La souris japonaise

Part 12

Chapter 124,009 wordsPublic domain

J’entends la voix lointaine, celle qui n’a pas le timbre d’argent, murmurer à mon oreille: «L’abus de confiance? L’amour, le grand amour, ne prend ni n’achète. Il se donne jusqu’au sacrifice». C’est vraiment abominable, une excellente éducation! Ça vous colle à la peau comme une de ces maladies d’enfance dont on ne réchappe qu’à la condition d’y laisser un lobe de sa cervelle. Il est de plus en plus certain qu’Armand de Sembleuse a agi comme un imbécile! «Que signifie l’esprit de l’homme devant la divinité de la lettre? Les mortels n’ont que l’amour, plus fort que la mort, au-dessus d’eux. C’est à eux d’y atteindre au lieu de l’abaisser. Les tentations auxquelles on ne cède pas sont des bonds de plus en plus hauts vers l’infini.»

Je tourne. Elle me regarde assise, à ma place, sur le sofa de Don Juan et elle penche la tête en mordillant son collier.

--Laisse-donc ça! Tu vas rompre le fil et en avaler, espèce de petite Cléopâtre! Tu es insupportable! Tu veux manger du feu, des perles fines... tu rendrais fou n’importe qui! Tu n’es pas une petite fille ordinaire, toi! Je te soupçonne d’être capable de faire flamber une maison pour t’amuser.

--Grand’mère dit ça, réplique-t-elle en frottant ses mules de velours bleu l’une contre l’autre avec un secret dépit et des gestes de mouche en colère, mais, moi je dis... je dis... que si on me forçait pas à allumer le fourneau quand j’y vois pas, le matin, pour son déjeuner qu’elle veut prendre dans son lit, bien tranquille sous son édredon rouge... les braises ne s’envoleraient pas quand je souffle dessus... je dis... je dis (elle suffoque) je dis que tu es aussi méchant qu’elle et que je reviendrai pas!

Une explosion de larmes détend enfin l’effrayante situation et le grand fauve est vaincu par la petite souris qui, pour la première fois, victime de son injuste égoïsme, a osé se plaindre. Elle, une petite fille ordinaire? Ah! vraiment, non. Elle n’a qu’à lever la main, sa main estropiée, pour faire crouler les cieux.

--Ma petite souris japonaise, il faut me pardonner! Ne pleure plus. Pourquoi n’as-tu pas parlé aux gens, pourquoi n’as-tu pas pleuré plus haut, pourquoi es-tu comme un enfant qui dort toujours? C’est maintenant que tu veux qu’on t’écoute? Ah! Tu choisis bien ton heure? Moi, j’ai tout deviné, oui, mais les autres? (Je rampe à genoux jusqu’à elle et je prends les petits pieds de velours bleu qui sont un peu moins grands, je crois, que ceux de la belle poupée aux yeux mobiles, je les embrasse mais elle les rentre, brusquement, sous son kimono en m’abandonnant les mules. Elle est très fâchée). Voyons? Tu ne vas pas continuer à t’enlaidir comme ça! Tu me tords le cœur! Je ne distingue plus le vrai du faux depuis que je te connais? Pourquoi me racontes-tu ces choses affreuses à présent... à présent! Je ne te questionne pas parce que... c’est très vilain de rapporter contre sa grand’mère! (Et j’ajoute, sans même m’apercevoir de ce que je lui dis, car je parle devant elle comme si je pensais, puisqu’elle, n’est-ce pas, c’est l’idole inhumaine). Enfin, est-ce que tu veux me la faire tuer? Ce n’est pas l’envie qui m’en manque...

Mon cher avocat, cette petite fille de six ans que vous avez tous torturée de mille façons dans vos savantes confrontations ne vous a jamais dit, hein? que je lui avais, en quelque sorte, demandé la permission de commettre un crime! Oh! elle est très forte! Elle a eu, elle, la prescience d’une complicité amoureuse et touche à l’absolu, comme au feu... sans se brûler! Ou... elle a le don d’enfance, le don d’oubli.

--Monmami, c’est assez du chat.

Il est diabolique son regard malicieusement résigné quand elle laisse tomber ces mots qui la vengent, car elle a bien entendu que je disais de l’achever pour qu’il ne souffre pas trop. Je ne crois pas que jamais femme puisse atteindre à un mépris plus évident de la dignité masculine. Si je pouvais tout de même lui échapper?

