Part 24
Un procès de Toulouse, qui donne en 1353 la première mention de la Ronde du Sabbat, me mettait justement le doigt sur la date précise. Quoi de plus naturel? La peste noire rase le globe et «tue le tiers du monde». Le pape est dégradé. Les seigneurs battus, prisonniers, tirent leur rançon du serf et lui prennent jusqu'à la chemise. La grande épilepsie du temps commence, puis la guerre servile, la Jacquerie... On est si furieux qu'on danse.
IV
Chapitres IX et X.--_Satan médecin._--_Philtres_, etc.--En lisant les très beaux ouvrages qu'on a fait de nos jours sur l'histoire des sciences, je suis étonné d'une chose: on semble croire que tout a été trouvé par les docteurs, ces demi-scolastiques, qui à chaque instant étaient arrêtés par leur robe, leurs dogmes, les déplorables habitudes d'esprit que leur donnait l'École. Et celles qui marchaient libres de ces chaînes, les sorcières n'auraient rien trouvé? Cela serait invraisemblable. Paracelse dit le contraire. Dans le peu qu'on sait de leurs recettes, il y a un bon sens singulier. Aujourd'hui encore, les solanées, tant employées par elles, sont considérées comme le remède spécial de la grande maladie qui menaça le monde au quatorzième siècle. J'ai été surpris de voir dans M. Coste (_Hist. du dével. des corps_, t. II, p. 53) que l'opinion de M. Paul Dubois sur les effets de l'eau glacée à un certain moment était exactement conforme à la pratique des sorcières au Sabbat. Voyez, au contraire, les sottes recettes des grands docteurs de ces temps-là, les effets merveilleux de l'urine de mule, etc. (Agrippa, _De occulta philosophia_, t. II, p. 24, éd. Lugduni, in-octavo).
Quant à leur médecine d'amour, leurs philtres, etc., on n'a pas remarqué combien les _pactes entre amants_ ressemblaient aux _pactes entre amis_ et frères d'armes. Les seconds dans Grimm (_Rechts Alterthümer_) et dans mes _Origines_; les premiers dans Calcagnini, Sprenger, Grillandus et tant d'autres auteurs, ont tout à fait le même caractère. C'est toujours ou la nature attestée et prise à témoin, ou l'emploi plus ou moins impie des sacrements, des choses de l'Église, ou le banquet commun, tel breuvage, tel pain ou gâteau qu'on partage. Ajoutez certaines communions, par le sang, par telle ou telle excrétion.
Mais, quelque intimes et personnelles qu'elles puissent paraître, la souveraine communion d'amour est toujours une _confarreatio_, le partage d'un pain qui a pris la vertu magique. Il devient tel, tantôt par la messe qu'on dit dessus (Grillandus, 316), tantôt par le contact, les émanations de l'objet aimé. Au soir d'une noce, pour éveiller l'amour, on sert le _pâté de l'épousée_ (Thiers, _Superstitions_, IV, 548), et pour le réveiller chez celui que l'on a _noué_, elle lui fait manger certaine _pâte_ qu'elle a préparée, etc.
