La Terre

Part 12

Chapter 12 3,871 words Public domain Markdown

La meule allait être finie, haute de quatre mètres, solide, arrondie en forme de ruche. Palmyre, de ses longs bras maigres, lança les dernières bottes, et Françoise, debout à la pointe, apparut alors grandie sur le ciel pâle, dans la clarté fauve du soleil couchant. Elle était tout essoufflée, toute vibrante de son effort, trempée de sueur, les cheveux collés à la peau, et si défaite, que son corsage bâillait sur sa petite gorge dure, et que sa jupe, aux agrafes arrachées, glissait de ses hanches.

--Oh! la, que c'est haut!... La tête me tourne.

Et elle riait avec un frisson, hésitante, n'osant plus descendre, avançant un pied qu'elle retirait vite.

--Non, c'est trop haut. Va quérir une échelle.

--Mais, bête! dit Jean, assieds-toi donc, laisse-toi glisser!

--Non, non, j'ai peur, je ne peux pas!

Alors, ce furent des cris, des exhortations, des plaisanteries grasses. Pas sur le ventre, ça le ferait enfler! Sur le derrière, à moins qu'elle n'y eût des engelures! Et lui, en bas, s'excitait, les regards levés vers cette fille dont il apercevait les jambes, peu à peu exaspéré de la voir si haut, hors de sa portée, pris inconsciemment d'un besoin de mâle, la rattraper et la tenir.

--Quand je te dis que tu ne te rompras rien!... Déboule, tu tomberas dans mes bras.

--Non, non!

Il s'était placé devant la meule, il élargissait les bras, lui offrait sa poitrine, pour qu'elle se jetât. Et, lorsque, se décidant, fermant les yeux, elle se laissa aller, sa chute fut si prompte, sur la pente glissante du foin, qu'elle le culbuta, en lui enfourchant les côtes de ses deux cuisses. Par terre, les cottes troussées, elle étranglait de rire, elle bégayait qu'elle ne s'était pas fait de mal. Mais, à la sentir brûlante et suante contre sa face, il l'avait empoignée. Cette odeur âcre de fille, ce parfum violent de foin fouetté de grand air, le grisaient, raidissaient tous ses muscles, dans une rage brusque de désir. Puis, c'était autre chose encore, une passion ignorée pour cette enfant, et qui crevait d'un coup, une tendresse de coeur et de chair, venue de loin, grandie avec leurs jeux et leurs gros rires, aboutissant à cette envie de l'avoir, là, dans l'herbe.

--Oh! Jean, assez! tu me casses!

Elle riait toujours, croyant qu'il jouait. Et lui, ayant rencontré les yeux ronds de Palmyre, tressaillit et se releva, grelottant, de l'air éperdu d'un ivrogne que la vue d'un trou béant dégrise. Quoi donc? ce n'était pas Lise qu'il voulait, c'était cette gamine! Jamais l'idée de la peau de Lise contre la sienne, ne lui avait seulement fait battre le coeur; tandis que tout son sang l'étouffait, à la seule pensée d'embrasser Françoise. Maintenant, il savait pourquoi il se plaisait tant à rendre visite et à être utile aux deux soeurs. Mais l'enfant était si jeune! il en restait désespéré et honteux.

Justement, Lise revenait de chez les Fouan. En chemin, elle avait réfléchi. Elle aurait mieux aimé Buteau, parce que, tout de même, il était le père de son petit. Les vieux avaient raison, pourquoi se bousculer? Le jour où Buteau dirait non, il y aurait toujours là Jean qui dirait oui.

Elle aborda ce dernier, et tout de suite:

--Pas de réponse, l'oncle ne sait rien... Attendons.

Effaré, frémissant encore, Jean la regardait, sans comprendre. Puis, il se souvint: le mariage, le mioche, le consentement de Buteau, toute cette affaire qu'il considérait, deux heures plus tôt, comme avantageuse pour elle et pour lui. Il se hâta de dire:

--Oui, oui, attendons, ça vaut mieux.