--Petite souris, c’est très bien ce que vous venez de me dire. Seulement, moi, ça me fait mal, vous oubliez que vous êtes toute petite, qu’on peut aussi vous tuer sans même le faire exprès et que (je serre un peu les dents)...

--Comme le chat! Elle éclate de rire, d’un rire aigu, d’un rire dont la proportion n’est pas en rapport avec sa menue personne. Elle joue, malgré son deuil, et elle joue à répéter _le mot_, avec l’entêtement désespérant de l’enfance.

Que faire? Si je poursuis cette enquête sur son nouvel état d’âme je vais me déchirer le cœur sans en obtenir autre chose que des refrains. Le mieux est encore d’appuyer sur le timbre pour demander des confitures!

--Monmami, raconte-moi une belle histoire... en mangeant du feu pour pas t’enrhumer?

Elle a fini de goûter, elle s’essuie les lèvres après la manche de son kimono et comme elle ne veut pas s’amuser, _puisqu’on est en deuil_, elle vient se blottir près de moi, arrangeant les plis de sa robe avec une coquetterie qui prouve qu’elle tient à bien dissimuler ses _dessous_, la pauvreté de _l’autre_ robe. Elle a fait beaucoup de chemin dans l’art de plaire et c’est très inquiétant. A la petite endormie d’il y a six mois succède une créature sauvage qui commence à ne plus se satisfaire de sa douloureuse résignation. Qu’arrivera-t-il si elle est privée tout à coup de l’heure de luxe que j’ai eu l’imprudence de lui offrir? Et si elle est obligée de replisser à la prison enfumée de là-bas, j’ai donc payé, aujourd’hui, le droit de lui obscurcir toute sa vie d’enfant par la ténébreuse paissance de la comparaison?

--Quelle histoire, ma princesse Souris? Il m’en faudrait savoir au moins une digne de vous amuser!

Je ne me vois pas bien, en effet, dans ce rôle, étant donné les histoires que je peux conter.

--Tu sais lire, pourtant, toi! soupire-t-elle.

--Oui, je crois, mais, dans mes livres les histoires ne sont pas du tout... à ta taille.

--Alors, dis-moi comment c’est... (elle hésite) un vrai jardin?

Je trouve atroce que ce petit être souffrant et martyrisé de toutes les façons ne puisse même pas s’imaginer la nature autrement que par la vision du square d’à côté.

--Eh bien!... Voilà... c’est un grand parc où il y a des arbres!...

Ce début ne l’enthousiasme guère. Il est clair qu’elle continue à avoir envie de pleurer. D’autre part il y a la possibilité de son sommeil, si je l’ennuie. Cette aventure n’est pas beaucoup à craindre, car la pauvre Zinette n’a pas eu l’habitude des longs repos que l’on permet aux petits enfants riches. Passé l’âge de quatre ans, elle s’est levée le matin comme une personne naturelle et a traîné son existence chétive tout le long du jour, ayant, justement, la fièvre du sommeil qui ne vient pas. C’est à cet état qu’il faut attribuer sa petite imagination d’hallucinée, en même temps que ses phrases courtes d’oracle.

--Souris, donnez-moi la main pour ne pas avoir peur et nous allons nous promener dans ce parc, le seul vrai jardin que je connaisse bien, car, moi non plus, je ne connais pas la campagne, celle qu’on ne cultive pas pour le plaisir des yeux. Regardez, ma Souris, c’est le printemps, un décor de printemps! Les grappes jaunes des cytises qui retombent en cascade sur les grappes mauves des lilas font des bijoux d’or sur la soie d’une écharpe. Elles se ressemblent un peu, ces fleurs-là, et se font valoir l’une l’autre par leur nuance. Voyez-vous, dans l’herbe, ces violettes, ce grand tapis parfumé?... Vous avez déjà vu des violettes en petits bouquets ronds? Là, chacune a sa petite vie à elle et se tourne comme elle veut, en révérence vers le soleil. Oh! pas besoin d’ombrelle, chacune a la sienne en satin vert. Vous m’écoutez, Souris?

La petite se serre dans mon bras gauche et j’envoie la fumée de ma cigarette du côté droit en la sentant trembler chaque fois que la lueur du feu approche de mes lèvres.

--Monmami, je n’ai pas peur du tout.