V
_Rapports de Satan avec la Jacquerie._--Le beau symbole des oiseaux envolés, délivrés par Satan, suffirait pour faire deviner que nos paysans de France y voyaient un esprit sauveur, libérateur. Mais tout cela fut étouffé de bonne heure dans des flots de sang. Sur le Rhin, la chose est plus claire. Là, les princes étant évêques, haïs à double titre, virent dans Satan un adversaire personnel. Malgré leur répugnance pour subir le joug de l'Inquisition romaine, ils l'acceptèrent dans l'imminent danger de la grande éruption de sorcellerie qui éclata à la fin du quinzième siècle. Au seizième, le mouvement change de formes et devient la _Guerre des paysans_.--Une belle tradition, contée par Walter Scott, nous montre qu'en Écosse la magie fut l'auxiliaire des résistances nationales. Une armée enchantée attend dans de vastes cavernes que sonne l'heure du combat. Un de ces gens de basses terres qui font commerce de chevaux, a vendu un cheval noir à un vieillard des montagnes. «Je te payerai, dit-il, mais à minuit sur le Lucken Have» (un pic de la chaîne d'Eildon). Il le paye, en effet, en monnaies fort anciennes; puis lui dit: «Viens voir ma demeure.» Grand est l'étonnement du marchand quand il aperçoit dans une profondeur infinie des files de chevaux immobiles, près de chacun un guerrier immobile également. Le vieillard lui dit à voix basse: «Tous ils s'éveilleront à la bataille de Sheriffmoor.» Dans la caverne étaient suspendus une épée et un cor. «Avec ce cor, dit le vieillard, tu peux rompre tout l'enchantement.» L'autre, troublé et hors de lui, saisit le cor, en tire des sons... A l'instant, les chevaux hennissent, trépignent, secouent le harnais. Les guerriers se lèvent; tout retentit d'un bruit de fer, d'armures. Le marchand se meurt de peur, et le cor lui tombe des mains... Tout disparaît... Une voix terrible, comme celle d'un géant, éclate, criant: «Malheur au lâche qui ne tire pas l'épée, avant de donner du cor.»--Grand avis national, et de profonde expérience, fort bon pour ces tribus sauvages qui faisaient toujours grand bruit avant d'être prêtes à agir, avertissaient l'ennemi.--L'indigne marchand fut porté par une trombe hors de la caverne, et quoi qu'il ait pu faire depuis, il n'en a jamais retrouvé l'entrée.
VI
_Du dernier acte du Sabbat._--Lorsqu'on reviendra tout à fait de ce prodigieux rêve de presque deux mille ans, et qu'on jugera froidement la société chrétienne du Moyen-âge, on y remarquera une chose énorme, unique dans l'histoire du monde: c'est que 1º _l'adultère y est à l'état d'institution_ régulière, reconnue, estimée, chantée, célébrée dans tous les monuments de la littérature noble et bourgeoise, tous les poèmes, tous les fabliaux, et que, 2º d'autre part l'_inceste_ est l'état général des serfs, état parfaitement manifesté dans le Sabbat, qui est leur unique liberté, leur vraie vie, où ils se montrent ce qu'ils sont.
J'ai douté que l'inceste fût solennel, étalé publiquement, comme dit Lancre. Mais je ne doute pas de la chose même.
Inceste économique surtout, résultat de l'état misérable où l'on tenait les serfs.--Les femmes, travaillant moins, étaient considérées comme des bouches inutiles. Une suffisait à la famille. La naissance d'une fille était pleurée comme un malheur (Voy. mes _Origines_). On ne la soignait guère. Il devait en survivre peu. L'aîné des frères se mariait seul, et couvrait ce communisme d'un masque chrétien. Entre eux, parfaite entente et conjuration de stérilité. Voilà le fond de ce triste mystère, attesté par tant de témoins qui ne le comprennent pas.
L'un des plus graves, pour moi, c'est Boguet, sérieux, probe, consciencieux, qui, dans son pays écarté du Jura, dans sa montagne de Saint-Claude, a dû trouver les usages antiques, mieux conservés, suivis fidèlement avec la ténacité routinière du paysan. Lui aussi, il affirme les deux grandes choses: 1º l'inceste, même celui de la mère et du fils; 2º le plaisir stérile et douloureux, la fécondité impossible.
Cela effraye, que des peuples entiers de femmes se soumissent à ce sacrilège. Je dis: des peuples. Ces sabbats étaient d'immenses assemblées (douze mille âmes dans un petit canton basque, voy. Lancre; six mille pour une bicoque, La Mirandole voy. Spina).
Grande et terrible révélation du peu d'influence morale qu'avait l'Église. On a cru qu'avec son latin, sa métaphysique byzantine, à peine comprise d'elle-même, elle christianisait le peuple. Et, dans le seul moment où il soit libre, où il puisse montrer ce qu'il est, il apparaît plus que païen. L'intérêt, le calcul, la concentration de famille, y font plus que tous ces vains enseignements. L'inceste du père et de la fille eût peu fait pour cela, et l'on en parle moins. Celui de la mère et du fils est spécialement recommandé par Satan. Pourquoi? Parce que, dans ces races sauvages, le jeune travailleur, au premier éveil des sens, eût échappé à la famille, eût été perdu pour elle, au moment où il lui devenait précieux. On croyait l'y tenir, l'y fixer, au moins pour longtemps, par ce lien si fort: «Que sa mère se damnait pour lui.»
