# La Terre

## Part 28

Book page: https://www.cyberlibrary.org/fr/books/la-terre-8563/index.md

--Voyons, n'aie pas honte, mon petit lapin.... Il faut que tu t'habitues, il n'y a point là de vilaines choses.... Je ne dirais pas de vilaines choses en ta présence, bien sûr.... Ton cousin Buteau demandait tout à l'heure ce que nous allions faire de toi. Nous commencerons par te marier.... Voyons, voyons, regarde-nous, ne te frotte pas contre mon châle. Tu vas t'enflammer la peau.

Puis, aux autres, tout bas, d'un air de satisfaction profonde:

--Hein? est-ce élevé? ça ne sait rien de rien!

--Ah! si nous n'avions pas cet ange, conclut M. Charles, nous aurions vraiment trop de chagrin, à cause de ce que je vous ai dit.... Avec ça, mes rosiers et mes oeillets ont souffert cette année, et j'ignore ce qui se passe dans ma volière, tous mes oiseaux sont malades. La pêche seule me console un peu, j'ai pris une truite de trois livres, hier.... N'est-ce pas? quand on est à la campagne, c'est pour être heureux.

On se quitta. Les Charles répétèrent leur promesse d'aller goûter le vin nouveau. Fouan, Buteau et Jésus-Christ firent quelques pas en silence, puis le vieux résuma leur opinion.

--Un chançard tout de même, le cadet qui l'aura avec la maison, cette gamine!

Le tambour de Rognes avait battu le ban des vendanges; et, le lundi matin, tout le pays fut en l'air, car chaque habitant avait sa vigne, pas une famille n'aurait manqué, ce jour-là, d'aller en besogne sur le coteau de l'Aigre. Mais ce qui achevait d'émotionner le village, c'était que la veille, à la nuit tombée, le curé, un curé dont la commune se donnait enfin le luxe, était débarqué devant l'église. Il faisait déjà si sombre, qu'on l'avait mal vu. Aussi les langues ne tarissaient-elles pas, d'autant plus que l'histoire en valait sûrement la peine.

Après sa brouille avec Rognes, pendant des mois, l'abbé Godard s'était obstiné à ne pas y remettre les pieds. Il baptisait, confessait, mariait ceux qui venaient le trouver à Bazoches-le-Doyen; quant aux morts, ils auraient sans doute séché à l'attendre; mais le point resta obscur, personne ne s'étant avisé de mourir, pendant cette grande querelle. Il avait déclaré à monseigneur qu'il aimait mieux se faire casser que de rapporter le bon Dieu dans un pays d'abomination, où on le recevait, si mal, tous paillards et ivrognes, tous damnés, depuis qu'ils ne croyaient plus au diable; et monseigneur le soutenait évidemment, laissait aller les choses, en attendant la contrition de ce troupeau rebelle. Donc, Rognes était sans prêtre: plus de messe, plus rien, l'état sauvage. D'abord, il y avait eu un peu de surprise; mais, au fond, ma foi! ça ne marchait pas plus mal qu'auparavant. On s'accoutumait, il ne pleuvait ni ne ventait davantage, sans compter que la commune y économisait gros. Alors, puisqu'un prêtre n'était point indispensable, puisque l'expérience prouvait que les récoltes n'y perdaient rien et qu'on n'en mourait pas plus vite, autant valait-il s'en passer toujours. Beaucoup se montraient de cet avis, non seulement les mauvaises têtes comme Lengaigne, mais encore des hommes de bon sens, qui savaient calculer, Delhomme par exemple. Seulement, beaucoup aussi se vexaient de n'avoir pas de curé. Ce n'était point qu'ils fussent plus religieux que les autres: un Dieu de rigolade qui avait cessé de les faire trembler, ils s'en fichaient! Mais pas de curé, ça semblait dire qu'on était trop pauvre ou trop avare pour s'en payer un; enfin, on avait l'air au-dessous de tout, des riens de rien qui n'auraient pas dépensé dix sous à de l'inutile. Ceux de Magnolles, où ils n'étaient que deux cent quatre-vingt-trois, dix de moins qu'à Rognes, nourrissaient un curé, qu'ils jetaient à la tête de leurs voisins, avec une façon de rire si provocante, que ça finirait certainement par des claques. Et puis, les femmes avaient des habitudes, pas une n'aurait consenti bien sûr à être mariée ou enterrée sans prêtre. Les hommes eux-mêmes allaient des fois à l'église, aux grandes fêtes, parce que tout le monde y allait. Bref, il y avait toujours eu des curés, et quitte à s'en foutre, il en fallait un.

Naturellement, le conseil municipal fut saisi de la question. Le maire, Hourdequin, qui, sans pratiquer, soutenait la religion par principe autoritaire, commit la faute politique de ne pas prendre parti, dans une pensée conciliante. La commune était pauvre, à quoi bon la grever des frais, gros pour elle, que nécessiterait la réparation du presbytère? d'autant plus qu'il espérait ramener l'abbé Godard. Or, il arriva que ce fut Macqueron, l'adjoint, jadis l'ennemi de la soutane, qui se mit à la tête des mécontents, humiliés de n'avoir pas un curé à eux. Ce Macqueron dut nourrir dès lors l'idée de renverser le maire, pour prendre sa place; et l'on disait, d'ailleurs, qu'il était devenu l'agent de M. Rochefontaine, l'usinier de Châteaudun, qui allait se porter de nouveau contre M. de Chédeville, aux élections prochaines. Justement, Hourdequin, fatigué, ayant à la ferme de grands soucis, se désintéressait des séances, laissait agir son adjoint; de telle sorte que le conseil, gagné par celui-ci, vota les fonds nécessaires à l'érection de la commune en paroisse. Depuis qu'il s'était fait payer son terrain exproprié, lors du nouveau chemin, après avoir promis de le céder gratuitement, les conseillers le traitaient de filou, mais lui témoignaient une grande considération. Lengaigne seul protesta contre le vote qui livrait le pays aux jésuites. Bécu aussi grognait, expulsé du presbytère et du jardin, logé maintenant dans une masure. Pendant un mois, des ouvriers refirent les plâtres, remirent des vitres, remplacèrent les ardoises pourries; et c'était ainsi qu'un curé, enfin, avait pu s'installer la veille dans la petite maison, badigeonnée à neuf.

Dès l'aube, les voitures partirent pour la côte, chargées chacune de quatre ou cinq grands tonneaux défoncés d'un bout, les gueulebées, comme on les nomme. Il y avait des femmes et des filles, assises dedans, avec leurs paniers; tandis que les hommes allaient à pied, fouettant les bêtes. Toute une file se suivait, et l'on causait, de voiture à voiture, au milieu de cris et de rires.

Celle des Lengaigne, précisément, venait après celle des Macqueron, de sorte que Flore et Coelina, qui ne se parlaient plus depuis six mois, se remirent, grâce à la circonstance. La première avait avec elle la Bécu, l'autre, sa fille Berthe. Tout de suite, la conversation était tombée sur le curé. Les phrases, scandées par le pas des chevaux, partaient à la volée dans l'air frais du matin.

--Moi, je l'ai vu qui aidait à descendre sa malle.

--Ah!... Comment est-il?

--Dame! il faisait noir.... Il m'a paru tout long, tout mince, avec une figure de carême qui n'en finit plus, et pas fort.... Peut-être trente ans, l'air bien doux.

--Et, à ce qu'on dit, il sort de chez les Auvergnats, dans des montagnes où l'on est sous la neige, pendant les deux tiers de l'an.

--Misère! c'est ça qu'il va se trouver à l'aise chez nous, alors!

--Pour sûr!... Et tu sais qu'il s'appelle Madeleine.

--Non, Madeline.

--Madeline, Madeleine, ce n'est toujours pas un nom d'homme.

--Peut-être bien qu'il viendra nous faire visite, dans les vignes, Macqueron a promis qu'il l'amènerait.

--Ah! bon sang! faut le guetter!

Les voitures s'arrêtaient au bas de la côte, le long du chemin qui suivait l'Aigre. Et, dans chaque petit vignoble, entre les rangées d'échalas, les femmes étaient à l'oeuvre, marchant pliées en deux, les fesses hautes, coupant à la serpe les grappes dont s'emplissaient leurs paniers. Quant aux hommes, ils avaient assez à faire, de vider les paniers dans les hottes et de descendre vider les hottes dans les gueulebées. Dès que toutes les gueulebées d'une voiture étaient pleines, elles partaient se décharger dans la cuve, puis revenaient à la charge.

La rosée était si forte, ce matin-là, que tout de suite les robes furent trempées. Heureusement, il faisait un temps superbe, le soleil les sécha. Depuis trois semaines, il n'avait pas plu; le raisin dont on désespérait, à cause de l'été humide, venait de mûrir et de se sucrer brusquement; et c'était pourquoi ce beau soleil, si chaud pour la saison, les égayait tous, ricanant, gueulant, lâchant des saletés, qui faisaient se tordre les filles.

--Cette Coelina! dit Flore à la Bécu, en se mettant debout et en regardant la Macqueron, dans le plant voisin, elle qui était si fière de sa Berthe, à cause de son teint de demoiselle!... V'là la petite qui jaunit et qui se dessèche bigrement.

--Dame! déclara la Bécu, quand on ne marie point les filles! Ils ont bien tort de ne pas la donner au fils du charron.... Et, d'ailleurs, à ce qu'on raconte, celle-là se tue le tempérament, avec ses mauvaises habitudes.

Elle se remit à couper les grappes, les reins cassés. Puis, dodelinant du derrière:

--Ça n'empêche pas que le maître d'école continue de tourner autour.

--Pardi! s'écria Flore, ce Lequeu, il ramasserait des sous avec son nez dans la crotte.... Juste! le voilà qui arrive les aider. Un joli merle!

Mais elles se turent. Victor, revenu du service depuis quinze jours à peine, prenait leurs paniers et les vidait dans la hotte de Delphin, que cette grande couleuvre de Lengaigne avait loué pour la vendange, en prétextant la nécessité de sa présence à la boutique. Et Delphin, qui n'avait jamais quitté Rognes, attaché à la terre comme un jeune chêne, bâillait de surprise devant Victor, crâne et blagueur, ravi de l'étonner, si changé, que personne ne le reconnaissait, avec ses moustaches et sa barbiche, son air de se ficher du monde, sous le bonnet de police qu'il affectait de porter encore. Seulement, le gaillard se trompait, s'il croyait faire envie à l'autre: il avait beau lui conter des exploits de garnison, des menteries sur la noce, les filles et le vin, le paysan secouait la tête, stupéfié au fond, nullement tenté en somme. Non, non! ça coûtait trop cher, s'il fallait quitter son coin! Il avait déjà refusé deux fois d'aller faire fortune à Chartres, dans un restaurant, avec Nénesse.

--Mais, sacré cul-de-jatte! lorsque tu seras soldat?

--Oh! soldat!... Eh! donc, on tire un bon numéro!

Victor, plein de mépris, ne put le sortir de là. Quel grand lâche, quand on était bâti comme un Cosaque! Il continuait, en causant, de vider les paniers dans la hotte, sans que le bougre pliât sous la charge. Et, par farce, en fanfaron, il désigna Berthe d'un signe, il ajouta:

--Dis donc, est-ce qu'il lui en est venu, depuis mon départ?

Delphin fut secoué d'un gros rire, car le phénomène de la fille aux Macqueron restait la grande plaisanterie, entre jeunes gens.

--Ah! je n'y ai pas mis le nez.... Possible que ça lui ait poussé, au printemps.

--Ce n'est pas moi qui l'arroserai, conclut Victor avec une moue répugnée. Autant se payer une grenouille.... Et puis, ce n'est guère sain, ça doit s'enrhumer, cet endroit-là, sans perruque.

Du coup, Delphin rigola si fort, que la hotte en chavirait sur son dos; et il descendit, il la vidait au fond d'une gueulebée, qu'on l'entendait encore étrangler de rire.

Dans la vigne des Macqueron, Berthe continuait à faire la demoiselle, se servait de petits ciseaux, au lieu d'une serpe, avait peur des épines et des guêpes, se désespérait, parce que ses souliers fins, trempés de rosée, ne séchaient pas. Et elle tolérait les prévenances de Lequeu, qu'elle exécrait, flattée pourtant de cette cour du seul homme qui eût de l'instruction. Il finit par prendre son mouchoir pour lui essuyer ses souliers. Mais une apparition inattendue les occupa.

--Bon Dieu! murmura Berthe, elle en a, une robe!... On m'avait bien dit qu'elle était arrivée hier soir, en même temps que le curé.

C'était Suzanne, la fille aux Lengaigne, qui risquait brusquement une réapparition dans son village, après trois ans de folle existence à Paris. Débarquée de la veille, elle avait fait la grasse matinée, laissant sa mère et son frère partir en vendange, se promettant de les y rejoindre plus tard, de tomber parmi les paysans au travail, dans l'éclat de sa toilette, pour les écraser. La sensation, en effet, était extraordinaire, car elle avait mis une robe de soie bleue, dont le bleu riche tuait le bleu du ciel. Sous le grand soleil qui la baignait, se détachant dans le plein air, au milieu du vert jaune des pampres, elle était vraiment cossue, un vrai triomphe. Tout de suite, elle avait parlé et ri très fort, mordu aux grappes, qu'elle élevait en l'air pour se les faire descendre dans la bouche, plaisanté avec Delphin et son frère Victor, qui semblait très fier d'elle, émerveillé la Bécu et sa mère, les mains ballantes d'admiration, les yeux humides. Du reste, cette admiration était partagée par les vendangeurs des plants voisins: le travail se trouvait arrêté, tous la contemplaient, hésitaient à la reconnaître, tellement elle avait forci et embelli. Un laideron autrefois, une fille rudement plaisante à cette heure, sans doute à cause de la façon dont elle ramenait ses petits poils blonds sur son museau. Et une grande considération se dégageait de cet examen curieux, à la voir nippée si chèrement, grasse, avec une gaie figure de prospérité.

Coelina, un flot de bile au visage, les lèvres pincées, s'oubliait, elle aussi, entre sa fille Berthe et Lequeu.

--En v'là, un chic!... Flore raconte à qui veut l'entendre que sa fille a domestiques, et voitures, là-bas. C'est peut-être bien vrai, car faut gagner gros pour s'en coller ainsi sur le corps.

--Oh! ces riens du tout, dit Lequeu, qui cherchait à être aimable, on sait comment elles le gagnent, l'argent.

--Qu'est-ce que ça fiche, comment elles le gagnent? reprit amèrement Coelina, elles l'ont tout de même!

Mais, à ce moment, Suzanne, qui avait aperçu Berthe, et qui venait de reconnaître en elle une de ses anciennes compagnes des filles de la Vierge, s'avança, très gentille.

--Bonjour, tu vas bien?

Elle la dévisageait d'un regard, elle remarqua son teint flétri. Et, du coup, elle se redressa dans sa chair de lait, elle répéta, en riant:

--Ça va bien, n'est-ce pas?

--Très bien, je te remercie, répondit Berthe gênée, vaincue.

Ce jour-là, les Lengaigne l'emportaient, c'était une vraie gifle pour les Macqueron. Hors d'elle, Coelina comparait la maigreur jaune de sa fille, déjà ridée, à la bonne mine de la fille des autres, fraîche et rose. Est-ce que c'était juste, ça? une noceuse sur qui des hommes passaient du matin au soir, et qui ne se fatiguait point! une jeunesse vertueuse, aussi abîmée à coucher seule, qu'une femme vieillie par trois grossesses! Non, la sagesse n'était pas récompensée, ça ne valait pas la peine de rester honnête chez ses parents!

Enfin, toute la vendange fit fête à Suzanne. Elle embrassa des enfants qui avaient grandi, elle émotionna des vieillards en leur rappelant des souvenirs. Qu'on soit ce qu'on soit, on peut se passer du monde, lorsqu'on a fait fortune. Et celle-là avait bon coeur encore, de ne pas cracher sur sa famille et de revenir voir les amis, maintenant qu'elle était riche.

A onze heures, tous s'assirent, on mangea du pain et du fromage. Ce n'était pas qu'on eût appétit, car on se gavait de raisin depuis l'aube, le gosier poissé de sucre, la panse enflée et ronde comme une tonne; et ça bouillait là-dedans, ça valait une purge: déjà, à chaque minute, une fille était obligée de filer derrière une haie. Naturellement, on en riait, les hommes se levaient et poussaient des oh! oh! pour lui faire la conduite. Bref, de la bonne gaieté, quelque chose de sain, qui rafraîchissait.

Et l'on achevait le pain et le fromage, lorsque Macqueron parut sur la route du bas, avec l'abbé Madeline. Du coup, l'on oublia Suzanne, il n'y eut plus de regards que pour le curé. Franchement, l'impression ne fut guère favorable: l'air d'une vraie perche, triste comme s'il portait le bon Dieu en terre. Cependant, il saluait devant chaque vigne, il disait un mot aimable à chacun, et l'on finit par le trouver bien poli, bien doux, pas fort enfin. On le ferait marcher, celui-là! ça irait mieux qu'avec ce mauvais coucheur d'abbé Godard. Derrière son dos, on commençait à s'égayer. Il était arrivé en haut de la côte, il restait immobile, à regarder l'immensité plate et grise de la Beauce, pris d'une sorte de peur, d'une mélancolie désespérée, qui mouillèrent ses grands yeux clairs de montagnard, habitués aux horizons étroits des gorges de l'Auvergne.

Justement, la vigne des Buteau se trouvait là. Lise et Françoise coupaient les grappes, et Jésus-Christ qui n'avait pas manqué d'amener le père, était déjà soûl du raisin dont il se gorgeait, en ayant l'air de s'occuper à vider les paniers dans les hottes. Ça cuvait si fort dans sa peau, ça le gonflait d'un tel gaz, qu'il lui sortait du vent par tous les trous. Et, la présence d'un prêtre l'excitant, il fut incongru.

--Bougre de mal élevé! lui cria Buteau. Attends au moins que M. le curé soit parti.

Mais Jésus-Christ n'accepta pas la réprimande. Il répondit en homme qui avait de l'usage, quand il voulait:

--Ce n'est pas à son intention, c'est pour mon plaisir.

Le père Fouan avait pris un siège par terre, comme il disait, las, heureux du beau temps et de la belle vendange. Il ricana en dessous, malicieusement, de ce que la Grande, dont la vigne était voisine, venait lui souhaiter le bonjour: celle-là aussi s'était remise à le considérer, depuis qu'elle lui savait des rentes. Puis, d'un saut, elle le quitta, en voyant de loin son petit-fils Hilarion profiter goulûment de son absence, pour s'empiffrer de raisin; et elle tomba sur lui à coups de canne: cochon à l'auge qui en gâtait plus qu'il n'en gagnait!

--En v'là une, la tante, qui fera plaisir, quand elle claquera! dit Buteau, en s'asseyant un instant près de son père, pour le flatter. Si c'est gentil, d'abuser de cet innocent, parce qu'il est fort et bête comme un âne!

Ensuite, il attaqua les Delhomme, qui se trouvaient en contre-bas, au bord de la route. Ils avaient le plus beau vignoble du pays, près de deux hectares d'un seul tenant, où ils étaient bien une dizaine à s'occuper. Leurs vignes très soignées donnaient des grappes comme pas un voisin n'en récoltait; et ils en étaient si orgueilleux, qu'ils avaient l'air de vendanger à l'écart, sans s'égayer seulement des coliques brusques qui forçaient les filles à galoper. Sans doute, ça leur aurait cassé les jambes, de monter saluer leur père, car ils ne semblaient pas savoir qu'il était là. Cet empoté de Delhomme, un rude serin, avec sa pose au bon travail et à la justice! et cette pie-grièche de Fanny, toujours à se fâcher pour une vesse de travers, exigeant qu'on l'adorât comme une image, sans même s'apercevoir des saletés qu'elle faisait aux autres!

--Le vrai, père, continua Buteau, c'est que je vous aime bien, tandis que mon frère et ma soeur.... Vous savez, j'en ai encore le coeur gros, qu'on se soit quitté pour des foutaises.

Et il rejeta la chose sur Françoise, à qui Jean avait tourné la tête. Mais elle se tenait tranquille, à cette heure. Si elle bougeait, il était décidé à lui rafraîchir le sang, au fond de la mare.

--Voyons; père, faut se tâter.... Pourquoi ne reviendriez-vous pas?

Fouan resta muet, prudemment. Il s'attendait à cette offre, que son cadet lâchait enfin; et il désirait ne répondre ni oui, ni non, parce qu'on ne savait jamais. Alors, Buteau continua, en s'assurant que son frère était à l'autre bout de la vigne:

--N'est-ce pas? ce n'est guère votre place, chez cette fripouille de Jésus-Christ. On vous y trouvera peut-être bien assassiné, un de ces quatre matins.... Et puis, tenez! moi, je vous nourrirai, je vous coucherai, et je vous payerai quand même la pension.

Le père avait cligné les yeux, stupéfait. Comme il ne parlait toujours pas, le fils voulut le combler.

--Et des douceurs, votre café, votre goutte, quatre sous de tabac, enfin tout le plaisir!

C'était trop, Fouan prit peur. Sans doute, ça se gâtait, chez Jésus-Christ. Mais si les embêtements recommençaient, chez les Buteau?

--Faudra voir, se contenta-t-il de dire, en se levant, afin de rompre l'entretien.

On vendangea jusqu'à la nuit tombante. Les voitures ne cessaient d'emmener les gueulebées pleines et de les ramener vides. Dans les vignes, dorées par le soleil couchant, sous le grand ciel rosé, le va-et-vient des paniers et des hottes s'activait, au milieu de la griserie de tout ce raisin charrié. Et il arriva un accident à Berthe, elle fut prise d'une telle colique, qu'elle ne put même courir: sa mère et Lequeu durent lui faire un rempart de leurs corps, pendant qu'elle s'aponichait, parmi les échalas. Du plant voisin, on l'aperçut. Victor et Delphin voulaient lui porter du papier; mais Flore et la Bécu les en empêchèrent, parce qu'il y avait des bornes que les mal élevés seuls dépassaient. Enfin, on rentra. Les Delhomme avaient pris la tête, la Grande forçait Hilarion à tirer avec le cheval, les Lengaigne et les Macqueron fraternisaient, dans la demi-ivresse qui attendrissait leur rivalité. Ce qu'on remarqua surtout, ce furent les politesses de l'abbé Madeline et de Suzanne: il la croyait sans doute une dame, à la voir la mieux habillée; si bien qu'ils marchaient côte à côte, lui rempli d'égards, elle faisant la sucrée, demandant l'heure de la messe, le dimanche. Derrière eux, venait Jésus-Christ, qui, acharné contre la soutane, recommençait sa plaisanterie dégoûtante, dans une rigolade obstinée d'ivrogne. Tous les cinq pas, il levait la cuisse et en lâchait un. La garce se mordait les lèvres pour ne pas rire, le prêtre affectait de ne pas entendre; et, très graves, accompagnés de cette musique, ils continuaient d'échanger des idées pieuses, à la queue du train roulant des vendanges.

Comme on arrivait à Rognes enfin, Buteau et Fouan, honteux, essayèrent d'imposer silence à Jésus-Christ. Mais il allait toujours, en répétant que M. le curé aurait eu bien tort de se formaliser.

--Nom de Dieu! quand on vous dit que ce n'est pas pour les autres! C'est pour moi tout seul!

La semaine suivante, on fut donc invité à goûter le vin, chez les Buteau. Les Charles, Fouan, Jésus-Christ, quatre ou cinq autres, devaient venir à sept heures manger du gigot, des noix et du fromage, un vrai repas. Dans la journée, Buteau avait enfûté son vin, six pièces qui s'étaient emplies à la chantepleure de la cuve. Mais des voisins se trouvaient moins avancés: un, en train de vendanger encore, foulait depuis le matin, tout nu; un second, armé d'une barre, surveillait la fermentation, enfonçait le chapeau, au milieu des bouillonnements du moût; un troisième, qui avait un pressoir, serrait le marc, s'en débarrassait dans sa cour, en un tas fumant. Et c'était ainsi dans chaque maison, et de tout ça, des cuves brûlantes, des pressoirs ruisselants, des tonneaux qui débordaient, de Rognes entier, s'épandait l'âme du vin, dont l'odeur forte aurait suffi pour soûler le monde.

Ce jour-là, au moment de quitter le Château, Fouan eut un pressentiment qui lui fit prendre ses titres, dans la marmite aux lentilles. Autant les cacher sur lui, car il avait cru voir Jésus-Christ et la Trouille regarder en l'air, avec des yeux drôles. Ils partirent tous les trois de bonne heure, ils arrivèrent chez les Buteau en même temps que les Charles.

La lune, en son plein, était si large, si nette, qu'elle éclairait comme un vrai soleil; et Fouan, en entrant dans la cour, remarqua que l'âne, Gédéon, sous le hangar, avait la tête au fond d'un petit baquet. Cela ne l'étonnait point de le trouver libre, car le bougre, plein de malignité, soulevait très bien les loquets avec la bouche; mais, ce baquet l'intriguant, il s'approcha, il reconnut un baquet de la cave, qu'on avait laissé plein de vin de pressoir, pour achever de remplir les tonneaux. Nom de Dieu de Gédéon! il le vidait!

--Eh! Buteau, arrive!... Il en fait un commerce, ton âne!

Buteau parut sur le seuil de la cuisine.

--Quoi donc?

--Le v'là qu'a tout bu!