--Allons tant mieux! Là-bas, dans le fond, où le jardin finit, il y a un bois de sapin. Tu sais bien... l’arbre de Noël!

--J’en ai jamais vu.

--Enfin... c’est tout droit, avec des branches illuminées... non, des feuillages durs, pointus, très noirs et le vent qui passe là dedans, ça leur peigne les cheveux en faisant une plainte douce...

--C’est comme ta Souris... quand on les lui arrache.

--Précisément. Et puis voici que toutes les bêtes de la création, c’est-à-dire de ton alphabet, passent à leur tour... aux dents du peigne! Tant qu’il n’y avait que des fleurs, ce n’était pas grave, des fleurs d’or sur un fond noir de sapins en deuil ou de violettes, mais voici le lion, le tigre, l’ours, la panthère, le singe, jusqu’au très vilain serpent. (Souris trépigne de joie et s’écrie: _Et le chat! Le chat!_) Certainement, le chat aussi, et le chien aussi qui représente la fidélité, toutes les bêtes féroces, quoi! (Je divague absolument et non seulement je la vois s’intéresser, mais elle regarde au bout du salon, dans une draperie vert-mousse imitant le bois de sapins à ses yeux complaisants). Alors, Souris, toutes ces bêtes s’avancent, elles sont féroces, je crois t’avoir prévenue et elles veulent te dévorer...

Souris tire la langue.

--Zut!

--Ah! non! Il ne faut pas dire: zut, d’abord parce que ce n’est pas convenable et ensuite parce qu’on ignore toujours ce qui peut arriver au fond d’un bois.

--Puisqu’on se promène tous les deux.

--Oui, mais, si je ne peux pas te défendre?

Elle rit tendrement.

--Ce serait pas bien sûr puisque tu es le plus grand.

--Soit, alors, Souris, vous êtes une «_infante en robe de parade_» ou une toute petite souris d’ivoire à collerette de vermeil et, successivement tous ces animaux, gentils et changés en princes charmants viennent vous baiser La main. L’histoire est finie. (Quelle morale, mon Dieu!)

Transportée, Souris saute à pieds joints dans les coussins bleu-paon et subitement, elle si réservée, si timide, elle qui n’a jamais pensé à ça et, surtout, _elle à qui je ne l’ai jamais demandé_, jette ses petits bras de porcelaine transparente autour de mon cou et m’embrasse dans l’oreille, follement, à m’en faire crier. J’ai eu la sensation exacte du tocsin annonçant la guerre ou l’incendie par la vibration de cette caresse au fond de mon cerveau...

... Maintenant, c’est complet! Cette femme a parlé ou va parler à cette enfant, j’en ai l’intuition affreuse. Souris n’est plus la même. L’autre jour quand je l’ai mise à la porte un peu sévèrement en lui déclarant qu’on n’embrassait jamais un monsieur sans sa permission... au moins dans le monde, elle a très bien pris la réprimande et comme je n’ai pas insisté, elle est partie contente en emportant son alphabet pour étudier le nom des bêtes. Elle est revenue, aujourd’hui, les yeux remplis de fièvre, son petit nez pincé et sa bouche à peine rose. Elle a pleuré et ne veut pas dire pourquoi. Je ne peux lui tirer qu’une accusation vague contre sa grand’mère qui la tourmente. Mon Dieu, quel genre de supplice va-t-il encore me falloir endurer? Souris ne me regarde plus en face. Or, comme je suis absolument certain que le trouble ne vient pas de moi et que Zinette a six ans et demi, il faut tout de même qu’on m’explique ce qui se passe.

Hélas, mon cher avocat, vous l’avez su, ce qui se passait. Zinette l’a avoué par bribes mais vous ne l’avez pas crue parce que la victime bénéficie toujours de son droit au silence éternel. Le rôle que moi je ne pouvais ni ne voulais jouer, c’était elle, la sinistre entremetteuse qui allait... _le doubler_.

Le jour où je me rendis chez ce médecin, j’avais la tête perdue, je ne voulais pas risquer l’horreur d’abandonner Zinette à son tortionnaire et je ne supportais pas, en outre, l’idée lancinante que la pauvre enfant, si confiante, si joyeuse de vivre son heure de paradis, pût l’endurer, maintenant, comme le supplice infernal de la peur. Ce malheureux petit être ne vivra pas même une heure s’il éprouve une terreur très violente qu’il ne s’expliquera pas et qu’on lui laissera entrevoir comme la punition de m’avoir connu.

