# La Terre

## Part 30

Book page: https://www.cyberlibrary.org/fr/books/la-terre-8563/index.md

Les deux voitures s'étaient rangées roue à roue. Ni l'un ni l'autre ne descendirent, et ils causèrent quelques minutes, après s'être penchés pour se donner une poignée de main. Ils se connaissaient, ayant parfois déjeuné ensemble chez le maire de Châteaudun.

--Vous êtes donc contre moi? demanda brusquement M. Rochefontaine, avec sa rudesse.

Hourdequin, qui, à cause de sa situation de maire, comptait ne pas agir trop ouvertement, resta un instant décontenancé de voir que ce diable d'homme avait une police si bien faite. Mais il ne manquait pas de carrure, lui non plus, et il répondit d'un ton gai, afin de laisser à l'explication un tour amical:

--Je ne suis contre personne, je suis pour moi.... Mon homme, c'est celui qui me protégera. Quand on pense que le blé est tombé à seize francs, juste ce qu'il me coûte à produire! Autant ne plus toucher un outil et crever!

Tout de suite, l'autre se passionna.

--Ah! oui, la protection, n'est-ce pas? la surtaxe, un droit de prohibition sur les blés étrangers, pour que les blés français doublent de prix! Enfin, la France affamée, le pain de quatre livres à vingt sous, la mort des pauvres!... Comment, vous, un homme de progrès, osez-vous en revenir à ces monstruosités?

--Un homme de progrès, un homme de progrès, répéta Hourdequin de son air gaillard, sans doute j'en suis un; mais ça me coûte si cher, que je vais bientôt ne plus pouvoir me payer ce luxe.... Les machines, les engrais chimiques, toutes les méthodes nouvelles, voyez-vous, c'est très beau, c'est très bien raisonné et ça n'a qu'un inconvénient, celui de vous ruiner d'après la saine logique.

--Parce que vous êtes un impatient, parce que vous exigez de la science des résultats immédiats, complets, parce que vous vous découragez des tâtonnements nécessaires, jusqu'à douter des vérités acquises et à tomber dans la négation de tout!

--Peut-être bien. Je n'aurais donc fait que des expériences. Hein? dites qu'on me décore pour ça, et que d'autres bons bougres continuent!

Hourdequin éclata d'un gros rire à sa plaisanterie, qu'il jugeait concluante. Vivement, M. Rochefontaine avait repris:

--Alors, vous voulez que l'ouvrier meure de faim?

--Pardon! je veux que le paysan vive.

--Mais moi qui occupe douze cents ouvriers, je ne puis pourtant élever les salaires sans faire faillite.... Si le blé était à trente francs, je les verrais tomber comme des mouches.

--Eh bien! et moi, est-ce que je n'ai point de serviteurs? Quand le blé est à seize francs, nous nous serrons le ventre, il y a de pauvres diables qui claquent au fond de tous les fossés, dans nos campagnes.

Puis, il ajouta, en continuant à rire:

--Dame! chacun prêche pour son saint.... Si je ne vous vends pas le pain cher, c'est la terre en France qui fait faillite, et si je vous le vends cher, c'est l'industrie qui met la clef sous la porte. Votre main-d'oeuvre augmente, les produits manufacturés renchérissent, mes outils, mes vêtements, les cent choses dont j'ai besoin.... Ah! un beau gâchis, où nous finirons par culbuter!

Tous deux, le cultivateur et l'usinier, le protectionniste et le libre échangiste, se dévisagèrent, l'un avec le ricanement de sa bonhomie sournoise, l'autre avec la hardiesse franche de son hostilité. C'était l'état de guerre moderne, la bataille économique actuelle, sur le terrain de la lutte pour la vie.

--On forcera bien le paysan à nourrir l'ouvrier, dit M. Rochefontaine.

--Tâchez donc, répéta Hourdequin, que le paysan mange d'abord.

Et il sauta enfin de son cabriolet, et l'autre jetait un nom de village à son cocher, lorsque Macqueron, ennuyé de voir que ses amis du conseil, venus sur le seuil, avaient entendu, cria qu'on allait boire un verre tous ensemble; mais, de nouveau, le candidat refusa, ne serra pas une seule main, se renversa au fond de son landau, qui partit, au trot sonore des deux grands percherons.

A l'autre angle de la route, Lengaigne, debout sur sa porte, en train de repasser un rasoir, avait vu toute la scène. Il eut un rire insultant, il lâcha très haut, à l'adresse du voisin:

--Baise mon cul et dis merci!

Hourdequin, lui, était entré et avait accepté un verre. Dès que Jean eut attaché le cheval à un des volets, il suivit son maître. Françoise, qui l'appelait d'un petit signe, dans la mercerie, lui conta son départ, toute l'affaire; et il en fut si remué, il craignit tellement de la compromettre, devant le monde, qu'il revint s'asseoir sur un banc du cabaret, après avoir simplement murmuré qu'il faudrait se revoir, afin de s'entendre.

--Ah! nom de Dieu! vous n'êtes pas dégoûtés tout de même, si vous votez pour ce cadet-là! cria Hourdequin en reposant son verre.

Son explication avec M. Rochefontaine l'avait décidé à la lutte ouverte, quitte à rester sur le carreau. Et il ne le ménagea plus, il le compara à M. de Chédeville, un si brave homme, pas fier, toujours heureux de rendre service, un vrai noble de la vieille France enfin! tandis que ce grand pète-sec, ce millionnaire à la mode d'aujourd'hui, hein? regardait-il les gens du haut de sa grandeur, jusqu'à refuser de goûter le vin du pays, de peur sans doute d'être empoisonné! Voyons, voyons, ce n'était pas possible! on ne changeait pas un bon cheval contre un cheval borgne!

--Dites, qu'est-ce que vous reprochez à M. de Chédeville? voilà des années qu'il est votre député, il a toujours fait votre affaire.... Et vous le lâchez pour un bougre que vous traitiez comme un gueux aux dernières élections, lorsque le gouvernement le combattait! Rappelez-vous, que diable!

Macqueron, ne voulant pas s'engager directement, affectait d'aider sa femme à servir. Tous les paysans avaient écouté, le visage immobile, sans qu'un pli indiquât leur pensée secrète. Ce fut Delhomme qui répondit:

--Quand on ne connaît pas le monde!

--Mais vous le connaissez maintenant, cet oiseau! Vous l'avez entendu dire qu'il veut le blé à bon marché, qu'il votera pour que les blés étrangers viennent écraser les nôtres. Je vous ai déjà expliqué ça, c'est la vraie ruine.... Et, si vous êtes assez bêtes pour le croire ensuite, quand il vous fait de belles promesses! Oui, oui, votez! ce qu'il se fichera de vous plus tard!

Un sourire vague avait paru sur le cuir tanné de Delhomme. Toute la finesse endormie au fond de cette intelligence droite et bornée, apparut en quelques phrases lentes.

--Il dit ce qu'il dit, on en croit ce qu'on en croit.... Lui ou un autre! mon Dieu!... On n'a qu'une idée, voyez-vous, celle que le gouvernement soit solide pour faire aller les affaires; et alors, n'est-ce pas? histoire de ne point se tromper, le mieux est d'envoyer au gouvernement le député qu'il demande... Ça nous suffit que ce monsieur de Châteaudun soit l'ami de l'empereur.

A ce dernier coup, Hourdequin demeura étourdi. Mais c'était M. de Chédeville, qui, autrefois, était l'ami de l'empereur! Ah! race de serfs, toujours au maître qui la fouaille et la nourrit, aujourd'hui encore dans l'aplatissement et l'égoïsme héréditaires, ne voyant rien, ne sachant rien, au delà du pain de la journée!

--Eh bien! tonnerre de Dieu! je vous jure que, le jour où ce Rochefontaine sera nommé, je foutrai ma démission, moi! Est-ce qu'on me prend pour un polichinelle, à dire blanc et à dire noir!... Si ces brigands de républicains étaient aux Tuileries, vous seriez avec eux, ma parole!

Les yeux de Macqueron avaient flambé. Enfin, ça y était, le maire venait de signer sa chute; car l'engagement qu'il prenait aurait suffi, dans son impopularité, à faire voter le pays contre M. de Chédeville.

