La souris japonaise

Part 10

Chapter 103,980 wordsPublic domain

Fichtre! Elle a une puissance d’imagination dangereuse! Je lui explique, froidement, qu’il ne faut pas croire... et j’aperçois une goutte de sang sur la petite main pâle, celle qui est estropiée.

--Mais, enfin, comment avez-vous _réussi_ à vous faire mordre par une chimère, mademoiselle? Je suis très mécontent.

--J’ai fait comme ça (elle appuie sur la gueule ouverte) pour grimper là-haut et toucher au feu. (Elle appelle feu: le bouton électrique.)

Je passe dans mon cabinet de toilette, je prends une éponge que je trempe dans une essence quelconque. (_Il la parfumait et lui donnait des colliers de perles de grande valeur!_) J’aseptise la petite plaie insignifiante. Je me sens au même rang que la grand’mère! J’ai dû poser un genou sur un coussin, pour être encore une fois à sa hauteur de poupée et je la contemple, attristé, sous la lumière crue qui nous inonde. Elle a la transparence de teint, l’orient de la nacre et surtout un aspect souffrant de très petite bête, d’animal dont on ne connaît pas l’espèce. Je sens bien ce qu’il faudrait faire! Il faudrait la consoler _à la papa_, l’embrasser et lui dire de ces puériles bêtises que tous les hommes ont en réserve pour les enfants, lui offrir de ces bonbons adoucissants qui ne sortent pas de la même poche que les autres, les aphrodisiaques!... Seulement, j’ignore tout de ce procédé, je ne peux mettre à sa disposition de petite femme offensée par la chimère que ma courtoisie, toute ma correction d’homme du meilleur monde.

--Pardonnez-moi, mademoiselle. Je n’aurais pas dû vous laisser toute seule avec cette bête-là. Enfin, vous n’êtes pas menteuse, et je vous en félicite. Ça va mieux?

Je songe à ce petit doigt tranché par le battant d’une porte où se cramponnait cette enfant, dans quelle circonstance? Je n’incline encore plus bas et je baise la petite main en patte d’oiseau.

Elle me sourit, me montrant ses dents à elle, des crocs minuscules d’une chimère encore plus décevante et elle dit, sans tendre la joue, ce que je craignais:

--Merci, monsieur. Je ne recommencerai pas.

C’est le _je ne le ferai plus_ de celles qui vous ont tué!

... Quand elle est partie, je me sens mal à mon aise. L’air de mon appartement est irrespirable, lourd, je porte toute cette maison sur les épaules. Si on n’était pas en plein hiver, j’irais à la campagne, dans ce pavillon de chasse qui m’appartient, puisque ma mère me l’a légué et où j’ai été si malade, jadis. Mais il est déjà trop tard. Je suis pris au piège redoutable de l’atroce curiosité! Est-ce que je suis en présence de la fameuse enfant martyre qui revient périodiquement dans la _Gazette des Tribunaux_? Alors, mon devoir est tout tracé et je m’emballe. Je m’informe. Avec la patience du policier sur une piste sérieuse, je cherche à reconstituer la scène. Je passe toute une semaine à faire parler des gens. Naturellement tout est fantaisie, contradictions, ou inventions pures. Ma concierge déclare qu’elle a vu, de ses yeux vu, battre la petite fille, si fragile, avec un tisonnier. Bernard prétend qu’il la rencontra assise sur une marche, dans l’escalier, serrant le chat de la loge contre elle pour se tenir chaud et qu’elle est tombée un jour par la fenêtre de l’arrière-boutique, presque nue, sur le pavé de la cour, comme si quelqu’un l’y avait précipitée. Et il ajoute, bonhomme:

--Allez donc, monsieur, les enfants, c’est en caoutchouc!

Si c’était un petit garçon, il en aurait peut-être pitié, mais une fille: c’est en caoutchouc, comme Robin.

Enfin, ce qui semble le plus probant et ce qui rassure tout le monde, c’est qu’elle ne pleure jamais. On ne l’entend pas. Elle a de la tenue. Quant à la vieille dame, l’horrible mégère, elle paie régulièrement son terme, rend des services de brocanteuse et tire les cartes à l’occasion.