Zinette m’avait dit la veille:

--Monmami, pourquoi que tu veux pas m’embrasser? Grand’mère dit que c’est parce que tu m’aimes pas.

Elle avait fini par avouer. C’était tout son chagrin, à présent, et l’idée fixe, plantée comme un couteau, dans un cœur qu’on allait à jamais déflorer.

En effet elle avait raison, l’enfant, parce que les petits enfants ça s’embrasse. Je n’ai même jamais vu personne, ni homme ni femme, refuser d’embrasser un enfant en supposant même que leurs lèvres puissent le salir. La seule réponse à faire à Zinette était celle-ci, tout à fait monstrueuse et qu’elle ne pourrait, bien entendu, pas comprendre, pas plus que des hommes de lois, sans doute dans le genre de mon père, ne peuvent arriver à admettre:

--Zinette, je ne t’embrasse pas parce que _je t’aime_. Mon devoir est, cependant, de continuer à te protéger contre une femme qui t’a vendue trois mille francs et qui te vendra peut-être moins cher encore à un autre dès que je serai loin. Si je suis un grand coupable, elle est encore bien plus coupable que moi.

Alors j’allai trouver ce médecin, un homme intelligent, très lancé dans le monde où l’on s’amuse, mais tout de même capable de remplir une mission diplomatique: visiter Zinette qui restait au lit, l’horrible prison entre le fourneau et la boîte aux ordures, et que la concierge elle-même déclarait bien malade. Zinette avait, maintenant, la double peur de son ami et de son bourreau.

On passa un bon moment à se rappeler des duels retentissants où le médecin avait joué son rôle pacificateur, et il fallut entendre des histoires qui, jadis, m’auraient fait rire, mais que j’avais la plus grande peine à supporter dans mon présent état d’esprit. Enfin je dis ce que j’avais à dire et je lui démontrai la triste situation de la petite enfant craintive, chétive, qui ne sortirait pas vivante de l’épreuve si elle durait toute la fin de cet hiver pluvieux.

Le médecin me regardait attentivement. Son regard se voilait, s’embusquait sous sa paupière et il m’étudiait:

--Dormoy, une question: Vous vous portez bien, vous?

--Oui, je le crois du moins. Je suis agacé par cette aventure qui n’est pas du genre, je l’avoue, de mes aventures passées, mais il faut que j’en sorte honorablement. Je suis loin de m’en amuser!

--Hum? Cette petite fille n’est ni de votre famille ni de votre monde et vous êtes un dangereux parrain, vous, avec votre regard étrangement brillant qui continue à parler de tout autre chose que de paternité. Pourquoi diable, si vous aimez les enfants, n’en avez-vous point vous-même? Ça vaudrait mieux.

--Je n’ai pas été chercher celui-là, il m’est tombé du ciel... alors, dois-je le chasser de ma vie sous prétexte que je suis encore un incorrigible garçon?

--Dormoy, cette petite fille de six ans est-elle jolie?

--Non, au moins pas à la façon d’une petite fille.

--Diable!... Écoutez-moi, mon cher ami, vous en dites trop ou trop peu. Je ne comprends pas. Si je dois aller voir un enfant malade il faut, _légalement_, que la famille m’y convie.

--Voulez-vous la voir chez moi?

--Encore moins! Seulement je vous dois une consultation puisque vous êtes venu m’en demander une. (Il prit un air très fermé de médecin qui pontifie.) Vous devez, dès ce soir, parcourir tous les établissements de la capitale qui sont susceptibles de recéler une jolie fille, lui proposer, quand vous aurez fixé votre choix, un voyage au long cours et... vous serez guéri. Quant à la demoiselle de six ans, j’en réponds. J’irai même la voir, si je découvre une occasion, dès que vous aurez quitté Paris. Mais ce n’est pas elle, certainement, qui est très malade, c’est vous.

Nous nous séparâmes un peu froidement. Les frasques de Don Juan pesaient lourdement sur mes épaules et il y a des réputations qu’il faut savoir porter jusqu’au bout. Je n’avouerai pas.

Retourner chez l’ogresse? Je le tentai, mais ce fut elle qui vint chez moi... pour me demander un billet de mille de plus parce que la petite était malade.