Mais comment consentait-elle à cela? Jugeons-en par les cas rares heureusement qui se voient aujourd'hui. Cela ne se trouve guère que dans l'extrême misère. Chose dure à dire: l'excès du malheur déprave. L'âme brisée se défend peu, est faible et molle. Les pauvres sauvages, dans leur vie si dénuée, gâtent extrêmement leurs enfants. Chez la veuve indigente, la femme abandonnée, l'enfant est maître de tout, et elle n'a pas la force, quand il grandit, de s'opposer à lui.
Combien plus dans le Moyen-âge! La femme y est écrasée de trois côtés. L'Église la tient au plus bas (elle est Ève et le péché même). A la maison, elle est battue; au sabbat, immolée; on sait comment. Au fond, elle n'est ni de Satan, ni de Jésus. Elle n'est rien, n'a rien. Elle mourrait sans son enfant. Mais il faut prendre garde de faire une créature si malheureuse; car, sous cette grêle de douleurs, ce qui n'est pas douleur, ce qui est douceur et tendresse, peut en revanche tourner en frénésie. Voilà l'horreur du Moyen-âge. Avec son air tout spirituel, il soulève des bas-fonds des choses incroyables qui y seraient restées: il va draguant, creusant les fangeux souterrains de l'âme.
Du reste, la pauvre créature étoufferait tout cela. Bien différente de la haute dame, elle ne peut pécher que par obéissance. Son mari le veut, et Satan le veut. Elle a peur, elle en pleure; on ne la consulte guère. Mais, si peu libre qu'elle soit, l'effet n'en est pas moins terrible pour la perversion des sens et de l'esprit. C'est l'enfer ici-bas. Elle reste effarée, demi-folle de remords et de passion. Le fils, si l'on a réussi, voit dans son père un ennemi. Un souffle parricide plane sur cette maison. On est épouvanté de ce que pouvait être une telle société, où la famille, tellement impure et déchirée, marchait morne et muette, avec un lourd masque de plomb, sous la verge d'une autorité imbécile qui se croyait maîtresse. Quel troupeau! Quelles brebis! Quels pasteurs idiots!... Ils avaient sous les yeux un monstre de malheur, de douleur, de péché. Spectacle inouï avant et après. Mais ils regardaient dans leurs livres, apprenaient, répétaient des mots! Des mots! des mots! c'est toute leur histoire. Ils furent au total _une langue_. Verbe et verbalité, c'est tout. Un nom leur restera: _Parole_.
VII
_Littérature de sorcellerie._--C'est vers 1400 qu'elle commence. Ses livres sont de deux classes et de deux époques: 1º ceux des moines inquisiteurs du quinzième siècle; 2º ceux des juges laïques du temps d'Henri IV et de Louis XIII.
La grosse compilation de Lyon qu'on a faite et dédiée à l'inquisiteur Nitard, reproduit une foule de ces traités de moines. Je les ai comparés entre eux, et parfois aux anciennes éditions. Au fond, il y a très peu de chose. Ils se répètent fastidieusement. Le premier en date (d'environ 1440) est le pire des sots, un bel esprit allemand, le dominicain Nider. Dans son _Formicarius_, chaque chapitre commence par poser une ressemblance entre les fourmis et les hérétiques ou sorciers, les péchés capitaux, etc. Cela touche à l'idiotisme. Il explique parfaitement qu'on devait brûler Jeanne d'Arc.--Ce livre parut si joli que la plupart le copièrent; Sprenger surtout, le grand Sprenger, dont j'ai fait valoir les mérites. Mais qui pourrait tout dire? Quelle fécondité d'âneries! «_Femina_ vient de _fe_ et de _minus_. La femme a moins de foi que l'homme.» Et à deux pas de là: «Elle est en effet légère et crédule; elle incline toujours à croire.»--Salomon eut raison de dire: «La femme belle et folle est un anneau d'or au grouin d'un porc. Sa langue est douce comme l'huile, mais par en bas ce n'est qu'absinthe.» Au reste, comment s'étonner de tout cela? N'a-t-elle pas été faite d'une côte recourbée, c'est-à-dire «d'une côte qui est tortue, dirigée contre l'homme?»
