La tentatrice

Part 7

Chapter 73,776 wordsPublic domain

Les métisses qui ne figuraient pas dans le bal frappaient dans leurs mains inlassablement pour accompagner le bourdonnement des guitares. Parfois l’une d’elles lançait un couplet de la _cueca_; alors les hommes poussaient des clameurs de joie et lançaient en l’air leurs chapeaux.

Un cavalier mit pied à terre devant le cabaret et attacha son cheval à un des poteaux de l’auvent. Il entra, et quand la lumière rouge des quinquets suspendus au plafond vint frapper son visage, presque tous le saluèrent avec respect.

Il portait le _poncho_ et les grands éperons des cavaliers du pays. Son profil aquilin et son teint foncé le rapprochaient du pur type arabe. Sa barbe et ses cheveux étaient longs et bouclés. Cet homme, qui ne semblait pas avoir plus de trente ans, pouvait passer pour beau; mais on surprenait parfois sur son visage une contraction déplaisante et ses grands yeux sombres brillaient, impérieux et cruels. Son surnom, «_Manos Duras_[11]», était célèbre dans le pays. C’était un voisin inquiétant car il vivait de la vente des bestiaux sans que personne eût jamais pu savoir où il effectuait ses achats.

Quelques anciens n’ignoraient pas son origine et déclaraient qu’il était né dans la Pampa centrale. Ses parents, ses grands-parents et toute sa famille étaient d’excellentes gens, des pâtres légitimes qui vivaient de l’élevage de leurs propres animaux. Mais _Manos Duras_ était né pour être un pâtre marron, voleur de bétail et matamore.

Son honnête homme de père lui avait prodigué les bons conseils et les nobles exemples.

Un vieux client du cabaret constatait avec une gravité philosophique l’inutilité de ses efforts en citant un proverbe du pays:

«Al que nace barrigon, es en balde que lo fajen.» (Celui qui est né ventru, c’est en vain qu’on lui ceint la panse.) Le patron, en le voyant entrer, courut lui offrir un verre de _gin_ tandis que les _gauchos_ à la mine la plus sinistre portaient une main à leur chapeau pour saluer celui qui semblait être leur chef. Les ouvriers européens le regardaient avec curiosité en demandant son nom et les métisses vinrent au-devant de lui avec des sourires d’esclaves.

_Manos Duras_ reçut avec une certaine hauteur cet accueil flatteur. Une des femmes se hâta d’aller chercher pour lui un autre siège d’honneur, un autre crâne de cheval. Le terrible _gaucho_ s’y installa tandis qu’autour de lui le reste des clients demeuraient assis sur le sol; la _cueca_, un instant interrompue par son entrée, reprit et ne s’arrêta pas à l’arrivée d’un autre personnage que le _Gallego_ reçut derrière son comptoir avec de profondes révérences.

C’était don Roque, le commissaire de police de la Presa, seul représentant de l’autorité gouvernementale dans le village et ses environs. Le gouverneur du territoire de Rio Negro habitait au bord de l’Atlantique une agglomération où l’on ne parvenait qu’après un voyage à cheval de douze jours, c’est-à-dire six fois plus de temps qu’il n’en fallait pour aller à Buenos-Ayres en chemin de fer.

Aussi le commissaire jouissait-il de l’indépendance la plus complète, celle que confère l’oubli. Le gouverneur était bien trop loin pour lui donner des ordres. Son chef le plus immédiat était le ministre de l’Intérieur résidant à Buenos-Ayres, mais il était trop haut placé pour se soucier de son existence. En réalité, don Roque n’abusait pas de son pouvoir, et d’ailleurs il n’eût pas disposé de moyens suffisants pour le faire sentir bien lourdement. C’était un gros homme indulgent et d’un abord aisé; un bourgeois de Buenos-Ayres qui, ayant éprouvé des revers, avait demandé un emploi pour vivre et s’était résigné à l’exil de Patagonie.

Il portait avec son costume de ville des bottes et un grand chapeau et croyait ainsi se donner l’apparence qu’exigeait son emploi. Un revolver qu’il plaçait bien en vue par-dessus son gilet était le seul insigne de son autorité.

L’Espagnol se dessaisit de la meilleure chaise de l’établissement, qu’il gardait derrière son comptoir pour les visites extraordinaires, et le commissaire alla se placer à côté de _Manos Duras_. Celui-ci ôta son chapeau pour le saluer, mais n’abandonna pas le crâne qui lui servait de siège.

Les deux hommes causèrent; le bal continuait. Don Roque se mit à fumer un cigare que le _gaucho_ lui avait offert avec un geste de grand seigneur.

--On affirme, dit-il à voix basse, que c’est toi qui a volé la semaine dernière trois jeunes taureaux à l’_estancia_ du Pozo Verde. L’endroit n’est pas de mon ressort, c’est dans le Rio Colorado; mais mon collègue, le commissaire de là-bas, te soupçonne d’être le voleur.

_Manos Duras_ continua de fumer en silence, cracha, et dit enfin:

--Ce sont des calomnies de ceux qui voudraient m’ôter la fourniture de la viande du campement de la Presa.

--On a dit aussi au gouverneur du territoire que tu étais l’assassin des deux marchands turcs tués il y a quelques mois.

Le _gaucho_ haussa les épaules et répondit froidement comme pour clore la conversation:

--On m’a accusé de tant de crimes, sans jamais apporter aucune preuve!

Le bal continua jusqu’à dix heures du soir au «magasin du _Gallego_». Dans les grandes cités ce sont les premières lueurs du jour qui mettent fin aux fêtes, mais dans ce pays où tout le monde se levait à l’aube, cette heure-là était jugée fort tardive.

A cette heure, les plus importants personnages du campement ne dormaient pas non plus. Ils tenaient une plume à la main et leur pensée était loin.

L’ingénieur Canterac, le coude sur la table, les yeux mi-clos, croyait voir le lointain Paris et dans Paris une maison proche du Champ-de-Mars où habitait au cinquième étage sa femme avec ses enfants; une dame à la physionomie triste, aux cheveux blanchis, au visage encore frais. A ses côtés, deux fillettes. Devant elle un jeune garçon de quatorze ans, son fils aîné, qui l’écoutait parler... Et la mère leur montrait sur le canapé du modeste salon un portrait de Canterac jeune, en uniforme militaire.

Les meubles de l’appartement, leurs vêtements à eux tous portaient la marque d’une existence modeste, mais ordonnée, digne et non exempte de distinction.

L’ingénieur, troublé par ces visions qu’il avait appelées, fit un effort pour s’arracher à leur emprise et continua la lettre commencée.

«Oui, bientôt je vous reverrai. Les dettes d’honneur qui m’ont forcé à quitter Paris seront bientôt payées, grâce à toi ma courageuse compagne de toute la vie, à toi qui as su si bien employer les économies que je t’ai envoyées. Comme je voudrais te serrer dans mes bras et te dire encore une fois tout mon amour et toute ma reconnaissance! Et comme il me tarde de revoir nos enfants après une si longue séparation!»

L’ingénieur s’arrêta et demeura la main immobile, la plume levée. Il n’avait plus sa raideur impassible d’homme autoritaire. L’émotion faisait monter les larmes à ses yeux qu’il essuyait de la main. Il fit encore un effort pour concentrer sa volonté et termina sa lettre:

«Adieu, ma femme chérie; adieu, mes enfants. J’écrirai au prochain courrier.

«ROGER CANTERAC.»

Avant de plier le papier il ajouta un post-scriptum: «Ci-joint le chèque du mois. Le prochain sera plus important que tous ceux que tu as reçus car je compte toucher en plus de mon traitement des honoraires en retard que me doivent des particuliers pour qui j’ai effectué divers travaux pendant ces dernières années.»

Pirovani lui aussi était dans son bureau, à la même heure, la plume à la main et ses yeux vagues semblaient contempler intérieurement une vision idéale.

Sa pensée le conduisait en Italie vers un petit collège où se trouvait sa fille unique. C’était un collège de religieuses, et la plupart des élèves portaient un nom aristocratique, ce qui satisfaisait grandement la vanité puérile de l’entrepreneur.

Le sourire qu’il adressait à cette vision semblait ennoblir son visage. Il avança les lèvres comme pour envoyer un baiser à sa fille par-dessus trois mille lieues de terres et de mers. Puis il continua d’écrire:

«Travaille bien, mon Ida; apprends tout ce que doit savoir une dame du grand monde puisque ton père, après tant de privations et tant de peines, a pu rassembler une fortune qui lui permet de te faire une bonne éducation. J’ai été moins heureux que toi car je suis né pauvre et j’ai dû m’ouvrir un chemin dans le monde, tout seul et traînant après moi le poids de mon ignorance. Pour ne pas te causer d’ennuis je n’ai pas voulu me remarier... Que ne ferai-je pas pour toi mon Ida! L’année prochaine je pense arrêter mes affaires et quitter l’Amérique pour regagner notre patrie; j’achèterai un château dont tu seras la reine et peut-être quelque officier de cavalerie au nom illustre tombera-t-il amoureux de toi... Alors ton pauvre vieux papa sera jaloux... bien jaloux.»

Un sourire plein de bonté élargissait le visage de Pirovani tandis qu’il écrivait ces derniers mots.

La pensée de Moreno l’Argentin ne s’élançait pas aussi loin.

Il écrivait à la lueur d’une lampe à pétrole dans la baraque de bois où son bureau était installé; mais son imagination suivait la voie ferrée et s’arrêtait à deux journées de marche, dans un village voisin de Buenos-Ayres.

Il contemplait lui aussi une vision familière quand il levait un moment la tête pour quitter ses lunettes et les essuyer. Sa femme jeune, au visage très doux, tenait sur ses genoux un bébé en maillot; autour d’elle, deux petits garçons et une fillette un peu plus âgée, aucun des enfants cependant n’avait plus de sept ans. Le modeste logement était d’un aspect aimable et frais. Cette mère de famille, tout en soignant ses rejetons, devait se soucier de tenir sa maison en ordre.

«A toute heure je pense à toi et aux enfants. Si j’écoutais mon cœur je vous ferais venir tous à Rio Negro; mais nos petits souffriraient trop peut-être dans ce désert. La vie que je mène ici n’est pas faite pour des enfants, ni pour toi, vaillante compagne de ma vie.»

Moreno contempla sur la table la photographie de sa femme et de ses quatre enfants puis il l’embrassa avec attendrissement et se remit à écrire:

«Heureusement, je suis assez bien noté pour mon application au ministère et j’espère être nommé à Buenos-Ayres avant un an. Le mois prochain je demanderai un congé pour venir vous voir. Le voyage est cher mais je ne puis supporter plus longtemps cette douloureuse absence.»

Richard Watson n’écrivait aucune lettre mais il rêvait tout éveillé comme les autres.

Assis devant une planche à dessin sur laquelle il avait fixé une grande feuille de papier, il ébauchait le tracé d’un canal. Mais peu à peu le dessin se troubla et céda la place à une image réelle et proche. Les lignes bleues et rouges devinrent un fleuve bordé de saules, des terres désertes, des routes poudreuses.

Ce paysage lilliputien reproduisait exactement le pays qui entourait la Presa, mais l’échelle était si réduite qu’il tenait tout entier dans la planche. A travers la plaine minuscule il vit soudain galoper un cavalier gros comme une mouche qui bondissait avec une agilité joyeuse: c’était la señorita Rojas, habillée en garçon, qui brandissait son lasso au-dessus de sa tête.

Watson porta une main à ses yeux et se les frotta pour mieux voir. Mirages de la nuit!

Il passa ses doigts sur le papier comme pour effacer le panorama trompeur et le tracé des canaux reparut en lignes rouges et bleues.

Le jeune homme se plongea de nouveau dans son monotone travail de dessin linéaire; mais un moment après il leva les yeux de son papier. Il croyait cette fois voir Celinda à cheval, au fond de la pièce; mais ce n’était plus l’amazone pygmée de tout à l’heure; elle avait repris sa taille naturelle.

La jeune fille lui lança de loin son lasso, et se mit à rire de ce rire qui découvrait ses dents; machinalement, l’Américain baissa la tête pour esquiver la corde prête à l’emprisonner.

«Je rêve, pensa-t-il. Ce soir il m’est impossible de travailler. Allons nous coucher.»

Mais avant de s’endormir il revit le village entier tel qu’il l’avait contemplé avec Celinda du haut d’une colline, au coucher du soleil.

La terre se noyait maintenant dans la nuit et sur le rideau bleu de l’horizon criblé de lumières, il crut voir surgir et s’agrandir une apparition immense, une femme grave et belle, couronnée d’étoiles et vêtue d’une tunique noire brodée d’astres, qui ouvrait ses bras de géante et coupait dans les jardins infinis les fleurs des rêves pour les verser en pluie de pétales phosphorescents sur le monde endormi.

C’était la nuit qui venait, miséricordieuse, évoquer pour chacun des hommes exilés en ce coin de terre tous les êtres chéris.

Comme Richard Watson était seul au monde, la nuit cueillait pour lui la fleur la plus printanière... et avant de fermer les yeux, le jeune homme connut la douce mélancolie qui toujours accompagne le premier amour.

VI

Dans la rue qu’on appelait rue principale, un groupe d’enfants s’arrêta de jouer et s’étonna bruyamment en apercevant l’aspect insolite de la voiture qui trois fois par semaine partait de la Presa pour aller attendre le train à «Fort-Sarmiento».

On retrouvait, dans ce petit groupe d’enfants, la diversité des races qui marquait toute la population du village. Les enfants des blancs se perdaient dans de vieux pantalons de leurs pères et leurs pieds dansaient dans des chaussures trop larges. Les petits indigènes ne portaient qu’une courte chemise ou s’en allaient, laissant à l’air leur panse rebondie où, sur la peau couleur chocolat, on voyait saillir le large bouton de leur ombilic.

Les voyageurs que tous ces enfants voyaient descendre à la Presa n’avaient ordinairement d’autre bagage que le sac de grosse toile où ils serraient leurs hardes; aussi restaient-ils stupéfaits devant la quantité de malles et de valises qui, ce jour-là, surchargeaient la voiture, vieille diligence tirée par quatre chevaux étiques souillés de boue.

Une grande partie des bagages s’entassait sur le toit du véhicule qui, dans sa course grinçante, parmi les profondes ornières creusées dans la poussière du chemin, s’inclinait avec un balancement comique et inquiétant, comme s’il eût toujours été sur le point de verser.

A la porte du cabaret les désœuvrés s’assemblèrent pour admirer. La voiture s’arrêta devant la maison de bois habitée par Watson et celui-ci sortit, entouré de ses domestiques.

Hommes et femmes accoururent et s’exclamèrent, en voyant descendre l’ingénieur Robledo. On s’avançait, on lui serrait la main avec cette camaraderie confiante que crée la vie au désert. Puis tous semblèrent oublier l’Espagnol pour contempler curieusement les inconnus qu’apportait la diligence.

Le marquis de Torrebianca, descendu le premier, offrit la main à sa femme. La marquise portait un riche manteau de voyage dont l’originalité n’était pas de mise en ce lieu; elle paraissait maussade avec le masque dur de ses mauvais jours. Elle regardait, de côté et d’autre, étonnée puis déçue; malgré l’ample voile qui protégeait son visage, la poussière rougeâtre du chemin avait couvert ses traits et sa chevelure; ses yeux exprimaient un désespoir immense et tout en elle semblait crier: «Où suis-je venue me perdre!»

--Nous arrivons, dit joyeusement Robledo. Deux jours et deux nuits de chemin de fer pour venir de Buenos-Ayres et quelques heures en voiture à travers les tourbillons de poussière, c’est peu de chose! Le bout du monde est encore loin!

Quelques-uns des hommes qui avaient serré la main à Robledo se mirent spontanément à décharger les valises amoncelées sur le toit et à l’intérieur de la diligence.

Une femme de chambre de la marquise avait envoyé de Paris à Barcelone ces colis, tout ce que les Torrebianca avaient pu sauver après leur grand naufrage.

Autour d’Hélène se formait un cercle d’enfants et de pauvres femmes, métisses pour la plupart; tous contemplaient avec admiration cet être tombé sans doute d’une autre planète sur la terre. Des fillettes touchaient furtivement ses habits pour juger la finesse de l’étoffe.

Les principaux personnages de l’agglomération arrivaient aussi; l’Espagnol présenta ses amis Canterac, Pirovani et Moreno. Watson, voyant que les hommes portaient les bagages dans sa baraque, s’approcha vivement de Robledo.

--Mais... cette dame si élégante va habiter avec nous?

--Cette dame, répondit l’Espagnol, est la femme d’un ami qui vient partager notre sort. Nous n’allons certes pas construire un palais pour elle.

La nouvelle venue ne put cacher son découragement quand elle eut traversé les différentes pièces de la maison des deux ingénieurs, sa maison désormais. Des cloisons en bois, quelques meubles grossiers encombrés de selles, d’appareils de topographie, de sacs à vivres. Tout était en désordre et sale dans cette demeure où vivaient deux hommes que leur travail appelait au dehors à toute heure.

Torrebianca souriait, humble et poli, en écoutant les explications de son ami: «Tout était très bien et il était très reconnaissant.»

--Voici les serviteurs, dit Robledo.

Il montra une vieille métisse fort grosse, la principale servante, puis deux jeunes métis aux pieds nus qui faisaient les courses et un Espagnol taciturne qui soignait les chevaux. Tous ces gens, ordinairement farouches, admiraient la belle dame avec d’interminables sourires; Hélène finit par rire aussi, nerveusement, en pensant aux domestiques qu’elle avait laissés à Paris.

Après le repas, Robledo, qui voulait être informé de la marche des travaux, emmena son associé et se fit montrer les plans et les papiers divers concernant l’entreprise.

--Avant six mois, dit Watson, nous pourrons irriguer nos terres, Canterac l’affirme, et cette plaine stérile disparaîtra.

Robledo laissa voir sa joie.

--Un véritable paradis surgira, grâce à notre travail, de ces terres où ne poussent maintenant que des broussailles. Des milliers d’êtres viendront chercher ici une existence plus heureuse que celle qu’ils mènent dans l’ancien monde. Quant à nous, mon cher Ricardo, nous serons immensément riches tout en faisant le bien. Oui, la vie est ainsi! Pour qu’un progrès se réalise, il faut d’abord qu’un homme, égoïstement, s’enrichisse par lui.

Tous deux se turent, le regard vague; leur imagination leur montrait l’aspect futur des terres stériles après quelques années d’irrigation. Ils virent des champs éternellement verts, des canaux pleins de murmures où l’eau semblait rire, des chemins bordés de grands arbres, de petites maisons blanches... Watson pensait aux vergers de Californie, et Robledo à la _huerta_[12] de Valence.

Le premier, l’Américain revint à la réalité; sans parler, il montra la pièce voisine où s’étaient installés les voyageurs.

Torrebianca sommeillait dans un fauteuil de toile. Sa femme, assise dans un autre fauteuil, le front dans les mains, gardait une attitude tragique. Toujours elle se posait désespérément la même question: «Où suis-je venue me perdre!».

A Buenos-Ayres, son exil lui avait semblé supportable. C’était une grande ville à l’européenne; il y fallait rechercher longuement les derniers vestiges de la vie coloniale, pour se convaincre qu’on était en Amérique. Elle s’étonnait seulement d’être descendue dans un hôtel modeste, de n’avoir pas d’automobile à sa porte; mais aucune secousse n’avait troublé son existence. Tandis que ce voyage par les plaines interminables où le train file des heures et des heures sans rencontrer ni un être vivant, ni une maison, où le vide semble régner en maître à la surface du monde; l’arrivée enfin dans ce pays perdu où les roues des voitures et les pieds des voyageurs soulèvent des nuages de poussière, où la terre qui flotte dans l’air obstrue les poumons, où tous les gens ont des airs d’abandonnés et vous traitent cependant en camarades, comme si à force de vivre loin des autres agglomérations humaines ils avaient fini par se croire vos égaux!

Hélas! «où était-elle venue se perdre»!

Robledo devinant la pensée de Watson répondit à son interrogation muette.

--Mon ami travaillera avec nous comme ingénieur; ne vous inquiétez pas de lui. Il aura une part dans nos affaires, mais je la prendrai sur ce qui me revient.

Le jeune homme écouta le prudent récit que Robledo lui fit des malheurs des Torrebianca, puis il se borna à dire:

--Puisque votre ami vient travailler avec nous, j’exige que sa part soit prise sur ce qui nous revient à nous deux. Il me paraît être un excellent homme et je suis prêt à l’aider. Sa femme aussi me fait pitié.

Robledo, reconnaissant, serra la main du généreux Watson, et il ne parlèrent plus de cette question.

Le lendemain matin, Hélène, qui savait assez bien s’adapter aux vicissitudes de l’existence, fit preuve d’activité et d’initiative.

Quelques semaines auparavant, elle cherchait à briller dans les salons; elle voulait maintenant faire admirer à ces hommes ses talents domestiques. Vêtue d’un costume tailleur, qu’elle avait cessé de porter à Paris et qui était ici un modèle d’élégance, elle entreprit, les mains gantées, d’introduire dans la maison l’ordre et la propreté; elle commandait la grosse métisse et ses deux acolytes; mais lorsqu’elle essayait de prêcher d’exemple, sa maladresse devenait évidente. Parfois elle hésitait, ne savait plus diriger l’exécution de ses ordres et la métisse devait intervenir pour la tirer d’affaire.

La grande lampe qui servait à cuire les aliments utilisait la même essence que les moteurs des perforatrices. Hélène, encouragée par la facilité d’emploi de ce fourneau, voulut s’essayer aux travaux culinaires; elle dut bientôt reconnaître la supériorité de la servante à la peau cuivrée et prit enfin le parti de rire la première de son inaptitude aux travaux domestiques.

Pour faire quelque chose, elle quitta ses gants et commença de laver la vaisselle; elle les remit aussitôt, de peur que la fraîcheur de l’eau n’abîmât ses doigts fins et ses ongles brillants; aussi bien, lorsque le dégoût de sa nouvelle existence la jetait dans le désespoir, sa seule consolation était de contempler mélancoliquement ses mains.

Torrebianca, vêtu d’un costume de travail, entreprit avec Watson et Robledo la visite des canaux, se mit au courant des travaux tout en causant familièrement avec les ouvriers et observa le fonctionnement des machines perforatrices.

En peu de temps, il fut souillé de poussière de la tête aux pieds; il ressentait une démangeaison douloureuse dans ses mains qui commençaient à s’endurcir, mais il connut aussi la joyeuse confiance de l’homme qui a trouvé enfin la certitude de gagner sa vie.

C’est à la nuit tombée que tous les jours les trois ingénieurs regagnaient leur demeure où la table était déjà mise. Dans les premiers temps, Hélène se plaignit de la grossièreté des assiettes et des couverts. La métisse acheta, sur son ordre, au magasin du _Gallego_, de menus objets bon marché, fabriqués à Buenos-Ayres.

Quelques plantes maigrement fleuries que les deux pages cuivrés cueillirent au bord du fleuve, donnèrent à la table un aspect plus riant. On commençait à sentir dans la maison la présence d’une femme élégante et belle.

Un soir, au moment où la cuisinière apportait le premier plat, Hélène laissa glisser de ses épaules une sortie de théâtre un peu usée qui lui servait de robe de chambre et apparut, décolletée, dans une toilette de cérémonie légèrement fanée, mais encore fort brillante, vestige de sa splendeur passée.

Watson la regarda avec stupéfaction; derrière elle, Robledo porta un doigt à son front, pour indiquer qu’il la croyait un peu folle.

Le marquis resta impassible, comme si aucun des actes de sa femme ne pouvait plus l’étonner.

--J’ai toujours dîné en décolleté, dit Hélène, et je ne vois pas pourquoi je changerais ici mes habitudes. Ce serait pour moi un vrai supplice.