--Elle a eu bien du mal à élever ce petit singe-là, déclare une bonne du quatrième, une fille qui louche et a des idées sur les messieurs seuls. (On en a su quelque chose au long des interrogatoires). Il faisait dans son lit, et crachait par la fenêtre, cassait les vaisselles anciennes, déchirait des étoffes, volait des sous dans le tiroir, enfin, toute la lyre, quoi!

Ce que cette fille ne dit pas, c’est que la petite, l’ayant aperçue dans le jardin public d’à côté causant avec un très vilain voyou, l’a déclaré à sa grand-mère, tirant les cartes à cette bonne.

--_Un brun_, à casquette plate, méfie-vous de lui! vous proposera un voyage et ne vous donnera pas d’argent.

Et la petite, qui écoute:

--Oh! grand-mère, je l’ai vu, moi, c’est celui du square!

Ces choses-là ne s’oublient jamais.

Malheureusement, oui, je m’en accuse: Don Juan est un homme d’amour et il n’est que ça!

Je ne suis pas joueur. Je ne travaille pas. Je n’ai pas de mission. Je ne fais pas la noce dans le sens crapuleux du mot et je ne tiens pas à ma tranquillité. Je fais encore du l’escrime pour conserver la souplesse de mon poignet, mais rien, dans les attributions ordinaires du bon bourgeois de Paris, ne m’intéresse follement. Par contre, quand je flâne et que je me joins à un attroupement qui stagne autour d’un cheval abattu sous le poids d’une trop lourde charge, c’est toujours moi qui relève le cheval, rosse le charretier s’il en est besoin, suis conduit au poste puis m’en tire toujours avec une félicitation du commissaire du genre de celle-ci:

--Il est certain que si tout le monde avait votre poigne...

Je comprends très bien qu’on passe, allant à ses affaires, et qu’on détourne les yeux parce qu’on est pressé par la vie. Moi, j’ai le temps. Je n’ai d’autre affaire en ce monde que ce qui me plaît. Et quand il me plaît de dire: _je veux_, rien ne m’empêche plus de m’arrêter pour distribuer des coups. Autrefois j’usais beaucoup trop de la voiture. Aujourd’hui, je vais à pied. On remarque tant de choses en marchant, on remarque surtout la veulerie du public...

Je me décide à aller acheter n’importe quoi chez la vieille dame:

--Vous avez été bien bon pour elle, monsieur, mais faut pas vous en enticher parce que c’est le diable, cette vermine! Faut vous dire que mon fils a épousé une grue, une vraie grue pour dire le mot, c’est de là que vient tout le mal. Ça sortait d’on ne sait où. Mon fils, bien honnête, commis de banque, pouvait choisir. Il a pris ça enceinte d’un autre, oui. Ça, rien ne me l’ôtera de l’esprit, d’ailleurs, les cartes l’ont déclaré, monsieur. Et elle n’a pas plutôt ouvert son œil de petit chat galeux qu’ils ont tourné du leur... tous les deux à un mois de distance. Alors, faut qu’à mon âge, moi que la tombe attend (!), je gagne le pain de ce gosse-là. Malade aussi du mal de ses parents? Ça, j’en sais rien. Ils sont surtout morts de misère et de paresse. Elle m’a donné un mal, à moi, que je garderai tout ce qui me reste à vivre: le dégoût des animaux de sa trempe. Jusqu’à quatre ans, sauf le respect que je vous dois, ça ne faisait que pisser partout, au lit, sur les meubles, et le médecin, car j’en ai dépensé un pour elle et ce sera bien le dernier, m’a expliqué que _c’était la peur_. Oui, monsieur, elle avait peur... On ne m’a jamais pu dire de quoi!

Écœuré, horrifié, agacé, j’ai acheté une étoffe d’orient qui vient de Lyon et dont je ne veux même pas pour qu’on en essuie les meubles:

--Bernard, jetez-moi ça aux ordures?

--Qu’est-ce que c’est, monsieur?

--C’est un _alibi_.

(On me l’a assez reproché, ce mot-là!)

La fenêtre de mon cabinet de toilette ou de ma salle de bain est située sur la cour, juste en face de leur fenêtre et d’une porte basse, arrondie en porte de cave qui est celle de leur cuisine, de leur chambre à coucher aussi, car il n’y a, là-dedans, qu’une arrière-boutique servant à tous les usages domestiques, sauf que l’usage d’un ou d’une domestique y est complètement inconnu. La petite fille doit faire son lit, un berceau ancien, en bois brut patiné par les ans, et sans doute les mains douces de toutes les mères qui l’ont balancé. Il est très bas, placé entre un fourneau-potager et... la boîte aux ordures. Élémentaire hygiène! La cuisine salle à manger chambre à coucher contient, en outre, le lit de la grand’mère, un grand lit terrible à édredon rouge. Quand elle est levée, cette petite fille de six ans doit balayer et éplucher les légumes, garder le magasin, puis, après le déjeuner, elle peut s’amuser, c’est-à-dire aller n’importe où, dans la cour principalement, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il fasse beau. _Zinette_ (on m’a dit son nom que je n’avais pas eu l’idée de demander) ne rentre pas au magasin. Il est fermé pour elle.

--Vous comprenez, je reçois les clients et je n’ai pas besoin de ça dans mes jambes. La conduire à l’école?... Je n’ai pas le temps. La concierge n’en veut pas dans la grande entrée, sous la voûte de la porte cochère, ni dans les escaliers.

Alors... j’ai vu...

Un jour de froid intense, j’ai vu, en soulevant le rideau de mon cabinet de toilette, une petite ombre collée au mur qui tenait serré contre elle Robin le gros chat de la concierge, qui est une chatte, en outre. La petite restait immobile comme endormie et je suis revenu deux heures après... elle y était encore, sur un petit banc, seulement le chat l’avait lâchée et elle jouait avec un bout de fourrure dont elle essayait de fabriquer un manchon pour y fourrer ses pauvres pattes bleuies d’oiseau mourant. J’ai entr’ouvert la fenêtre.

--Zinette? (Elle s’appelle Thérésine ou Thérèse.)

Elle a entendu, a regardé en l’air, de côté, puis enfin elle a couru vers celui _qui peut faire la lumière_, celui qui _mâche le feu_, celui qui _joue avec des flammes de toutes les couleurs_ (n’a-t-elle pas raconté tout cela dans la torture de ses longs interrogatoires?) et, sans une hésitation, oui, j’ai pris le pauvre petit morceau de femme par la ceinture et je l’ai fait avaler par ma fenêtre.

Quand elle s’est retrouvée dans ce salon qu’elle croyait bien ne jamais revoir, comme un paradis deviné en rêve, elle s’est mise à tourner sur elle-même, pauvre petite souris japonaise, à tourner, tourner, prise de folie, de vertige, à valser, à danser... puis, essoufflée, elle a fait une jolie révérence en me disant, selon les conseils obséquieux de l’horrible vieille:

--Bonjour, monsieur, comment allez-vous? Car elle est très polie.

Son petit nez coulait, tout rose, et ses yeux, roses aussi, pleuraient les larmes d’un rhume de cerveau qui aurait pu tenir au lit un homme comme moi.

J’ai fait venir des gâteaux, une boisson chaude au miel et comme c’était l’heure de mon Porto, fatalement, naturellement, Bernard a dû apporter, sur un plateau d’argent, le Porto en question, et des biscuits. Quelle orgie à la tour!...

Elle a une petite robe de flanelle grise, un petit tablier, pas très propre, cette fois, car elle n’est pas en visite et ses pieds, en chaussettes de soie rose (d’où cette dépouille de grue peut-elle provenir, sinon de l’étalage du bric-à-brac?) sont dans des galoches minuscules comme tout nus. Sur une table turque, basse, à sa portée, à notre portée, les friandises, la tisane pour elle, le vin pour moi et Zinette en adoration devant le feu car, comme tous les enfants, elle est éblouie par le mystère du feu (elle voudrait tant y toucher!), me tourne le dos, ne pense ni à boire, ni à manger. La cheminée remplie de flammes est, pour elle, un théâtre où se jouent toutes les comédies et tous les drames. Elle a enlevé ses petites galoches pour ne pas salir et elle tend ses pieds roses dont les doigts se remuent, se détendent nerveusement.

--Zinette, venez boire ou ça sera froid.

Elle vient, pieds nus, elle glisse comme la souris. Elle boit tout doucement, tousse un peu, puis, mangeant un gâteau, elle me regarde fixement.

--Je suis bien contente, monsieur. Quand que je m’en irai?

Ah! ce désir d’éterniser le moment et de gâcher l’heure en lui assignant une agonie! Je connais tellement ça.

--Quand vous voudrez, de façon à ne pas vous faire gronder. Venez tous les jours, par le même chemin, tant que durera le froid. Je vous ferai signe.

--Monsieur, pourquoi mangez-vous du feu?

--Je ne fume pas mon cigare par l’autre bout, pourtant, petite sotte.

--Ça ne fait rien, ça brûle en dedans?

--La fumée vous gêne?

Je sens qu’elle veut que je lâche ça. C’est toujours le fameux mystère, celui qui la poursuit d’une série d’interrogations qu’elle ne sait à qui soumettre. Elle rit:

--C’est vous que ça doit gêner. Pourquoi c’est que vous le mangez le feu, dites?

--Pour... faire comme les autres. Tenez, vous avez raison, je le jette. (Elle ne tardera pas, celle-là, à me prouver que je suis stupide.)

Elle le prend sur le cendrier, c’est tout à fait la souris flairant le piège, elle met le doigt sur la cendre, se brûle et appuie sur l’autre bout.

--Vous voilà fixée, petite curieuse.

--Monsieur? Je voudrais...

--Quoi? Allons, un peu de courage... vous voulez fumer?

--Je veux manger du feu parce que grand’mère a dit que c’est pour ça que les hommes ne s’enrhument pas.

--Peut-être... mais c’est amer. Non! Non! Je vous le défends.

Ça y est. Elle en pleure de dégoût et me regarde avec un mépris non dissimulé.

--J’aime mieux être enrhumée. Je vous demande bien pardon, monsieur.

--Il n’y a pas de quoi, mademoiselle.

Machinalement je reprends mon cigare à sa menotte tremblante puis, d’un grand geste fou, je l’envoie dans la cheminée. Je pense que j’ai eu peur d’attraper son rhume. Je suis terriblement agacé! Maintenant, elle veut revoir le _monstre_ qui l’a mordue, il y a quinze jours et elle cherche à s’orienter. Je l’amène là-bas, du côté de mes vitrines. On joue encore à faire la lumière. Elle ne s’en lasserait pas. Il y aurait tout de même mieux pour amuser une petite fille qui n’est pas de taille... à grimper sur des chimères aussi dangereuses. Il est convenu avec moi-même que je lui achèterai une poupée, des jouets simples, des images naïves...

--Monsieur, est-ce que c’est votre frère?

Elle passe devant mon portrait, de la Gandara, qui fut peint il y a dix ans.

--Oui, il me ressemble, n’est-ce pas?

--Non, il a l’air méchant.

--Merci.

Nous revenons au salon. Elle furète partout, discrètement. J’ai l’horrible idée de savoir si la bonne n’a pas menti, si elle peut voler. Au bout d’un quart d’heure de petits trottinements elle me revient avec un gant qu’elle a trouvé sous un meuble car elle voit mieux ce qui est par terre parce qu’elle en est plus près.

--Voulez-vous me le donner? Je l’ai trouvé sous un fauteuil.

--Mais oui, à quoi cela peut-il vous servir?

--Pour m’en faire un sac où je mettrai mes affaires. (Et elle me confie simplement.) Grand’mère me reprend tout ce qu’on me donne. Ça, elle osera pas!

Elle agit selon une logique admirablement déduite, impitoyable. J’hésite à la questionner sur cette grand’mère abominable, car ce serait ignoble. Et pourtant...

--On dit que votre grand’mère... tire les cartes. Qu’est-ce que c’est que ce métier-là mademoiselle Zinette? Je suis curieux aussi, moi.

Elle s’illumine et saute sur le divan. Très gravement, s’assied:

--Oui, monsieur, elle prédit l’avenir et le passé, elle dit tout ce qu’on ne sait pas. (Elle paraît très fière, la pauvre petite.) Oui.

--Comment fait-elle... pour le passé, au moins?

Elle prend sa pose de petite souris, la tête sur le côté, les pattes en avant et elle compte sur ses doigts, dont un manque:

--Un, deux, trois, quatre: un joli brun vous aime; trois, quatre, cinq, six: un blond viendra qui lui fera du mal; cinq, six, sept, huit: une femme brune, la dame _qui pique_, sera jalouse de vous... et vous ferez de grands voyages.

Pour le passé, elle me semble avoir deviné juste, hélas!

--Et puis?

--Et puis, c’est cinquante sous!

J’éclate, je ris de toute une joie cynique impossible à réprimer. C’est délicieux et tellement nature.

--Alors, je vous les dois? Les voulez-vous? Zinette vous êtes une somnambule extra-lucide vraiment remarquable.

Je cherche mon portefeuille. Elle est fort troublée.

Et tout à coup, elle me regarde avec une extase au fond de ses yeux dorés par le feu:

--Moi, je sais pas. C’est ma grand’mère qui fait payer... Moi je vous le donne pour rien... pour vous apprendre, quoi, puisque vous savez pas non plus. C’est mon cadeau!

Je saisis la petite poupée, je la mets sur mon bras et, debout, je la contemple silencieusement.

--Zinette, je vous adore... comme vous aimez le feu! Seulement, il ne faut pas jouer avec le feu, voilà.

Elle rit, d’un petit rire silencieux. Elle lève la tête, heureuse de toucher le lustre de cristal coloré par les flammes et elle murmure:

--Je viendrai tous les jours qui fera froid, vous avez promis et je jouerai... sans toucher au feu, je vous promets de même. J’amènerai Robin.

Elle n’oublie même pas le premier ami, le chat, car, enfin, moi, je n’arrive que le second.

... Elle est partie, en passant par la grande porte. Je ne pouvais pas me résigner à la jeter, toute chaude de ce bonheur neuf, dans cette cour glaciale. Elle est partie et je fais mon examen de conscience...

Il est certain, mon cher avocat, que j’avais roulé très rapidement sur la pente parce que, tout simplement, j’avais eu peur. Je crois qu’Antoine a aimé Cléopâtre pour la même raison! On ne peut aimer, d’un réel amour, sensuel ou chaste, que ce qui vous domine absolument; tout le reste est littérature ou malpropreté. Or, la puissance d’un amour d’essence divine, c’est-à-dire touchant à l’absolu, se résume dans un effroi mortel. Si j’avais joué avec cette petite fille normalement, paternellement, si je l’avais tutoyée, embrassée, caressée, comme, selon tous les usages moraux, on peut et on doit le faire, j’aurais pu m’égarer un instant ou me garer, par prudence, tout de suite, mais la peur, la peur sacrée, me paralysa et c’est à cela, à cette présence latente, quoique singulièrement énervante, que je compris que j’étais perdu. Ce que vos enquêtes judiciaires n’ont pas pu expliquer, c’est mon cynisme et il demeure à découvrir encore les résultats fâcheux de ce cynisme. C’est précisément à cause de ce prétendu cynisme que je suis innocent et, elle, encore moins coupable que moi. Dès que j’ai compris où j’allais, j’ai pu dire: _je veux_ et je n’ai plus voulu qu’une chose: la sauver de moi et de _l’autre_, l’ogresse en question. Ne sachant pas du tout où j’en étais, j’ai pu la faire entrer clandestinement par la fenêtre... et je l’ai fait sortir par la porte quand j’ai enfin deviné la nature du sentiment qui s’emparait de moi. La pitié n’a pas inventé seule cet attachement irrésistible d’un homme de quarante ans pour une petite fille de six ans. Et il n’est pas nécessaire de me démontrer paternel pour une partie de la si bizarre affection _morbide_, comme vous dites, alors que vous plaideriez coupable pour le reste. J’étais devenu amoureux purement et naturellement de Zinette, _de la souris japonaise_, et je vous jure que ce n’est pas pour jouer à la poupée qu’on déshabille que je la faisais venir chez moi, pas plus que ce n’était pour lui inspirer on ne sait quelle sensualité de mauvaise qualité. Mon seul désir fut de réaliser mon amour dans toute l’étendue de sa beauté parce que, cette fois, j’avais rencontré un sentiment effroyable qui valait la peine d’être éprouvé, non pas jusqu’à la peau, mais jusqu’au cœur, jusqu’à en mourir ou à en tuer. J’ai choisi. Et si jamais Zinette peut vivre, elle, jusqu’à l’autre amour, l’amour ordinaire, je ne crains pas qu’elle puisse me méconnaître par la comparaison et en se souvenant de moi elle pourra dire à l’homme, aux hommes qui lui apprendront ce que je sais et que je ne lui ai point appris: «Celui-là seul, m’aimait vraiment!» La Zinette, ma _souris japonaise_, obligée de tourner dans le cercle vicieux de notre humanité et devenue le carnassier redoutable qu’on appelle une femme pourra enfin s’écrier: «Oui, celui-là seul aimait du grand, du divin amour qui, pour épargner quelques larmes de plus à l’enfant que j’étais, n’a pas hésité à les payer de sa tête.»