Mais, à ce moment, Jésus-Christ, oublié dans son coin avec son ami Canon, rigola si fort, que tous les yeux se portèrent sur lui. Les coudes au bord de la table, le menton dans les mains, il répétait très haut, avec des ricanements de mépris, en regardant les paysans qui étaient là:

--Tas de couillons! tas de couillons!

Et ce fut justement sur ce mot que Buteau entra. Son oeil vif, qui, dès la porte, avait découvert Françoise dans la mercerie, reconnut tout de suite Jean, assis contre le mur, écoutant, attendant son maître. Bon! la fille et le galant étaient là, on allait voir!

--Tiens, v'là mon frère, le plus couillon de tous! gueula Jésus-Christ.

Des grognements de menace s'élevèrent, on parlait de flanquer le mal embouché dehors, lorsque Leroi, dit Canon, s'en mêla, de sa voix éraillée de faubourien, qui avait disputé dans toutes les réunions socialistes de Paris.

--Tais ta gueule, mon petit! Ils ne sont pas si bêtes qu'ils en ont l'air.... Ecoutez donc, vous autres, les paysans, qu'est-ce que vous diriez, si l'on collait, en face, à la porte de la mairie, une affiche où il y aurait, imprimé en grosses lettres: Commune révolutionnaire de Paris: primo, tous les impôts sont abolis; secundo, le service militaire est aboli.... Hein? qu'est-ce que vous en diriez, les culs-terreux?

L'effet fut si extraordinaire, que Delhomme, Fouan, Clou, Bécu, demeurèrent béants, les yeux arrondis. Lequeu en lâcha son journal; Hourdequin qui s'en allait, rentra; Buteau, oubliant Françoise, s'assit sur un coin de table. Et ils regardaient tous ce déguenillé, ce rouleur de routes, l'effroi des campagnes, vivant de maraudes et d'aumônes forcées. L'autre semaine, on l'avait chassé de la Borderie, où il était apparu comme un spectre, dans le jour tombant. C'était pourquoi il couchait à cette heure chez cette fripouille de Jésus-Christ, d'où il disparaîtrait le lendemain peut-être.

--Je vois que ça vous gratterait tout de même au bon endroit, reprit-il d'un air gai.

--Nom de Dieu, oui! confessa Buteau. Quand on pense que j'ai encore porté hier de l'argent au percepteur! Ça n'en finit jamais, ça nous mange la peau du corps!

--Et ne plus voir ses garçons partir, ah! bon sang! s'écria Delhomme. Moi qui paie pour exempter Nénesse, je sais ce que ça me coûte.

--Sans compter, ajouta Fouan, que si vous ne pouvez pas payer, on vous les prend et on vous les tue.

Canon hochait la tête, triomphait en riant.

--Tu vois bien, dit-il à Jésus-Christ, qu'ils ne sont pas si bêtes que ça, les culs-terreux!

Puis, se retournant:

--On nous crie que vous êtes conservateurs, que vous ne laisserez pas faire.... Conservateurs de vos intérêts, oui, n'est-ce pas? Vous laisserez faire et vous aiderez à faire tout ce qui vous rapportera. Hein? pour garder vos sous et vos enfants, vous en commettriez des choses!... Autrement, vous seriez de rudes imbéciles!

Personne ne buvait plus, un malaise commençait à paraître sur ces visages épais. Il continua, goguenard, s'amusant à l'avance de l'effet qu'il allait produire.

--Et c'est pourquoi je suis bien tranquille, moi qui vous connais, depuis que vous me chassez de vos portes à coups de pierres.... Comme le disait ce gros monsieur-là, vous serez avec nous, les rouges, les partageux, quand nous serons aux Tuileries.

--Ah! ça, non! crièrent à la fois Buteau, Delhomme et les autres.

Hourdequin, qui avait écouté attentivement, haussa les épaules.

--Vous perdez votre salive, mon brave!

