Part 7
Lorsque Lucien n’allait pas à son bureau de rédaction, dans l’après-midi, il restait habituellement chez lui, lisant, tisonnant, corrigeant des notes. Ce jour-là, il déjeuna vite, but plusieurs tasses de café et marcha au hasard pendant des heures. Vers le soir, harassé, il poussa la porte d’un café. Les petites tables garnies de femmes comme des jardinières, baignaient dans le bruit et dans la fumée. Il monta l’escalier et se réfugia au premier étage, dans une salle presque déserte. Un seul couple, muet et attentif, jouait au jacquet. Il s’assit près d’une fenêtre, demanda du thé. La place du Théâtre-Français s’éclairait. Son regard flottait sur la fourmilière noire qui court on ne sait où, indéfiniment renouvelée et toujours pareille.
Les mêmes pensées, cent fois repoussées, le décourageaient: que pouvait-il offrir à Élisabeth qui valût la beauté de son jeune amour? Quoi qu’il essayât, il serait toujours le second, celui que l’on compare à un plus heureux et dont l’orgueil souffre, blessé, vaincu, incapable de réagir contre la force immense du passé.
Cette salle de restaurant était semblable à beaucoup d’autres, avec des glaces, des boiseries blanches, des lustres à pendeloques, un tapis bleu de cendre, et de petites tables sur lesquelles des garçons, mettant le couvert, étendaient des serviettes propres. Il y avait sur un buffet des compotiers remplis d’oranges. Une rumeur d’orchestre montait du rez-de-chaussée.
«Qui sait cependant, ce n’est pas certain, se répétait intérieurement Lucien, en versant une seconde tasse d’un thé noir et fort qui sentait la drogue. Si courageuse qu’elle soit, elle est une femme, un être faible au fond dont le cœur peut tout à coup craquer. On en a vu d’autres.»
Le garçon enlevait le plateau du thé. Il resta un moment encore, les mains désœuvrées, essayant de reconstituer la journée qu’elle avait dû vivre: cet atelier rempli des visions de son petit pays, saurait-elle, à force de concentration intérieure et de volonté, le transformer en phare de rêve? Sans doute en avait-elle déjà fait l’essai épuisant. Mais peu à peu, après s’être fatiguée d’objet en objet, avec l’illusion d’y puiser de nouvelles forces, elle connaîtrait le brusque retour aux choses réelles. Au milieu des plus beaux reflets d’une vie bien-aimée, comment n’eût-elle pas senti plus cruellement que l’image irrite le désir? Le visage au fond d’un miroir n’est qu’une tromperie. Tout rêve se déforme. Seul demeure le cadre désaffecté du bonheur, le vide de la mort.
Il mit son pardessus, sortit, longea des magasins encore éclairés. L’avenue de l’Opéra était presque vide. Le froid qui mordait son visage lui faisait du bien. Sa grande faute, en toutes circonstances, avait été de céder aux événements. Cette fois, il voulait lutter. Un moment viendrait pour Élisabeth où l’œuvre de Georges et son amour même, dont elle doutait peut-être en secret, lui paraîtraient creux, enlaidis, stériles. Cette heure vient toujours. Comment la vie, chez un être jeune, ne triompherait-elle pas enfin de la mort? Quel est le croyant qui, au fond de lui-même, une fois, mille fois, ne renie son Dieu?
Il traversa un pont, regarda la Seine étincelante de lumières multicolores. Des fenêtres brillaient. Paris semblait une Venise nocturne parée pour les fêtes splendides de l’amour.
VI
Lorsque Élisabeth s’était réveillée, le lendemain de son arrivée à Paris, sa première sensation avait été la jouissance de se trouver chez elle. Son petit appartement lui restituait les privilèges de sa vie de femme. Le vide et le dégoût de la solitude reviendraient sans doute, elle aurait à souffrir «ces crises de noir» que la volonté même ne peut surmonter; mais pour le moment, le bien-être de s’appartenir, et un sentiment plus insaisissable de nouveauté et d’imprévu la rajeunissaient.
Ce n’était pas qu’elle se laissât distraire du but vers lequel s’efforçait sa vie. Bien au contraire, il lui semblait tenir son cœur dans ses mains. Au milieu du bruissement continuel de la foule, dans ce Paris vaste et magnifique, si noblement ordonné autour de son fleuve et de ses jardins, un violent désir de beauté soulevait son être. Elle aussi, mystérieusement attachée à son âme, portait sa parure.
Le soir même, aux heures où un murmure d’amour et de plaisir s’élève de la foule, son courage ne faiblissait pas: en vain voyait-elle, à tous les coins de rue, s’écraser des bouches; dans les voitures passer, comme un bref éclair, les faces unies. Quelle tentation eût pu l’effleurer? Aimer encore, pouvoir aimer, c’était impossible! Plus pieuse, elle aurait tendu uniquement vers l’éblouissante réunion en Dieu. Mais l’inconnu de l’éternité lui donnait une sorte de vertige sous lequel chancelait son âme. C’était dans ce monde, parmi les vivants de la terre, qu’elle essayait le rêve épuisant de faire régner Georges. Non point plus tard, mais dès maintenant... Est-ce que sa trace n’était pas frémissante encore? Qui donc avait dit que la gloire est le soleil des morts?
Cette espérance colorait sa vie d’un éclat qui frappait Lucien. Les préparatifs de l’exposition lui donnaient des prétextes pour la voir presque chaque jour. Il sonnait à toutes les heures: avant le déjeuner, elle le recevait parfois dans sa petite salle à manger décorée d’assiettes. Une large et basse soupière en vieux Saxe, au couvercle enflé, était accroupie sur une console.
Un matin où il dut monter chez elle de bonne heure pour lui apporter un renseignement, la table n’était pas encore desservie. Un soleil cristallin touchait, sur un napperon aux carreaux jaunes, la corbeille à pain, un morceau de beurre dans une soucoupe et la tasse vide; un sucrier d’argent côtelé reflétait une petite primevère; la chaise qu’Élisabeth venait de quitter était encore tournée vers sa place.
Il éprouvait toujours, à pénétrer dans l’intimité de sa vie, le même sentiment de crainte et de gêne. Combien le troublait cette sensation d’invisibles regards fixés sur eux? Mais à peine paraissait-elle que ce malaise s’évanouissait: quand elle l’accueillait, lui tendait la main, tout rentrait dans l’ordre; qui donc, à les voir ensemble, eût pu s’y méprendre, et combien sa simplicité mieux que les défenses le désespérait!
Le soir, il la trouvait dans son salon. Elle portait habituellement une robe drapée. Il y avait des fleurs dans les vases, des touffes sombres de violettes, un peu tachées par les boues grasses de la Flaütat dans lesquelles Mme Virelade les avait cueillies; des branches de mimosa, coupées par Mlle de Lagarette dans sa petite serre, couchées soigneusement dans un fin papier, et qui défripaient leurs duvets écrasés par le long voyage. La province continuait d’envelopper la jeune femme de ses affections lointaines et de ses parfums.
Lucien apportait régulièrement des informations, des adresses. Ce garçon sauvage, qui détestait de demander le moindre service, écrivait dix lettres par jour. Il faisait des visites, téléphonait, ranimant pour les mettre au service d’Élisabeth toutes ses relations.
Et il avait beaucoup de relations: ce que l’on appelle «Paris» est une immense masse humaine infiltrée de provinciaux; que leur réputation s’établisse à la Chambre, dans les affaires, ou dans le monde des lettres et des arts, des affinités les rapprochent. Ils se reconnaissent à l’accent, au type et au caractère. Que deux ou trois se réunissent, fût-ce au café ou dans une chambre d’étudiant, la petite patrie se reforme; chacun prend conscience d’une instinctive solidarité, une amitié en amène d’autres, comme la plante arrachée entraîne les racines mêlées à son chevelu.
Un soir,--c’était le second dimanche après son retour--Élisabeth énumérait à Lucien les visites qu’elle avait décidé de faire.
--Déjà, ne put-il s’empêcher de dire...
Elle était assise dans un grand fauteuil de velours anglais, un carnet ouvert sur ses genoux, près du dôme multicolore baissé sur une lampe au long pied doré. Une lumière couleur de fleur enveloppait sa tête et son cou; à côté d’elle, sur le divan qui s’enfonçait dans la zone d’ombre, elle avait laissé en rentrant son manteau, sa toque et ses gants. Il était un peu penché vers elle:
--Vous ne craignez pas de reprendre contact avec ces gens? Le monde, vous savez, quand on a du chagrin...
Il ajouta:
--La peine des autres, la peine de la guerre, c’est si démodé... Ce ne sera la faute de personne, mais tout ce que vous verrez vous fera du mal.
Elle secouait lentement la tête:
--Oh! moi! cela n’a aucune importance...
--Attendez un peu, vous devez être si fatiguée!
--Je ne suis jamais fatiguée. Les Lopès-Welsch m’ont envoyé une invitation. C’est pour vendredi... Je compte y aller.
--Chez les Lopès-Welsch!
Les arguments se pressaient sur ses lèvres pour la dissuader. C’était lui, lui, qui offrait de faire à sa place toutes les démarches. N’eût-il pas dû, au contraire, se féliciter qu’elle voulût rentrer dans la vie? Un instinct l’avertissait que la solitude travaillait contre lui pour Georges. Il ne fallait pas qu’elle fût toujours seule. Elle avait une trop grande force de vie intérieure. Le monde oublieux et dur, qui va de l’avant, la lui rejetterait peut-être un jour, stupéfaite de son réveil et désemparée sur les débris de son idéal. On lui parlerait crûment de sa jeunesse, de sa vie à vivre. Les indifférents savent si bien porter des coups meurtriers. Cependant une répugnance profonde s’élevait en lui, s’exaspérait: il craignait qu’elle lui échappât.
--Pourquoi si tôt? L’exposition est pour février.
Mais elle avait hâte d’engager la lutte: «Tant de choses échouent, qui mériteraient de réussir, pour n’avoir pas été assez préparées...»
En réalité, depuis son retour, une profonde sensation de solitude et de liberté ranimait ses forces. Malgré la brume et le froid, elle sortait plusieurs fois par jour. La rue, avec le mouvement perpétuel des gens, des voitures, les éclats multiples des enseignes lumineuses jaillissant le soir comme des feux de phares, dégageait une impression de vie fiévreuse qui la pénétrait. La vie du dehors surexcitait son désir d’agir. Dans les journaux, aux devantures des libraires, elle reconnaissait avec une poignante sensation d’envie le nom de jeunes hommes qu’elle avait connus. Le succès comblait les vivants. Tout était pour eux. Rien pour les morts! Mais elle saurait, s’il le fallait, forcer l’attention, arracher à l’indifférence ce que le monde lui devait encore: la part de Georges. Et puis après... Non, après, après... c’était le trou noir, elle ne savait plus.
--M. Lopès-Welsch, expliqua-t-elle, quand il est venu pour le monument, n’a même pas parlé de Georges. Vous savez ce que sont ces hommes politiques, ils ne pensent à rien...
--A eux-mêmes, rectifia-t-il.
Il se résignait à ce qu’elle acceptât cette invitation. Sa volonté n’était jamais capable d’un long effort; surtout il sentait que la discussion serait inutile: que pouvait-il tenter, pour la retenir, qui ne l’exposât à l’inconvenance ou au ridicule? Son amitié, qu’Élisabeth acceptait si loyalement, ne lui donnait pas le droit!
Un moment encore, sa tête de philosophe mécontent penchée dans l’ombre, il dut écouter des plaintes irritantes: personne n’avait jamais compris Georges...
Les qualités de Georges, la valeur de Georges... Ah! s’il avait voulu lui faire de la peine! Mais il ne pouvait pas. Au moment où la colère s’élevait en lui, prête à crier: «Cela est faux, vous vous enfoncez dans une idée vaine», une pudeur morale le retenait. Georges avait été son ami. Tout ce qui était exalté, sincère, peut-être chimérique, lui inspirait d’ailleurs une admiration mêlée d’envie. Était-ce à lui de gâcher une si belle chose?
Dans la rue, il se rappela que lui aussi avait reçu une invitation; sitôt rentré, son chapeau encore sur sa tête, il bouleversa ses papiers pour la retrouver.
* * * * *
M. Lopès-Welsch habitait depuis cinquante ans, dans le faubourg Saint-Honoré, le premier étage d’un de ces hôtels que rehaussent encore des idées de considération et de luxe. Une grande glace, au bas de l’escalier, reflétait des banquettes de velours et des plantes vertes. La silhouette de Lucien apparut sur ce fond brillant et s’évanouit. Un autre invité, mince, élégant, montait derrière lui. Dans l’antichambre, un vieux domestique en gants blancs assénait des regards furieux aux dames qui ne finissaient pas de se préparer.
Lucien traversa une pièce au tapis épais, tapissée de tableaux. Des rideaux de peluche étaient tirés devant les fenêtres. Dans le grand salon très éclairé, quelques groupes se formaient autour d’un énorme piano à queue; des robes claires de jeunes filles, du satin noir; des colliers de perles sur tous les cous. Un jeune homme en smoking, l’air heureux et alerte, se détacha...
Lucien, en lui serrant la main, jeta un coup d’œil circulaire et se ressaisit: Élisabeth n’était pas encore arrivée.
Mme Lopès-Welsch, maigre, décharnée, les pommettes saillantes, ses yeux voilés par la cataracte baissés et fuyants, était assise sur un canapé. Lucien la salua, dit quelques paroles, sans que la certitude lui vînt d’être reconnu. Quelques messieurs, qui causaient entre eux, ne parurent pas le remarquer; un israélite velu et voûté, la peau collée sur les tempes creuses, lui adressa un sourire froidement aimable.
M. Lopès-Welsch allait et venait, inclinait sur la main des dames de vieilles lèvres voluptueuses. Lucien le trouva blanchi, la figure flasque, ses traits sinueux comme détendus, les paupières molles sur des yeux glauques. Mais la voix avait gardé ses intonations caressantes: sûr de son charme, il continuait de faire la cour aux femmes comme un acteur qui répète un ancien rôle et ne doute pas de le tenir encore à la perfection. «Très content de vous voir», lança-t-il à Lucien, de ce ton affable qui laissait percer la plus complète indifférence. «Que préparez-vous?» lui demanda-t-il un peu plus tard. Son air involontairement protecteur glaça le jeune homme en lui rappelant ses obligations. Mais la manière même dont cette question était posée lui ôtait sa présence d’esprit et les moyens de s’expliquer. Dans cette société, où la valeur des gens était cotée d’après le succès, la fortune et les services qu’on en peut attendre, comment eût-il rendu intelligible sa manière d’être? Si une seule personne, dans ce salon, se souvenait encore de son livre, elle eût cru faire une concession d’amabilité en le rappelant. Combien il préférait d’ailleurs qu’on n’en parlât pas!
Tout à l’heure, dans la rue, revenu à un sentiment plus juste des choses, il se reprocherait comme son péché le plus humiliant d’être si sensible aux moindres contacts. N’était-ce pas, de sa part, une pitoyable faiblesse de conférer au premier venu le pouvoir de blesser ses nerfs? En réalité, personne n’y songeait. Les salons s’emplissaient peu à peu de personnalités assez diverses. M. Lopès-Welsch, sénateur, financier, propriétaire d’un cru fameux, allié à la haute banque israélite, avait des attaches dans plusieurs mondes. Ce n’était pas chez lui un plan mais une fructueuse habitude d’être agréable. La vie politique lui avait appris qu’il n’est personne dont on ne puisse espérer, le moment venu, tirer un profit. Ce vieil habitué des scènes mondaines et parlementaires plaisait par ses prodigieuses ressources. Les gens qui ont dans le caractère des arêtes dures, se laissant eux-mêmes séduire par l’onctuosité brillante de son esprit souple, admiraient que ses arguments, au lieu de se heurter brusquement aux obstacles, eussent un mouvement vif et gracieux pour les contourner.
C’était son art de charmer ses adversaires les plus hérissés, de les assouplir, de les désarmer; sa voix leur versait, à travers l’éternelle berceuse des louanges, ce goût des conciliations universelles qui faisait dire: «Ah! ce Lopès-Welsch!» Pour tant qu’on se méfiât de son bel air de violoncelle, on se laissait prendre. On ne résiste guère à un homme qui a des relations dans toute l’Europe, un inépuisable fonds d’anecdotes, des vins excellents; et puis tant de charme personnel, une apparente négligence au milieu de combinaisons vivement poussées ou laissées en route et ce ton galant du mécène pour qui le dilettantisme fait partie du luxe.
Derrière Lucien, un gros homme chauve, congestionné, aux petits yeux bridés, racontait où il avait dîné la veille. Le nom de son hôte, d’une consonance étrangère, éveilla une faible rumeur: «Je le croyais en prison,» commença quelqu’un. Le reste se perdit. A ce moment, une sorte d’instinct l’avertissant, Lucien tourna vers l’entrée un regard anxieux. Son visage changea. Élisabeth, rassemblant sur ses bras nus les plis d’une longue écharpe aux franges soyeuses, s’arrêtait au seuil du salon.
C’était la première fois qu’il la revoyait en robe du soir. Elle lui parut plus grande, en velours noir, le haut des épaules d’une blancheur splendide, avec un air de royauté mystérieuse qui jamais encore ne l’avait frappé. Il imaginait, pour cette pénible rentrée dans le monde, un masque de pâleur comprimant les traits. Combien sa présence effaçait toute conception mesquine de son attitude! Jamais elle ne lui avait paru plus naturelle, comme supérieure aux difficultés, dans cette situation pourtant si gênante de la femme qui reparaît seule. Il la regarda traverser le salon. M. Lopès-Welsch l’accompagnait. Les regards se fixaient sur elle. Un groupe se formait maintenant autour de son fauteuil: plusieurs personnes s’étaient levées, rappelaient leur nom; des visages se penchaient sur sa main nue. Lui seul, qui l’avait saluée au passage, ne s’approchait pas. Il semblait que tous fussent, auprès d’elle, respectueux, affables; la nuance de tristesse qui s’était peinte sur les visages, avec les premiers mots vagues de condoléances, s’effaçait déjà.
Il était évident que chacun se félicitait de voir reparaître une femme belle et veuve. Lucien se souvint des éloges que l’on faisait d’elle dès le début de son mariage, alors qu’il était presque d’obligation de la comparer à son mari pour en venir à dire qu’elle lui était supérieure à tous les égards. Les jugements mondains fondent ainsi, sur les qualités les plus dissemblables, des coefficients de valeur dont le souvenir ne s’efface guère. Maintenant que le mari n’était plus là, le tact voulait qu’on en parlât discrètement, avec l’intention de passer bientôt à d’autres sujets.
Le monde ne croit guère aux douleurs qui durent. Lucien remarquait dans les sourires, sur les visages, cette expression de détente qui suit l’accomplissement d’un devoir banal. Chacun revenait à son naturel. Un jeune homme beau comme un athlète, au front d’Apollon, incliné vers elle, n’avait même pas songé à prendre une attitude de circonstance. L’ignorance totale du malheur éclatait dans toute sa personne.
Lucien se pencha, pour la regarder, entre le dossier d’un fauteuil et la cheminée. Elle avait le teint un peu animé, la bouche souriante. Il se détourna, se pencha encore: cette fois, à travers un rayonnement magnétique, il vit ses yeux graves.
* * * * *
La soirée s’achevait. A côté du piano ouvert, une dame massive, en satin noir, qu’accompagnait un mince jeune homme penché sur sa flûte, chantait la cantate nuptiale de Bach. Élisabeth était assise à l’extrémité d’un canapé. Des ombres de fatigue creusaient son visage. A plusieurs reprises, son regard s’était de loin posé sur Lucien.
Lui, un peu penché, écoutait à peine. Les phrases graves et exaltantes ne le pénétraient pas. Jamais son visage n’avait reflété un état d’âme plus misérable. Le morceau fini, il se leva. La dame imposante, entourée et félicitée, ouvrait un grand éventail de plumes.
Devant la cheminée, un vieillard chauve parlait à mi-voix; un homme d’une quarantaine d’années, mince, plat, distingué, qui avait une figure d’Ancien Testament dans un léger collier de barbe, l’approuvait des yeux: quelques mots arrivaient à Élisabeth... talent surfait... tel autre flûtiste était supérieur... Le plus jeune parlait longuement, avec des phrases de dilettante. Elle courbait la tête, le cœur brusquement envahi d’angoisse: que leur fallait-il? Elle n’avait rien désiré, elle, de plus pur, de plus enchanteur que ces sons d’argent dont son âme frémissait encore. Et c’étaient les mêmes gens qui jugeraient Georges. Lui aussi, on le discuterait, le comparerait, avec cette sécheresse qui glaçait déjà son amour.
Le silence se faisait. Un morceau encore... Élisabeth regardait, sur le fond doré d’une console, un groupe de trois jeunes filles assises sur un pouf; les robes se touchaient--bouquet blanc, lilas, vert jade--une figure riait de jeunesse, éblouissante, dans l’écheveau des cheveux légers. Élisabeth ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, Lucien s’était en silence rapproché d’elle.
Dans l’escalier, comme elle descendait, le visage pâli sous une dentelle, il l’accompagna sans lui dire un mot. La nuit était claire, la glace sombre de l’asphalte luisante sous les réverbères. Une auto passa, à laquelle Lucien fit un signe. La portière se referma brusquement sur eux. Dix minutes à peine de silence, dans l’obscurité de la voiture autour de laquelle volaient les lumières. Un grand Paris vide fuyait derrière eux. Lucien entrevit l’arène brillante de la Concorde, les feux de la Seine. L’auto tourna deux fois, ralentit... Pourquoi ce moment devait-il finir?
Quand la porte s’ouvrit sur les ténèbres du corridor, Élisabeth se retourna; Lucien aperçut une figure défaite, infiniment triste. Quel mal le monde lui avait-il fait? Quels stigmates en rapportait-elle? Mais déjà, la main sur le battant de la porte, elle disparaissait.
VII
Décembre passait. Une agitation fiévreuse précipitait dans les grands magasins une foule affairée. Les invitations pleuvaient sur les tables--réunions de toutes sortes, dîners, thés, arbres de Noël;--les librairies, comme un manteau neuf bariolé, arboraient les affiches des prix littéraires; aux bouches des métros d’où déborde la cohue noire, les vendeurs criaient à quatre heures les journaux dans la nuit tombée. C’était le moment où les pauvres se sentent plus pauvres encore, et plus tristes, plus «chiens perdus», ceux qu’isole une disgrâce quelconque du cœur ou de l’esprit.
La crainte du tête-à-tête avec lui-même chassait Lucien de son petit bureau. Il sortait au déclin rapide de l’après-midi, fuyant le noir, la lampe solitaire, l’atmosphère saturée de sa propre vie. A Paris, c’est la rue qui est le refuge de toutes les détresses.
La cendre indigo du soir tombait sur les quais. Un courant d’air glacé balayait les ponts; sur les cuirasses ardoisées du Louvre fuyait un couchant couleur de pêche anémique. Il marchait vite, serré dans son pardessus. Combien le ciel, au-dessus de la digue grise du Grand-Palais, éteignait lentement ses nappes translucides! Peu à peu s’allumaient, fruits écarlates et blancs, les feux de la Seine; un grand magasin, illuminé de la chaussée au toit, semblait une lanterne de féerie.
Toujours il revenait à ces quais obscurs, à ces parapets. Irait-il ce soir-là chez Élisabeth? Quatre fois sur cinq, il cédait, s’engageait dans le tumulte populaire de la rue Dauphine; des femmes en cheveux se pressaient derrière la porte des crémeries; maintenant qu’il allait vers elle, vaincu, consentant, il hâtait le pas... C’était en lui le frisson fiévreux du malade qui veut sa piqûre.
Quelquefois pourtant, il s’enfonçait dans le désert nocturne des Tuileries. Ces beaux espaces parsemés de lumières le rafraîchissaient. Il traversait le cirque de la Concorde où l’obélisque se dresse comme un cierge éteint; devant lui palpitait, longue allée de flammes, la montée vers l’Arc invisible. Il disparaissait sous les arbres, sentait sa gorge se serrer, tournait au hasard dans une rue vide. Le regret de ne pas être auprès d’Élisabeth harcelait sa volonté toujours défaillante. Combien, la fuyant, il la retrouvait!