Le _Marteau_ de Sprenger est l'ouvrage capital, le type, que suivent généralement les autres manuels, les _Marteaux_, _Fouets_, _Fustigations_, que donnent ensuite les Spina, les Jacquier, les Castro, les Grillandus, etc. Celui-ci, Florentin, inquisiteur à Arezzo (1520), a des choses curieuses, sur les philtres, quelques histoires intéressantes. On y voit parfaitement qu'il y avait, outre le Sabbat réel, un Sabbat imaginaire où beaucoup de personnes effrayées croyaient assister, surtout des femmes somnambules qui se levaient la nuit, couraient les champs. Un jeune homme traversant la campagne à la première lueur de l'aube, et suivant un ruisseau, s'entend appeler d'une voix très douce, mais craintive et tremblante. Et il voit là un objet de pitié, une blanche figure de femme à peu près nue, sauf un petit caleçon. Honteuse, frissonnante, elle était blottie dans les ronces. Il reconnaît une voisine; elle le prie de la tirer de là. «Qu'y faisiez-vous?--Je cherchais mon âne.»--Il n'en croit rien, et alors elle fond en larmes. La pauvre femme, qui bien probablement dans son somnambulisme sortait du lit de son mari, se met à s'accuser. Le diable l'a menée au Sabbat; en la ramenant, il a entendu une cloche et l'a laissée tomber. Elle tâcha d'assurer sa discrétion en lui donnant un bonnet, des bottes et trois fromages. Malheureusement le sot ne put tenir sa langue; il se vanta de ce qu'il avait vu. Elle fut saisie. Grillandus, alors absent, ne put faire son procès, mais elle n'en fut pas moins brûlée. Il en parle avec complaisance et dit (le sensuel boucher): «Elle était belle et assez grasse» (_pulchra et satis pinguis_).
De moine en moine, la boule de neige va toujours grossissant. Vers 1600, les compilateurs étant eux-mêmes compilés, augmentés par les derniers venus, on arrive à un livre énorme, les _Disquisitiones magicæ_, de l'Espagnol Del Rio. Dans son _Auto-da-fé de Logroño_ (réimprimé par Lancre), il donne un Sabbat détaillé, curieux, mais l'un des plus fous que l'on puisse lire. Au banquet pour premier service, on mange des enfants en hachis. Au second, de la chair d'un sorcier déterré. Satan, qui sait son monde, reconduit les convives, tenant en guise de flambeau le bras d'un enfant mort sans baptême, etc.
Est-ce assez de sottises? Non. Le prix et la couronne appartient au dominicain Michaëlis (affaire Gauffridi, 1610). Son Sabbat est certainement de tous le plus invraisemblable. D'abord on se rassemble «au son du cor». (Un bon moyen de se faire prendre.) Le Sabbat a lieu «tous les jours». Chaque jour a son crime spécial, et aussi chaque classe de la hiérarchie. Ceux de la dernière classe, novices et pauvres diables, se font la main pour commencer, en tuant des petits enfants. Ceux de la haute classe, les gentilshommes magiciens, ont pour fonction de blasphémer, défier et injurier Dieu. Ils ne prennent pas la fatigue des maléfices et ensorcellements; ils les font par leurs valets et femmes de chambre, qui forment la classe intermédiaire entre les sorciers comme il faut et les sorciers manants, etc.
Dans d'autres descriptions du même temps, Satan observe les us des Universités et fait subir aux aspirants des examens sévères, s'assure de leur capacité, les inscrit sur ses registres, donne diplôme et patente. Parfois il exige une longue initiation préalable, un noviciat quasi monastique. Ou bien encore, conformément aux règles du compagnonnage et des corporations de métier, il impose l'apprentissage, la présentation du _chef-d'œuvre_.
VIII
_Décadence_, etc.--Une chose bien digne d'attention, c'est que l'Église, l'ennemie de Satan, loin de le vaincre, fait deux fois sa victoire. Après l'extermination des Albigeois au treizième siècle, _a-t-elle triomphé_? _Au contraire._ Satan règne au quatorzième.--Après la Saint-Barthélemy et pendant les massacres de la Guerre de Trente-Ans, l'Église _triomphe-t-elle_? _Au contraire._ Satan règne sous Louis XIII.