La nuit tombait, une étoile brillait déjà au fond du ciel couleur de violette. On ne distinguait, sous le crépuscule croissant, que les rondeurs vagues des premières meules, qui bossuaient l'étendue rase des prairies. Mais les odeurs de la terre chaude s'exhalaient plus fortes, dans le calme de l'air, et les bruits s'entendaient davantage, prolongés, d'une limpidité musicale. C'étaient des voix d'hommes et de femmes, des rires mourants, l'ébrouement d'une bête, le heurt d'un outil; tandis que, s'entêtant sur un coin de pré, les faucheurs allaient toujours, sans relâche; et le sifflement des faux montait encore, large, régulier, de cette besogne qu'on ne voyait plus.

V

Deux ans s'étaient passés, dans cette vie active et monotone des campagnes; et Rognes avait vécu, avec le retour fatal des saisons, le train éternel des choses, les mêmes travaux, les mêmes sommeils.

Il y avait en bas, sur la route, à l'encoignure de l'école, une fontaine d'eau vive, où toutes les femmes descendaient prendre leur eau de table, les maisons n'ayant que des mares, pour le bétail et l'arrosage. A six heures, le soir, c'était là que se tenait la gazette du pays; les moindres événements y trouvaient un écho, on s'y livrait à des commentaires sans fin sur ceux-ci qui avaient mangé de la viande, sur la fille à ceux-là, grosse depuis la Chandeleur; et, pendant les deux années, les mêmes commérages avaient évolué avec les saisons, revenant et se répétant, toujours des enfants faits trop tôt, des hommes soûls, des femmes battues, beaucoup de besogne pour beaucoup de misère. Il était arrivé tant de choses et rien du tout!

Les Fouan, dont la démission de biens avait passionné, vivotaient, si assoupis, qu'on les oubliait. L'affaire en était demeurée là, Buteau s'obstinait, et il n'épousait toujours pas l'aînée des Mouche, qui élevait son mioche. C'était comme Jean, qu'on avait accusé de coucher avec Lise: peut-être bien qu'il n'y couchait pas; mais, alors, pourquoi continuait-il à fréquenter la maison des deux soeurs? Ça semblait louche. Et l'heure de la fontaine aurait langui, certains jours, sans la rivalité de Coelina Macqueron et de Flore Lengaigne, que la Bécu jetait l'une sur l'autre, sous le prétexte de les réconcilier. Puis, en plein calme, venaient d'éclater deux gros événements, les prochaines élections et la question du fameux chemin de Rognes à Châteaudun, qui soufflèrent un terrible vent de commérages. Les cruches pleines restaient en ligne, les femmes ne s'en allaient plus. On faillit se battre, un samedi soir.

Or, justement, le lendemain, M. de Chédeville, député sortant, déjeunait à la Borderie, chez Hourdequin. Il faisait sa tournée électorale et il ménageait ce dernier, très puissant sur les paysans du canton, bien qu'il fût certain d'être réélu, grâce à son titre de candidat officiel. Il était allé une fois à Compiègne, tout le pays l'appelait «l'ami de l'empereur», et cela suffisait: on le nommait, comme s'il eût couché chaque soir aux Tuileries. Ce M. de Chédeville, un ancien beau, la fleur du règne de Louis-Philippe, gardait au fond du coeur des tendresses orléanistes. Il s'était ruiné avec les femmes, il ne possédait plus que sa ferme de la Chamade, du côté d'Orgères, où il ne mettait les pieds qu'en temps d'élection, mécontent du reste des fermages qui baissaient, pris sur le tard de l'idée pratique de refaire sa fortune dans les affaires. Grand, élégant encore, le buste sanglé et les cheveux teints, ils se rangeait, malgré ses yeux de braise au passage du dernier des jupons; et il préparait, disait-il, des discours importants sur les questions agricoles.

La veille, Hourdequin avait eu une violente querelle avec Jacqueline, qui voulait être du déjeuner.

--Ton député, ton député! est-ce que tu crois que je le mangerais?... Alors, tu as honte de moi?

Mais il tint bon, il n'y eut que deux couverts, et elle boudait, malgré l'air galant de M. de Chédeville, qui, l'ayant aperçue, avait compris, et tournait sans cesse les yeux vers la cuisine, où elle était allée se renfermer dans sa dignité.

Le déjeuner tirait à sa fin, une truite de l'Aigre après une omelette, et des pigeons rôtis.

