La Terre

Part 25

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--Va, il y en a un! il pousse!

Un matin même, elle plia des torchons qu'elle banda sur elle. On faillit se massacrer, le soir. Et une terreur la saisit, aux regards d'assassin qu'il lui jetait: bien sûr que, si elle avait eu un vrai petit sous la peau, le brutal lui aurait allongé quelque mauvais coup, pour le tuer. Elle cessa les farces, rentra son ventre. D'ailleurs, elle le surprit dans sa chambre, le nez dans son linge sale, en train de s'assurer des choses.

--Fais-en donc un! lui dit-il, goguenard.

Et elle répondit, toute pâle, rageuse:

--Si je n'en fais pas, c'est que je ne veux pas.

C'était vrai, elle se refusait à Jean, avec obstination. Buteau n'en triompha pas moins bruyamment. Et il tomba sur l'amoureux: un beau mâle, je t'en fiche! il était donc pourri, qu'il ne pouvait pas faire un enfant? Ça cassait le bras au monde, par traîtrise; mais ça n'était seulement pas capable d'emplir une fille, tellement ça manquait de nerf! Dès lors, il poursuivit Françoise d'allusions, il l'accabla elle-même de plaisanteries sur le cul de son chaudron qui fuyait.

Lorsque Jean sut comment le traitait Buteau, il parla de lui casser la gueule; et il guettait toujours Françoise, il la suppliait de céder: on verrait bien s'il ne lui collait pas un enfant, et un gros! Son désir, maintenant, se doublait de colère. Mais, chaque fois, elle trouvait une nouvelle excuse, dans l'ennui qu'elle éprouvait à l'idée de recommencer ça, avec ce garçon. Elle ne le détestait pas, elle n'avait pas envie de lui, simplement; et il fallait qu'elle ne le désirât vraiment guère, pour ne point défaillir et se livrer, lorsqu'elle tombait entre ses bras, derrière une haie, encore furieuse et rouge d'une attaque de Buteau. Ah! le cochon! Elle ne parlait que de ce cochon-là, passionnée, excitée, tout d'un coup refroidie, dès que l'autre voulait profiter et la prendre. Non, non, ça lui faisait honte! Un jour, poussée à bout, elle le remit à plus tard, au soir de leur mariage. C'était la première fois qu'elle s'engageait, car elle avait évité jusque-là de répondre nettement, quand il la demandait pour femme. Dès lors, ce fut comme entendu: il l'épouserait, mais après sa majorité, aussitôt qu'elle serait maîtresse de son bien et qu'elle pourrait exiger des comptes. Cette bonne raison le frappa, il lui prêcha la patience, il cessa de la tourmenter, excepté dans les moments où l'idée de rire le tenait trop fort. Elle, soulagée, tranquillisée par le vague de cette échéance lointaine, se contentait de lui saisir les deux mains pour l'empêcher, en le regardant de ses jolis yeux suppliants, d'un air de femme susceptible qui ne désirait risquer d'avoir un petit que de son homme.

Cependant, Buteau, certain qu'elle n'était pas enceinte, avait une autre crainte, celle qu'elle ne le devînt, si elle retournait avec Jean. Il continuait de le défier, et il tremblait, car on lui rapportait de partout que celui-ci jurait de remplir Françoise jusqu'aux yeux, comme jamais fille n'avait été pleine. Aussi, la surveillait-il, du matin au soir, exigeant d'elle l'emploi de chacune de ses minutes, la tenant à l'attache, sous la menace du fouet, ainsi qu'une bête domestique dont on craint les farces; et c'était un supplice nouveau, elle sentait toujours derrière ses jupes son beau-frère ou sa soeur, elle ne pouvait aller au trou à fumier pour un besoin, sans rencontrer un oeil qui l'épiait. La nuit, on l'enfermait dans sa chambre; même, au soir, après une dispute, elle avait trouvé un cadenas condamnant le volet de sa lucarne. Puis, comme elle parvenait quand même à s'échapper, il y avait à son retour d'abominables scènes, des interrogatoires, parfois des visites, le mari l'empoignant aux épaules, tandis que la femme la déshabillait à moitié, pour voir. Elle en fut rapprochée de Jean, elle en arriva à lui donner des rendez-vous, heureuse de braver les autres. Peut-être lui aurait-elle cédé enfin, si elle les avait eus là, derrière elle. En tous cas, elle acheva de se promettre, elle lui jura, sur ce qu'elle avait de plus sacré, que Buteau mentait, lorsqu'il se vantait de coucher avec les deux soeurs, dans l'idée de faire le coq et de forcer à être des choses qui n'étaient pas. Jean, tourmenté d'un doute, trouvant au fond l'affaire possible et naturelle, parut la croire. Et, en se quittant, ils s'embrassèrent, très bons amis, si bien qu'à partir de ce jour, elle le prit pour confident et conseil, tâchant de le voir à la moindre alerte, ne risquant rien sans son approbation. Lui, ne la touchait plus du tout, la traitait en camarade avec qui l'on a des intérêts communs.