Mais Canon souriait toujours, avec la belle confiance d'un croyant. Renversé, le dos contre la muraille, il s'y frottait une épaule après l'autre, dans un léger dandinement de caresse inconsciente. Et il expliquait l'affaire, cette révolution dont l'annonce de ferme en ferme, mystérieuse, mal comprise, épouvantait les maîtres et les serviteurs. D'abord, les camarades de Paris s'empareraient du pouvoir: ça se passerait peut-être naturellement, on aurait à fusiller moins de monde qu'on ne croyait, tout le grand bazar s'effondrerait de lui-même tant il était pourri. Puis, lorsqu'on serait les maîtres absolus, dès le soir, on supprimerait la rente, on s'emparerait des grandes fortunes, de façon que la totalité de l'argent, ainsi que les instruments de travail, feraient retour à la nation; et l'on organiserait une société nouvelle, une vaste maison financière, industrielle et commerciale, une répartition logique du labeur et du bien-être. Dans les campagnes, ce serait plus simple encore. On commencerait par exproprier les possesseurs du sol, on prendrait la terre....

--Essayez donc! interrompit de nouveau Hourdequin. On vous recevrait à coups de fourche, pas un petit propriétaire ne vous en laisserait prendre une poignée.

--Est-ce que j'ai dit qu'on tourmenterait les pauvres? répondit Canon, gouailleur. Faudrait que nous soyons rudement serins, pour nous fâcher avec les petits.... Non, non, on respectera d'abord la terre des malheureux bougres qui se crèvent à cultiver quelques arpents.... Et ce qu'on prendra seulement, ce sont les deux cents hectares des gros messieurs de votre espèce, qui font suer des serviteurs à leur gagner des écus.... Ah! nom de Dieu! je ne crois pas que vos voisins viennent vous défendre avec leurs fourches. Ils seront trop contents!

Macqueron ayant éclaté d'un gros rire, comme voyant la chose en farce, tous l'imitèrent; et le fermier, pâlissant, sentit l'antique haine: ce gueux avait raison, pas un de ces paysans, même le plus honnête, qui n'aurait aidé à le dépouiller de la Borderie!

--Alors, demanda sérieusement Buteau, moi qui possède environ dix setiers, je les garderai, on me les laissera?

--Mais bien sûr, camarade.... Seulement, on est certain que, plus tard, lorsque vous verrez les résultats obtenus, à côté, dans les fermes de la nation, vous viendrez, sans qu'on vous en prie, y joindre votre morceau.... Une culture en grand, avec beaucoup d'argent, des mécaniques, d'autres affaires encore, tout ce qu'il y a de mieux comme science. Moi, je ne m'y connais pas; mais faut entendre parler là-dessus des gens, à Paris, qui expliquent très bien que la culture est foutue, si l'on ne se décide pas à la pratiquer ainsi!... Oui, de vous-même, vous donnerez votre terre.

Buteau eut un geste de profonde incrédulité, ne comprenant plus, rassuré pourtant, puisqu'on ne lui demandait rien; tandis que, repris de curiosité depuis que l'homme s'embrouillait sur cette grande culture nationale, Hourdequin prêtait de nouveau une oreille patiente. Les autres attendaient la fin, comme au spectacle. Deux fois, Lequeu, dont, la face blême s'empourprait, avait ouvert la bouche, pour s'en mêler; et, chaque fois, en homme prudent, il s'était mordu la langue.

--Et ma part, à moi! cria brusquement Jésus-Christ. Chacun doit avoir sa part. Liberté, égalité, fraternité!

Canon, du coup, s'emporta, levant la main comme s'il giflait le camarade.

--Vas-tu me foutre la paix avec ta liberté, ton égalité et ta fraternité!... Est-ce qu'on a besoin d'être libre? une jolie farce! Tu veux donc que les bourgeois nous collent encore dans leur poche? Non, non, on forcera le peuple au bonheur, malgré lui!... Alors, tu consens à être l'égal, le frère d'un huissier? Mais, bougre de bête! c'est en gobant ces âneries-là que tes républicains de 48 ont foiré leur sale besogne!

Jésus-Christ, interloqué, déclara qu'il était pour la grande Révolution.

--Tu me fais suer, tais-toi!... Hein? 89, 93! oui, de la musique! une belle menterie dont on nous casse les oreilles! Est-ce que ça existe, cette blague, à côté de ce qu'il reste à faire? On va voir ça, quand le peuple sera le maître, et ça ne traînera guère, tout craque, je te promets que notre siècle, comme on dit, finira d'une façon autrement chouette que l'autre. Un fameux nettoyage, un coup de torchon comme il n'y en a jamais eu!