Vous pouvez même, mon cher avocat, renoncer à plaider ma cause en en ayant enfin très approfondi le mystère douloureux. Être acquitté me semblerait moins beau, puisque cela laisserait la place au doute... pour l’avenir.

A partir de ce jour, ce fut la voie droite, sans aucune erreur de direction; je ne daignai même pas me garantir des sourires équivoques, ni des tentatives de chantage réitérées. Rien ne me détournait de ma passion... _morbide_, si vous voulez! Et je peux même vous démontrer la folie platonique, la manie de l’adoration dans toute son horreur ou sa poésie. J’avais enlevé la souris d’ivoire de mes vitrines pour la placer sur une petite console de velours au-dessus de mon divan comme un ex-voto, comme un fétiche, et, chose que personne ne sait encore mais que vous pourrez constater, je lui avais brisé l’un des petits doigts de sa patte gauche, je veux dire un des ongles, pour qu’elle fût plus proche de ma réelle idole!

Comment se fait-il que l’objet aimé, jusque-là pareil aux autres, puisse devenir tout à coup, du jour au lendemain, l’idole unique, la créature ou la création, dominant tout, faisant table rase de tout ce qui fut avant elle! Vous pensez que j’étais devenu fou? Mais l’amour sincère n’est pas autre chose que la folie lucide, une extravagance instinctive touchant le genre d’inexplicable sécurité qu’un endormi par le somnambulisme éprouve sur le bord d’un toit.

Quand je revis Zinette, il y avait bien une poupée dans le grand salon, des images et même un superbe alphabet contenant des animaux détachables qu’on pouvait interchanger durant la leçon de lecture, mais il n’y avait plus d’homme inquiet ni de témoin soucieux de son égoïsme. Zinette fut reçue par un amoureux jaloux, passionné, qui jouait sérieusement et ne risquait plus les plaisanteries du goût de celle du cigare.

--Zinette, dis-moi si tu m’aimes?

A ses pieds, je l’avais assise sur mon divan, très haute sur des coussins, je le regardais entre mes cils comme j’avais, jadis, regardé la marquise de Vailly pour lui dire: _voulez-vous_.

Seulement, je ne pensais même pas au sexe possible de Zinette. Zinette ou _la souris japonaise_ derrière elle, c’était la même idole d’ivoire aux yeux de rubis.

Que comprit-elle? Que put-elle percevoir de ce battement de cœur profond qui montait de moi comme le bruit de l’océan, la pulsation même de tous les flots rouges des abîmes de l’humanité, je n’en sais trop rien, mais elle me prit le front dans ses petits bras minces et murmura, un peu tremblante:

--Je suis bien contente, monmami.

Et elle ne m’appela plus monsieur. Elle avait embrouillé les deux mots pour toujours.

On fit l’inventaire du gant dans lequel elle avait apporté des trésors inestimables selon son idée de récent propriétaire: un dé à coudre en acier rouillé, trois grains d’encens tombés d’un ancien encensoir et qu’on ferait brûler un jour (pas tout de suite), un ruban rose, des bouts de réglisse et une pièce de deux sous percée. On lui avait repris un petit pantin disloqué pour le mettre à la vente (il ne faut rien dilapider).

La poupée lui parut trop belle, digne de rester chez moi et quand elle vit qu’elle fermait les yeux en la penchant, elle en eut une peur secrète qui la fit s’en éloigner avec des gestes prudents et ennuyés. Une chimère de bronze qui mord, une poupée d’émail qui fait semblant de s’endormir? Histoires très louches.

J’allai chercher, dans un coffret de mon bureau, un fil de perles que j’avais acheté je ne sais plus pour quelle femme et que je n’avais pas donné, j’ignore pourquoi et je le laissai tomber dans le gant, sac à malices universelles. Elle fit un bond.

--C’est des vraies, monmami?

En petite-fille d’antiquaire qu’elle était, elle savait bien qu’il en existait de fausses.