Maintenant, chaque fois que Françoise courait rejoindre Jean derrière un mur, la conversation était la même. Elle dégrafait violemment son corsage, ou retroussait sa jupe.

--Tiens! ce cochon-là m'a encore pincée.

Il constatait, restait froid et résolu.

--Ça se payera, faut montrer ça aux voisines.... Surtout, ne te revenge pas. La justice sera pour nous, quand nous aurons le droit.

--Et ma soeur tiendrait la chandelle, tu sais! Est-ce qu'hier, lorsqu'il a sauté sur moi, elle n'a pas filé, au lieu de lui allonger par derrière un seau d'eau froide!

--Ta soeur, elle finira mal avec ce bougre.... Tout ça est bon. Si tu ne veux pas, il ne peut pas, c'est sûr; et, quant au reste, qu'est-ce que ça nous fiche?... Soyons d'accord, il est foutu.

Le père Fouan, bien qu'il évitât de s'en mêler, était de toutes les querelles. S'il se taisait, on le forçait à prendre parti; s'il sortait, il retombait au retour dans un ménage en déroute, où sa présence suffisait souvent à rallumer les colères. Jusque-là, il n'avait pas souffert réellement, physiquement; tandis que commençaient à cette heure les privations, le pain mesuré, les douceurs supprimées. On ne le bourrait plus de nourriture ainsi qu'aux premiers jours, chaque tartine coupée trop épaisse lui attirait des paroles dures: quel trou! moins on travaillait, plus on bâfrait, alors! Il était guetté, dévalisé, tous les trimestres, quand il revenait de toucher à Cloyes la rente que M. Baillehache lui faisait sur les trois mille francs de la maison. Françoise en arrivait à voler des sous à sa soeur, pour lui acheter du tabac, car on la laissait, elle aussi, sans argent. Enfin, le vieux se trouvait très mal dans la chambre humide où il couchait, depuis qu'il avait cassé un carreau de lucarne, qu'on avait bouchée avec de la paille, pour éviter la dépense de cette vitre à remettre. Ah! ces gueux d'enfants, tous les mêmes! Il grognait du matin au soir, il regrettait mortellement d'avoir quitté les Delhomme, désespéré d'être tombé d'un mal dans un pire. Mais ce regret, il le cachait, ne le témoignait que par des mots involontaires, car il savait que Fanny avait dit: «Papa, il viendra nous demander à genoux de le reprendre!» Et c'était fini, cela lui restait pour toujours, comme une barre obstinée, en travers du coeur. Il serait plutôt mort de faim et de colère chez les Buteau, que de retourner s'humilier chez les Delhomme.

Justement, un jour que Fouan revenait à pied de Cloyes, après s'être fait payer sa rente chez le notaire, et qu'il s'était assis au fond d'un fossé, Jésus-Christ, qui flânait par là, visitant des terriers à lapins, l'aperçut très absorbé, profondément occupé à compter des pièces de cent sous, dans son mouchoir. Il s'accroupit aussitôt, rampa, arriva au-dessus de son père, sans bruit; et, là, allongé, il eut la surprise de lui voir nouer soigneusement une grosse somme, peut-être bien quatre-vingts francs: ses yeux flambèrent, un rire silencieux découvrit ses dents de loup. Tout de suite, l'ancienne idée d'un magot lui était venue. Evidemment, le vieux avait des titres cachés, dont il touchait les coupons, chaque trimestre, en profitant de sa visite à M. Baillehache. La première pensée de Jésus-Christ fut de larmoyer et d'arracher vingt francs. Puis, cela lui parut mesquin, un autre plan s'élargissait dans sa tête, il s'écarta aussi doucement qu'il s'était approché, d'un glissement souple de couleuvre; de sorte que Fouan, remonté sur la route, n'eut aucune méfiance, en le rencontrant cent pas plus loin, avec l'allure désintéressée d'un gaillard, qui, lui aussi, rentrait à Rognes. Ils achevèrent le chemin ensemble, ils causèrent, le père tomba fatalement sur les Buteau, des sans-coeur, qu'il accusait de le faire crever de faim; et le fils, bonhomme, les yeux mouillés, proposa de le sauver de ces canailles, en le prenant chez lui, à son tour. Pourquoi non? On ne s'embêtait pas, on rigolait du matin au soir, chez lui. La Trouille faisait de la cuisine pour deux, elle en ferait pour trois. Une sacrée cuisine, quand il y avait des sous!

Étonné de la proposition, pris d'une inquiétude vague, Fouan refusa. Non, non, ce n'était pas à son âge qu'on se mettait à courir de l'un chez l'autre et à changer ses habitudes tous les ans.

--Enfin, père, c'est de bon coeur, vous réfléchirez.... Voilà, vous savez toujours que vous n'êtes pas à la rue. Venez au Château, lorsque vous en aurez assez, de ces crapules!

Et Jésus-Christ le quitta, perplexe, intrigué, se demandant à quoi le vieux pouvait manger ses rentes, puisque, décidément, il en avait. Quatre fois par année, un tas pareil de pièces de cent sous, ça devait faire au moins trois cents francs. S'il ne les mangeait pas, c'était donc qu'il les gardait? Faudrait voir ça. Un fameux magot, alors!

Ce jour-là, un jour doux et humide de novembre, lorsque le père Fouan rentra, Buteau voulut le dévaliser des trente-sept francs cinquante, qu'il touchait tous les trois mois, depuis la vente de sa maison. Il était convenu, d'ailleurs, que le vieux les lui abandonnait, ainsi que les deux cents francs annuels des Delhomme. Mais, cette fois, une pièce de cent sous s'était égarée parmi celles qu'il avait nouées dans son mouchoir; et, quand il eut retourné ses poches et qu'il n'en tira que trente-deux francs cinquante, son fils s'emporta, le traita de filou, l'accusa d'avoir fricassé les cinq francs, à de la boisson et à des horreurs. Saisi, la main sur son mouchoir, avec la peur sourde qu'on ne le visitât, le père bégayait des explications, jurait ses grands dieux qu'il devait les avoir perdus, en se mouchant. Une fois de plus, la maison fut en l'air jusqu'au soir.

Ce qui rendait Buteau d'une humeur féroce, c'était qu'en ramenant sa herse, il avait aperçu Jean et Françoise, fuyant derrière un mur. Celle-ci, sortie sous le prétexte de faire de l'herbe pour ses vaches, ne reparaissait plus, car elle se doutait de la scène qui l'attendait. La nuit tombait déjà, et Buteau, furieux, sortait à chaque minute dans la cour, allait jusqu'à la route, guetter si cette garce-là, enfin, revenait du mâle. Il jurait tout haut, lâchait des ordures, sans voir le père Fouan, qui s'était assis sur le banc de pierre, après la querelle, se calmant, respirant la douceur tiède, qui faisait de ce novembre ensoleillé un mois de printemps.

Un bruit de sabots monta de la pente, Françoise parut, pliée en deux, les épaules chargées d'un énorme paquet d'herbes, qu'elle avait noué dans une vieille toile. Elle soufflait, elle suait, à moitié cachée sous le tas.

--Ah! nom de Dieu de traînée! cria Buteau, si tu crois que tu vas te foutre de moi à te faire raboter depuis deux heures par ton galant, lorsqu'il y a de la besogne ici!

Et il la culbuta dans le paquet d'herbe qui était tombé, il se rua sur elle, juste au moment où Lise, à son tour, sortait de la maison pour l'engueuler.

--Eh! Marie-dort-en-chiant, arrive donc, que je te colle mon pied dans le derrière!... Tu n'as pas honte!

Mais Buteau, déjà, avait empoigné la fille sous la jupe, à pleine main. Son enragement tournait toujours en un coup brusque de désir. Tandis qu'il la troussait sur l'herbe, il grognait, étranglé, la face bleuie et gonflée de sang.

--Sacrée cateau, faut cette fois que j'y passe à mon tour.... Quand le tonnerre de Dieu y serait, je vas y passer après l'autre!