--Un mal de langueur, monsieur, qui a l’air de ressembler à des fatigues de jeune mariée.

J’étais debout, devant elle, les bras croisés, la regardant fixement; rien ne décelait ma fureur intérieure. Je ne répondis pas une syllabe. Elle recula, gagna la porte et s’enfuit. Bernard prétendit, plus tard, qu’elle avait tout à fait l’aspect de quelqu’un qui a reçu ou fait un mauvais coup.

Je consultai tous les légistes, tous les gens, vieux ou jeunes qui connaissaient le code et pourraient me renseigner sur la manière de tourner la loi au sujet de la protection due aux mineurs.

Rien! La sombre porte de la justice ne s’ouvre pas comme celle de l’église au pécheur repentant.

Et Zinette, _la souris japonaise_, prise au piège de la douleur incompréhensible pour elle et déjà si formidablement compliquée pour moi, se mourait doucement, sans se plaindre parce qu’elle savait bien que le grand monsieur farouche, celui qu’elle appelait Monmami et qui lui racontait de si belles histoires ne pouvait pas souffrir les petites filles mal élevées, c’est-à-dire trop intempestivement caressantes.

Je pensais aussi au commissaire de police, mais pour aller le trouver il fallait déclarer le chantage, dénoncer une femme à qui j’avais juré de ne rien dire et, sincèrement, quel est l’homme raisonnable, le policier un peu averti qui croirait à une pareille révolte de la sensibilité d’un maniaque... ayant payé pour ne pas prendre livraison de la marchandise?

Un soir, je me mis à mettre de l’ordre chez moi, je rangeai des papiers et j’en brûlai quelques-uns. Je fis un testament ridicule; je léguais un pavillon de chasse à une petite fille de six ans et toute ma fortune... à la société, pour lui payer ma dette, car j’allais être bien obligé de lui rendre des comptes. On ne fait jamais de ces coups-là sans être responsable... je veux dire, condamné aux dépens.

Me tuer? Non! Qui donc aurait pu défendre l’honneur de ma souris japonaise?

Je vécus jusqu’à onze heures du soir dans une sorte de fièvre étrange qui me donnait une lucidité remarquable, un état de dédoublement. Je regardais de très haut ce que je faisais, mais peut-être qu’au dernier moment je me sentirais arrêté, empêché, par une puissance mystérieuse ou, simplement, la libération de ce sentiment effroyable qui me faisait marcher dans l’obscurité à ma propre perte. Ah! si j’avais pu me confesser à l’abbé Armand de Sembleuse...

Quand tout fut fini je regardai l’heure et je me dis, me consultant avant de sortir:

--Ce médecin, s’il avait raison, pourtant? Si je n’étais qu’un malade, encore bien plus malade qu’elle?

Je passai par la fenêtre de mon cabinet de toilette que je laissai grande ouverte.

La cour était tranquille, sombre et humide comme le fond d’un puits. Il pleuvait et il n’y avait personne aux balcons du troisième, ni aux cuisines du quatrième, pas plus que sur les portes des escaliers de service. Bernard, mon valet de chambre, était sorti ayant une permission de théâtre et je le connaissais assez pour penser qu’il s’offrirait, ensuite, le petit souper réglementaire. Je vins me coller contre cette autre fenêtre qui s’ouvrait quelquefois, oh! très rarement, la dame n’aimant pas les courants d’air, sur la vision particulièrement répugnante pour moi du gros édredon rouge. Je ne pouvais rien apercevoir parce qu’il barrait presque toute la chambre. Elle avait son lit en face du petit berceau misérable et elle interceptait la circulation de la vie jusqu’à ce tombeau d’enfant placé à égale distance du feu défendu et des ordures permises. Où était-elle, ma souris? Le silence régnait. Pour entendre il aurait fallu entrer... mais, comme un bon cambrioleur j’avais ce qu’il fallait: un diamant énorme, une pierre à pivot pointu qui avait, jadis, servi de fermoir à un collier de Lucienne. Je coupai la vitre et je fis cela aussi tranquillement que si j’avais voulu écrire mon nom sur une glace de cabinet particulier comme un simple imbécile. La vitre tomba sur l’édredon sans le moindre bruit. Je passai le bras, tournai l’espagnolette et me glissai dans la chambre avec la souple ondulation d’un clown. J’étais en veston d’intérieur, rien ne gênait mes mouvements. Je me rappelle que je mis la vitre coupée derrière le lit et que j’eus le soin de serrer le diamant dans la poche gauche de mon veston sous un grand mouchoir de soie, mais réflexion faite, je n’avais plus besoin de ce mouchoir, mes mains, _que je gantai_, suffiraient. J’entendis alors une petite voix lointaine qui soufflait ceci:

--Grand’mère! Un homme! Oh! grand’mère... J’ai peur.