--Ce qui nous tue, dit M. de Chédeville, c'est cette liberté commerciale, dont l'empereur s'est engoué. Sans doute, les choses ont bien marché à la suite des traités de 1861, on a crié au miracle. Mais, aujourd'hui, les véritables effets se font sentir, voyez comme tous les prix s'avilissent. Moi, je suis pour la protection, il faut qu'on nous défende contre l'étranger.

Hourdequin, renversé sur sa chaise, ne mangeant plus, les yeux vagues, parla lentement.

--Le blé, qui est à dix-huit francs l'hectolitre, en coûte seize à produire. S'il baisse encore, c'est la ruine... Et chaque année, dit-on, l'Amérique augmente ses exportations de céréales. On nous menace d'une vraie inondation du marché. Que deviendrons-nous, alors?... Tenez! moi, j'ai toujours été pour le progrès, pour la science, pour la liberté. Eh bien! me voilà ébranlé, parole d'honneur! Oui, ma foi! nous ne pouvons crever de faim, qu'on nous protège!

Il se remit à son aile de pigeon, il continua:

--Vous savez que votre concurrent, M. Rochefontaine, le propriétaire des Ateliers de construction de Châteaudun, est un libre-échangiste enragé?

Et ils causèrent un instant de cet industriel, qui occupait douze cents ouvriers; un grand garçon intelligent et actif, très riche d'ailleurs, tout prêt à servir l'empire, mais si blessé de n'avoir pu obtenir l'appui du préfet, qu'il s'était obstiné à se poser en candidat indépendant. Il n'avait aucune chance, les électeurs des campagnes le traitaient en ennemi public, du moment où il n'était pas du côté du manche.

--Parbleu! reprit M. de Chédeville, lui ne demande qu'une chose, c'est que le pain soit à bas prix, pour payer ses ouvriers moins cher.

Le fermier, qui allait se verser un verre de bordeaux, reposa la bouteille sur la table.

--Voilà le terrible! cria-t-il. D'un côté, nous autres, les paysans, qui avons besoin de vendre nos grains à un prix rémunérateur. De l'autre, l'industrie, qui pousse à la baisse, pour diminuer les salaires. C'est la guerre acharnée, et comment finira-t-elle, dites-moi?

En effet, c'était l'effrayant problème d'aujourd'hui, l'antagonisme dont craque le corps social. La question dépassait de beaucoup les aptitudes de l'ancien beau, qui se contenta de hocher la tête, en faisant un geste évasif.

Hourdequin, ayant empli son verre, le vida d'un trait.

--Ça ne peut pas finir... Si le paysan vend bien son blé, l'ouvrier meurt de faim; si l'ouvrier mange, c'est le paysan qui crève... Alors, quoi? je ne sais pas, dévorons-nous les uns les autres!

Puis, les deux coudes sur la table, lancé, il se soulagea violemment; et son secret mépris pour ce propriétaire qui ne cultivait pas, qui ignorait tout de la terre dont il vivait, se sentait à une certaine vibration ironique de sa voix.

--Vous m'avez demandé des faits pour vos discours... Eh bien! d'abord, c'est votre faute, si la Chamade perd, Robiquet, le fermier que vous avez là, s'abandonne, parce que son bail est à bout, et qu'il soupçonne votre intention de l'augmenter. On ne vous voit jamais, on se moque de vous et l'on vous vole, rien de plus naturel... Ensuite, il y a, à votre ruine, une raison plus simple: c'est que nous nous ruinons tous, c'est que la Beauce s'épuise, oui! la fertile Beauce, la nourrice, la mère!

Il continua. Par exemple, dans sa jeunesse, le Perche, de l'autre côté du Loir, était un pays pauvre, de maigre culture, presque sans blé, dont les habitants venaient se louer pour la moisson, à Cloyes, à Châteaudun, à Bonneval; et, aujourd'hui, grâce à la hausse constante de la main-d'oeuvre, voilà le Perche qui prospérait, qui bientôt l'emporterait sur la Beauce; sans compter qu'il s'enrichissait avec l'élevage, les marchés de Mondoubleau, de Saint-Calais et de Courtalain fournissaient le plat pays de chevaux, de boeufs et de cochons. La Beauce, elle, ne vivait que sur ses moutons. Deux ans plus tôt, lorsque le sang de rate les avait décimés, elle avait traversé une crise terrible, à ce point que, si le fléau eût continué, elle en serait morte.

Et il entama sa lutte à lui, son histoire, ses trente années de bataille avec la terre, dont il sortait plus pauvre. Toujours les capitaux lui avaient manqué, il n'avait pu amender certains champs comme il l'aurait voulu, seul le marnage était peu coûteux, et personne autre que lui ne s'en préoccupait. Même histoire pour les fumiers, on n'employait que le fumier de ferme, qui était insuffisant: tous ses voisins se moquaient, à le voir essayer des engrais chimiques, dont la mauvaise qualité, du reste, donnait souvent raison aux rieurs. Malgré ses idées sur les assolements, il avait dû adopter celui du pays, l'assolement triennal, sans jachères, depuis que les prairies artificielles et la culture des plantes sarclées se répandaient. Une seule machine, la machine à battre, commençait à être acceptée. C'était l'engourdissement mortel, inévitable, de la routine; et si lui, progressiste, intelligent, se laissait envahir, qu'était-ce donc pour les petits propriétaires, têtes dures, hostiles aux nouveautés? Un paysan serait mort de faim, plutôt que de ramasser dans son champ une poignée de terre et de la porter à l'analyse d'un chimiste, qui lui aurait dit ce qu'elle avait de trop ou de pas assez, la fumure qu'elle demandait, la culture appelée à y réussir. Depuis des siècles, le paysan prenait au sol, sans jamais songer à lui rendre, ne connaissant que le fumier de ses deux vaches et de son cheval, dont il était avare; puis, le reste allait au petit bonheur, la semence jetée dans n'importe quel terrain, germant au hasard, et le ciel injurié si elle ne germait pas. Le jour où, instruit enfin, il se déciderait à une culture rationnelle et scientifique, la production doublerait. Mais, jusque-là, ignorant, têtu, sans un sou d'avance, il tuerait la terre. Et c'était ainsi que la Beauce, l'antique grenier de la France, la Beauce plate et sans eau, qui n'avait que son blé, se mourait peu à peu d'épuisement, lasse d'être saignée aux quatre veines et de nourrir un peuple imbécile.

--Ah! tout fout le camp! cria-t-il avec brutalité. Oui, nos fils verront ça, la faillite de la terre... Savez-vous bien que nos paysans, qui jadis amassaient sou à sou l'achat d'un lopin, convoité des années, achètent aujourd'hui des valeurs financières, de l'espagnol, du portugais, même du mexicain? Et ils ne risqueraient pas cent francs pour amender un hectare! Ils n'ont plus confiance, les pères tournent dans leur routine comme des bêtes fourbues, les filles et les garçons n'ont que le rêve de lâcher les vaches, de se décrasser du labour pour filer à la ville... Mais le pis est que l'instruction, vous savez! la fameuse instruction qui devait sauver tout, active cette émigration, cette dépopulation des campagnes, en donnant aux enfants une vanité sotte et le goût du faux bien-être... A Rognes, tenez! ils ont un instituteur, ce Lequeu, un gaillard échappé à la charrue, dévoré de rancune contre la terre qu'il a failli cultiver. Eh bien! comment voulez-vous qu'il fasse aimer leur condition à ses élèves, lorsque tous les jours il les traite de sauvages, de brutes, et les renvoie au fumier paternel, avec le mépris d'un lettré?... Le remède, mon Dieu! le remède, ce serait assurément d'avoir d'autres écoles, un enseignement pratique, des cours gradués d'agriculture... Voilà, monsieur le député, un fait que je vous signale. Insistez là-dessus, le salut est peut-être dans ces écoles, s'il en est temps encore.

M. de Chédeville, distrait, plein de malaise sous cette masse violente de documents, se hâta de répondre:

--Sans doute, sans doute.

Et, comme la servante apportait le dessert, un fromage gras et des fruits, en laissant grande ouverte la porte de la cuisine, il aperçut le joli profil de Jacqueline, il se pencha, cligna les yeux, s'agita pour attirer l'attention de l'aimable personne; puis, il reprit de sa voix flûtée d'ancien conquérant:

--Mais vous ne me parlez pas de la petite propriété?

Il exprimait les idées courantes: la petite propriété créée en 89, favorisée par le code, appelée à régénérer l'agriculture; enfin, tout le monde propriétaire, chacun mettant son intelligence et sa force à cultiver sa parcelle.

--Laissez-moi donc tranquille! déclara Hourdequin. D'abord, la petite propriété existait avant 89, et dans une proportion presque aussi grande. Ensuite, il y a beaucoup à dire sur le morcellement, du bien et du mal.

De nouveau, les coudes sur la table, mangeant des cerises dont il crachait les noyaux, il entra dans les détails. En Beauce, la petite propriété, l'héritage en dessous de vingt hectares, était de quatre-vingts pour cent. Depuis quelque temps, presque tous les journaliers, ceux qui se louaient dans les fermes, achetaient des parcelles, des lots de grands domaines démembrés, qu'ils cultivaient à leur temps perdu. Cela, certes, était excellent, car l'ouvrier se trouvait dès lors attaché à la terre. Et l'on pouvait ajouter, en faveur de la petite propriété, qu'elle faisait des hommes plus dignes, plus fiers, plus instruits. Enfin, elle produisait proportionnellement davantage, et de qualité meilleure, le propriétaire donnant tout son effort. Mais que d'inconvénients d'autre part! D'abord, cette supériorité était due à un travail excessif, le père, la mère, les enfants se tuant à la tâche. Ensuite, le morcellement, en multipliant les transports, détériorait les chemins, augmentait les frais de production, sans parler du temps perdu. Quant à l'emploi des machines, il paraissait impossible, pour les trop petites parcelles, qui avaient encore le défaut de nécessiter l'assolement triennal, dont la science proscrirait certainement l'usage, car il était illogique de demander deux céréales de suite, l'avoine et le blé. Bref, le morcellement à outrance semblait si bien devenir un danger, qu'après l'avoir favorisé légalement, au lendemain de la Révolution, dans la crainte de la reconstitution des grands domaines, on en était à faciliter les échanges, en les dégrevant.

--Écoutez, continua-t-il, la lutte s'établit et s'aggrave entre la grande propriété et la petite... Les uns, comme moi, sont pour la grande, parce qu'elle paraît aller dans le sens même de la science et du progrès, avec l'emploi de plus en plus large des machines, avec le roulement des gros capitaux... Les autres, au contraire, ne croient qu'à l'effort individuel et préconisent la petite, rêvent de je ne sais quelle culture en raccourci, chacun produisant son fumier lui-même et soignant son quart d'arpent, triant ses semences une à une, leur donnant la terre qu'elles demandent, élevant ensuite chaque plante à part, sous cloche... Laquelle des deux l'emportera? Du diable si je m'en doute! Je sais bien, comme je vous le disais, que, tous les ans, de grandes fermes ruinées se démembrent autour de moi, aux mains de bandes noires, et que la petite propriété gagne certainement du terrain. Je connais, en outre, à Rognes, un exemple très curieux, une vieille femme qui tire de moins d'un arpent pour elle et son homme, un vrai bien-être, même des douceurs: oui, la mère Caca, comme ils l'ont surnommée, parce qu'elle ne recule pas à vider son pot et celui de son vieux dans ses légumes, selon la méthode des Chinois, paraît-il. Mais ce n'est guère là que du jardinage, je ne vois pas les céréales poussant par planches, comme les navets; et si, pour se suffire, le paysan doit produire de tout, que deviendraient donc nos Beaucerons, avec leur blé unique, dans notre Beauce découpée en damier?... Enfin, qui vivra verra bien à qui sera l'avenir, de la grande ou de la petite...

Il s'interrompit, criant:

--Et ce café, est-ce pour aujourd'hui?

Puis, en allumant sa pipe, il conclut:

--A moins qu'on ne les tue l'une et l'autre, tout de suite, et c'est ce qu'on est en train de faire... Dites-vous, monsieur le député, que l'agriculture agonise, qu'elle est morte, si l'on ne vient pas à son secours. Tout l'écrase, les impôts, la concurrence étrangère, la hausse continue de la main-d'oeuvre, l'évolution de l'argent qui va vers l'industrie et vers les valeurs financières. Ah! certes, on n'est pas avare de promesses, chacun les prodigue, les préfets, les ministres, l'empereur. Et puis, la route poudroie, rien n'arrive... Voulez-vous la stricte vérité? Aujourd'hui, un cultivateur qui tient le coup, mange son argent ou celui des autres. Moi, j'ai quelques sous en réserve, ça va bien. Mais que j'en connais qui empruntent à six, lorsque leur terre ne donne pas seulement le trois! La culbute est fatalement au bout. Un paysan qui emprunte est un homme fichu; il doit y laisser jusqu'à sa chemise. L'autre semaine encore, on a expulsé un de mes voisins, le père, la mère et quatre enfants jetés à la rue, après que les hommes de loi ont eu mangé le bétail, la terre et la maison... Pourtant, voici des années qu'on nous promet la création d'un crédit agricole à des taux raisonnables. Oui! va-t'en voir s'ils viennent!... Et ça dégoûte même les bons travailleurs, ils en arrivent à se tâter, avant de faire un enfant à leurs femmes. Merci! une bouche de plus, un meurt-la-faim qui serait désespéré de naître! Quand il n'y a pas de pain pour tous, on ne fait plus d'enfants, et la nation crève!

M. de Chédeville, décidément déconforté, risqua un sourire inquiet, en murmurant:

--Vous ne voyez pas les choses en beau.

--C'est vrai, il y a des jours où je flanquerais tout en l'air, répondit gaiement Hourdequin. Aussi voilà trente ans que les embêtements durent!... Je ne sais pas pourquoi je me suis entêté, j'aurais dû bazarder la ferme et faire autre chose. L'habitude sans doute, et puis l'espoir que ça changera, et puis la passion, pourquoi ne pas le dire? Cette bougresse de terre, quand elle vous empoigne, elle ne vous lâche plus... Tenez! regardez sur ce meuble, c'est bête peut-être, mais je suis consolé; lorsque je vois ça.

De sa main tendue, il désignait une coupe en argent, protégée contre les mouches par une mousseline, le prix d'honneur remporté dans un comice agricole. Ces comices, où il triomphait, étaient l'aiguillon de sa vanité, une des causes de son obstination.

Malgré l'évidente lassitude de son convive, il s'attardait à boire son café; et il versait du cognac dans sa tasse pour la troisième fois, lorsque, ayant tiré sa montre, il se leva en sursaut.

--Fichtre! deux heures, et moi qui ai une séance du conseil municipal!... Oui, il s'agit d'un chemin. Nous consentons bien à en payer la moitié, mais nous voudrions obtenir une subvention de l'État, pour le reste.

M. de Chédeville avait quitté sa chaise, heureux, délivré.

--Dites donc, je puis vous être utile, je vais vous l'obtenir, votre subvention... Voulez-vous que je vous conduise à Rognes dans mon cabriolet, puisque vous êtes pressé?

--Parfait!

Et Hourdequin sortit pour faire atteler la voiture, qui était restée au milieu de la cour. Quand il rentra, il ne trouva plus le député, il finit par l'apercevoir dans la cuisine. Celui-ci avait poussé la porte, et il se tenait là souriant, devant Jacqueline épanouie, à la complimenter de si près que leurs faces se touchaient presque: tous deux s'étaient flairés, s'étaient compris, et se le disaient, d'un clair regard.

Lorsque M. de Chédeville fut remonté dans son cabriolet, la Cognette retint un moment Hourdequin, pour lui souffler à l'oreille:

--Hein? il est plus gentil que toi, il ne trouve pas que je suis bonne à cacher, lui?

En chemin, pendant que la voiture roulait entre les pièces de blé, le fermier revint à la terre, à son éternel souci. Il offrait maintenant des notes écrites, des chiffres, car lui, depuis quelques années, tenait une comptabilité. Dans la Beauce, ils n'étaient pas trois à en faire autant, et les petits propriétaires, les paysans haussaient les épaules, ne comprenaient même pas. Pourtant, la comptabilité seule établissait la situation, indiquait ceux des produits qui étaient à profit, ceux qui étaient à perte; en outre, elle donnait le prix de revient et par conséquent de vente. Chez lui, chaque valet, chaque bête, chaque culture, chaque outil même, avait sa page, ses deux colonnes, le _Doit_ et l'_Avoir_, si bien que, continuellement, il se trouvait renseigné sur le résultat de ses opérations, bon ou mauvais.

--Au moins, dit-il avec son gros rire, je sais comment je me ruine.