La Sorcière

Part 9

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Je croirais volontiers que le Sabbat, dans la forme d'alors, fut l'œuvre de la Femme, d'une femme désespérée, telle que la sorcière l'est alors. Elle voit, au quatorzième siècle, s'ouvrir devant elle son horrible carrière de supplices, trois cents, quatre cents ans illuminés par les bûchers! Dès 1300, sa médecine est jugée maléfice, ses remèdes sont punis comme des poisons. L'innocent sortilège par lequel les lépreux croyaient alors améliorer leur sort, amène le massacre de ces infortunés. Le pape Jean XXII fait écorcher vif un évêque, suspect de sorcellerie. Sous une répression si aveugle, oser peu ou oser beaucoup, c'est risquer tout autant. L'audace croît par le danger même. La sorcière peut hasarder tout.

Fraternité humaine, défi au ciel chrétien, culte dénaturé du dieu nature,--c'est le sens de la _Messe noire_.

L'autel était dressé au grand serf Révolté, _Celui à qui on a fait tort_, le vieux Proscrit, injustement chassé du ciel, «l'Esprit qui a créé la terre, le Maître qui fait germer les plantes». C'est sous ces titres que l'honoraient les _Lucifériens_, ses adorateurs, et (selon une opinion vraisemblable), les chevaliers du Temple.

Le grand miracle, en ces temps misérables, c'est qu'on trouvait pour la cène nocturne de la fraternité ce qu'on n'eût pas trouvé le jour. La sorcière, non sans danger, faisait contribuer les plus aisés, recueillait leurs offrandes. La charité, sous forme satanique, étant crime et conspiration, étant une forme de révolte, avait grande puissance. On se volait le jour son repas pour le repas commun du soir.

Représentez-vous, sur une grande lande, et souvent près d'un vieux dolmen celtique à la lisière d'un bois, une scène double: d'une part, la lande bien éclairée, le grand repas du peuple;--d'autre part, vers le bois, le chœur de cette église dont le dôme est le ciel. J'appelle chœur un tertre qui domine quelque peu. Entre les deux, des feux résineux à flamme jaune et de rouges brasiers, une vapeur fantastique.

Au fond, la sorcière dressait son Satan, un grand Satan de bois, noir et velu. Par les cornes et le bouc qui était près de lui, il eût été Bacchus; mais par les attributs virils, c'était Pan et Priape. Ténébreuse figure que chacun voyait autrement; les uns n'y trouvaient que terreur; les autres étaient émus de la fierté mélancolique où semblait absorbé l'éternel Exilé[44].

[44] Ceci est de Del Rio, mais n'est pas, je crois, exclusivement espagnol. C'est un trait antique et marqué de l'inspiration primitive. Les facéties viennent plus tard.

_Premier acte._--L'_Introït_ magnifique que le christianisme prit à l'Antiquité (à ces cérémonies où le peuple, en longue file, circulait sous les colonnades, entrait au sanctuaire),--le vieux dieu, revenu, le reprenait pour lui. Le _lavabo_, de même, emprunté aux purifications païennes. Il revendiquait tout cela par droit d'antiquité.

Sa prêtresse est toujours _la vieille_ (titre d'honneur); mais elle peut fort bien être jeune. Lancre parle d'une sorcière de dix-sept ans, jolie, horriblement cruelle.

La fiancée du Diable ne peut être un enfant: il lui faut bien trente ans, la figure de Médée, la beauté des douleurs, l'œil profond, tragique et fiévreux, avec de grands flots de serpents descendant au hasard; je parle d'un torrent de noirs, d'indomptables cheveux. Peut-être, par-dessus, la couronne de verveine, le lierre des tombes, les violettes de la mort.

«Elle fait renvoyer les enfants (jusqu'au repas). Le service commence.

«J'y entrerai, à cet autel... mais, Seigneur, sauve-moi du perfide et du violent (du prêtre, du seigneur).»

Puis vient le reniement à Jésus, l'hommage au nouveau maître, le baiser féodal, comme aux réceptions du Temple, où l'on donne tout sans réserve, pudeur, dignité, volonté,--avec cette aggravation outrageante au reniement de l'ancien Dieu, «qu'on aime mieux le dos de Satan[45]».

[45] On lui suspendait au bas du dos un masque ou second visage. Lancre, _Inconstance_, p. 68.

A lui de sacrer sa prêtresse. Le dieu de bois l'accueille comme autrefois Pan et Priape. Conformément à la forme païenne, elle se donne à lui, siège un moment sur lui, comme la _Delphica_ au trépied d'Apollon. Elle en reçoit le souffle, l'âme, la vie, la fécondation simulée. Puis, non moins solennellement, elle se purifie. Dès lors elle est l'autel vivant.

L'_Introït_ est fini, et le service interrompu pour le banquet. Au rebours du festin des nobles qui siègent tous l'épée au côté, ici, dans le festin des frères, pas d'armes, pas même de couteau.

Pour gardien de la paix, chacun a une femme. Sans femme on ne peut être admis. Parente ou non, épouse ou non, vieille, jeune, il faut une femme.

Quelles boissons circulaient? hydromel? bière? vin? Le cidre capiteux ou le poiré? (Tous deux ont commencé au douzième siècle.)

Les breuvages d'illusion, avec leur dangereux mélange de belladone, paraissaient-ils déjà à cette table? Non pas certainement. Les enfants y étaient. D'ailleurs, l'excès du trouble eût empêché la danse.

Celle-ci, danse tournoyante, la fameuse _ronde du Sabbat_, suffisait bien pour compléter ce premier degré de l'ivresse. Ils tournaient dos à dos, les bras en arrière, sans se voir; mais souvent les dos se touchaient. Personne peu à peu ne se connaissait bien, ni celle qu'il avait à côté. La vieille alors n'était plus vieille. Miracle de Satan. Elle était femme encore, et désirable, confusément aimée.

_Deuxième acte._--Au moment où la foule, unie dans ce vertige, se sentait un seul corps, et par l'attrait des femmes, et par je ne sais quelle vague émotion de fraternité, on reprenait l'office au _Gloria_. L'autel, l'hostie apparaissait. Quels? La Femme elle-même. De son corps prosterné, de sa personne humiliée, de la vaste soie noire de ses cheveux, perdus dans la poussière, elle (l'orgueilleuse Proserpine) elle s'offrait. Sur ses reins, un démon officiait, disait le _Credo_, faisait l'offrande[46].

[46] Ce point si grave que la femme était autel elle-même, et qu'on officiait sur elle, nous est connu par le procès de la Voisin, que M. Ravaisson aîné a publié avec les autres _Papiers de la Bastille_. Dans ces imitations, récentes, il est vrai, du Sabbat, qu'on fit pour amuser les grands seigneurs de la cour de Louis XIV, on reproduisit sans nul doute les formes antiques et classiques du Sabbat primitif, même en tel point qui avait pu être abandonné dans les temps intermédiaires.

Cela fut plus tard immodeste. Mais alors, dans les calamités du quatorzième siècle, aux temps terribles de la Peste noire et de tant de famines, aux temps de la Jacquerie et des brigandages exécrables des Grandes-Compagnies,--pour ce peuple en danger, l'effet était plus que sérieux. L'assemblée tout entière avait beaucoup à craindre si elle était surprise. La sorcière risquait extrêmement, et vraiment, dans cet acte audacieux, elle donnait sa vie. Bien plus elle affrontait un enfer de douleurs, de telles tortures, qu'on ose à peine le dire. Tenaillée et rompue, les mamelles arrachées, la peau lentement écorchée (comme on le fit à l'évêque sorcier de Cahors), brûlée à petit feu de braise, et membre à membre, elle pouvait avoir une éternité d'agonie.

Tous, à coup sûr, étaient émus quand, sur la créature dévouée, humiliée, qui se donnait, on faisait la prière, et l'offrande pour la récolte. On présentait du blé à l'_Esprit de la terre_ qui fait pousser le blé. Des oiseaux envolés (du sein de la Femme sans doute) portaient au _Dieu de liberté_ le soupir et le vœu des serfs. Que demandaient-ils? Que nous autres, leurs descendants lointains, nous fussions affranchis[47].

[47] Cette offrande charmante du blé et des oiseaux est particulière à la France. (Jaquier, _Flagellans_, 51. Soldan, 225.) En Lorraine et sans doute en Allemagne, on offrait des bêtes noires: le chat noir, le bouc noir, le taureau noir.

Quelle hostie distribuait-elle? Non l'hostie de risée, qu'on verra aux temps d'Henri IV, mais, vraisemblablement, cette _confarreatio_ que nous avons vue dans les philtres, l'hostie d'amour, un gâteau cuit sur elle, sur la victime qui demain pouvait elle-même passer par le feu. C'était sa vie, sa mort, que l'on mangeait. On y sentait déjà sa chair brûlée.

En dernier lieu, on déposait sur elle deux offrandes qui semblaient de chair, deux simulacres: celui du _dernier mort_ de la commune, celui du _dernier né_. Ils participaient au mérite de la femme autel et hostie, et l'assemblée (fictivement) communiait de l'un et de l'autre.--Triple hostie, toute humaine. Sous l'ombre vague de Satan, le peuple n'adorait que le peuple.

C'était là le vrai sacrifice. Il était accompli. La Femme, s'étant donnée à manger à la foule, avait fini son œuvre. Elle se relevait, mais ne quittait la place qu'après avoir fièrement posé et comme constaté la légitimité de tout cela par l'appel à la foudre, un défi provoquant au Dieu destitué.

En dérision des mots: _Agnus Dei_, etc., et de la rupture de l'hostie chrétienne, elle se faisait apporter un crapaud habillé et le mettait en pièces. Elle roulait ses yeux effroyablement, les tournait vers le ciel, et, décapitant le crapaud, elle disait ces mots singuliers: «Ah! _Philippe_[48], si je te tenais, je t'en ferais autant!»

[48] Lancre, 136. Pourquoi ce nom _Philippe_, je n'en sais rien. Il reste d'autant plus obscur qu'ailleurs, lorsque Satan nomme Jésus, il l'appelle le petit Jean ou _Janicot_. Le nommerait-elle ici _Philippe_ du nom odieux du roi qui nous donna les cent années des guerres anglaises, qui, à Crécy, commença nos défaites et nous valut la première invasion? Après une longue paix, fort peu interrompue, la guerre fut d'autant plus horrible au peuple. Philippe de Valois, auteur de cette guerre sans fin, fut maudit et laissa peut-être dans ce rituel populaire une durable malédiction.

Jésus ne disant rien à ce défi, ne lançant pas la foudre, on le croyait vaincu. La troupe agile des démons choisissait ce moment pour étonner le peuple par de petits miracles qui saisissaient, effrayaient les crédules. Les crapauds, bête inoffensive, mais qu'on croyait très venimeuse, étaient mordus par eux, et déchirés à belles dents. De grands feux, des brasiers, étaient sautés impunément pour amuser la foule et la faire rire des feux d'enfer.

Le peuple riait-il après un acte si tragique, si hardi? je ne sais. Elle ne riait pas, à coup sûr, celle qui, la première, osa cela. Ces feux durent lui paraître ceux du prochain bûcher. A elle de pourvoir à l'avenir de la monarchie diabolique, de créer la future sorcière.

XII

L'AMOUR, LA MORT.--SATAN S'ÉVANOUIT

Voilà la foule affranchie, rassurée. Le serf, un moment libre, est roi pour quelques heures. Il a bien peu de temps. Déjà change le ciel, et les étoiles inclinent. Dans un moment, l'aube sévère va le remettre en servitude, le ramener sous l'œil ennemi, sous l'ombre du château, sous l'ombre de l'église, au travail monotone, à l'éternel ennui réglé par les deux cloches, dont l'une dit: _Toujours_, et l'autre dit: _Jamais_. Chacun d'eux, humble et morne, d'un maintien composé, paraîtra sortir de chez lui.

Qu'ils l'aient du moins, ce court moment! Que chacun des déshérités soit comblé une fois, et trouve ici son rêve!...

Quel cœur si malheureux, si flétri, qui parfois ne songe, n'ait quelque folle envie, ne dise: «Si cela m'arrivait?»

Les seules descriptions détaillées que l'on ait sont, je l'ai dit, modernes, d'un temps de paix et de bonheur, des dernières années d'Henri IV, où la France refleurissait. Années prospères, luxurieuses, tout à fait différentes de l'âge noir, où s'organisa le Sabbat.

Il ne tient pas à M. de Lancre et autres que nous ne nous figurions le troisième acte comme la kermesse de Rubens, une orgie très confuse, un grand bal travesti qui permettrait toute union, surtout entre proches parents. Selon ces auteurs qui ne veulent qu'inspirer l'horreur, faire frémir, le but principal du sabbat, la leçon, la doctrine expresse de Satan, c'est l'inceste, et, dans ces grandes assemblées (parfois de douze mille âmes), les actes les plus monstrueux eussent été commis devant tout le monde.

Cela est difficile à croire. Les mêmes auteurs disent d'autres choses qui semblent fort contraires à un tel cynisme. Ils disent qu'on n'y venait que par couples, qu'on ne siégeait au banquet que deux à deux, que même, s'il arrivait une personne isolée, on lui déléguait un jeune démon pour la conduire, lui faire les honneurs de la fête. Ils disent que des amants jaloux ne craignaient pas d'y venir, d'y amener les belles curieuses.

On voit aussi que la masse venait par familles, avec les enfants. On ne les renvoyait que pour le premier acte, non pour le banquet ni l'office, et non même pour ce troisième acte. Cela prouve qu'il y avait une certaine décence. Au reste, la scène était double. Les groupes de familles restaient sur la lande bien éclairés. Ce n'était qu'au delà du rideau fantastique des fumées résineuses que commençaient des espaces plus sombres où l'on pouvait s'écarter.

Les juges, les inquisiteurs, si hostiles, sont obligés d'avouer qu'il y avait un grand esprit de douceur et de paix. Nulle des trois choses si choquantes aux fêtes des nobles. Point d'épée, de duels, point de tables ensanglantées. Point de galantes perfidies pour avilir l'_intime ami_. L'immonde fraternité des Templiers, quoi qu'on ait dit, était inconnue, inutile; au Sabbat, la femme était tout.

Quant à l'inceste, il faut s'entendre. Tout rapport avec les parentes, même les plus permis aujourd'hui, était compté comme crime. La loi moderne, qui est la charité même, comprend le cœur de l'homme et le bien des familles. Elle permet au veuf d'épouser la sœur de sa femme, c'est-à-dire de donner à ses enfants la meilleure mère. Elle permet à l'oncle de protéger sa nièce en l'épousant. Elle permet surtout d'épouser la cousine, une épouse sûre et bien connue, souvent aimée d'enfance, compagne des premiers jeux, agréable à la mère, qui d'avance l'adopta de cœur. Au Moyen-âge, tout cela c'est l'inceste.

Le paysan, qui n'aime que sa famille, était désespéré. Même au sixième degré, c'eût été chose énorme d'épouser sa cousine. Nul moyen de se marier dans son village, où la parenté mettait tant d'empêchements. Il fallait chercher ailleurs, au loin. Mais, alors, on communiquait peu, on ne se connaissait pas, et on détestait ses voisins. Les villages, aux fêtes, se battaient sans savoir pourquoi (cela se voit encore dans les pays tant soit peu écartés); on n'osait guère aller chercher femme au lieu même où l'on s'était battu, où l'ont eût été en danger.

Autre difficulté. Le seigneur du jeune serf ne lui permettait pas de se marier dans la seigneurie d'à côté. Il fût devenu serf du seigneur de sa femme, eût été perdu pour le sien.

Ainsi le _prêtre défendait la cousine_, le _seigneur l'étrangère_. Beaucoup ne se mariaient pas.

Cela produisait justement ce qu'on prétendait éviter. Au Sabbat éclataient les attractions naturelles. Le jeune homme retrouvait là celle qu'il connaissait, aimait d'avance, celle dont à dix ans on l'appelait le _petit mari_. Il la préférait à coup sûr, et se souvenait peu des empêchements canoniques.

Quand on connaît bien la famille du Moyen-âge, on ne croit point du tout à ces imputations déclamatoires d'une vaste promiscuité qui eût mêlé une foule. Tout au contraire, on sent que chaque petit groupe, serré et concentré, est infiniment loin d'admettre l'étranger.

Le serf, peu jaloux (pour ses proches), mais si pauvre, si misérable, craint excessivement d'empirer son sort en multipliant des enfants qu'il ne pourra nourrir. Le prêtre, le seigneur, voudraient qu'on augmentât leurs serfs, que la femme fût toujours enceinte, et les prédications les plus étranges se faisaient à ce sujet[49]; parfois des reproches sanglants et des menaces. D'autant plus obstinée était la prudence de l'homme. La femme, pauvre créature qui ne pouvait avoir d'enfants viables dans de telles conditions, qui n'enfantait que pour pleurer, avait la terreur des grossesses. Elle ne se hasardait à la fête nocturne que sur cette expresse assurance qu'on disait, répétait: «Jamais femme n'en revint enceinte[50].»

[49] Fort récemment encore, mon spirituel ami, M. Génin, avait recueilli les plus curieux renseignements là-dessus.

[50] Boguet, Lancre, tous les auteurs sont d'accord sur ce point. Rude contradiction de Satan, mais tout à fait selon le vœu du serf, du paysan, du pauvre. Satan fait germer la moisson, mais il rend la femme inféconde. Beaucoup de blé et point d'enfant.

Elles venaient, attirées à la fête par le banquet, la danse, les lumières, l'amusement, nullement par le plaisir charnel. Les unes n'y trouvaient que souffrance. Les autres détestaient la purification glacée qui suivait brusquement l'amour pour le rendre stérile. N'importe. Elles acceptaient tout, plutôt que d'aggraver leur indigence, de faire un malheureux, de donner un serf au seigneur.

Forte conjuration, entente très fidèle, qui resserrait l'amour dans la famille, excluait l'étranger. On ne se fiait qu'aux parents unis dans un même servage, qui, partageant les mêmes charges, n'avaient garde de les augmenter.

Ainsi, nul entraînement général, point de chaos confus du peuple. Tout au contraire, des groupes serrés et exclusifs. C'est ce qui devait rendre le Sabbat impuissant comme révolte. Il ne mêlait nullement la foule. La famille, attentive à la stérilité, l'assurait en se concentrant en elle-même dans l'amour des très proches, c'est-à-dire des intéressés. Arrangement triste, froid, impur. Les moments les plus doux en étaient assombris, souillés. Hélas! jusqu'à l'amour, tout était misère et révolte.

Cette société était cruelle. L'autorité disait: «Mariez-vous.» Mais elle rendait cela très difficile, et par l'excès de la misère, et par cette rigueur insensée des empêchements canoniques.

L'effet était exactement contraire à la pureté que l'on prêchait. Sous apparence chrétienne, le patriarchat de l'Asie existait seul.

L'aîné seul se mariait. Les frères cadets, les sœurs, travaillaient sous lui et pour lui[51]. Dans les fermes isolées des montagnes du Midi, loin de tout voisinage et de toute femme, les frères vivaient avec leurs sœurs, qui étaient leurs servantes et leur appartenaient en toute chose. Mœurs analogues à celles de la Genèse, aux mariages des Parsis, aux usages toujours subsistants de certaines tribus pastorales de l'Himalaya.

[51] Chose très générale dans l'ancienne France, me disait le savant et exact M. Monteil.

Ce qui était plus choquant encore, c'était le sort de la mère. Elle ne mariait pas son fils, ne pouvait l'unir à une parente, s'assurer d'une bru qui eût eu des égards pour elle. Son fils se mariait (s'il le pouvait) à une fille d'un village éloigné, souvent hostile, dont l'invasion était terrible, soit aux enfants du premier lit, soit à la pauvre mère, que l'étrangère faisait souvent chasser. On ne le croira pas, mais la chose est certaine. Tout au moins, on la maltraitait: on l'éloignait du foyer, de la table.

Une loi suisse défend d'ôter à la mère sa place au coin du feu.

Elle craignait extrêmement que le fils ne se mariât. Mais son sort ne valait guère mieux s'il ne le faisait point. Elle n'en était pas moins servante du jeune _maître de maison_, qui succédait à tous les droits du père, et même à celui de la battre. J'ai vu encore dans le Midi cette impiété: le fils de vingt-cinq ans châtiait sa mère quand elle s'enivrait.

Combien plus dans ces temps sauvages!... C'était lui bien plutôt qui revenait des fêtes dans l'état de demi-ivresse, sachant très peu ce qu'il faisait. Même chambre, même lit (car il n'y en avait jamais deux). Elle n'était pas sans avoir peur. Il avait vu ses amis mariés, et cela l'aigrissait. De là, des pleurs, une extrême faiblesse, le plus déplorable abandon. L'infortunée, menacée de son seul dieu, son fils, brisée de cœur, dans une situation tellement contre nature, désespérait. Elle tâchait de dormir, d'ignorer. Il arrivait, sans que ni l'un ni l'autre s'en rendît compte, ce qui arrive aujourd'hui encore si fréquemment aux quartiers indigents des grandes villes, où une pauvre personne, forcée ou effrayée, battue peut-être, subit tout. Domptée dès lors, et, malgré ses scrupules, beaucoup trop résignée, elle endurait une misérable servitude. Honteuse et douloureuse vie, pleine d'angoisse, car, d'année en année, la distance d'âge augmentait, les séparait. La femme de trente-six ans gardait un fils de vingt. Mais à cinquante ans, hélas! plus tard encore, qu'advenait-il? Du grand Sabbat, où les lointains villages se rencontraient, il pouvait ramener l'étrangère, la jeune maîtresse, inconnue, dure, sans cœur, sans pitié, qui lui prendrait son fils, son feu, son lit, cette maison qu'elle avait faite elle-même.

A en croire Lancre et autres, Satan faisait au fils un grand mérite de rester fidèle à la mère, tenait ce crime pour vertu. Si cela est vrai, on peut supposer que la femme défendait la femme, que la sorcière était dans les intérêts de la mère pour la maintenir au foyer contre la belle-fille, qui l'eût envoyée mendier, le bâton à la main.

Lancre prétend encore «qu'il n'y avait bonne sorcière qui ne naquît de l'amour de la mère et du fils». Il en fut ainsi dans la Perse pour la naissance du mage, qui, disait-on, devait provenir de cet odieux mystère. Ainsi les secrets de magie restaient fort concentrés dans une famille qui se renouvelait elle-même.

Par une erreur impie, ils croyaient imiter l'innocent mystère agricole, l'éternel cercle végétal, où le grain, ressemé au sillon, fait le grain.

Les unions moins monstrueuses (du frère et de la sœur), communes chez les Orientaux et les Grecs, étaient froides et très peu fécondes. Elles furent très sagement abandonnées, et l'on n'y fût guère revenu sans l'esprit de révolte, qui, suscité par d'absurdes rigueurs, se jetait follement dans l'extrême opposé.

Des lois contre nature firent ainsi, par la haine, des mœurs contre nature.

O temps dur! temps maudit! et gros de désespoir!

Nous avons disserté. Mais voici presque l'aube. Dans un moment, l'heure sonne qui met en fuite les esprits. La sorcière, à son front, sent sécher les lugubres fleurs. Adieu sa royauté! sa vie peut-être!... Que serait-ce si le jour la trouvait encore? Que fera-t-elle de Satan? une flamme? une cendre? Il ne demande pas mieux. Il sait bien, le rusé, que, pour vivre, renaître, le seul moyen, c'est de mourir.

Mourra-t-il, le puissant évocateur des morts qui donna à celles qui pleurent la seule joie d'ici-bas, l'amour évanoui et le rêve adoré? Oh? non, il est bien sûr de vivre.

Mourra-t-il, le puissant Esprit qui, trouvant la Création maudite, la Nature gisante par terre, que l'Église avait jetée de sa robe, comme un nourrisson sale, ramassa la Nature et la mit dans son sein? Cela ne se peut pas.

Mourra-t-il, l'unique médecin du Moyen-âge, de l'âge malade, qui le sauva par les poisons, et lui dit: «Vis donc, imbécile!»

Comme il est sûr de vivre, le gaillard, il meurt tout à son aise. Il s'escamote, brûle avec dextérité sa belle peau de bouc, s'évanouit dans la flamme et dans l'aube.

Mais, _elle_, elle qui fit Satan, qui fit tout, le bien et le mal, qui favorisa tant de choses, d'amour, de dévouements, de crimes!... que devient-elle? La voilà seule sur la lande déserte!

Elle n'est pas, comme on dit, l'horreur de tous. Beaucoup la béniront[52]. Plus d'un l'a trouvée belle, plus d'un vendrait sa part du Paradis pour oser approcher... Mais, autour, il est un abîme, on l'admire trop, et on en a tant peur! de cette toute-puissante Médée, de ses beaux yeux profonds, des voluptueuses couleuvres de cheveux noirs dont elle est inondée.

[52] Lancre parle de sorcières aimées et adorées.

Seule à jamais. A jamais, sans amour! Qui lui reste? Rien que l'Esprit qui se déroba tout à l'heure.

«Eh bien, mon bon Satan, partons... Car j'ai bien hâte d'être là-bas. L'enfer vaut mieux. Adieu le monde!»