# La Terre

## Part 13

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Mais il s'interrompit, pour jurer entre ses dents. Depuis quelques minutes, à mesure que le cabriolet avançait, il tâchait de se rendre compte d'une scène, au loin, sur le bord de la route. Malgré le dimanche, il avait envoyé là, pour faner une coupe de luzerne qui pressait, une faneuse mécanique d'un nouveau système, achetée récemment. Et le valet, ne se méfiant pas, ne reconnaissant pas son maître, dans cette voiture inconnue, continuait à plaisanter la mécanique, avec trois paysans qu'il avait arrêtés au passage.

--Hein! disait-il, en voilà, un sabot!... Et ça casse l'herbe, ça l'empoisonne. Ma parole! il y a trois moutons déjà qui en sont morts.

Les paysans ricanaient, examinaient la faneuse comme une bête farce et méchante. Un d'eux déclara:

--Tout ça, c'est des inventions du diable contre le pauvre monde... Qu'est-ce qu'elles feront, nos femmes, si l'on se passe d'elles, aux foins?

--Ah bien! ce qu'ils s'en foutent, les maîtres? reprit le valet, en allongeant un coup de pied à la machine. Hue donc, carcasse!

Hourdequin avait entendu. Il sortit violemment le buste hors de la voiture, il cria:

--Retourne à la ferme, Zéphyrin, et fais-toi régler ton compte!

Le valet demeura stupide, les trois paysans s'en allèrent avec des rires d'insulte, des moqueries, lâchées très haut.

--Voilà! dit Hourdequin, en se laissant retomber sur la banquette. Vous avez vu... On dirait que nos outils perfectionnés leur brûlent les mains... Ils me traitent de bourgeois, ils donnent à ma ferme moins de travail que dans les autres, sous prétexte que j'ai de quoi payer cher; et ils sont soutenus par les fermiers, mes voisins, qui m'accusent d'apprendre dans le pays à mal travailler, furieux de ce que, disent-ils, ils ne trouveront bientôt plus du monde pour faire leur ouvrage comme au bon temps.

Le cabriolet entrait dans Rognes par la route de Bazoches-le-Doyen, lorsque le député aperçut l'abbé Godard qui sortait de chez Macqueron, où il avait déjeuné ce dimanche-là, après sa messe. Le souci de sa réélection le reprit, il demanda:

--Et l'esprit religieux, dans nos campagnes?

--Oh! de la pratique, rien au fond! répondit négligemment Hourdequin.

Il fit arrêter devant le cabaret de Macqueron, resté sur la porte avec l'abbé; et il présenta son adjoint, vêtu d'un vieux paletot graisseux. Mais Coelina, très propre dans sa robe d'indienne, accourait, poussait en avant sa fille Berthe, la gloire de la famille, habillée en demoiselle, d'une toilette de soie à petites raies mauves. Pendant ce temps, le village, qui semblait mort, comme emparessé par ce beau dimanche, se réveillait sous la surprise de cette visite extraordinaire. Des paysans sortaient un à un, des enfants se risquaient derrière les jupes des mères. Chez Lengaigne surtout, il y avait un remue-ménage, lui allongeant la tête, son rasoir à la main, sa femme Flore s'arrêtant de peser quatre sous de tabac pour coller sa face aux vitres, tous les deux ulcérés, enragés de voir que ces messieurs descendaient à la porte de leur rival. Et, peu à peu, les gens se rapprochaient, des groupes se formaient, Rognes savait déjà d'un bout à l'autre l'événement considérable.

--Monsieur le député, répétait Macqueron très rouge et embarrassé, c'est vraiment un honneur...

Mais M. de Chédeville ne l'écoutait pas, ravi de la jolie mine de Berthe, dont les yeux clairs, aux légers cercles bleuâtres, le regardaient hardiment. Sa mère disait son âge, racontait où elle avait fait ses études, et elle-même, souriante, saluante, invita le monsieur à entrer, s'il daignait.

--Comment donc, ma chère enfant! s'écria-t-il.

Pendant ce temps, l'abbé Godard, qui s'était emparé de Hourdequin, le suppliait une fois de plus de décider le conseil municipal à voter des fonds, pour que Rognes eût enfin un curé à demeure. Il y revenait tous les six mois, il donnait ses raisons: sa fatigue, ses continuelles querelles avec le village, sans compter l'intérêt du culte.

--Ne me dites pas non! ajouta-t-il vivement en voyant le fermier faire un geste évasif. Parlez-en toujours, j'attends la réponse.

Et, au moment où M. de Chédeville allait suivre Berthe, il se précipita, il l'arrêta, de son air têtu et bonhomme.

--Pardon, monsieur le député. La pauvre église, ici, est dans un tel état!... Je veux vous la montrer, il faut que vous m'obteniez des réparations. Moi, on ne m'écoute point... Venez, venez, je vous en prie.

Très ennuyé, l'ancien beau résistait, lorsque Hourdequin, apprenant de Macqueron que plusieurs des conseillers municipaux étaient à la mairie, où ils l'attendaient depuis une demi-heure, dit en homme sans gêne:

--C'est ça, allez donc voir l'église... Vous tuerez le temps jusqu'à ce que j'aie fini, et vous me ramènerez chez moi.

M. de Chédeville dut suivre l'abbé. Les groupes avaient grossi, plusieurs se mirent en marche, derrière ses talons. On s'enhardissait, tous songeaient à lui demander quelque chose.

Lorsque Hourdequin et Macqueron furent montés, en face, dans la salle de la mairie, ils y trouvèrent trois conseillers, Delhomme et deux autres. La salle, une vaste pièce passée à la chaux, n'avait d'autres meubles qu'une longue table de bois blanc et douze chaises de paille; entre les deux fenêtres, ouvrant sur la route, était scellée une armoire, dans laquelle on gardait les archives, mêlées à des documents administratifs dépareillés; et, autour des murs, sur des planches, s'empilaient des sceaux de toile à incendie, le don d'un bourgeois qu'on ne savait où caser, et qui restait encombrant et inutile, car l'on n'avait pas de pompe.

--Messieurs, dit poliment Hourdequin, je vous demande pardon, j'avais à déjeuner M. de Chédeville.

Aucun ne broncha, on ne sut s'ils acceptaient cette excuse. Ils avaient vu par la fenêtre arriver le député, et l'élection prochaine les remuait; mais ça ne valait rien de parler trop vite.

--Diable! déclara le fermier, si nous ne sommes que cinq, nous ne pourrons prendre aucune décision.

Heureusement Lengaigne entra. D'abord il avait résolu de ne pas aller au conseil, la question du chemin ne l'intéressant pas; et il espérait même que son absence entraverait le vote. Puis, la venue de M. de Chédeville le torturant de curiosité, il s'était décidé à monter, pour savoir.

--Bon! nous voilà six, nous pourrons voter, s'écria le maire.

Et Lequeu, qui servait de secrétaire, ayant paru d'un air rogue et maussade, le registre des délibérations sous le bras, rien ne s'opposa plus à ce qu'on ouvrît la séance. Mais Delhomme s'était mis à causer bas avec son voisin, Clou, le maréchal ferrant, un grand, sec et noir. Comme on les écoutait, ils se turent. Pourtant, on avait saisi un nom, celui du candidat indépendant, M. Rochefontaine; et tous alors, après s'être tâtés, tombèrent d'un mot, d'un ricanement, d'une simple grimace, sur ce candidat qu'on ne connaissait seulement point. Ils étaient pour le bon ordre, le maintien des choses, l'obéissance aux autorités qui assuraient la vente. Est-ce que ce monsieur-là se croyait plus fort que le gouvernement? est-ce qu'il ferait remonter le blé à trente francs l'hectolitre? C'était un fier aplomb, d'envoyer des prospectus, de promettre plus de beurre que de pain, lorsqu'on ne tenait à rien ni à personne. Ils en arrivaient à le traiter en aventurier, en malhonnête homme, battant les villages, histoire de voler leurs votes comme il aurait volé leurs sous. Hourdequin, qui aurait pu leur expliquer que M. Rochefontaine, libre échangiste, était, au fond dans les idées de l'empereur, laissait volontairement Macqueron étaler son zèle bonapartiste et Delhomme se prononcer avec son bon sens d'homme borné; tandis que Lengaigne, à qui sa situation de buraliste fermait la bouche, ravalait, en grognant dans un coin, ses vagues idées républicaines. Bien que M. de Chédeville n'eût pas été nommé une seule fois, tout ce qu'on disait le désignait, était comme un aplatissement devant son titre de candidat officiel.

--Voyons, messieurs, reprit le maire, si nous commencions.

Il s'était assis devant la table, sur son fauteuil de président, une chaise à dossier plus large, munie de bras. Seul, l'adjoint prit place à côté de lui. Les quatre conseillers restèrent deux debout, deux appuyés au rebord d'une fenêtre.

Mais Lequeu avait remis au maire une feuille de papier; et il lui parlait à l'oreille; puis, il sortit dignement.

--Messieurs, dit Hourdequin, voici une lettre que nous adresse le maître d'école.

Lecture en fut donnée. C'était une demande d'augmentation, basée sur l'activité qu'il déployait, trente francs de plus par an. Toutes les mines s'étaient rembrunies, ils se montraient avares de l'argent de la commune, comme si chacun d'eux avait eu à le sortir de sa poche, surtout pour l'école. Il n'y eut pas même de discussion, on refusa net.

--Bon! nous lui dirons d'attendre. Il est trop pressé, ce jeune homme... Et, maintenant, abordons notre affaire du chemin.

--Pardon, monsieur le maire, interrompit Macqueron, je voudrais dire un mot à propos de la cure...

Hourdequin, surpris, comprit alors pourquoi l'abbé Godard avait déjeuné chez le cabaretier. Quelle ambition poussait donc à celui-ci, qu'il se mettait ainsi en avant? D'ailleurs, sa proposition subit le sort de la demande du maître d'école. Il eut beau faire valoir qu'on était assez riche pour se payer un curé à soi, que ce n'était vraiment guère honorable de se contenter des restes de Bazoches-le-Doyen: tous haussaient les épaules, demandaient si la messe en serait meilleure. Non, non! il faudrait réparer le presbytère, un curé à soi coûterait trop cher; et une demi-heure de l'autre, par dimanche, suffisait.

Le maire, blessé de l'initiative de son adjoint, conclut:

--Il n'y a pas lieu, le conseil a déjà jugé... Et maintenant à notre chemin, il faut en finir... Delhomme, ayez donc l'obligeance d'appeler M. Lequeu. Est-ce qu'il croit, cet animal, que nous allons délibérer sur sa lettre jusqu'à ce soir?

Lequeu, qui attendait dans l'escalier, entra d'un air grave; et, comme on ne lui fit pas connaître le sort de sa demande, il demeura pincé, inquiet, gonflé de sourdes insultes: ah! ces paysans, quelle sale race! Il dut prendre dans l'armoire le plan du chemin et venir le déplier sur la table.

Le conseil le connaissait bien, ce plan. Depuis des années, il traînait là. Mais ils ne s'en rapprochèrent pas moins tous, ils s'accoudèrent, songèrent une fois de plus. Le maire énumérait les avantages, pour Rognes: une pente douce permettant aux voitures de monter à l'église; puis, deux lieues épargnées, sur la route actuelle de Châteaudun qui passait par Cloyes; et la commune n'aurait que trois kilomètres à sa charge, leurs voisins de Blanville ayant voté déjà l'autre tronçon, jusqu'au raccordement avec la grand'route de Châteaudun à Orléans. On l'écoutait, les yeux restaient cloués sur le papier, sans qu'une bouche s'ouvrît. Ce qui avait empêché le projet d'aboutir, c'était avant tout la question des expropriations. Chacun y voyait une fortune, s'inquiétait de savoir si une pièce à lui était touchée, s'il vendrait de sa terre cent francs la perche à la commune. Et, s'il n'avait pas de champ entamé, pourquoi donc aurait-il voté l'enrichissement des autres? Il se moquait bien de la pente plus douce, de la route plus courte! Son cheval tirerait davantage, donc!

Aussi Hourdequin n'avait-il pas besoin de les faire causer, pour connaître leur opinion. Lui ne désirait si vivement ce chemin que parce qu'il passait devant la ferme et desservait plusieurs de ses pièces. De même, Macqueron et Delhomme, dont les terrains allaient se trouver en bordure, poussaient au vote. Cela faisait trois; mais ni Clou, ni l'autre conseiller, n'avaient intérêt dans la question; et, quant à Lengaigne, il était violemment opposé au projet, n'ayant rien à y gagner d'abord, désespéré ensuite que son rival, l'adjoint, y gagnât quelque chose. Si Clou et l'autre, douteux, votaient mal, on serait trois contre trois. Hourdequin devint inquiet. Enfin, la discussion commença.

--A quoi ça sert? à quoi ça sert? répétait Lengaigne. Puisqu'on a déjà une route! C'est bien le plaisir de dépenser de l'argent, d'en prendre dans la poche de Jean pour le mettre dans la poche de Pierre... Encore, toi, tu as promis de faire cadeau de ton terrain.

C'était une sournoiserie à l'adresse de Macqueron. Mais celui-ci, qui regrettait amèrement son accès de libéralité, mentit avec carrure.

--Moi, je n'ai rien promis... Qui t'a dit ça?

--Qui? mais toi, nom de Dieu!... Et devant du monde! Tiens! monsieur Lequeu était là, il peut parler... N'est-ce pas, monsieur Lequeu?

Le maître d'école, que l'attente de son sort enrageait, eut un geste de brutal dédain. Est-ce que ça le regardait, leurs saletés d'histoires!

--Alors, vrai! continua Lengaigne, s'il n'y a plus d'honnêteté sur terre, autant vivre dans les bois!... Non, non! je n'en veux pas de votre chemin! Un joli vol!

Voyant les choses se gâter, le maire se hâta d'intervenir.

--Tout ça, ce sont des bavardages. Nous n'avons pas à entrer dans les querelles particulières... C'est l'intérêt public, l'intérêt commun, qui doit nous guider.

--Bien sûr, déclara sagement Delhomme. La route nouvelle rendra de grands services à toute la commune... Seulement, il faudrait savoir. Le préfet nous dit toujours: «Votez une somme, nous verrons après ce que le gouvernement pourra faire pour vous.» Et, s'il ne faisait rien, à quoi bon perdre notre temps à voter?

Du coup, Hourdequin crut devoir lancer la grosse nouvelle, qu'il tenait en réserve.

--A ce propos, messieurs, je vous annonce que M. de Chédeville s'engage à obtenir du gouvernement une subvention de la moitié des dépenses... Vous savez qu'il est l'ami de l'empereur. Il n'aura qu'à lui parler de nous, au dessert.

Lengaigne lui-même en fut ébranlé, tous les visages avaient pris une expression béate, comme si le saint-sacrement passait. Et la réélection du député se trouvait assurée en tous cas: l'ami de l'empereur était le bon, celui qui était à la source des places et de l'argent, l'homme connu, honorable, puissant, le maître! Il n'y eut d'ailleurs que des hochements de tête. Ces choses allaient de soi, pourquoi les dire?

Pourtant, Hourdequin restait soucieux de l'attitude muette de Clou. Il se leva, jeta un regard dehors; et, ayant aperçu le garde champêtre, il ordonna d'aller chercher le père Loiseau et de l'amener, mort ou vif. Ce Loiseau était un vieux paysan sourd, oncle de Macqueron, qui l'avait fait nommer membre du conseil, où il ne venait jamais, parce que, disait-il, ça lui cassait la tête. Son fils travaillait à la borderie, il était à l'entière dévotion du maire. Aussi, dès qu'il parut, effaré, celui-ci se contenta de lui crier, au fond d'une oreille, que c'était pour la route. Déjà, chacun écrivait gauchement son bulletin, le nez sur le papier, les bras élargis, afin qu'on ne pût lire. Puis, on procéda au vote de la moitié des dépenses, dans une petite boîte de bois blanc, pareille à un tronc d'église. La majorité fut superbe, il y eut six voix pour, une seule contre, celle de Lengaigne. Cet animal de Clou avait bien voté. Et la séance fut levée, après que chacun eut signé, sur le registre, la délibération, que le maître d'école avait préparée à l'avance, en laissant en blanc le résultat du vote. Tous s'en allaient pesamment, sans un salut, sans un serrement de main, débandés dans l'escalier.