Tous frémirent, et ce soûlard de Jésus-Christ lui-même se recula, effrayé, dégoûté, du moment qu'on n'était plus frères. Jean, intéressé jusque-là, eut aussi un geste de révolte. Mais Canon s'était levé, les yeux flambants, la face noyée d'une extase prophétique.

--Et il faut que ça arrive, c'est fatal, comme qui dirait un caillou qu'on a lancé en l'air et qui retombe forcément.... Et il n'y a plus là-dedans des histoires de curé, des choses de l'autre monde, le droit, la justice, qu'on n'a jamais vues, pas plus qu'on n'a vu le bon Dieu! Non, il n'y a que le besoin que nous avons tous d'être heureux.... Hein? mes bougres, dites-vous qu'on va s'entendre pour que chacun s'en donne par-dessus la tête, avec le moins de travail possible! Les machines travailleront pour nous, la journée de simple surveillance ne sera plus que de quatre heures; peut-être même qu'on arrivera à se croiser complètement les bras. Et partout des plaisirs, tous les besoins cultivés et contentés, oui! de la viande, du vin, des femmes, trois fois davantage qu'on n'en peut prendre aujourd'hui, parce qu'on se portera mieux. Plus de pauvres, plus de malades, plus de vieux, à cause de l'organisation meilleure, de la vie moins dure, des bons hôpitaux, des bonnes maisons de retraite. Un paradis! toute la science mise à se la couler douce! la vrai jouissance enfin d'être vivant!

Buteau, emballé, donna un coup de poing sur une table, en gueulant:

--L'impôt, foutu! le tirage au sort, foutu! tous les embêtements, foutus! rien que le plaisir!... Je signe.

--Bien sûr, déclara Delhomme sagement. Faudrait être l'ennemi de son corps pour ne pas signer.

Fouan approuva, ainsi que Macqueron, Clou et les autres. Bécu, stupéfié, bouleversé dans ses idées autoritaires, vint demander tout bas à Hourdequin s'il ne fallait pas coffrer ce brigand, qui attaquait l'empereur. Mais le fermier le calma d'un haussement d'épaules. Ah! oui, le bonheur! on le rêvait par la science après l'avoir rêvé par le droit: c'était peut-être plus logique, ça n'était toujours pas pour le lendemain. Et il partait de nouveau, il appelait Jean, tout à la discussion, lorsque Lequeu céda brusquement à son besoin de s'en mêler, dont il étouffait, comme d'une rage contenue.

--A moins, lâcha-t-il de sa voix aigre, que vous ne soyez tous crevés avant ces belles affaires.... Crevés de faim ou crevés à coups de fusil par les gendarmes, si la faim vous rend méchants....

On le regardait, on ne comprenait pas.

--Certainement que, si le blé continue à venir d'Amérique, il n'existera plus dans cinquante ans un seul paysan en France.... Est-ce que notre terre pourra lutter avec celle de là-bas? A peine commencerons-nous à y essayer la vraie culture, que nous serons inondés de grains.... J'ai lu un livre qui en dit long, c'est vous autres qui êtes foutus....

Mais, dans son emportement, il eut la soudaine conscience de tous ces visages effarés, tournés vers lui. Et il n'acheva même pas sa phrase, il termina par un furieux geste, puis affecta de se replonger dans la lecture de son journal.

--C'est bien à cause du blé d'Amérique, déclara Canon, que vous serez foutus en effet, tant que le peuple ne s'emparera pas des grandes terres.

--Et moi, conclut Hourdequin, je vous répète qu'il ne faut point que ce blé entre.... Après ça, votez pour M. Rochefontaine, si vous assez de moi à la mairie et si vous voulez le blé à quinze francs.

Il remonta dans son cabriolet, suivi de Jean. Puis, comme ce dernier fouettait le cheval, après avoir échangé un regard d'entente avec Françoise, il dit à son maître, qui l'approuva d'un hochement de tête:

--Faudrait pas trop songer à ces machines-là, on en deviendrait fou.

Dans le cabaret, Macqueron parlait vivement à Delhomme, tout bas, tandis que Canon, qui avait repris son air de se ficher du monde, achevait le cognac en blaguant Jésus-Christ démonté, qu'il appelait «mademoiselle Quatre-vingt-treize». Mais Buteau, sortant d'une songerie, s'aperçut brusquement que Jean s'en était allé, et il resta surpris de retrouver là Françoise, à la porte de la salle, où elle était venue se planter en compagnie de Berthe, pour entendre. Cela le fâcha d'avoir perdu son temps à la politique, lorsqu'il avait des affaires sérieuses. Cette saleté de politique, elle vous prenait tout de même au ventre. Il eut, dans un coin, une longue explication avec Coelina, qui finit par l'empêcher de faire un esclandre immédiat; valait mieux que Françoise retournât chez lui d'elle-même, quand on l'aurait calmée; et il partit à son tour, en menaçant de la venir chercher avec une corde et un bâton, si on ne la décidait pas.

Le dimanche suivant, M. Rochefontaine fut élu député, et Hourdequin ayant envoyé sa démission au préfet, Macqueron enfin devint maire, crevant dans sa peau d'insolent triomphe.

Ce soir-là, on surprit Lengaigne, enragé, qui posait culotte à la porte de son rival victorieux. Et il gueula:

--Je fais où ça me dit, maintenant que les cochons gouvernent!

VI

La semaine se passa, Françoise s'entêtait à ne pas rentrer chez sa soeur, et il y eut scène abominable, sur la route: Buteau, qui la traînait par les cheveux, dut la lâcher, cruellement mordu au pouce; si bien que Macqueron prit peur et qu'il mit lui-même la jeune fille à la porte, en lui déclarant que, comme représentant de l'autorité, il ne pouvait l'encourager davantage dans sa révolte.

Mais justement la Grande passait, et elle emmena Françoise. Agée de quatre-vingt-huit ans, elle ne se préoccupait de sa mort que pour laisser à ses héritiers, avec sa fortune, le tracas de procès sans fin: une complication de testament extraordinaire, embrouillée par plaisir, où sous le prétexte de ne faire du tort à personne, elle les forçait de se dévorer tous; une idée à elle, puisqu'elle ne pouvait emporter ses biens, de s'en aller au moins avec la consolation qu'ils empoisonneraient les autres. Et elle n'avait de la sorte pas de plus gros amusement que de voir la famille se manger. Aussi s'empressa-t-elle d'installer sa nièce dans sa maison, combattue un instant par sa ladrerie, décidée tout de suite à la pensée d'en tirer beaucoup de travail contre peu de pain. En effet, dès le soir, elle lui fit laver l'escalier et la cuisine. Puis, lorsque Buteau se présenta, elle le reçut debout, de son bec mauvais de vieil oiseau de proie; et lui, qui parlait de tout casser chez Macqueron, il trembla, il bégaya, paralysé par l'espoir de l'héritage, n'osant entrer en lutte avec la terrible Grande.

--J'ai besoin de Françoise, je la garde, puisqu'elle ne se plaît pas chez vous.... Du reste, la voici majeure, vous avez des comptes à lui rendre. Faudra en causer.

Buteau partit, furieux, épouvanté des embêtements qu'il sentait venir.

Huit jours après, en effet, vers le milieu d'août, Françoise eut vingt et un ans. Elle était sa maîtresse, à cette heure. Mais elle n'avait guère fait que changer de misère, car elle aussi tremblait devant sa tante, et elle se tuait de travail, dans cette maison froide d'avare, où tout devait reluire naturellement, sans qu'on dépensât ni savon ni brosse: de l'eau pure et des bras, ça suffisait. Un jour, pour s'être oubliée jusqu'à donner du grain aux poules, elle faillit avoir la tête fendue d'un coup de canne. On racontait que, soucieuse d'épargner les chevaux, la Grande attelait son petit-fils Hilarion à la charrue; et, si l'on inventait ça, la vérité était qu'elle le traitait en vraie bête, tapant sur lui, le massacrant d'ouvrage, abusant de sa force de brute, à le laisser sur le flanc, mort de fatigue, si mal nourri d'ailleurs, de croûtes et d'égouttures comme le cochon, qu'il crevait continuellement de faim, dans son aplatissement de terreur. Lorsque Françoise comprit qu'elle complétait la paire, à l'attelage, elle n'eut plus qu'une envie, quitter la maison. Et ce fut alors que, brusquement, la volonté lui vint de se marier.

