# La Terre

## Part 20

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Alors, Buteau, n'osant la secouer, tomba sur sa femme. Qu'est-ce qu'elle foutait encore là, étendue comme une truie, à chauffer son ventre au soleil? Ah! quelque chose de propre, une fameuse courge à faire mûrir! Elle s'égaya de ce mot, ayant gardé sa gaieté de grasse commère: c'était peut-être bien vrai que ça le mûrissait, que ça le poussait, le petiot; et, sous le ciel de flamme, elle arrondissait ce ventre énorme, qui semblait la bosse d'un germe, soulevée de la terre féconde. Mais, lui, ne riait pas. Il la fit se redresser brutalement, il voulut qu'elle essayât de l'aider. Gênée par cette masse qui lui tombait sur les cuisses, elle dût s'agenouiller, elle ramassa les épis d'un mouvement oblique, soufflante et monstrueuse, le ventre déplacé, rejeté dans le flanc droit.

--Puisque tu ne fiches rien, dit-elle à sa soeur, rentre au moins à la maison... Tu feras la soupe.

Françoise, sans une parole, s'éloigna. Dans la chaleur encore étouffante la Beauce avait repris son activité, les petits points noirs des équipes reparaissaient, grouillants, à l'infini. Delhomme achevait ses ruches avec ses deux serviteurs; tandis que la Grande regardait monter sa meule, appuyée sur sa canne, toute prête à l'envoyer par la figure des paresseux. Fouan alla y donner un coup d'oeil, revint s'absorber devant la besogne de son gendre, erra ensuite de son pas alourdi de vieillard qui se souvient et qui regrette. Et Françoise, la tête bourdonnante, mal remise de la secousse, suivait le chemin neuf, lorsqu'une voix l'appela.

--Par ici! viens donc!

C'était Jean, à demi caché derrière les gerbes, que, depuis le matin, il charriait des pièces voisines. Il venait de décharger sa voiture, les deux chevaux attendaient immobiles au soleil. On ne devait se mettre à la grande meule que le lendemain, et il avait simplement fait des tas, trois sortes de murs entre lesquels se trouvait comme une chambre, un trou de paille profond et discret.

--Viens donc! c'est moi!

Machinalement, Françoise obéit à cet appel. Elle n'eut pas même la défiance de regarder en arrière. Si elle s'était tournée, elle aurait aperçu Buteau qui se haussait, surpris de lui voir quitter la route.

Jean plaisanta d'abord.

--Tu es bien fière, que tu passes sans dire bonjour aux amis!

--Dame! répondit-elle, tu te caches, on ne te voit pas.

Alors, il se plaignit du mauvais accueil qu'on lui faisait maintenant chez les Buteau, Mais elle n'avait pas la tête à cela, elle se taisait, elle ne lâchait que des paroles brèves. D'elle-même, elle s'était laissée tomber sur la paille, au fond du trou, comme brisée de fatigue. Une seule chose l'emplissait, était restée dans sa chair, matérielle, aiguë: l'attaque de cet homme au bord du champ, là-bas, ses mains chaudes dont elle se sentait encore, l'étau aux cuisses, son odeur qui la suivait, son approche de mâle qu'elle attendait toujours, l'haleine coupée, dans une angoisse de désir combattu. Elle fermait les yeux, elle suffoquait.

Jean, alors, ne parla plus. A la voir ainsi, renversée, s'abandonnant, le sang de ses veines battait à grands coups. Il n'avait point calculé cette rencontre, il résistait, dans son idée que ce serait mal d'abuser de cette enfant. Mais le bruit de son coeur l'étourdissait, il l'avait tant désirée! et l'image de la possession l'affolait, comme dans ses nuits de fièvre. Il se coucha près d'elle, il se contenta d'abord de sa main, puis de ses deux mains, qu'il serrait à les broyer, en n'osant même les porter à sa bouche. Elle ne les retirait pas, elle rouvrit ses yeux vagues, aux paupières lourdes, elle le regarda, sans un sourire, sans une honte, la face nerveusement allongée. Et ce fut ce regard muet, presque douloureux, qui le rendit tout d'un coup brutal. Il se rua sous les jupes, l'empoigna aux cuisses, comme l'autre.

--Non, non, balbutia-t-elle, je t'en prie... c'est sale...