--Ah! j'oubliais, dit Hourdequin à Lequeu, qui attendait toujours, votre demande d'augmentation est repoussée... Le conseil trouve qu'on dépense déjà trop pour l'école.

--Tas de brutes! cria le jeune homme, vert de bile, quand il fut seul. Allez donc vivre avec vos cochons!

La séance avait duré deux heures, et Hourdequin retrouva devant la mairie M. de Chédeville, qui revenait seulement de sa tournée dans le village. D'abord, le curé ne lui avait pas fait grâce d'une des misères de l'église? le toit crevé, les vitraux cassés, les murs nus. Puis, comme il s'échappait enfin de la sacristie, qui avait besoin d'être repeinte, les habitants, tout à fait enhardis, se l'étaient disputé, chacun l'emmenant, ayant une réclamation à présenter, une faveur à obtenir. L'un l'avait traîné à la mare commune, qu'on ne curait plus par manque d'argent; l'autre voulait un lavoir couvert au bord de l'Aigre, à une place qu'il indiquait; un troisième réclamait l'élargissement de la route devant sa porte, pour que sa voiture pût tourner; jusqu'à une vieille femme, qui, après avoir poussé le député chez elle, lui montra ses jambes enflées, en lui demandant si, à Paris, il ne connaissait point un remède. Effaré, essoufflé, il souriait, faisait le débonnaire, promettait toujours. Ah! un brave homme, pas fier avec le pauvre monde!

--Eh bien! partons-nous? demanda Hourdequin. On m'attend à la ferme.

Mais, justement, Coelina et sa fille Berthe accouraient de nouveau sur leur porte, en suppliant M. de Chédeville d'entrer un instant; et celui-ci n'aurait pas mieux demandé, respirant enfin, soulagé de retrouver les jolis yeux clairs et meurtris de la jeune personne.

--Non, non! reprit le fermier, nous n'avons pas le temps, une autre fois!

Et il le força, étourdi, à remonter dans le cabriolet; pendant que, sur une interrogation du curé resté là, il répondait que le conseil avait laissé en l'état la question de la paroisse. Le cocher fouetta son cheval, la voiture fila, au milieu du village familier et ravi. Seul, furieux, l'abbé refit à pied ses trois kilomètres, de Rognes à Bazoches-le-Doyen.

Quinze jours plus lard, M. de Chédeville était nommé à une grande majorité; et, dès la fin d'août, il avait tenu sa promesse, la subvention était accordée à la commune, pour l'ouverture de la nouvelle route. Les travaux commencèrent tout de suite.

Le soir du premier coup de pioche, Coelina, maigre et noire, était à la fontaine, à écouter la Bécu, qui, longue, les mains nouées sous son tablier, parlait sans fin. Depuis une semaine, la fontaine se trouvait révolutionnée par cette grosse affaire du chemin: on ne parlait que de l'argent accordé aux uns, que de la rage médisante des autres. Et la Bécu, chaque jour, tenait Coelina au courant de ce que disait Flore Lengaigne; non, pour les fâcher, bien sûr; mais, au contraire, pour les faire s'expliquer, parce que c'était la meilleure façon de s'entendre. Des femmes s'oubliaient, droites, les bras ballants, leurs cruches pleines à leurs pieds.

--Alors donc, elle a dit comme ça que c'était arrangé entre l'adjoint et le maire, histoire de voler sur les terrains. Et elle a encore dit que votre homme avait deux paroles...

A ce moment Flore sortait de chez elle, sa cruche à la main. Quand elle fut là, grosse, molle, Coelina, qui éclatait tout de suite en paroles sales, les poings sur les hanches, dans son honnêteté rêche, se mit à l'arranger de la belle façon, lui jetant au nez sa garce de fille, l'accusant elle-même de se faire culbuter par les pratiques; et l'autre, traînant ses savates, pleurarde, se contentait de répéter:

--En v'là une salope! en v'là une salope!

La Bécu se précipita entre elles, voulut les forcer à s'embrasser, ce qui faillit les faire se prendre au chignon. Puis, elle lança une nouvelle:

--Dites donc, à propos, vous savez que les filles Mouche vont toucher cinq cents francs.

--Pas possible!

Et, du coup, la querelle fut oubliée, toutes se rapprochèrent, au milieu des cruches éparses. Parfaitement! le chemin, aux Cornailles, là-haut, longeait le champ des filles Mouche, qu'il rognait de deux cent cinquante mètres: à quarante sous le mètre, ça faisait bien cinq cents francs; et le terrain, en bordure, acquérait en outre une plus-value. C'était une chance.

--Mais alors, dit Flore, voilà Lise devenue un vrai parti, avec son mioche... Ce grand serin de Caporal a eu du nez tout de même de s'obstiner.

--A moins, ajouta Coelina, que Buteau ne reprenne la place... Sa part gagne aussi joliment, à cette route.

La Bécu se retourna, en les poussant du coude.

--Chut! taisez-vous!

C'était Lise, qui arrivait gaiement en balançant sa cruche. Et le défilé recommença devant la fontaine.

VI

Lise et Françoise, s'étant débarrassées de Blanchette, trop grasse et qui ne vêlait plus, avaient résolu, ce samedi-là, d'aller au marché de Cloyes acheter une autre vache. Jean offrit de les y conduire, dans une carriole de la ferme. Il s'était rendu libre pour l'après-midi, et le maître l'avait autorisé à prendre la voiture, ayant égard aux bruits d'accordailles qui couraient, entre le garçon et l'aînée des Mouche. En effet, le mariage était décidé; du moins, Jean avait promis de faire une démarche près de Buteau, la semaine suivante, pour lui poser la question. L'un des deux, il fallait en finir.

On partit donc vers une heure, lui sur le devant avec Lise, Françoise seule sur la seconde banquette. De temps à autre, il se tournait et souriait à celle-ci, dont les genoux, dans ses reins, le chauffaient. C'était grand dommage qu'elle eût quinze ans de moins que lui; et, s'il se résignait à épouser l'aînée, après bien des réflexions et des ajournements, ça devait être, tout au fond, dans l'idée de vivre en parent près de la cadette. Puis, on se laisse aller, on fait tant de chose en ne sachant pas pourquoi, lorsqu'on s'est dit un jour qu'on les ferait!

A l'entrée de Cloyes, il mit la mécanique, lança le cheval sur la pente raide du cimetière; et, comme il débouchait au carrefour de la rue Grande et de la rue Grouaise, pour remiser à l'auberge du _Bon Laboureur_, il désigna brusquement le dos d'un homme, qui enfilait cette dernière rue.

--Tiens! on croirait Buteau.

--C'est lui, déclara Lise. Sans doute qu'il va chez M. Baillehache... Est-ce qu'il accepterait sa part?

Jean fit claquer son fouet en riant.

--On ne sait pas, il est si malin!

Buteau n'avait pas semblé les voir, bien qu'il les eût reconnus de loin. Il marchait, l'échine ronde; et tous deux le regardèrent s'éloigner, en songeant, sans le dire, qu'on allait pouvoir s'expliquer. Dans la cour du _Bon Laboureur_, Françoise, restée muette, descendit la première, par une roue de la carriole. Cette cour était déjà pleine de voitures dételées, posées sur leurs brancards, tandis qu'un bourdonnement d'activité agitait les vieux bâtiments de l'auberge.

--Alors, nous y allons? demanda Jean, quand il revint de l'écurie, où il avait accompagné son cheval.

--Bien sur, tout de suite.