Tout l'objet de mon livre était de donner, non une histoire de la sorcellerie, mais une formule simple et forte de la vie de la sorcière, que mes savants devanciers obscurcissent par la science même et l'excès des détails. Ma force est de partir, _non du Diable, d'une creuse entité, mais d'une réalité vivante_, la Sorcière, réalité chaude et féconde. L'Église n'avait que les démons. Elle n'arrivait pas à Satan. C'est le rêve de la Sorcière.
J'ai essayé de résumer sa biographie de mille ans, ses âges successifs, sa chronologie. J'ai dit: 1º _comment elle se fait_ par l'excès des misères; comment la simple femme, servie par l'Esprit familier, transforme cet Esprit dans le progrès du désespoir, est obsédée, possédée, endiablée, l'enfante incessamment, se l'incorpore, enfin est une avec Satan. J'ai dit: 2º _comment la sorcière_ règne, mais _se défait_, se détruit elle-même. La sorcière furieuse d'orgueil, de haine, devient, dans le succès, la sorcière fangeuse et maligne, qui guérit, mais salit, de plus en plus industrielle, factotum empirique, agent d'amour, d'avortement; 3º elle disparaît de la scène, mais subsiste dans les campagnes. Ce qui reste en lumière par des procès célèbres, ce n'est plus la sorcière, mais l'_ensorcelée_ (Aix, Loudun, Louviers, affaire de la Cadière, etc.).
Cette chronologie n'était pas encore bien arrêtée pour moi, quand j'essayai, dans mon _Histoire_, de restituer le Sabbat, en ses actes. Je me trompai sur le cinquième. La vraie sorcière originaire est un être isolé, une religieuse du diable, qui n'a ni amour ni famille. Même celles de la décadence n'aiment pas les hommes. Elles subissent le libertinage stérile, et en portent la trace (Lancre), mais elles n'ont de goûts personnels que ceux des religieuses et des prisonnières. Elles attirent des femmes faibles, crédules, qui se laissent mener à leurs petits repas secrets (Wyer, ch. 27). Les maris de ces femmes en sont jaloux, troublent ce beau mystère, battent les sorcières et leur infligent la punition qu'elles craignent le plus, qui est de devenir enceintes.--La sorcière ne conçoit guère que malgré elle, de l'outrage et de la risée. Mais si elle a un fils, c'est le point essentiel, dit-on, de la religion satanique qu'il devienne son mari. De là (dans les derniers temps) de hideuses familles et des générations de petits sorciers et sorcières, tous malins et méchants, sujets à battre ou dénoncer leur mère. Il y a dans Boguet une scène horrible de ce genre.
Ce qui est moins connu, mais bien infâme, c'est que les grands qui employaient ces races perverses pour leurs crimes personnels, les tenant toujours dépendantes, par la peur d'être livrées aux prêtres, en tiraient de gros revenus. (Sprenger, p. 174, éd. de Lyon.)
Pour la décadence de la sorcellerie et les dernières persécutions dont elle fut l'objet, je renvoie à deux livres excellents qu'on devrait traduire, ceux de MM. Soldan et Wright.--Pour ses rapports avec le magnétisme, le spiritisme, les tables tournantes, etc., on trouvera de riches détails dans la curieuse _Histoire du merveilleux_, par M. Figuier.
IX
J'ai parlé deux fois de Toulon. Jamais assez. Il m'a porté bonheur. Ce fut beaucoup pour moi d'achever cette sombre histoire dans le pays de la lumière. Nos travaux se ressentent de la contrée où ils furent accomplis. La nature travaille avec nous. C'est un devoir de rendre grâce à ce mystérieux compagnon, de remercier le _Genius loci_.
Au pied du fort Lamalgue qui domine invisible, j'occupais sur une pente assez âpre de lande et de roc une petite maison fort recueillie. Celui qui se bâtit cet ermitage, un médecin, y a écrit un livre original, _l'Agonie et la Mort_. Lui-même y est mort récemment. Tête ardente et cœur volcanique, il venait chaque jour de Toulon verser là ses troubles pensées. Elles y sont fortement marquées. Dans l'enclos, assez grand, de vignes et d'oliviers pour se fermer, s'isoler doublement, il a inscrit un jardin fort étroit, serré de murs, à l'africaine, avec un tout petit bassin. Il reste là présent par les plantes étrangères qu'il aimait, les marbres blancs chargés de caractères arabes qu'il sauva des tombeaux démolis à Alger. Ses cyprès de trente ans sont devenus géants, ses aloès, ses cactus énormes et redoutables. Le tout fort solitaire, point mou, mais très charmant. En hiver, partout l'églantier en fleur, partout le thym et les parfums amers.
Cette rade, on le sait, est la merveille du monde. Il y en a de plus grandes encore, mais aucune si belle, aucune si fièrement dessinée. Elle s'ouvre à la mer par une bouche de deux lieues, la resserrant par deux presqu'îles recourbées en pattes de crabe. Tout l'intérieur varié, accidenté de caps, de pics rocheux, de promontoirs aigus, landes, vignes, bouquets de pins. Un charme, une noblesse, une sévérité singulières.
Je ne découvrais pas le fond même de la rade, mais ses deux bras immenses: à droite, Tamaris (désormais immortel); à gauche, l'horizon fantastique de Gien, des _Iles d'or_, où le grand Rabelais aurait voulu mourir.
Derrière, sous le haut cirque des monts chauves, la gaieté et l'éclat du port, de ses eaux bleues, de ses vaisseaux qui vont, viennent, ce mouvement éternel, fait un piquant contraste. Les pavillons flottants, les banderoles, les rapides chaloupes, qui emmènent, ramènent les officiers, les amiraux, tout anime, intéresse. Chaque jour, à midi, allant à la ville, je montais de la mer au plus haut de mon fort, d'où l'immense panorama se développe, les montagnes depuis Hyères, la mer, la rade et, au milieu de la ville qui de là est charmante. Quelqu'un qui vit cela la première fois, disait: «La jolie femme que Toulon!»
Quel aimable accueil j'y trouvai! Quels amis empressés! Les établissements publics, les trois bibliothèques, les cours qu'on fait sur les sciences, offrent des ressources nombreuses que ne soupçonne point le voyageur rapide, le passant qui vient s'embarquer. Pour moi, établi pour longtemps, et devenu vrai Toulonnais, ce qui m'était d'un intérêt constant c'était de comparer l'ancien et le nouveau Toulon. Heureux progrès des temps que nulle part je n'ai senti mieux. La triste affaire de la Cadière, dont le savant bibliothécaire de la ville me communiqua les monuments, mettait pour moi ce contraste en vive saillie.
Un bâtiment surtout, chaque jour, arrêtait mes regards: _l'Hôpital de la marine_, ancien séminaire des Jésuites, fondé par Colbert pour les aumôniers de vaisseaux, et qui, dans la décadence de la marine, occupa de façon si odieuse l'attention publique.
On a bien fait de conserver un monument si instructif sur l'opposition des deux âges. Ce temps-là, d'ennui et de vide, d'immonde hypocrisie. Ce temps-ci, lumineux de vérité, ardent de travail, de recherche, de science, et de science ici toute charitable, tournée tout entière vers le soulagement, la consolation de la vie humaine!
Entrons-y maintenant: nous trouverons que la maison est quelque peu changée. Si les adversaires du présent disent que ses progrès sont du Diable, ils avoueront qu'apparemment le Diable a changé de moyens.
Son grimoire aujourd'hui est, au premier étage, une belle et respectable bibliothèque médicale, que ces jeunes chirurgiens, de leur argent et aux dépens de leurs plaisirs, augmentent incessamment. Moins de bals et moins de maîtresses. Plus de science, de fraternité.
Destructeur autrefois, créateur aujourd'hui, au laboratoire de chimie, le Diable travaille et prépare ce qui doit relever demain, guérir le pauvre matelot. Si le fer devient nécessaire, l'insensibilité que cherchaient les sorcières, et dont leurs narcotiques furent le premier essai, est donnée par la diablerie que Jackson a trouvée (1847).