Mais elle ne se défendit point. Elle n'eut qu'un cri de douleur. Il lui semblait que le sol fuyait sous elle; et, dans ce vertige, elle ne savait plus: était-ce l'autre qui revenait? elle retrouvait la même rudesse, la même âcreté du mâle, fumant de gros travail au soleil. La confusion devint telle, dans le noir incendié de ses paupières obstinément closes, qu'il lui échappa des mots, bégayés, involontaires.

--Pas d'enfant... ôte-toi...

Il fit un saut brusque, et cette semence humaine, ainsi détournée et perdue, tomba dans le blé mûr, sur la terre, qui, elle, ne se refuse jamais, le flanc ouvert à tous les germes, éternellement féconde.

Françoise rouvrit les yeux, sans une parole, sans un mouvements hébétée. Quoi? c'était déjà fini, elle n'avait pas eu plus de plaisir! Il ne lui en restait qu'une souffrance. Et l'idée de l'autre lui revint, dans le regret inconscient de son désir trompé. Jean, à son côté, la fâchait. Pourquoi avait-elle cédé? elle ne l'aimait pas, ce vieux! Il demeurait comme elle immobile, ahuri de l'aventure. Enfin, il eut un geste mécontent, il chercha quelque chose à lui dire, ne trouva rien. Gêné davantage, il prit le parti de l'embrasser; mais elle se reculait, elle ne voulait plu, qu'il la touchât.

--Faut que je m'en aille, murmura-t-il. Toi, reste encore.

Elle ne répondit point, les regards en l'air, perdus dans le ciel.

--N'est-ce pas? attends cinq minutes, qu'on ne te voie pas reparaître en même temps que moi.

Alors, elle se décida à desserrer les lèvres.

--C'est bon, va-t'en!

Et ce fut tout, il fit claquer son fouet, jura contre ses chevaux, s'en alla à côté de sa voiture, d'un pas alourdi, la tête basse.

Cependant, Buteau s'étonnait d'avoir perdu Françoise derrière les gerbes, et lorsqu'il vit Jean s'éloigner, il eut un soupçon. Sans se confier à Lise, il partit, courbé, en chasseur qui ruse. Puis, d'un élan, il tomba au beau milieu de la paille, au fond du trou. Françoise n'avait point bougé, dans la torpeur qui l'engourdissait, ses yeux vagues toujours en l'air, ses jambes restées nues. Il n'y avait pas à nier, elle ne l'essaya pas.

--Ah! garce! ah! salope! c'est avec ce gueux que tu couches, et tu me flanques des coups de pied dans le ventre, à moi!.... Nom de Dieu! nous allons bien voir.

Il la tenait déjà, elle lut clairement sur sa face congestionnée qu'il voulait profiter de l'occasion. Pourquoi pas lui, maintenant, puisque l'autre venait d'y passer? Dès qu'elle sentit de nouveau la brûlure de ses mains, elle fut reprise de sa révolte première. Il était là, et elle ne le regrettait plus, elle ne le voulait plus, sans avoir elle-même conscience des sautes de sa volonté, dans une protestation rancunière et jalouse de tout son être.

--Veux-tu me laisser, cochon!... Je te mords!

Une seconde fois, il dut y renoncer. Mais il bégayait de fureur, enragé de ce plaisir qu'on avait pris sans lui.

--Ah! je m'en doutais que vous fricassiez ensemble!... J'aurait dû le foutre dehors depuis longtemps... Nom de Dieu de cateau! qui te fais tanner le cuir par ce vilain bougre!

Et le flot d'ordures continua, il lâcha tous les mots abominables, parla de l'acte avec une crudité, qui la remettait nue, honteusement. Elle, enragée aussi, raidie et pâle, affectait un grand calme, répondait à chaque saleté, d'une voix brève:

--Qu'est-ce que ça te fiche?... Si ça me plaît, est-ce que je ne suis pas libre?

--Eh bien! je vas te flanquer à la porte, moi! Oui, tout à l'heure, en rentrant... Je vas dire la chose à Lise, comment je t'ai trouvée, ta chemise sur-la tête; et tu iras te faire tamponner ailleurs, puisque ça t'amuse.

Maintenant, il la poussait devant lui, il la ramenait vers le champ, où sa femme attendait.

--Dis-le à Lise.... Je m'en irai, si je veux.

--Si tu veux, ah! c'est ce que nous allons voir!... A coup de pied au cul!

Pour couper au plus court, il lui faisait traverser la pièce des Cornailles restée jusque-là indivise entre elle et sa soeur, cette pièce dont il avait toujours retardé le partage; et, brusquement, il demeura saisi, une idée aiguë lui était sautée au cerveau: il avait vu dans un éclair, s'il la chassait, le champ tranché en deux, la moitié emportée par elle, donnée au galant peut-être. Cette idée le glaça, fit tomber net son désir exaspéré. Non! c'était bête, fallait pas tout lâcher pour une fois qu'une fille vous laissait le bec en l'air. Ça se retrouve, la gaudriole; tandis que la terre, quand on la tient, le vrai est de la garder.

Il ne disait plus rien, il avançait d'un pas ralenti, ennuyé, ne sachant comment rattraper ses violences, avant de rejoindre sa femme. Enfin, il se décida.

--Moi, je n'aime pas les mauvais coeurs, c'est parce que tu as l'air d'être dégoûtée de moi, que ça me vexe.... Autrement, je n'ai guère envie de faire du chagrin à ma femme, dans sa position....

Elle s'imagina qu'il craignait d'être vendu à Lise, lui aussi.

--Ça, tu peux en être sûr: si tu parles, je parlerai.

--Oh! je n'en ai pas peur, reprit-il avec un aplomb tranquille. Je dirai que tu mens, que tu te venges de ce que je t'ai surprise.

Puis, comme ils arrivaient, il conclut d'une voix rapide:

--Alors, ça reste entre nous.... Faudra voir à en recauser tous les deux.

Lise, pourtant, commençait à s'étonner, ne comprenant, pas comment Françoise revenait ainsi avec Buteau. Celui-ci raconta que cette paresseuse était allée bouder derrière une meule, là-bas. D'ailleurs, un cri rauque les interrompit, on oublia l'affaire.

--Quoi donc? qui a crié?

C'était un cri effrayant, un long soupir hurlé, pareil à la plainte de mort d'une bête qu'on égorge. Il monta et s'éteignit, dans la flamme implacable du soleil.

--Hein? qui est-ce? un cheval bien sur, les os cassés!

Ils se tournèrent, et ils virent Palmyre encore debout, dans le chaume voisin, au milieu des javelles. Elle serrait, de ses bras défaillants, contre sa poitrine plate, une dernière gerbe, qu'elle s'efforçait de lier. Mais elle jeta un nouveau cri d'agonie, plus déchiré, d'une détresse affreuse; et lâchant tout, tournant sur elle-même, elle s'abattit dans le blé, foudroyée par le soleil qui la chauffait depuis douze heures.

Lise et Françoise se hâtèrent, Buteau les suivit, d'un pas moins empressé; tandis que, des pièces d'alentour, tout le monde aussi arrivait, les Delhomme, Fouan qui rôdait par là, la Grande qui chassait les pierres du bout de sa canne.

--Qu'y a-t-il donc?

--C'est la Palmyre qui a une attaque.

--Je l'ai bien vue tomber, de là-bas.

--Ah! mon Dieu!

Et tous, autour d'elle, dans l'effroi mystérieux dont la maladie frappe le paysan, la regardaient, sans trop oser s'approcher. Elle était allongée, la face au ciel, les bras en croix, comme crucifiée sur cette terre, qui l'avait usée si vite à son dur labeur, et qui la tuait. Quelque vaisseau avait dû se rompre, un filet de sang coulait de sa bouche. Mais elle s'en allait plus encore d'épuisement, sous des besognes de bête surmenée, si sèche au milieu du chaume, si réduite à rien, qu'elle n'y était qu'une loque, sans chair, sans sexe, exhalant son dernier petit souffle dans la fécondité grasse des moissons.

Cependant, la Grande, l'aïeule, qui l'avait reniée et qui jamais ne lui parlait, s'avança enfin.

Je crois bien qu'elle est morte.

Et elle la poussa de sa canne. Le corps, les yeux ouverts et vides dans l'éclatante lumière, la bouche élargie au vent de l'espace, ne remua pas. Sur le menton, le filet de sang se caillait. Alors, la grand'mère, qui s'était baissée, ajouta:

--Bien sûr qu'elle est morte.... Vaut mieux ça que d'être à la charge des autres.

Tous, saisis, ne bougeaient plus. Est-ce qu'on pouvait la toucher, sans aller chercher le maire? Ils parlaient d'abord à voix basse, puis ils se remirent à crier, pour s'entendre.

--Je vas quérir mon échelle, qui est là-bas contre la meule, finit par dire Delhomme. Ça servira de civière.... Un mort, faut jamais le laisser par terre, ce n'est pas bien.

Mais, quand il revint avec l'échelle, et qu'on voulut prendre des gerbes et y faire un lit pour le cadavre, Buteau grogna.

--On te le rendra ton blé!

--J'y compte, fichtre!

Lise, un peu honteuse de cette ladrerie, ajouta deux javelles comme oreiller, et l'on y déposa le corps de Palmyre, pendant que Françoise, dans une sorte de rêve, étourdie de cette mort qui tombait au milieu de sa première besogne avec l'homme, ne pouvait détacher les yeux du cadavre, très triste, étonnée surtout que cela eût jamais pu être une femme. Elle demeura ainsi que Fouan, à garder, en attendant le départ; et le vieux ne disait rien non plus, avait l'air de penser que ceux qui s'en vont sont bien heureux.

Quand le soleil se coucha, à l'heure où l'on rentre, deux hommes vinrent, prendre la civière. Le fardeau n'était pas lourd, ils n'avaient guère besoin d'être relayés. Pourtant, d'autres les accompagnèrent, tout un cortège se forma. On coupa à travers champs, pour éviter le détour de la route. Sur les gerbes, le corps se raidissait, et des épis, derrière la tête, retombaient et se balançaient, aux secousses cadencées des pas. Maintenant, il ne restait au ciel que la chaleur amassée, une chaleur rousse, appesantie dans l'air bleu. A l'horizon, de l'autre côté de la vallée du Loir, le soleil, noyé dans une vapeur, n'épandait plus sur la Beauce qu'une nappe de rayons jaunes, au ras du sol. Tout semblait de ce jaune, de cette dorure des beaux soirs de moisson. Les blés encore debout avaient des aigrettes de flamme rose; les chaumes hérissaient des brins de vermeil luisant; et, de toutes parts, à l'infini, bossuant cette mer blonde, les meules moutonnaient, paraissaient grandir démesurément, flambantes d'un côté, déjà noires de l'autre, jetant des ombres qui s'allongeaient, jusqu'aux lointains perdus de la plaine. Une grande sérénité tomba, il n'y eut plus, très haut, qu'un chant d'alouette. Personne ne parlait, parmi les travailleurs harassés, qui suivaient avec une résignation de troupeau, la tête basse. Et l'on n'entendait qu'un petit bruit de l'échelle, sous le balancement de la morte, rapportée dans le blé mûr.

Ce soir-là, Hourdequin régla le compte de ses moissonneurs, qui avaient fini la besogne convenue. Les hommes emportaient cent vingt francs, les femmes soixante, pour leur mois de travail. C'était une année bonne, pas trop de blés versés où la faux s'ébrèche, pas un orage pendant la coupe. Aussi fut-ce au milieu de grands cris que le capitaine, accompagné de son équipe, présenta la gerbe, la croix d'épis tressés, à Jacqueline, qu'on traitait en maîtresse de la maison; et la «ripane», le repas d'adieu traditionnel, fut très gai: on mangea trois gigots et cinq lapins, on trinqua si tard, que tous se couchèrent en ribote. Jacqueline, grise elle-même, faillit se faire prendre par Hourdequin, au cou de Tron. Étourdi, Jean était allé se jeter sur la paille de sa soupente. Malgré sa fatigue, il ne dormit point, l'image de Françoise était revenue et le tourmentait. Cela lui causait de la surprise, presque de la colère, car il avait eu si peu de plaisir avec cette fille, après tant de nuits passées à la vouloir! Depuis, il se sentait tout vide, il aurait bien juré qu'il ne recommencerait pas. Et voilà qu'à peine couché, il la revoyait se dresser, il la désirait encore, dans une rage d'évocation charnelle: l'acte, là-bas, renaissait, cet acte auquel il n'avait pas pris goût, dont les moindres détails, maintenant, fouettaient sa chair. Comment la ravoir, où la tenir le lendemain, les jours suivants, toujours? Un frôlement le fit tressaillir, une femme se coulait près de lui: c'était la Percheronne, la ramasseuse, étonnée qu'il ne vint point, cette nuit dernière. D'abord, il la repoussa; puis, il l'étouffa d'une étreinte; et il était avec l'autre, il l'aurait brisée ainsi, les membres serrés, jusqu'à l'évanouissement.

A cette même heure, Françoise, réveillée en sursaut, se leva, ouvrit la lucarne de sa chambre, pour respirer. Elle avait rêvé qu'on se battait, que des chiens mangeaient la porte, en bas. Dès que l'air l'eut rafraîchie un peu, elle se retrouva avec l'idée des deux hommes, l'un qui la voulait, l'autre qui l'avait prise; et elle ne réfléchissait pas plus loin, cela tournait simplement en elle, sans qu'elle jugeât ni décidât rien. Mais elle tendit l'oreille, ce n'était donc pas un rêve? un chien hurlait au loin, au bord de l'Aigre. Ensuite, elle se souvint: c'était Hilarion, qui, depuis la tombée du jour, hurlait près du cadavre de Palmyre. On avait tenté de le chasser, il s'était cramponné, avait mordu, refusant de lâcher ses restes, sa soeur, sa femme, son tout; et il hurlait sans fin, d'un hurlement qui emplissait la nuit.

Françoise, frissonnante, écouta longtemps.

V

--Pourvu que la Coliche ne vêle pas en même temps que moi! répétait Lise chaque matin.

Et, traînant son ventre énorme, Lise s'oubliait dans l'étable, à regarder d'un oeil inquiet la vache, dont le ventre, lui aussi, avait grossi démesurément. Jamais bête ne s'était enflée à ce point, d'une rondeur de futaille, sur ses jambes devenues grêles. Les neuf mois tombaient juste le jour de la Saint-Fiacre, car Françoise avait eu le soin d'inscrire la date où elle l'avait menée au taureau. Malheureusement, c'était Lise qui, pour son compte, n'était pas certaine, à quelques jours près. Cet enfant-là avait poussé si drôlement, sans qu'on le voulût, qu'elle ne pouvait savoir. Mais ça taperait bien sûr dans les environs de la Saint-Fiacre, peut-être la veille, peut-être le lendemain. Et elle répétait, désolée:

--Pourvu que la Coliche ne vêle pas en même temps que moi!... Ça en ferait, une affaire! Ah! bon sang! nous serions propres!

On gâtait beaucoup la Coliche, qui était depuis dix ans dans la maison. Elle avait fini par être une personne de la famille. Les Buteau se réfugiaient près d'elle, l'hiver, n'avaient pas d'autre chauffage que l'exhalaison chaude de ses flancs. Et elle-même se montrait très affectueuse, surtout à l'égard de Françoise. Elle la léchait de sa langue rude, à la faire saigner, elle lui prenait, du bout des dents, des morceaux de sa jupe, pour l'attirer et la garder toute à elle. Aussi la soignait-on davantage, à mesure que le vêlage approchait: des soupes chaudes, des sorties aux bons moments de la journée, une surveillance de chaque heure. Ce n'était pas seulement qu'on l'aimât, c'étaient aussi les cinquante pistoles qu'elle représentait, le lait, le beurre, les fromages, une vraie fortune, qu'on pouvait perdre, en la perdant.

Depuis la moisson, une quinzaine venait de s'écouler. Dans le ménage, Françoise avait repris sa vie habituelle, comme s'il ne se fût rien passé entre elle et Buteau. Il semblait avoir oublié, elle-même évitait de songer à ces choses, qui la troublaient. Jean, rencontré et averti par elle, n'était pas revenu. Il la guettait au coin des haies, il la suppliait de s'échapper, de le rejoindre le soir, dans des fossés qu'il indiquait. Mais elle refusait, effrayée, cachant sa froideur sous des airs de grande prudence. Plus tard, quand on aurait moins besoin d'elle à la maison. Et, un soir qu'il l'avait surprise descendant chez Macqueron acheter du sucre, elle s'obstina à ne pas le suivre derrière l'église, elle lui parla tout le temps de la Coliche, des os qui commençaient à se casser, du derrière qui s'ouvrait, signes certains auxquels lui-même déclara que ça ne pouvait pas aller bien loin, maintenant.

Et voilà que, juste la veille de la Saint-Fiacre, Lise, le soir, après le dîner, fut prise de grosses coliques, au moment où elle était dans l'étable avec sa soeur, à regarder la vache, qui, les cuisses écartées par l'enflure de son ventre, souffrait, elle aussi, en meuglant doucement.

--Quand je le disais! cria-t-elle, furieuse. Ah! nous sommes propres! Pliée en deux, tenant à pleins bras son ventre à elle, le brutalisant pour le punir, elle récriminait, elle lui parlait: est-ce qu'il n'allait pas lui foutre la paix? il pouvait bien attendre! C'étaient comme des mouches qui la piquaient aux flancs, et les coliques lui partaient des reins, pour lui descendre jusque dans les genoux. Elle refusait de se mettre au lit, elle piétinait, en répétant qu'elle voulait faire rentrer ça.

Vers dix heures, lorsqu'on eut couché le petit Jules, Buteau, ennuyé de voir que rien n'arrivait, décidé à dormir, laissa Lise et Françoise s'entêter dans l'étable, autour de la Coliche, dont les souffrances grandissaient. Toutes deux commençaient à être inquiètes, ça ne marchait guère, bien que le travail, du côté des os, parût fini. Le passage y était, pourquoi le veau ne sortait-il pas? Elles flattaient la bête, l'encourageaient, lui apportaient des friandises, du sucre, que celle-ci refusait, la tête basse, la croupe agitée de secousses profondes. A minuit, Lise, qui jusque-là s'était tordue, se trouva brusquement soulagée: ce n'était encore, pour elle, qu'une fausse alerte, des douleurs errantes; mais elle fut persuadée qu'elle avait rentré ça, comme elle aurait réprimé un besoin. Et, la nuit entière, elle et sa soeur veillèrent la Coliche, la soignant, faisant chauffer des torchons, qu'elles lui appliquaient brûlants sur la peau; tandis que l'autre vache, Rougette, la dernière achetée au marché de Cloyes, étonnée de cette chandelle qui brûlait, les suivait de ses gros yeux bleuâtres, ensommeillés.

Au soleil levant, Françoise, voyant qu'il n'y avait toujours rien, se décida à courir chercher leur voisine, la Frimat. Celle-ci était réputée pour ses connaissances, elle avait aidé tant de vaches, qu'on recourait volontiers à elle dans les cas difficiles, afin de s'éviter la visite du vétérinaire. Dès qu'elle arriva, elle eut une moue.

--Elle n'a pas bon air, murmura-t-elle. Depuis quand est-elle comme ça?

--Mais depuis douze heures.

La vieille femme continua de tourner derrière la bête, mit son nez partout, avec de petits hochements de menton, des mines maussades, qui effrayaient les deux autres.

--Pourtant, conclut-elle, v'là la bouteille qui vient... Faut attendre pour voir.

Alors, toute la matinée fut employée à regarder se former la bouteille, la poche que les eaux gonflent et poussent au dehors. On l'étudiait, on la mesurait, on la jugeait: une bouteille tout de même qui en valait une autre, bien qu'elle s'allongeât, trop grosse. Mais, dès neuf heures, le travail s'arrêta de nouveau, la bouteille pendit, stationnaire, lamentable, agitée d'un balancement régulier, par les frissons convulsifs de la vache, dont la situation empirait à vue d'oeil.

Lorsque Buteau rentra des champs pour déjeuner, il prit peur à son tour, il parla d'aller chercher Patoir, tout en frémissant à l'idée de l'argent que ça coûterait.

--Un vétérinaire! dit aigrement la Frimat, pour qu'il te la tue, hein? Celle au père Saucisse lui a bien claqué sous le nez... Non, vois-tu, je vas crever la bouteille, et je l'irai chercher, moi, ton veau!

--Mais, fit remarquer Françoise, monsieur Patoir défend de la crever. Il dit que ça aide, l'eau dont elle est pleine.

La Frimat eut un haussement d'épaules exaspéré. Un bel âne, Patoir! Et, d'un coup de ciseaux, elle fendit la poche. Les eaux ruisselèrent avec un bruit d'écluse, tous s'écartèrent, trop tard, éclaboussés. Un instant, la Coliche souffla plus à l'aise, la vieille femme triompha. Elle avait frotté sa main droite de beurre, elle l'introduisit, tâcha d'aller reconnaître la position du veau; et elle fouillait là-dedans, sans hâte. Lise et Françoise la regardaient faire, les paupières battantes d'anxiété. Buteau lui-même, qui n'était pas retourné aux champs, attendait, immobile et ne respirant plus.

--Je sens les pieds, murmura-t-elle, mais la tête n'est pas là... Ce n'est guère bon, quand on ne trouve pas la tête...

Elle dut ôter sa main. La Coliche, secouée d'une tranchée violente, poussait si fort, que les pieds parurent. C'était toujours ça, les Buteau eurent un soupir de soulagement: ils croyaient tenir déjà un peu de leur veau, en voyant ces pieds qui passaient; et, dès lors, ils furent travaillés d'une pensée unique, tirer, pour l'avoir tout de suite, comme s'ils avaient eu peur qu'il ne rentrât et qu'il ne ressortît plus.

