# La Terre

## Part 19

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--Françoise est couchée, ça vaut mieux pour les jeunesses.

Mais une scène, près d'eux, coupa court, en les intéressant. Jésus-Christ s'empoignait avec Flore. Il demandait un litre de rhum pour faire un brûlot, et elle refusait de l'apporter.

--Non, plus rien, vous êtes assez soûl.

--Hein? qu'est-ce qu'elle chante?... Est-ce que tu crois, bougresse, que je ne te payerai pas? Je t'achète ta baraque, veux-tu?... Tiens! je n'ai qu'à me moucher, regarde!

Il avait caché dans son poing sa quatrième pièce de cent sous, il se pinça le nez entre deux doigts, souffla fortement, et eut l'air d'en tirer la pièce, qu'il promena ensuite comme un ostensoir.

V'là ce que je mouche, quand je suis enrhumé!

Une acclamation ébranla les murs, et Flore, subjuguée, apporta le litre de rhum et du sucre. Il fallut encore un saladier. Ce bougre de Jésus-Christ tint alors la salle entière, en remuant le punch, les coudes hauts, sa face rouge allumée par les flammes, qui achevaient de surchauffer l'air, le brouillard opaque des lampes et des pipes.

Mais Buteau, que la vue de l'argent avait exaspéré, éclata tout d'un coup.

--Grand cochon, tu n'as pas honte de boire ainsi l'argent que tu voles à notre père!

L'autre le prit à la rigolade.

--Ah! tu causes, Cadet!... C'est donc que tu es à jeun, pour dire des couillonnades pareilles!

--Je dis que tu es un salop, que tu finiras au bagne... D'abord, c'est toi qui as fait mourir notre mère de chagrin...

L'ivrogne tapa sa cuiller, déchaîna une tempête de feu dans le saladier, en étouffant de rire.

--Bon, bon, va toujours... C'est moi pour sûr, si ce n'est pas toi.

--Et je dis encore que des mangeurs de ton espèce, ça ne mérite pas que le blé pousse... Quand on pense que notre terre, oui! toute cette terre que nos vieux ont eu tant de peine à nous laisser, tu l'as engagée, fichue à d'autres!... Sale canaille, qu'as-tu fait de la terre?

Du coup, Jésus-Christ s'anima. Son punch s'éteignait, il se carra, se renversa sur sa chaise, en voyant que tous les buveurs se taisaient et écoutaient, pour juger.

--La terre, gueula-t-il, mais elle se fout de toi, la terre! tu es son esclave, elle te prend ton plaisir, tes forces, ta vie, imbécile! et elle ne te fait seulement pas riche!... Tandis que moi, qui la méprise, les bras croisés, qui me contente de lui allonger des coups de botte, eh bien! moi, tu vois, je suis rentier, je m'arrose!... Ah! bougre de jeanjean!

Les paysans rirent encore, pendant que Buteau, surpris par la rudesse de cette attaque, se contentait de bégayer:

--Propre à rien! gâcheur de besogne, qui ne travaille pas et qui s'en vante!

--La terre, en voilà une blague! continua Jésus-Christ, lancé. Vrai! tu es rouillé, si tu en es toujours à cette blague-là... Est-ce que ça existe, la terre? elle est à moi, elle est à toi, elle n'est a personne. Est-ce qu'elle n'était pas au vieux? et n'a-t-il pas dû la couper pour nous la donner? et toi, ne la couperas-tu pas, pour tes petits?... Alors quoi? Ça va, ça vient, ça augmente, ça diminue, ça diminue surtout; car te voilà un gros monsieur, avec tes six arpents, lorsque le père en avait dix-neuf... Moi, ça m'a dégoûté, c'était trop petit, j'ai bouffé tout. Et puis, j'aime les placements solides, et la terre, vois-tu, Cadet, ça craque! Je ne foutrais pas un liard dessus, ça sent la sale affaire, une fichue catastrophe qui va vous tous nettoyer... La banqueroute! tous des jobards!

Un silence de mort se faisait peu à peu dans le cabaret. Personne ne riait plus, les faces inquiètes des paysans se tournaient vers ce grand diable, qui lâchait dans l'ivresse le pêle-mêle baroque de ses opinions, les idées de l'ancien troupier d'Afrique, du rouleur de villes, du politique de marchands de vin. Ce qui surnageait, c'était l'homme de 48, le communiste humanitaire, resté à genoux devant 89.

--Liberté, égalité, fraternité! Faut en revenir à la révolution! On nous a volés dans le partage, les bourgeois ont tout pris, et, nom de Dieu! on les forcera bien à rendre... Est-ce qu'un homme n'en vaut pas un autre? est-ce que c'est juste, par exemple, toute la terre à ce jean-foutre de la Borderie, et rien à moi?... Je veux mes droits, je veux ma part, tout le monde aura sa part.

Bécu, trop ivre pour défendre l'autorité, approuvait, sans comprendre. Mais il eut une lueur de bon sens, il fit des restrictions.

--Ça oui, ça oui... Pourtant, le roi est le roi. Ce qui est à moi, n'est pas toi.

Un murmure d'approbation courut, et Buteau prit sa revanche.

--N'écoutez donc pas, il est bon à tuer!

Les rires recommencèrent, et Jésus-Christ perdit toute mesure, se mit debout, en tapant des poings.

--Attends-moi donc à la prochaine... Oui, j'irai causer avec toi, sacré lâche! Tu fais le crâne aujourd'hui, parce que tu es avec le maire, avec l'adjoint, avec ton député de quatre sous! Hein? tu lui lèches les bottes, à celui-là, tu es assez bête pour croire qu'il est le plus fort et qu'il t'aide à vendre ton blé. Eh bien! moi, qui n'ai rien à vendre, je vous ai tous dans le cul, toi, le maire, l'adjoint, le député et les gendarmes!... Demain, ce sera notre tour d'être les plus forts, et il n'y aura pas que moi, il y aura tous les pauvres bougres qui en ont assez de claquer de faim, et il y aura vous autres, oui! vous autres, quand vous serez las de nourrir les bourgeois, sans avoir seulement du pain à manger!.... Rasés, les propriétaires! on leur cassera la gueule, la terre sera à qui la prendra. Tu entends, Cadet! ta terre, je la prends, je chie dessus!

--Viens-y donc, je te crève d'un coup de fusil, comme un chien! cria Buteau, si hors de lui, qu'il s'en alla en faisant claquer la porte.

Déjà Lequeu, après avoir écouté d'un air fermé, était parti, en fonctionnaire qui ne pouvait se compromettre plus longtemps. Fouan et Delhomme, le nez dans leur chope, ne soufflaient mot, honteux, sachant que, s'ils intervenaient, l'ivrogne crierait davantage. Aux tables voisines, les paysans finissaient par se fâcher: comment? leurs biens n'étaient pas à eux, on viendrait les leur prendre? et ils grondaient, ils allaient tomber sur «le partageux», le jeter dehors à coups de poing, lorsque Jean se leva. Il ne l'avait pas quitté du regard, ne perdant pas une de ses paroles, la face sérieuse, comme s'il eût cherché ce qu'il y avait de juste, dans ces choses qui le révoltaient.

--Jésus-Christ, déclara-t-il tranquillement, vous feriez mieux de vous taire.... Ce n'est pas à dire, tout ça, et si vous avez raison par hasard, vous n'êtes guère malin, car vous vous donnez tort.

Ce garçon si froid, cette remarque si sage, calmèrent subitement Jésus-Christ. Il retomba sur sa chaise, en déclarant qu'il s'en foutait, après tout. Et il recommença ses farces: il embrassa la Bécu, dont le mari dormait sur la table, assommé; il acheva le punch, en buvant au saladier. Les rires avaient repris, dans la fumée épaisse.

Au fond de la grange, on dansait toujours, Clou enflait les accompagnements de son trombone, dont le tonnerre étouffait le chant grêle du petit violon. La sueur coulait des corps, ajoutait son âcreté à la puanteur filante des lampes. On ne voyait plus que le noeud rouge de la Trouille, qui tournait aux bras de Nénesse et de Delphin, à tour de rôle. Berthe, elle aussi, était encore là, fidèle à son galant, ne dansant qu'avec lui. Dans un coin, des jeunes gens qu'elle avait éconduits ricanaient: dame! si ce godiche ne tenait pas à ce qu'elle en eût, elle avait raison de le garder, car on en connaissait d'autres qui, malgré son argent, auraient, bien sûr, attendu qu'il lui en poussât pour voir à l'épouser.

--Allons dormir, dit Fouan à Jean et à Delhomme.

Puis, dehors, lorsque Jean les eût quittés, le vieux marcha en silence, ayant l'air de ruminer les choses qu'il venait d'entendre; et, brusquement, comme si ces choses l'avaient décidé, il se tourna vers son gendre.

--Je vas vendre la cambuse, et j'irai vivre chez vous. C'est fait.... Adieu!

Lentement, il rentra seul. Mais son coeur était gros, ses pieds butaient sur la route noire, une tristesse affreuse le faisait chanceler, ainsi qu'un homme ivre. Déjà il n'avait plus de terre, et bientôt il n'aurait plus de maison. Il lui semblait qu'on sciait les vieilles poutres, qu'on enlevait les ardoises au-dessus de sa tête. Désormais, il n'avait pas même une pierre où s'abriter. Il errait par les campagnes comme un pauvre, nuit et jour, continuellement; et, quand il pleuvrait, la pluie froide, la pluie sans fin tomberait sur lui.

IV

Le grand soleil d'août montait dès cinq heures à l'horizon, et la Beauce déroulait ses blés mûrs, sous le ciel de flamme. Depuis les dernières averses de l'été, la nappe verte, toujours grandissante, avait peu à peu jauni. C'était maintenant une mer blonde, incendiée, qui semblait refléter le flamboiement de l'air, une mer roulant sa houle de feu, au moindre souffle. Rien que du blé, sans qu'on aperçut ni une maison ni un arbre, l'infini du blé! Parfois, dans la chaleur, un calme de plomb endormait les épis, une odeur de fécondité fumait et s'exhalait de la terre. Les couches s'achevaient, on sentait la semence gonflée jaillir de la matrice commune en grains tièdes et lourds. Et, devant cette plaine, cette moisson géante, une inquiétude venait, celle que l'homme n'en vît jamais le bout, avec son corps d'insecte, si petit dans cette immensité.

A la Borderie, Hourdequin, depuis une semaine, ayant terminé les seigles, attaquait les blés. L'année d'auparavant, sa moissonneuse mécanique s'était détraquée; et, désespéré du mauvais vouloir de ses serviteurs, arrivant à douter lui-même de l'efficacité des machines, il avait dû se précautionner d'une équipe de moissonneurs, dès l'Ascension. Selon l'usage, il les avait loués dans le Perche, à Mondoubleau: le capitaine, un grand sec, cinq autres faucheurs, six ramasseuses, quatre femmes et deux jeunes filles. Une charrette venait de les amener à Cloyes, où la voiture de la ferme était allée les prendre. Tout ce monde couchait dans la bergerie, vide à cette époque, pêle-mêle sur de la paille, les filles, les femmes, les hommes, demi-nus, à cause de la grosse chaleur.

C'était le temps où Jacqueline avait le plus de tracas. Le lever et le coucher du jour décidaient du travail: on secouait ses puces dès trois heures du matin, on retournait à la paille vers dix heures du soir. Et il fallait bien qu'elle fût debout la première, pour la soupe de quatre heures, de même qu'elle se couchait la dernière, quand elle avait servi le gros repas de neuf heures, le lard, le boeuf, les choux. Entre ces deux repas, il y en avait trois autres, le pain et le fromage du déjeuner, la seconde soupe de midi, l'émiettée au lait du goûter: en tout, cinq, des repas copieux, arrosés de cidre et de vin, car les moissonneurs, qui travaillent dur, sont exigeants. Mais elle riait, comme fouettée, elle avait des muscles d'acier, dans sa souplesse de chatte; et cette résistance à la fatigue était d'autant plus surprenante qu'elle tuait alors d'amour Tron, cette grande brute de vacher, dont la chair tendre de colosse lui donnait des fringales. Elle en avait fait son chien, elle l'emmenait dans les granges, dans le fenil, dans la bergerie, maintenant que le berger, dont elle craignait l'espionnage, couchait dehors, avec ses moutons. C'était, la nuit surtout, des ripailles de mâle, dont elle sortait élastique et fine, bourdonnante d'activité. Hourdequin ne voyait rien, ne savait rien. Il était dans sa fièvre de moisson, une fièvre spéciale, la grande crise annuelle de sa passion de la terre, tout un tremblement intérieur, la tête en feu, le coeur battant, la chair secouée, devant les épis mûrs qui tombaient.

Les nuits étaient si brûlantes, cette année-là, que Jean, parfois, ne pouvait les passer dans la soupente où il couchait, près de l'écurie. Il sortait, il préférait s'allonger, tout vêtu, sur le pavé de la cour. Et ce n'était pas seulement la chaleur vivante et intolérable des chevaux, l'exhalaison de la litière qui le chassaient; c'était l'insomnie, la continuelle image de Françoise, l'idée fixe qu'elle venait, qu'il la prenait, qu'il la mangeait d'une étreinte. Maintenant que Jacqueline, occupée ailleurs, le laissait tranquille, son amitié pour cette gamine tournait à une rage de désir. Vingt fois, dans cette souffrance du demi-sommeil, il s'était juré qu'il irait le lendemain et qu'il l'aurait; puis, dès son lever, lorsqu'il avait trempé sa tête dans un seau d'eau froide, il trouvait ça dégoûtant, il était trop vieux pour elle; et le supplice recommençait la nuit suivante. Quand les moissonneurs furent là, il reconnut parmi eux une femme, mariée avec un des faucheurs, et qu'il avait culbutée, deux ans auparavant, jeune fille encore. Un soir, son tourment fut tel, que, se glissant dans la bergerie, il vint la tirer par les pieds, entre le mari et un frère, qui ronflaient la bouche ouverte. Elle céda, sans défense. Ce fut une gloutonnerie muette, dans les ténèbres embrasées, sur le sol battu qui, malgré le râteau, avait gardé, de l'hivernage des moutons, une odeur ammoniacale si aiguë que les yeux en pleuraient. Et, depuis vingt jours, il revenait toutes les nuits.

Dès la seconde semaine du mois d'août, la besogne s'avança. Les faucheurs étaient partis des pièces du nord, descendant vers celles qui bordaient la vallée de l'Aigre; et, gerbe à gerbe, la nappe immense tombait, chaque coup de faux mordait, emportait une entaille ronde, Les insectes grêles, noyés dans ce travail géant, en sortaient victorieux. Derrière leur marche lente, en ligne, la terre rase reparaissait, les chaumes durs, au travers desquels piétinaient les ramasseuses, la taille cassée. C'était l'époque où la grande solitude triste de la Beauce s'égayait le plus, peuplée de monde, animée d'un continuel mouvement de travailleurs, de charrettes et de chevaux. A perte de vue, des équipes manoeuvraient du même train oblique, du même balancement des bras, les unes si voisines, qu'on entendait le sifflement du fer, les autres en traînées noires, ainsi que des fourmis, jusqu'au bord du ciel. Et, en tous sens, des trouées s'ouvraient, comme dans une étoffe mangée, cédant de partout. La Beauce, lambeau à lambeau, au milieu de cette activité de fourmilière, perdait son manteau de richesse, cette unique parure de son été, qui la laissait d'un coup désolée et nue.

Les derniers jours, la chaleur fut accablante, un jour surtout que Jean charriait des gerbes, près du champ des Buteau, dans une pièce de la ferme, où l'on devait élever une grande meule, haute de huit mètres, forte de trois mille bottes. Les chaumes se fendaient de sécheresse, et sur les blés encore debout, immobiles, l'air brûlait: on aurait dit qu'ils flambaient eux-mêmes d'une flamme visible, dans la vibration du soleil. Et pas une fraîcheur de feuillage, rien que l'ombre courte des hommes, à terre. Depuis le matin, sous ce feu du ciel, Jean en sueur chargeait, déchargeait sa voiture, sans une parole, avec un seul coup d'oeil, à chaque voyage, vers la pièce où, derrière Buteau qui fauchait, Françoise ramassait, courbée en deux.

Buteau avait dû louer Palmyre, pour aider. Françoise ne suffisait pas, et il n'avait point à compter sur Lise, qui était enceinte de huit mois. Cette grossesse l'exaspérait. Lui qui prenait tant de précautions! comment ce bougre d'enfant se trouvait-il là? Il bousculait sa femme, l'accusait de l'avoir fait exprès, geignait pendant des heures, comme si un pauvre, un animal errant se fût introduit chez lui, pour manger tout; et, après huit mois, il en était à ne pouvoir regarder le ventre de Lise sans l'insulter: foutu ventre! plus bête qu'une oie! la ruine de la maison! Le matin, elle était venue ramasser; mais il l'avait renvoyée, furieux de sa lourdeur maladroite. Elle devait revenir et apporter le goûter de quatre heures.

--Nom de Dieu! dit Buteau, qui s'entêtait à finir un bout du champ, j'ai le dos cuit, et ma langue est un vrai copeau.

Il se redressa, les pieds nus dans de gros souliers, vêtu seulement d'une chemise et d'une cotte de toile, la chemise ouverte, à moitié hors de la cotte, laissant voir jusqu'au nombril les poils suants de la poitrine.

--Faut que je boive encore!

Et il alla prendre sous sa veste un litre de cidre, qu'il avait abrité là. Puis, quand il eut avalé deux gorgées de cette boisson tiède, il songea à la petite.

--Tu n'as pas soif?

--Si.

Françoise prit la bouteille, but longuement, sans dégoût; et, tandis qu'elle se renversait, les reins pliés, la gorge tendue, crevant l'étoffe mince, il la regarda. Elle aussi ruisselait, dans sa robe d'indienne à moitié défaite, le corsage dégrafé du haut, montrant la chair blanche. Sous le mouchoir bleu dont elle avait couvert sa tête et sa nuque, ses yeux semblaient très grands, au milieu de son visage muet, ardent de chaleur.

Sans ajouter une parole, il se remit à la besogne, roulant sur ses hanches, abattant l'andain à chaque coup de faux, dans le grincement du fer qui cadençait sa marche; et elle, de nouveau ployée, le suivait, la main droite armée de sa faucille, dont elle se servait pour ramasser parmi les chardons sa brassée d'épis, qu'elle posait ensuite en javelle, régulièrement, tous les trois pas. Quand il se relevait, le temps de s'essuyer le front d'un revers de main, et qu'il la voyait trop en arrière, les fesses hautes, la tête au ras du sol, dans cette posture de femelle qui s'offre, sa langue paraissait se sécher davantage, il criait d'une voix rauque:

--Feignante! faudrait voir à ne pas enfiler des perles!

Palmyre, dans le champ voisin, où depuis trois jours la paille des javelles avait séché, était en train de lier des gerbes; et, elle, il ne la surveillait pas; car, ce qui ne se fait guère, il l'avait mise au cent de gerbes, sous le prétexte qu'elle n'était plus forte, trop vieille déjà, usée, et qu'il serait en perte s'il lui donnait trente sous, comme aux femmes jeunes. Même elle avait dû le supplier, il ne s'était décidé à la prendre qu'en la volant, de l'air résigné d'un chrétien qui consent à une bonne oeuvre. La misérable soulevait trois, quatre javelles, tant que ses bras maigres pouvaient en contenir; puis avec un lien tout prêt, elle nouait sa gerbe fortement. Ce liage, cette besogne si dure que les hommes d'habitude se réservent, l'épuisait, la poitrine écrasée des continuelles charges, les bras cassés d'avoir à étreindre de telles masses et de tirer sur les liens de paille. Elle avait apporté le matin une bouteille, qu'elle allait remplir, d'heure en heure, à une mare voisine, croupie et empestée, buvant goulûment, malgré la diarrhée qui l'achevait depuis les chaleurs, dans le délabrement de son continuel excès de travail.

Mais le bleu du ciel avait pâli, d'une pâleur de voûte chauffée à blanc; et, du soleil attisé, il tombait des braises. C'était, après le déjeuner, l'heure lourde, accablante de la sieste. Déjà, Delhomme et son équipe, occupés, près de là, à mettre des gerbes en ruche, quatre en bas, une en haut, pour le toit, avaient disparu, tous couchés au fond de quelque pli de terrain. Un instant encore, on aperçut debout le vieux Fouan, qui vivait chez son gendre, depuis quinze jours qu'il avait vendu sa maison; mais, à son tour, il dut s'étendre, on ne le vit plus. Et il ne resta dans l'horizon vide, sur les fonds braisillants des chaumes, au loin que la silhouette sèche de la Grande, examinant une haute meule que son monde avait commencée, au milieu du petit peuple à moitié défait des ruches. Elle semblait un arbre durci par l'âge, n'ayant plus rien à craindre du soleil, toute droite, sans une goutte de sueur, terrible et indignée contre ces gens qui dormaient.

--Ah! zut! j'ai la peau qui pète, dit Buteau.

Et, se tournant vers Françoise:

--Dormons, hein?

Il chercha du regard un peu d'ombre, n'en trouva pas. Le soleil, d'aplomb, tapait partout, sans qu'un buisson fût là pour les abriter. Enfin, il remarqua qu'au bout du champ, dans une sorte de petit fossé, le blé encore debout projetait une raie brune.

--Eh! Palmyre, cria-t-il, fais-tu comme nous?

Elle était à cinquante pas, elle répondit d'une voix éteinte, qui arrivait pareille à un souffle:

--Non, non, pas le temps.

Il n'y eut plus qu'elle qui travaillât, dans la plaine embrasée. Si elle ne rapportait point ses trente sous, le soir, Hilarion la battrait; car non seulement il la tuait de ses appétits de brute, il la volait aussi à présent pour se griser d'eau-de-vie. Mais ses forces dernières la trahissaient. Son corps plat, sans gorge ni fesses, raboté comme une planche par le travail, craquait, près de se rompre, à chaque nouvelle gerbe ramassée et liée. Et, le visage couleur de cendre, mangé ainsi qu'un vieux sou, vieille de soixante ans à trente-cinq, elle achevait de laisser boire sa vie au brûlant soleil, dans cet effort désespéré de la bête de somme, qui va choir et mourir.

Côte à côte, Buteau et Françoise s'étaient couchés. Ils fumaient de sueur, maintenant qu'ils ne bougeaient plus, silencieux, les yeux clos. Tout de suite, un sommeil de plomb les accabla, ils dormirent une heure; et la sueur ne cessait pas, coulait de leurs membres, sous cet air immobile et pesant de fournaise. Lorsque Françoise rouvrit les yeux, elle vit Buteau, tourné sur le flanc, qui la regardait d'un regard jaune. Elle referma les paupières, feignit de se rendormir. Sans qu'il lui eût encore rien dit, elle sentait bien qu'il voulait d'elle, depuis qu'il l'avait vue pousser et qu'elle était une vraie femme. Cette idée la bouleversait: oserait-il, le cochon, que toutes les nuits elle entendait s'en donner avec sa soeur? Jamais ce rut hennissant de cheval ne l'avait irritée à ce point. Oserait-il? et elle l'attendait, le désirant sans le savoir, décidée, s'il la touchait, à l'étrangler.

Brusquement, comme elle serrait les yeux, Buteau l'empoigna.

--Cochon! cochon! bégaya-t-elle en le repoussant.

Lui, ricanait d'un air fou, répétait tout bas:

--Bête! laisse-toi faire!... Je te dis qu'ils dorment, personne ne regarde.

A ce moment, la tête blême et agonisante de Palmyre apparut au-dessus des blés, se tournant au bruit. Mais elle ne comptait pas, celle-là, pas plus qu'une vache qui aurait allongé son mufle. Et, en effet, elle se remit à ses gerbes, indifférente. On entendit de nouveau le craquement de ses reins, à chaque effort.

--Bête! goûtes-y donc! Lise n'en saura rien.

Au nom de sa soeur, Françoise qui faiblissait, vaincue, se raidit davantage. Et, dès lors, elle ne céda pas, tapant des deux poings, ruant de ses deux jambes nues, qu'il avait déjà découvertes jusqu'aux hanches. Est-ce qu'il était à elle, cet homme? est-ce qu'elle voulait les restes d'une autre?

--Va donc avec ma soeur, cochon! crève-la, si ça l'amuse! fais-lui un enfant tous les soirs!

Buteau, sous les coups, commençait à se fâcher, grondait, croyait qu'elle avait seulement peur des suites.

--Foutue bête! quand je te jure que je m'ôterai, que je ne t'en ferai pas, d'enfant!

D'un coup de pied, elle l'atteignit au bas-ventre, et il dut la lâcher, il la poussa si brutalement, qu'elle étouffa un cri de douleur.

Il était temps que le jeu finît, car Buteau, lorsqu'il se mit debout, aperçut Lise qui revenait, apportant le goûter. Il marcha à sa rencontre, la retint, pour permettre à Françoise de rabattre ses jupes. L'idée qu'elle allait tout dire, lui donnait le regret de ne pas l'avoir assommée d'un coup de talon. Mais elle ne parla pas, elle se contenta de s'asseoir au milieu des javelles, l'air têtu et insolent. Et, comme il recommençait à faucher, elle resta là, oisive, en princesse.

--Quoi donc? lui demanda Lise, allongée aussi, lasse de sa course, tu ne travailles pas?

--Non, ça m'embête! répondit-elle rageusement.