Puis je n’entendis plus rien parce que j’étais très occupé. Cela rendit un son de bois mort que l’on casse, du bois très sec, un peu comme le craquement de ma canne éclatant, l’autre fois, dans l’effort que je faisais pour demeurer poli. Et ce fut à ce moment-là que la petite, dressée, toute vibrante, se mit à hurler comme un pauvre chien fidèle. Elle ne savait pas ce qui produisait ce bruit affreux mais son instinct d’animal souffrant en devinait le résultat.

Après avoir jeté l’édredon sur celle que je venais d’étrangler je passai par-dessus le lit, d’un bond, pour me précipiter sur la petite statuette blanche.

--Ma souris, murmurai-je, tais-toi! Tu vas ameuter toute la maison et on croira qu’elle te tue, alors que... c’est le contraire. Souris, ne me reconnais-tu pas?

Elle eut un tremblement de répulsion pour mes mains. Je les dégantai.

--Monmami! fit-elle tout de suite rassurée à leur contact chaud. Tu as chassé le voleur?...

Il est évident qu’il fallait manquer de sens moral, comme j’en avais toujours manqué, en toutes les grandes circonstances de ma vie, pour parler à cette enfant dont je venais d’assassiner la grand’mère, _son unique soutien_, mais c’était ma dernière minute de joie en ce monde et je venais de la payer, cette fois, assez cher, pour n’en pas vouloir perdre le très doux bénéfice.

--Souris, je vais partir pour un grand voyage, tu sais... comme dans les cartes, et je suis venu t’embrasser parce que, pour se dire adieu, c’est très permis de s’embrasser.

Elle se blottit sur ma poitrine. Son cœur d’oiseau battait aussi fort que le mien.

--Elle s’est pas réveillée, grand’mère?

--Non. Elle ne bouge plus.

Et dans toute la maison rien ne s’agitait, personne ne devait avoir entendu le cri aigu de la pauvre souris qui criait si souvent, jour et nuit, qu’on n’y faisait plus guère attention.

--Et l’homme, _l’autre_ homme?

Souris était une remarquable logicienne.

--Il est très loin, Zinette, il ne te fera plus peur, jamais.

J’eus, une seconde, la pensée mauvaise de voler ce bibelot chez _l’antiquaire_ et de me sauver avec lui, puisqu’aussi bien j’étais entré comme un voleur. Seulement, je songeai que je ne me connaissais plus, que, devenu un _autre_ homme, pour employer son expression, j’avais peut-être acquis de nouveaux sentiments, un état d’âme insoupçonné et que ces sortes de carnassiers, dont je faisais désormais partie, étaient, disait-on, capables de tout après avoir eu le goût du sang.

Je recouchai un peu brutalement la _souris japonaise_ sous un long baiser, très affectueux.

--Adieu, Souris, tu ne m’oublieras pas trop vite? Tu seras bien sage? Tu vas dormir. Je le veux. Tu m’aimes bien, n’est-ce pas?

--Oui, Monmami, j’ai plus peur, mais j’ai bien sommeil.

Et elle me rendit mon baiser, tendrement, gaiement, se rendormant déjà. Oh! le ravissement, pour une petite fille qu’on n’embrassait jamais, de recevoir cette caresse inattendue, comme en un rêve!

On a raconté, je crois, que la petite avait dormi toute la matinée, ce lendemain. Sa grand’mère n’exigeant pas le déjeuner servi au lit, la pauvre Zinette en avait profité.

Je rentrai chez moi par le chemin des croisées ouvertes et je dormis, de mon côté, profondément, sur le sofa de Don Juan, guetté par la petite idole d’ivoire aux prunelles de rubis, la petite idole étrange qui voyait rouge...

Et le lendemain, très correctement, je me rendis chez le commissaire de police de mon quartier, pour me constituer prisonnier, parce que je ne suis pas de ceux qu’on arrête.

E. GREVIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY