# La Terre

## Part 24

Book page: https://www.cyberlibrary.org/fr/books/la-terre-8563/index.md

Et, en se versant un nouveau verre, heureux d'avoir trouvé un confident à qui se plaindre, ne le laissant pas placer un mot, il se soulagea. Ce n'étaient que de minces griefs, la colère d'un vieillard dont on ne tolérait point les défauts, qu'on voulait soumettre trop strictement à des habitudes autres que les siennes. Mais des sévices graves, des mauvais traitements ne lui auraient pas été plus sensibles. Une observation répétée d'une voix trop vive lui était aussi dure qu'un soufflet; et sa fille, avec ça, montrait une susceptibilité outrée, une de ces vanités méfiantes de paysanne honnête qui se blessait, boudait au moindre mot mal compris; de sorte que les rapports devenaient chaque jour plus difficiles entre elle et son père. Elle qui, autrefois, lors du partage, était certainement la meilleure, s'aigrissait, en arrivait à une véritable persécution, toujours derrière le bonhomme, essuyant, balayant, le bousculant pour ce qu'il faisait et pour ce qu'il ne faisait pas. Rien de grave, et tout un supplice dont il finissait par pleurer seul, dans les coins.

--Faut y mettre du sien, répétait Jean à chaque plainte. Avec de la patience, on s'entend toujours.

Mais Fouan, qui venait d'allumer une chandelle, s'excitait, s'emportait.

--Non, non, j'en ai assez!... Ah! si j'avais su ce qui m'attendait ici! J'aurais mieux fait de crever, le jour où j'ai vendu ma maison.... Seulement, ils se trompent, s'ils croient me tenir. J'aimerais mieux casser des pierres sur la route.

Il suffoqua, il dut s'asseoir, et le jeune homme en profita pour parler enfin.

--Dites donc, père Fouan, je voulais vous voir à cause de l'affaire, vous savez. J'ai eu bien du regret, j'ai dû me défendre, n'est-ce pas? puisque l'autre m'attaquait.... N'empêche que j'étais d'accord avec Françoise, et il n'y a que vous, à cette heure, qui puissiez arranger ça.... Vous iriez chez Buteau, vous lui expliqueriez la chose.

Le vieux était devenu grave. Il hochait le menton, l'air embarrassé pour répondre, lorsque le retour des Delhomme lui en évita la peine. Ils ne parurent pas surpris de trouver Jean chez eux, ils lui firent le bon accueil accoutumé. Mais, du premier coup d'oeil, Fanny avait vu la bouteille et les deux verres sur la table. Elle les enleva, alla prendre un torchon. Puis, sans le regarder, elle dit sèchement, elle qui ne lui avait pas adressé la parole depuis quarante-huit heures:

--Père, vous savez bien que je ne veux pas ça.

Fouan se redressa, tremblant, furieux de cette observation devant du monde.

--Quoi encore? Est-ce que, nom de Dieu! je ne suis pas libre d'offrir un verre à un ami?... Enferme-le, ton vin! je boirai de l'eau.

Du coup, ce fut elle qui se vexa horriblement d'être ainsi accusée d'avarice. Elle répondit, toute pâle:

--Vous pouvez boire la maison et en crever, si ça vous amuse.... Ce que je ne veux pas, c'est que vous salissiez ma table, avec vos verres qui dégoulinent et qui font des ronds, comme au cabaret.

Des larmes étaient montées aux yeux du père. Il eut le dernier mot.

--Un peu moins de propreté et un peu plus de coeur, ça vaudrait mieux, ma fille.

Et, pendant qu'elle essuyait rudement la table, il se planta devant la fenêtre, regardant la nuit noire qui était venue, tout secoué du désespoir qu'il cachait.

Delhomme, évitant de prendre parti, avait simplement appuyé par son silence l'attitude ferme et sensée de sa femme. Il ne voulut pas laisser partir Jean sans avoir bu un autre coup, dans des verres qu'elle servit sur des assiettes. Et, à demi voix, elle s'excusa posément.

--On n'a pas idée du mal qu'on a avec les vieilles gens! C'est plein de manies, de mauvaises habitudes, et ils en crèveraient plutôt que de se corriger.... Celui-là n'est point méchant, il n'en a plus la force. Ça n'empêche que j'aimerais mieux avoir quatre vaches à conduire, qu'un vieux à garder.

Jean et Delhomme l'approuvaient de la tête. Mais elle fut interrompue par l'entrée brusque de Nénesse, mis comme un garçon de la ville, en veston et en pantalon de fantaisie, achetés tout faits chez Lambourdieu, coiffé d'un petit chapeau de feutre dur. Le cou long, la nuque rasée, il se dandinait d'un air louche de fille, avec ses yeux bleus, sa face molle et jolie. Il avait toujours eu l'horreur de la terre, il partait le lendemain pour Chartres, où il allait servir chez un restaurateur qui tenait un bal public. Longtemps, les parents s'étaient opposés à cette désertion de la culture; mais enfin la mère, flattée, avait décidé le père. Et, depuis le matin, Nénesse noçait avec les camarades du village, pour les adieux.

Un instant, il parut contrarié de trouver là un étranger. Puis, se décidant:

--Dis donc, mère, je vas leur payer à dîner chez Macqueron. Me faudrait des sous.

Fanny le regarda fixement, la bouche ouverte pour refuser. Mais elle était si vaniteuse, que la présence de Jean la retint. Bien sûr que leur fils pouvait dépenser vingt francs sans les gêner! Et elle disparut, raide et muette.

--Tu es donc avec quelqu'un? demanda le père à Nénesse.

Il avait aperçu une ombre à la porte. Il s'avança, et reconnaissant le garçon resté dehors:

--Tiens! c'est Delphin.... Entre donc, mon brave!

Delphin se risqua, saluant, s'excusant. Lui, était en cotte et en blouse bleues, chaussé de ses gros souliers de labour, sans cravate, la peau déjà cuite par le travail au grand soleil.

--Et toi, reprit Delhomme qui le tenait en grande estime, est-ce que tu vas partir aussi pour Chartres, un de ces jours?

Delphin écarquilla les yeux; puis, violemment:

--Ah! nom de Dieu, non! J'y claquerais, dans leur ville!

Le père eut, sur son garçon, un regard oblique, tandis que l'autre continuait, venant au secours du camarade:

--Bon pour Nénesse d'aller là-bas, lui qui porte la toilette et qui joue du piston!

Delhomme sourit, car le talent de son fils sur le piston le gonflait d'orgueil. Fanny, d'ailleurs, revenait, la main pleine de pièces de quarante sous, et elle en compta dix, longuement, dans celle de Nénesse, des pièces toutes blanches d'être restées sous un tas de blé. Elle ne se fiait point à son armoire, elle cachait ainsi son argent, par petites sommes, au fond de tous les coins de la maison, dans le grain, dans le charbon, dans le sable; si bien que, lorsqu'elle payait, son argent était tantôt d'une couleur, tantôt d'une autre, blanc, noir ou jaune.

--Ça va tout de même, dit Nénesse pour remerciement. Viens-tu, Delphin?

Et les deux gaillards filèrent, on entendit leurs rires qui s'éloignaient.

Jean alors vida son verre, en voyant le père Fouan, qui ne s'était pas retourné pendant la scène, quitter la fenêtre et sortir dans la cour. Il prit congé, il retrouva le vieux debout, au milieu de la nuit noire.

--Voyons, père Fouan, voulez-vous aller chez Buteau pour m'avoir Françoise?... C'est vous le maître, vous n'avez qu'à parler.

Le vieillard, dans l'ombre, répétait d'une voix saccadée:

--Je ne peux pas... je ne peux pas...

Puis, il éclata, il avoua. C'était fini avec les Delhomme, il s'en irait le lendemain vivre chez Buteau, qui lui avait offert de le prendre. Si son fils le battait, il souffrirait moins que d'être tué par sa fille à coups d'épingle.

Exaspéré de ce nouvel obstacle, Jean parla enfin.

--Faut que je vous dise, père Fouan, c'est que nous avons couché, Françoise et moi.

Le vieux paysan eut une simple exclamation.

--Ah!

Puis, après avoir réfléchi:

--Est-ce que la fille est grosse?

Jean, certain qu'elle ne pouvait l'être, puisqu'ils avaient triché, répondit:

--Possible tout de même.

--Alors, il n'y a qu'à attendre.... Si elle est grosse, on verra.

A ce moment, Fanny parut sur la porte, appelant son père pour la soupe. Mais il se tourna, il gueula:

--Tu peux te la foutre au cul, ta soupe! Je vas dormir.

Et il monta se coucher, le ventre vide, par rage.

Jean reprit le chemin de la ferme, d'un pas ralenti, si tourmenté de chagrin, qu'il se retrouva sur le plateau, sans avoir eu conscience de la route. La nuit, d'un bleu sombre, criblée d'étoiles, était lourde et brûlante. Dans l'air immobile, on sentait de nouveau l'approche, le passage au loin de quelque orage, dont on ne voyait, du côté de l'est, que des réverbérations d'éclairs. Et, comme il levait la tête, il aperçut, à gauche, des centaines d'yeux phosphorescents qui flambaient, pareils à des chandelles, et qui se tournaient vers lui, au bruit de ses pas. C'étaient les moutons dans leur parc, le long duquel il passait.

La voix lente du père Soulas s'éleva.

--Eh bien, garçon?

Les chiens, étendus à terre, n'avaient pas bougé, flairant un homme de la ferme. Chassé de la cabane roulante par la chaleur, le petit porcher dormait dans un sillon. Et, seul, le berger restait debout, au milieu de la plaine rase, noyée de nuit.

--Eh bien, garçon, est-ce fait?

Sans même s'arrêter, Jean répondit:

--Il a dit que, si la fille est grosse, on verra.

Déjà, il avait dépassé le parc, lorsque cette réponse du vieux Soulas lui arriva, grave dans le vaste silence:

--C'est juste, faut attendre.

Et il continua sa route. La Beauce, à l'infini, s'étendait, écrasée sous un sommeil de plomb. On en sentait la désolation muette, les chaumes brûlés, la terre écorchée et cuite, à une odeur de roussi, à la chanson des grillons qui crépitaient comme des braises dans de la cendre. Seules, des ombres de meules bossuaient cette nudité morne. Toutes les vingt secondes, au ras de l'horizon, les éclairs traçaient une raie violâtre, rapide et triste.

II

Dès le lendemain, Fouan alla s'installer chez les Buteau. Le déménagement ne dérangea personne: deux paquets de hardes, que le vieux tint à porter lui-même, et dont il fit deux voyages. Vainement, les Delhomme voulurent provoquer une explication. Il partit, sans répondre un mot.

Chez les Buteau, on lui donna, derrière la cuisine, la grande pièce du rez-de-chaussée, où, jusque-là, on n'avait serré que la provision de pommes de terre et les betteraves pour les vaches. Le pis était qu'une lucarne, placée à deux mètres, l'éclairait seule d'un jour de cave. Et le sol de terre battue, les tas de légumes, les détritus jetés dans les coins, y entretenaient une humidité qui coulait en larmes jaunes sur le plâtre nu des murailles. D'ailleurs, on laissa tout, on ne débarrassa qu'un angle, pour y mettre un lit de fer, une chaise et une table de bois blanc. Le vieux parut enchanté.

Alors Buteau triompha. Depuis que Fouan était chez les Delhomme, il enrageait de jalousie, car il n'ignorait pas ce qu'on disait dans Rognes: bien sûr que ça ne gênait point les Delhomme de nourrir leur père; tandis que les Buteau, dame! ils n'avaient pas de quoi. Aussi, dans les premiers temps, le poussa-t-il à la nourriture, rien que pour l'engraisser, histoire de prouver qu'on ne crevait pas de faim chez lui. Et puis, il y avait les cent cinquante francs de rente, provenant de la maison vendue, que le père laisserait certainement à celui de ses enfants qui l'aurait gardé. D'autre part, ne l'ayant plus à sa charge, Delhomme allait sans doute recommencer à lui payer sa part de la rente annuelle, deux cents francs, ce qu'il fit en effet. Buteau comptait sur ces deux cents francs. Il avait tout calculé, il s'était dit qu'il aurait la gloire d'être un bon fils, en ne rien sortant de sa poche, et avec l'espérance d'en être récompensé, plus tard; sans parler du magot qu'il soupçonnait toujours au vieux, bien qu'il ne fût jamais parvenu à avoir une certitude.

Ce fut, pour Fouan, une vraie lune de miel. On le fêtait, on le montrait aux voisins: hein? quelle mine de prospérité! avait-il l'air de dépérir? Les petits, Laure et Jules, toujours dans ses jambes, l'occupaient, le chatouillaient au coeur. Mais il était surtout heureux de retourner à ses manies de vieil homme, d'être plus libre, dans le laisser-aller plus grand de la maison. Quoique bonne ménagère, et propre, Lise n'avait pas les raffinements ni les susceptibilités de Fanny, et il pouvait cracher partout, sortir, rentrer à sa guise, manger à chaque minute, par cette habitude du paysan qui ne passe pas devant le pain sans y tailler une tartine, au gré des heures de travail. Trois mois s'écoulèrent ainsi, on était en décembre, des froids terribles gelaient l'eau de sa cruche, au pied de son lit; mais il ne se plaignait pas, les dégels même avaient beau tremper la pièce, en faire ruisseler les murs, comme sous une pluie battante, il trouvait ça naturel, il avait vécu dans cette rudesse. Pourvu qu'il eût son tabac, son café, et qu'on ne le taquinât point, disait-il, le roi n'était pas son oncle.

Ce qui commença de gâter les choses, ce fut qu'un matin de clair soleil, rentrant dans sa chambre chercher sa pipe, lorsqu'on le croyait déjà sorti, Fouan y trouva Buteau en train de culbuter Françoise sur les pommes de terre. La fille, qui se défendait gaillardement, sans un mot, se ramassa, quitta la pièce, après avoir pris les betteraves qu'elle y venait chercher pour ses vaches; et le vieux, resté seul en face de son fils, se fâcha.

--Sale cochon, avec cette gamine, à côté de ta femme!... Et elle ne voulait pas, je l'ai bien vue qui gigotait!

Mais Buteau, encore soufflant, le sang au visage, n'accepta pas la remontrance.

--Est-ce que vous avez à y foutre le nez? Fermez les quinquets, taisez votre bec, ou ça tournera mal!

Depuis les couches de Lise et la bataille avec Jean, Buteau s'était de nouveau enragé après Françoise. Il avait attendu que son bras cassé fût solide, il sautait sur elle, maintenant, dans tous les coins de la maison, certain que s'il l'avait une fois, elle serait ensuite à lui tant qu'il voudrait. N'était-ce pas la meilleure façon de reculer le mariage, de garder la fille et de garder la terre? Ces deux passions arrivaient même à se confondre, l'entêtement à ne rien lâcher de ce qu'il tenait, la possession furieuse de ce champ, le rut inassouvi du mâle, fouetté par la résistance. Sa femme devenait énorme, un tas à remuer; et elle nourrissait, elle avait toujours Laure pendue aux tétines; tandis que l'autre, la petite belle-soeur, sentait bon la chair jeune, de gorge aussi élastique et ferme que les pis d'une génisse. D'ailleurs, il ne crachait pas plus sur l'une que sur l'autre: ça lui en ferait deux, une molle et une dure, chacune agréable dans son genre. Il était assez bon coq pour deux poules, il rêvait une vie de pacha, soigné, caressé, gorgé de jouissance. Pourquoi n'aurait-il pas épousé les deux soeurs si elles y consentaient? Un vrai moyen de resserrer l'amitié et d'éviter ce partage des biens, dont il s'épouvantait, comme si on l'avait menacé de lui couper un membre!

Et, de là, dans l'étable, dans la cuisine, partout, dès qu'ils étaient seuls une minute, l'attaque et la défense brusques, Buteau se ruant, Françoise cognant. Et toujours la même scène courte et exaspérée: lui, envoyant la main sous la jupe, l'empoignant là, à nu, en un paquet de peau et de crinière, ainsi qu'une bête qu'on veut monter; elle, les dents serrées, les yeux noirs, le forçant à lâcher prise, d'un grand coup de poing entre les jambes, en plein. Et pas un mot, rien que leur haleine brûlante, un souffle étouffé, le bruit amorti de la lutte: il retenait un cri de douleur, elle rabattait sa robe, s'en allait en boitant, le bas-ventre tiré et meurtri, avec la sensation de garder à cette place les cinq doigts qui la trouaient. Et cela, lorsque Lise était dans la pièce d'à côté, même dans la même pièce, le dos tourné pour ranger le linge d'une armoire, comme si la présence de sa femme l'eût excité, certain du silence fier et têtu de la gamine.

Cependant, depuis que le père Fouan les avait vus sur les pommes de terre, des querelles éclataient. Il était allé dire crûment la chose à Lise, pour qu'elle empêchât son mari de recommencer; et celle-ci, après lui avoir crié de se mêler de ses affaires, s'était emportée contre sa cadette: tant pis pour elle, si elle agaçait les hommes! car autant d'hommes, autant de cochons, fallait s'y attendre! Le soir, pourtant, elle avait fait à Buteau une telle scène, que, le lendemain, elle était sortie de leur chambre avec un oeil à demi fermé et noir d'un coup de poing, égaré pendant l'explication. Dès ce moment, les colères ne cessèrent plus, se gagnèrent des uns aux autres: il y en avait toujours deux qui se mangeaient, le mari et la femme, ou la belle-soeur et le mari, ou la soeur et la soeur, quand les trois n'étaient pas à se dévorer ensemble.

Ce fut alors que la haine lente, inconsciente, s'aggrava entre Lise et Françoise. Leur bonne tendresse de jadis en arrivait à une rancune sans raison apparente, qui les heurtaient du matin au soir. Au fond, la cause unique était l'homme, ce Buteau, tombé là comme un ferment destructeur. Françoise, dans le trouble dont il l'exaspérait, aurait succombé depuis longtemps, si sa volonté ne s'était bandée contre le besoin de se laisser faire, chaque fois qu'il la touchait. Elle s'en punissait durement, entêtée à cette idée simple du juste, ne rien donner d'elle, ne rien prendre aux autres; et sa colère était de se sentir jalouse, d'exécrer sa soeur, parce que celle-ci avait à elle cet homme, près duquel elle-même serait morte d'envie, plutôt que de partager. Quand il la poursuivait, débraillé, le ventre en avant, elle crachait furieusement sur sa nudité de mâle, elle le renvoyait à sa femme, avec ce crachat: c'était un soulagement à son désir combattu, comme si elle eût craché au visage de sa soeur, dans le mépris douloureux du plaisir dont elle n'était pas. Lise, elle, n'avait point de jalousie, certaine que Buteau s'était vanté en gueulant qu'il se servait d'elles deux; non qu'elle le crut incapable de la chose; mais elle était convaincue que la petite, avec son orgueil, ne céderait pas. Et elle lui en voulait uniquement de ce que ses refus changeaient la maison en un véritable enfer. Plus elle grossissait, plus elle se tassait dans sa graisse, satisfaite de vivre, d'une gaieté d'égoïsme rapace, ramenant à elle la joie d'alentour. Était-ce possible qu'on se disputât de la sorte, qu'on se gâtât l'existence, lorsqu'on avait tout pour être heureux! Ah! la bougresse de gamine, dont le sacré caractère était la seule cause de leurs embêtements!

Chaque soir, quand elle se couchait, elle criait à Buteau:

--C'est ma soeur, mais qu'elle ne recommence pas à m'aguicher, ou je te la flanque dehors!

Lui, n'entendait pas de cette oreille.

--Un joli coup! tout le pays nous tomberait dessus.... Nom de Dieu de femelles! c'est moi qui vas vous foutre à dessaler ensemble dans la mare, pour vous mettre d'accord!

Deux mois encore se passèrent, et Lise, bousculée, hors d'elle, aurait sucré deux fois son café, comme elle le disait, sans le trouver bon. Les jours où sa soeur avait repoussé une nouvelle attaque de son homme, elle le devinait à une recrudescence de méchante humeur; si bien qu'elle vivait maintenant dans la crainte de ces échecs de Buteau, anxieuse quand il filait sournoisement derrière la jupe de Françoise, certaine de le voir reparaître brutal, cassant tout, torturant la maison. C'étaient des journées abominables, et elle ne les pardonnait point à la fichue entêtée qui ne faisait rien pour arranger les choses.

Un jour surtout, ce fut terrible. Buteau, qui était descendu à la cave, avec Françoise, tirer du cidre, en remonta si mal arrangé, si rageur, que pour une bêtise, pour sa soupe qui était trop chaude, il lança son assiette contre le mur, puis s'en alla, en renversant Lise d'une gifle à tuer un boeuf.

Celle-ci se ramassa, pleurante, saignante, la joue enflée. Et elle se jeta sur sa soeur, elle cria:

--Salope! couche avec, à la fin!... J'en ai assez, je file, moi! si tu t'obstines, pour me faire battre!

Françoise l'écoutait, saisie, toute pâle.

--Aussi vrai que Dieu m'entend, j'aime mieux ça!... Il nous fichera la paix peut-être!

Elle était retombée sur une chaise, elle pleurait à petits sanglots; et toute sa grasse personne qui fondait, disait son abandon, son unique désir d'être heureuse, même au prix d'un partage. Du moment qu'elle garderait sa part, ça ne la priverait de rien. On se faisait des idées bêtes là-dessus, car ce n'était bien sûr pas comme le pain qui s'use à être mangé. Est-ce qu'on n'aurait pas dû s'entendre, se serrer les uns contre les autres pour le bon accord, enfin vivre en famille?

--Voyons, pourquoi ne veux-tu pas?

Révoltée, étranglée, Françoise ne trouva que ce cri de colère:

--Tu es plus dégoûtante que lui!

Elle s'en alla de son côté sangloter dans l'étable, où la Coliche la regarda de ses gros yeux troubles. Ce qui l'indignait, ce n'était pas la chose en elle-même, c'était ce rôle de complaisance, le coup de noce toléré, la paix du ménage. Si elle avait eu l'homme à elle, jamais elle n'en aurait cédé un bout, pas même grand comme ça! Sa rancune contre sa soeur devint du mépris, elle se jura d'y laisser toute la peau de son corps, plutôt que de consentir, à présent.

Mais, dès ce jour, la vie se gâta davantage, Françoise devint le souffre-douleur, la bête sur qui l'on tapait. Elle était rabaissée au rôle de servante, écrasée de gros travaux, continuellement grondée, bousculée, meurtrie. Lise ne lui tolérait plus une heure de flâne, la faisait sauter du lit avant l'aube, la gardait si tard, la nuit, que la malheureuse, parfois, s'endormait, sans avoir la force de se déshabiller. Sournoisement, Buteau la martyrisait de petites privautés, des claques sur les reins, des pinçons aux cuisses, toutes sortes de caresses féroces, qui la laissaient en sang, les yeux pleins de larmes, raidie dans son obstination de silence. Lui, ricanait, s'y contentait un peu, quand il la voyait défaillir, en retenant le cri de sa chair blessée. Elle en avait le corps bleui, zébré d'éraflures et de contusions. Devant sa soeur, elle mettait surtout son courage à ne pas même tressaillir, pour nier le fait, comme s'il n'eût pas été vrai que ces doigts d'homme lui fouillaient la peau. Cependant, elle n'était pas toujours maîtresse de la révolte de ses muscles, elle répondait par un soufflet, à la volée; et, alors, il y avait des batailles, Buteau la rossait, tandis que Lise, sous prétexte de les séparer, cognait sur les deux, à grands coups de sabot. La petite Laure et son frère Jules poussaient des hurlements. Tous les chiens d'alentour aboyaient, ça faisait pitié aux voisins. Ah! la pauvre enfant, elle avait de la constance, de rester dans cette galère!

C'était, en effet, l'étonnement de Rognes. Pourquoi Françoise ne se sauvait-elle pas? Les malins hochaient la tête: elle n'était point majeure, il lui fallait attendre dix-huit mois; et se sauver, se mettre dans son tort, sans pouvoir emporter son bien, dame! elle avait raison d'y réfléchir à deux fois. Encore si le père Fouan, son tuteur, l'avait soutenue! Mais lui-même n'était guère à la noce, chez son fils. La peur des éclaboussures le faisait se tenir tranquille. D'ailleurs, la petite lui défendait de s'occuper de ses affaires, dans une bravoure et une fierté farouches de fille qui ne compte que sur elle.

Désormais, toutes les querelles finissaient par les mêmes injures.

--Mais fous donc le camp! fous donc le camp!

--Oui, c'est ce que vous espérez.... Autrefois, j'étais trop bête, je voulais partir.... Maintenant, vous pouvez me tuer, je reste. J'attends ma part, je veux la terre et la maison, et je les aurai, oui! j'aurai tout!

La crainte de Buteau, pendant les premiers mois, fut que Françoise se trouvât enceinte des oeuvres de Jean. Depuis qu'il les avait surpris, dans la meule, il calculait les jours, il la surveillait d'un oeil oblique, inquiet de son ventre; car la venue d'un enfant aurait tout gâté, en nécessitant le mariage. Elle, tranquille, savait bien qu'elle ne pouvait être grosse. Mais, quand elle eut remarqué qu'il s'intéressait à sa taille, elle s'en amusa, elle fit exprès de se tenir le ventre en avant, pour lui faire croire qu'il enflait. Maintenant, dès qu'il l'empoignait, elle le sentait qui la tâtait là, qui la mesurait de ses gros doigts; et elle finit par lui dire, d'un air de défi:

