle fut au grand jour, il la trouva toute fraîche, sentant bon le lait, avec ses bras nus et blancs. Elle le regardait de ses jolis yeux pervers, elle finit par demander d'un air de plaisanterie:

--Alors, tu ne m'embrasses pas?... Ce n'est pas parce qu'on est marié qu'on doit être mal poli.

Il l'embrassa, en affectant de faire claquer fortement les deux baisers sur les joues, pour dire que c'était simplement de bonne amitié. Mais elle le troublait, des souvenirs lui remontaient de tout le corps, dans un petit frisson. Jamais avec sa femme, qu'il aimait tant, il n'avait éprouvé ça.

--Allons, viens, reprit Jacqueline. Je vas te montrer la semence.... Imagine-toi que la servante elle-même est au marché.

Elle traversa la cour, entra dans la grange au blé, tourna derrière une pile de sac; et c'était là, contre le mur, en un tas que des planches maintenaient. Il l'avait suivie, il étouffa un peu de se trouver ainsi seul avec elle, au fond de ce coin perdu. Tout de suite, il affecta s'intéresser à la semence, une belle variété écossaise de poulard.

--Oh! qu'il est gros!

Mais elle eut son roucoulement de gorge, elle le ramena vite au sujet qui l'intéressait.

--Ta femme est enceinte, vous vous en donnez, hein?... Dis donc, est-ce que ça va avec elle? est-ce que c'est aussi gentil qu'avec moi?

Il devint très rouge, elle s'en amusa, enchantée de le bouleverser de la sorte. Puis, elle parut s'assombrir, sous une pensée brusque.

--Tu sais, moi, j'ai eu bien des ennuis. Heureusement que c'est passé et que j'en suis sortie à mon avantage.

En effet, un soir, Hourdequin avait vu tomber à la Borderie son fils Léon, le capitaine, qui ne s'y était pas montré depuis des années; et, dès le premier jour, ce dernier, venu pour savoir, fut renseigné, lorsqu'il eut constaté que Jacqueline occupait la chambre de sa mère. Un instant, elle trembla, car l'ambition l'avait prise de se faire épouser et d'hériter de la ferme. Mais le capitaine commit la faute de jouer le vieux jeux: il voulut débarrasser son père en se faisant surprendre par lui, couché avec elle. C'était trop simple. Elle étala une vertu farouche, elle poussa des cris, versa des larmes, déclara à Hourdequin qu'elle s'en allait, puisqu'elle n'était plus respectée dans sa maison. Il y eut une scène atroce entre les deux hommes, le fils essaya d'ouvrir les yeux du père, ce qui acheva de gâter les choses. Deux heures plus tard, il repartit, il cria sur le seuil qu'il aimait mieux tout perdre, et que, s'il rentrait jamais, ce serait pour faire sortir cette catin à coups de botte.

L'erreur de Jacqueline, dans son triomphe, fut alors de croire qu'elle pouvait tout risquer. Elle signifia à Hourdequin qu'après des vexations pareilles, dont le pays clabaudait, elle se devait de le quitter, s'il ne l'épousait pas. Même elle commença à faire sa malle. Mais le fermier, encore bouleversé de sa rupture avec son fils, d'autant plus furieux qu'il se donnait secrètement tort et que son coeur saignait, faillit l'assommer d'une paire de gifles; et elle ne parla plus de partir, elle comprit qu'elle s'était trop pressée. Maintenant, du reste, elle était la maîtresse absolue, couchant ouvertement dans la chambre conjugale, mangeant à part avec le maître, commandant, réglant les comptes, ayant les clefs de la caisse, si despotique, qu'il la consultait sur les décisions à prendre. Il déclinait, très vieilli, elle espérait bien vaincre ses révoltes dernières, l'amener au mariage, quand elle aurait achevé de l'user. En attendant, comme il avait juré de déshériter son fils, dans le coup de sa colère, elle travaillait pour le décider à un testament en sa faveur; et elle se croyait déjà propriétaire de la ferme, car elle lui en avait arraché la promesse, un soir, au lit.

--Depuis des années que je m'esquinte à l'amuser, conclut-elle, tu comprends que ce n'est pas pour ses beaux yeux.

Jean ne put s'empêcher de rire. Tout en parlant d'un geste machinal, elle avait enfoncé ses bras nus dans le blé; et elle les en retirait, les y replongeait, poudrant sa peau d'une poudre fine et douce. Il regardait ce jeu, il fit à voix haute une réflexion qu'il regretta ensuite.

--Et, avec Tron, ça va toujours?

Elle ne parut pas blessée, elle parla librement comme à un vieil ami.

--Ah! je l'aime bien, cette grande bête, mais il n'est guère raisonnable, vrai!... Est-ce qu'il n'est pas jaloux! Oui, il me fait des scènes, il ne me passe que le maître, et encore! Je crois qu'il vient écouter la nuit si nous dormons.

De nouveau, Jean s'égayait. Mais elle ne riait pas, elle, ayant une peur secrète de ce colosse, qu'elle disait sournois et faux, ainsi, que tous les Porcherons. Il l'avait menacée de l'étrangler, si elle le trompait. Aussi n'allait-elle plus avec lui qu'en tremblant, malgré le goût qu'elle gardait pour ses gros membres, elle toute fluette qu'il aurait écrasée entre son pouce et ses quatre doigts.

Puis, elle eut un joli haussement d'épaules, comme pour dire qu'elle en avait mangé d'autres. Et elle reprit, souriante:

--Dis, Caporal, ça marchait mieux avec toi, nous étions si d'accord!