Alors, une lutte furieuse s'engagea. Le père Fouan distinguait mal, dans la nuit. Mais il vit pourtant Lise, debout, qui regardait et laissait faire; pendant que son homme, vautré, jeté de côté à chaque seconde, s'épuisait en vain, se satisfaisait quand même, au petit bonheur, n'importe où.

Quand ce fut fini, Françoise, d'une dernière secousse, put se dégager, râlante, bégayante.

--Cochon! cochon? cochon!... Tu n'as pas pu, ça ne compte pas.... Je m'en fiche, de ça! jamais tu n'y arriveras, jamais!

Elle triomphait, elle avait pris une poignée d'herbe, et elle s'en essuyait la jambe, dans un tremblement de tout son corps, comme si elle se fût contentée elle-même un peu, à cette obstination de refus. D'un geste de bravade, elle jeta la poignée d'herbe aux pieds de sa soeur.

--Tiens! c'est à toi.... Ce n'est pas ta faute, si je te le rends!

Lise, d'une gifle, lui fermait la bouche, lorsque le père Fouan, qui avait quitté le banc de pierre, révolté, intervint en brandissant sa canne.

--Bougres de saligots, tous les deux! voulez-vous bien la laisser tranquille!... En v'là assez, hein?

Des lumières paraissaient chez les voisins, on commençait à s'inquiéter de cette tuerie, et Buteau se hâta de pousser son père et la petite au fond de la cuisine, où une chandelle éclairait Laure et Jules terrifiés, réfugiés dans un coin. Lise rentra aussi, saisie et muette depuis que le vieux était sorti de l'ombre. Il continuait, s'adressant à elle:

--Toi, c'est trop dégoûtant et trop bête.... Tu regardais, je t'ai vue.

Buteau, de toute sa force, allongea un coup de poing au bord de la table.

--Silence! c'est fini... Je cogne sur le premier qui continue.

--Et si je veux continuer, moi! demanda Fouan, la voix tremblante, est-ce que tu cogneras?

--Sur vous comme sur les autres.... Vous m'embêtez!

Françoise, bravement, s'était mise entre eux.

--Je vous en prie, mon oncle, ne vous en mêlez point.... Vous avez bien vu que je suis assez grande fille pour me défendre.

Mais le vieux l'écarta.

--Laisse, ça ne te regarde plus.... C'est mon affaire.

Et, levant sa canne:

--Ah! tu cognerais, bandit!... Faudrait voir si ce n'est pas à moi de te corriger.

D'une main prompte, Buteau lui arracha le bâton, qu'il envoya sous l'armoire; et, goguenard, les yeux mauvais, il se planta, lui parla dans le visage.

--Voulez-vous me foutre la paix, hein? Si vous croyez que je vas tolérer vos airs, ah! non! Regardez-moi donc, pour voir comment je m'appelle!

Tous les deux, face à face, se turent un instant, terribles, cherchant à se dompter du regard. Le fils, depuis le partage des biens, s'était élargi, carré sur les jambes, avec ses mâchoires qui avançaient davantage, dans sa tête de dogue, au crâne resserré et fuyant; tandis que le père, exterminé par ses soixante ans de travail, séché encore, la taille cassée, n'avait gardé de son visage réduit que le nez immense.

--Comment tu t'appelles? reprit Fouan, je le sais trop, je t'ai fait.

Buteau ricana.

--Fallait pas me faire.... Ah! mais, oui! ça y est, chacun son tour. Je suis de votre sang, je n'aime pas qu'on me taquine.... Et encore un coup, foutez-moi la paix, ou ça tournera mal!

--Pour toi, bien sûr.... Jamais je n'ai parlé ainsi à mon père.

--Oh! la, la, en voilà une raide!... Votre père, vous l'auriez crevé, s'il n'était pas mort!

--Sale cochon, tu mens!... Et, nom de Dieu de nom de Dieu! tu vas ravaler ça tout de suite.

Françoise, une seconde fois, tenta de s'interposer. Lise elle-même fit un effort, effrayée, désespérée de ce nouveau tracas. Mais les deux hommes les bousculèrent, pour se rapprocher et se souffler leur violence avec leur haleine, sang contre sang, dans ce heurt de la brutale autorité que le père avait léguée au fils.

Fouan voulut se grandir, en essayant de retrouver son ancienne toute-puissance de chef de famille. Pendant un demi-siècle, on avait tremblé sous lui, la femme, les enfants, les bêtes, lorsqu'il détenait la fortune avec le pouvoir.

--Dis que tu as menti, sale cochon, dis que tu as menti, ou je vas te faire danser, aussi vrai que cette chandelle nous éclaire!

La main haute, il menaçait, du geste dont il les faisait tous rentrer en terre, autrefois.

--Dis que tu as menti...

Buteau, qui, au vent de la gifle, dans sa jeunesse, levait le coude et se garait, en claquant des dents, se contenta de hausser les épaules, d'un air de moquerie insultante.

--Si vous croyez que vous me faites peur!... C'était bon quand vous étiez le maître, des machines comme ça.

--Je suis le maître, le père.

--Allons donc, vieux farceur, vous n'êtes rien du tout.... Ah! vous ne voulez pas me foutre la paix!

Et, voyant la main vacillante du vieillard s'abaisser pour taper, il la saisit au vol, il la garda, l'écrasa dans sa poigne rude.

--Sacré têtu que vous êtes, faut donc qu'on se fâche pour vous entrer dans la caboche qu'on se fiche de vous, à cette heure!... Est-ce que vous êtes bon à quelque chose? Vous coûtez, v'là tout!... Lorsqu'on a fait son temps et qu'on a passé la terre aux autres, on avale sa chique, sans les emmerder davantage!

Il secouait son père, en appuyant sur les mots; puis, d'une dernière secousse, il l'envoya, grelottant, trébuchant, tomber à reculons sur une chaise, près de la fenêtre. Et le vieux resta là, à suffoquer une minute, vaincu, dans l'humiliation de son ancienne autorité morte. C'était fini, il ne comptait plus, depuis qu'il s'était dépouillé.

Un grand silence régna, tous demeuraient les mains ballantes. Les enfants n'avaient pas soufflé, de peur des gifles. Puis, la besogne reprit, comme s'il ne s'était rien passé.

--Et l'herbe? demanda Lise, est-ce qu'on la laisse dans la cour?

--Je vas la mettre au sec, répondit Françoise.

Lorsqu'elle fut rentrée et qu'on eut dîné, Buteau, incorrigible, enfonça la main dans son corsage ouvert, pour chercher une puce, qui la piquait, disait-elle. Cela ne la fâchait plus, elle plaisanta même.

--Non, non, elle est quelque part où ça te mordrait.

Fouan n'avait pas bougé, raidi et muet dans son coin d'ombre. Deux grosses larmes coulaient sur ses joues. Il se rappelait le soir où il avait rompu avec les Delhomme; et c'était ce soir-là qui recommençait, la même honte de n'être plus le maître, la même colère qui le faisait s'entêter à ne pas manger. On l'avait appelé trois fois, il refusait sa part de soupe. Brusquement, il se leva, disparut dans sa chambre. Le lendemain, dès l'aube, il quittait les Buteau, pour s'installer chez Jésus-Christ.

III

Jésus-Christ était très venteux, de continuels vents soufflaient dans la maison et la tenaient en joie. Non, fichtre! on ne s'embêtait pas chez le bougre, car il n'en lâchait pas un sans l'accompagner d'une farce. Il répudiait ces bruits timides, étouffés entre deux cuirs, fusant avec une inquiétude gauche; il n'avait jamais que des détonations franches, d'une solidité et d'une ampleur de coup de canon; et, chaque fois, la cuisse levée, dans un mouvement d'aisance et de crânerie, il appelait sa fille, d'une voix pressante de commandement, l'air sévère:

--La Trouille, vite ici, nom de Dieu!

Elle accourait, le coup partait, faisait balle dans le vide, si vibrant, qu'elle en sautait.

--Cours après! et passe-le entre tes dents, voir s'il y a des noeuds!

D'autres fois, quand elle arrivait, il lui donnait sa main.

--Tire donc, chiffon! faut que ça craque!

Et, dès que l'explosion s'était produite, avec le tumulte et le bouillonnement d'une mine trop bourrée:

--Ah! c'est dur, merci tout de même!

Ou encore il mettait en joue un fusil imaginaire, visait longuement; puis, l'arme déchargée:

--Va chercher, apporte, feignante!

La Trouille suffoquait, tombait sur son derrière, tant elle riait. C'était une gaieté toujours renouvelée et grandissante: elle avait beau connaître le jeu, s'attendre au tonnerre final, il l'emportait quand même dans le comique vivace de sa turbulence. Oh! ce père, était-il assez rigolo! Tantôt, il parlait d'un locataire qui ne payait pas son terme et qu'il flanquait dehors; tantôt, il se retournait avec surprise, saluait gravement, comme si la table avait dit bonjour; tantôt, il en avait tout un bouquet, pour M. le curé, pour M. le maire, et pour les dames. On aurait cru que le gaillard tirait de son ventre ce qu'il voulait, une vraie boîte à musique; si bien qu'au Bon Laboureur, à Cloyes, on pariait: «Je te paye un verre, si tu en fais six», et il en faisait six, il gagnait à tous coups. Ça tournait à de la gloire, la Trouille en était fière, amusée, se tordant d'avance, dès qu'il levait la cuisse, en admiration continuelle devant lui, dans la terreur et la tendresse qu'il lui inspirait.

Et, le soir de l'installation du père Fouan au Château, ainsi qu'on nommait l'ancienne cave où se terrait le braconnier, dès le premier repas que la fille servit à son père et à son grand-père, debout derrière eux en servante respectueuse, la gaieté sonna ainsi, très haut. Le vieux avait donné cent sous, une bonne odeur se répandait, des haricots rouges et du veau aux oignons, que la petite cuisinait à s'en lécher les doigts. Comme elle apportait les haricots, elle faillit casser le plat, en se pâmant. Jésus-Christ, avant de s'asseoir, en lâchait trois, réguliers et claquant sec.

--Le canon de la fête!... C'est pour dire que ça commence!

Puis, se recueillant, il en fit un quatrième, solitaire, énorme et injurieux.

--Pour ces rosses de Buteau! qu'ils se bouchent la gueule avec!

Du coup, Fouan, sombre depuis son arrivée, ricana. Il approuva d'un branle de la tête. Ça le mettait à l'aise, on le citait comme un farceur, lui aussi, en son temps; et, dans sa maison, les enfants avaient grandi, tranquilles au milieu du bombardement paternel. Il posa les coudes sur la table, il se laissa envahir d'un bien-être, en face de ce grand diable de Jésus-Christ, qui le contemplait, les yeux humides, de son air de canaille bon enfant.

--Ah! nom de Dieu! papa, ce que nous allons nous la couler douce! Vous verrez mon truc, je me charge de vous désemmerder, moi!... Quand vous serez à manger la terre avec les taupes, est-ce que ça vous avancera, de vous être refusé un fin morceau?

Ébranlé dans la sobriété de toute sa vie, ayant le besoin de s'étourdir, Fouan finit par dire de même.

--Bien sûr qu'il vaudrait mieux tout bouffer que de rien laisser aux autres.... A ta santé, mon gars!

La Trouille servait le veau aux oignons. Il y eut un silence, et Jésus-Christ, pour ne pas laisser tomber la conversation, en lança un prolongé, qui traversa la paille de sa chaise avec la modulation chantante d'un cri humain. Tout de suite, il s'était tourné vers sa fille, sérieux et interrogateur:

--Qu'est-ce que tu dis?

Elle ne disait rien, elle dut s'asseoir, en se tenant le ventre. Mais ce qui l'acheva, ce fut, après le veau et le fromage, l'expansion dernière du père et du fils, qui s'étaient mis à fumer et à vider le litre d'eau-de-vie, posé sur la table. Ils ne parlaient plus, la bouche empâtée, très soûls.

Lentement, Jésus-Christ leva une fesse, tonna, puis regarda la porte, en criant:

--Entrez!

Alors, Fouan, provoqué, fâché à la longue de ne pas en être, retrouva sa jeunesse, la fesse haute, tonnant à son tour, répondant:

--Me v'là!

Tous les deux se tapèrent dans les mains, nez à nez, bavant et rigolant. Elle était bonne. Et c'en fut de trop pour la Trouille, qui avait glissé par terre, agitée d'un rire frénétique, au point que, dans les secousses, elle aussi en laissa échapper un, mais léger, fin et musical, comme un son de fifre, à côté des notes d'orgue des deux hommes.

Indigné, répugné, Jésus-Christ s'était levé, le bras tendu dans un geste d'autorité tragique.

--Hors d'ici, cochonne!... Hors d'ici, puanteur!... Nom de Dieu! je vas t'apprendre à respecter ton père et ton grand-père!