Part 23
C'est ce dangereux magicien qui, pendant qu'on discute sur le sexe des anges et autres sublimes questions, s'acharnait aux réalités, créait la chimie, la physique, les mathématiques. Oui, les mathématiques. Il fallut les reprendre; ce fut une révolte. Car on était brûlé pour dire que trois font trois.
La médecine, surtout, c'est le vrai satanisme, une révolte contre la maladie, le fléau mérité de Dieu. Manifeste péché d'arrêter l'âme en chemin vers le ciel, de la replonger dans la vie!
Comment expier tout cela? Comment supprimer, faire crouler cet entassement de révoltes, qui aujourd'hui fait toute la vie moderne? Pour reprendre le chemin des anges, Satan détruira-t-il cette œuvre? Elle pose sur trois pierres éternelles: la Raison, le Droit, la Nature.
L'esprit nouveau est tellement vainqueur, qu'il oublie ses combats, daigne à peine aujourd'hui se souvenir de sa victoire.
Il n'était pas inutile de lui rappeler la misère de ses premiers commencements, les formes humbles et grossières, barbares, cruellement comiques, qu'il eut sous la persécution, quand une femme, l'infortunée Sorcière, lui donna son essor populaire dans la science. Bien plus hardie que l'hérétique, le raisonneur demi-chrétien, le savant qui gardait un pied dans le cercle sacré, elle en échappa vivement, et sur le libre sol, de rudes pierres sauvages tenta de se faire un autel.
Elle a péri, devait périr. Comment? Surtout par le progrès des sciences même qu'elle a commencées, par le médecin, par le naturaliste, pour qui elle avait travaillé.
La Sorcière a péri pour toujours, mais non pas la Fée. Elle reparaîtra sous cette forme qui est immortelle.
La femme, aux derniers siècles occupée d'affaires d'hommes, a perdu en revanche son vrai rôle: celui de la _médication_, de la _consolation_, celui de la Fée qui guérit.
C'est son vrai sacerdoce. Et il lui appartient, quoi qu'en ait dit l'Église.
Avec ses délicats organes, son amour du plus fin détail, un sens si tendre de la vie, elle est appelée à en devenir la pénétrante confidente en toute science d'observation. Avec son cœur et sa pitié, sa divination de bonté, elle va d'elle-même à la médication. Entre les malades et l'enfant il est fort peu de différence. A tous les deux il faut la femme.
Elle rentrera dans les sciences et y rapportera la douceur et l'humanité, comme un sourire de la nature.
L'Anti-Nature pâlit, et le jour n'est pas loin où son heureuse éclipse fera pour le monde une aurore.
Les dieux passent, et non Dieu. Au contraire, plus ils passent, et plus il apparaît. Il est comme un phare à éclipse, mais qui à chaque fois revient plus lumineux.
C'est un grand signe de le voir en pleine discussion, et dans les journaux même. On commence à sentir que toutes les questions tiennent à la question fondamentale et souveraine (l'éducation, l'état, l'enfant, la femme). Tel est Dieu, tel le monde.
Cela dit que les temps sont mûrs.
Elle est si près, cette aube religieuse, qu'à chaque instant je croyais la voir poindre dans le désert où j'ai fini ce livre.
Qu'il était lumineux, âpre et beau mon désert! J'avais mon lit posé sur un roc de la grande rade de Toulon, dans une humble villa, entre les aloès et les cyprès, les cactus, les roses sauvages. Devant moi ce bassin immense de mer étincelante; derrière, le chauve amphithéâtre où s'assoiraient à l'aise les États-généraux du monde.
Ce lieu, tout africain, a des éclairs d'acier, qui, le jour, éblouissent. Mais aux matins d'hiver, en décembre surtout, c'était plein d'un mystère divin. Je me levais juste à six heures, quand le coup de canon de l'Arsenal donne le signal du travail. De six à sept, j'avais un moment admirable. La scintillation vive (oserai-je dire acérée?) des étoiles faisait honte à la lune, et résistait à l'aube. Avant qu'elle parût, puis pendant le combat des deux lumières, la transparence prodigieuse de l'air permettait de voir et d'entendre à des distances incroyables. Je distinguais tout à deux lieues. Les moindres accidents des montagnes lointaines, arbre, rocher, maison, pli de terrain, tout se révélait dans la plus fine précision. J'avais des sens de plus, je me trouvais un autre être, dégagé, ailé, affranchi. Moment limpide, austère, si pur!... Je me disais: «Mais quoi! Est-ce que je serais homme encore?»
Un bleuâtre indéfinissable (que l'aube rosée respectait, n'osait teinter), un éther sacré, un esprit, faisait toute nature esprit.
On sentait pourtant un progrès, de lents et de doux changements. Une grande merveille allait venir, éclater et éclipser tout. On la laissait venir, on ne la pressait pas. La transfiguration prochaine, les ravissements espérés de la lumière, n'ôtaient rien au charme profond d'être encore dans la _nuit divine_, d'être à demi caché, sans se bien démêler du prodigieux enchantement... Viens, Soleil! On t'adore d'avance, mais tout en profitant de ce dernier moment de rêve...
Il va poindre... Attendons dans l'espoir, le recueillement.
ÉCLAIRCISSEMENTS
I
_Classification géographique de la Sorcellerie._--Mon ténébreux sujet est comme la mer. Celui qui y plonge souvent, apprend à y voir. Le besoin crée des sens. Témoin le singulier poisson dont parle Forbes (_Pertica astrolabus_), qui, vivant au plus bas et près du fond, s'est créé un œil admirable pour saisir, concentrer les lueurs qui descendent jusque-là. La sorcellerie, au premier regard, avait pour moi l'unité de la nuit. Peu à peu, je l'ai vue multiple et très diverse. En France, de province à province, grandes sont déjà les différences. En Lorraine, près de l'Allemagne, elle semble plus lourde et plus sombre; elle n'aime que les bêtes noires. Au pays basque, Satan est vif, espiègle, prestidigitateur. Au centre de la France, il est bon compagnon; les oiseaux envolés qu'il lâche, semblent l'aimable augure et le vœu de la liberté.--Sortons de la France; entre les peuples et les races diverses, les variétés, les contrastes sont bien autrement forts.
Personne, que je sache, n'avait bien vu cela.--Pourquoi? L'imagination, une vaine poésie puérile, brouillait, confondait tout. _On s'amusait_ à ce sujet terrible qui n'est que larmes et sang. Moi, je l'ai pris à cœur. J'ai laissé les mirages, les fumées fantastiques, les vagues brouillards où l'on se complaisait. Le vrai sens de la vie vibre aux diversités vivantes, les rend sensibles et les fait voir. Il distingue, il caractérise. Dès que ce ne sont plus des ombres et des contes, mais des êtres humains, vivants, souffrants, ils diffèrent, ils se classent.
La science peu à peu creusera cela. En voici l'idée générale. Écartons d'abord les extrêmes de l'équateur, du pôle, les nègres, les Lapons.--Écartons les sauvages de l'Amérique, etc. L'Europe seule a eu l'idée nette du Diable, a cherché et voulu, adoré le mal absolu (ou du moins ce qu'on croyait tel).
1º En Allemagne, le Diable est fort. Les mines et les forêts lui vont. Mais, en y regardant, on le voit mêlé, dominé, par les restes et les échos de la mythologie du Nord. Chez les tribus gothiques, par exemple, en opposition à la douce Holda, se crée la farouche _Unholda_ (J. Grimm, 554); le Diable est femme. Il a un énorme cortège d'esprits, de gnomes, etc. Il est industriel, travaille, est constructeur, maçon, métallurgiste, alchimiste, etc.
2º En Angleterre, le culte du Diable est secondaire, étant mêlé et dominé par certains esprits du foyer, certaines mauvaises bêtes domestiques par qui la femme aigre et colère fait des malices, des vengeances (Thomas Wright, I, 177). Chose curieuse, chez ce peuple où _goddam_ est le jurement national (au quinzième siècle, _Procès de Jeanne d'Arc_, et sans doute plus anciennement), on veut bien être damné de Dieu, mais sans se vendre au Diable. L'âme anglaise se garde tant qu'elle peut. Il n y a guère de _pacte_ exprès, solennel. Point de grand Sabbat (Wright, I, 281). «La vermine des petits esprits», souvent en chiens ou chats, souvent invisibles et blottis dans les paquets de laine, dans certaine bouteille que la femme connaît seule, attendent l'occasion de mal faire. Leur maîtresse les appelle de noms baroques, tyffin, pyggin, calicot, etc. Elle les cède, les vend quelquefois. Ces êtres équivoques, quoi qu'on puisse en penser, lui suffisent, retiennent sa méchanceté dans leur bassesse. Elle a peu affaire du Diable, s'élève moins à cet idéal.
Autre raison qui empêche le Diable de progresser en Angleterre. C'est qu'on fait avec lui peu, très peu de façons. On pend la sorcière, on l'étrangle avant de la brûler. Ainsi expédiée, elle n'a pas l'horrible poésie que le bûcher, que l'exorcisme, que l'anathème des conciles, lui donnent sur le continent. Le Diable n'a pas là sa riche littérature de moines. Il ne prend pas l'essor. Pour grandir, il lui faut la culture ecclésiastique.
3º C'est en France, selon moi, et au quatorzième siècle seulement, que s'est trouvée la pure adoration du Diable. M. Wright s'accorde avec moi pour le temps et le lieu. Seulement, il dit: «En France _et en Italie_.» Je ne vois pas pourtant chez les Italiens (Barthole, 1357; Spina, 1458; Grillandus, 1524, etc.), je ne vois pas le Sabbat dans sa forme la plus terrible, la Messe noire, le défi solennel à Jésus. J'en doute même pour l'Espagne. Sur la frontière, au pays basque, on adorait impartialement Jésus le jour, Satan la nuit. Il y avait plus de liberté folle que de haine et de fureur. Les pays de lumière, l'Espagne et l'Italie, ont été vraisemblablement moins loin dans les religions de ténèbres, moins loin dans le désespoir. Le peuple y vit de peu, est fait à la misère. La nature du Midi aplanit bien des choses. L'imagination prime tout. En Espagne, le mirage singulier des plaines salées, la sauvage poésie du chevrier, du bouc, etc. En Italie, tels désirs hystériques, par exemple, des _altérées_, qui passent sous la porte ou par la serrure pour boire le sang des petits enfants. Folie et fantasmagorie, tout comme aux rêves sombres du Harz et de la Forêt Noire.
Tout est plus clair, ce semble, en France. L'hérésie des sorcières, comme on disait, semble s'y produire normalement, après les grandes persécutions, comme hérésie suprême. Chaque secte persécutée qui tombe à _l'état nocturne_, à la vie dangereuse de société secrète, gravite vers le culte du Diable, et peu à peu s'approche du terrible idéal (qui n'est atteint qu'en 1300). Déjà après l'an 1000 (Voy. Guérard, _Cartul. de Chartres_), commence contre les hérétiques d'Orléans l'accusation qu'on renouvellera toujours sur l'orgie de nuit et le reste. Accusation mêlée de faux, de vrai, mais qui produit de plus en plus son effet, en réduisant les proscrits, les suspects, aux assemblées de nuit. Même _les Purs_ (Cathares ou Albigeois), après leur horrible ruine du treizième siècle, tombant au désespoir, passent en foule à la sorcellerie, adorent l'Anti-Jésus. Il en est ainsi des Vaudois. Chrétiens innocents au douzième siècle (comme le reconnaît Walter Mapes), ils finiront par devenir sorciers, à ce point qu'au quinzième _vaudoiserie_ est synonyme de sorcellerie.
En France, la sorcière ne me paraît pas être, autant qu'ailleurs, le fruit de l'imagination, de l'hystérie, etc. Une partie considérable, et la majorité peut-être, de cette classe infortunée est sortie de nos cruelles révolutions religieuses.
L'histoire du culte diabolique et de la sorcellerie tirera de nouvelles lumières de celle de l'hérésie qui l'engendrait. J'attends impatiemment le grand livre des Albigeois qui va paraître. M. Peyrat a retrouvé ce monde perdu dans un dépôt sacré, fidèle et bien gardé, la tradition des familles. Découverte imprévue! Il est retrouvé l'_in-pace_ où tout un peuple fut scellé, l'immense souterrain dont un homme du treizième siècle disait: «Ils ont fait tant de fosses, de caves, de cachots, d'oubliettes, qu'il n'y eut plus assez de pierres aux Pyrénées.»
II
Page 328 de l'INTRODUCTION.--_Registres originaux de l'Inquisition._--J'avais l'espoir d'en trouver un à la Bibliothèque impériale. Le no 5954 (_lat._) est intitulé en effet _Inquisitio_. Mais ce n'est qu'une _enquête_ faite par ordre de saint Louis en 1261, lorsqu'il vit que l'horrible régime établi par sa mère et le légat dans sa minorité, faisait du midi un désert. Il le regrette et dit: «_Licet in regni nostri primordiis ad terrorem durius scripserimus_, etc.» Nul adoucissement pour les hérétiques, mais seulement pour les veuves ou enfants de ceux qui sont _bien morts_.--On n'a encore publié que deux des vrais registres de l'Inquisition (à la suite de Limburch). Ce sont des registres de Toulouse, qui vont de 1307 à 1326. Magi en a extrait deux autres (_Acad. de Toulouse_, 1790, in-quarto, t. IV, p. 19). Lamothe-Langon a extrait ceux de Carcassonne (_Hist. de l'Inquis. en France_, t. III), Llorente ceux de l'Espagne.--Ces registres mystérieux étaient à Toulouse (et sans doute partout) enfermés dans des sacs pendus très haut aux murs, de plus cousus des deux côtés, de sorte qu'on ne pouvait rien lire sans découdre tout. Ils nous donnent un spécimen précieux, instructif pour toutes les inquisitions de l'Europe. Car la procédure était partout exactement la même (Voy. _Directorium Eymerici_, 1358).--Ce qui frappe dans ces registres, ce n'est pas seulement le grand nombre des suppliciés, c'est celui des _emmurés_, qu'on mettait dans une petite loge de pierre (_camerula_), ou dans une basse-fosse _in-pace_, au pain et à l'eau. C'est aussi le nombre infini des _crozats_, qui portaient la croix rouge devant et derrière. C'étaient les mieux traités; on les laissait provisoirement chez eux. Seulement, ils devaient le dimanche, après la messe, aller se faire fouetter par leurs curés (Règlement de 1326, _Archives de Carcassonne_, dans L.-Langon, III, 191).--Le plus cruel, pour les femmes surtout, c'est que le petit peuple, les enfants, s'en moquaient outrageusement. Ils pouvaient, sans cause nouvelle, être repris et _emmurés_. Leurs fils et petits-fils étaient suspects et très facilement _emmurés_.
Tout est hérésie au treizième siècle; tout est magie au quatorzième. Le passage est facile. Dans la grossière théorie du temps, l'hérésie diffère peu de la possession diabolique; toute croyance mauvaise, comme tout péché, est un démon qu'on chasse par la torture ou le fouet. Car les démons sont fort sensibles (Michel Psellus). On prescrit aux _crozats_, aux suspects d'hérésie de fuir tout sortilège (D. Vaissete, Lang.).--Ce passage de l'hérésie à la magie est un progrès dans la terreur, où le juge doit trouver son compte. Aux procès d'hérésie (procès d'hommes pour la plupart), il a des assistants. Mais pour ceux de magie, de sorcellerie, presque toujours procès de femmes, il a le droit d'être seul, tête à tête avec l'accusée.
Notez que sous ce titre terrible de sorcellerie, on comprend peu à peu toutes les petites superstitions, vieille poésie du foyer et des champs, le follet, le lutin, la fée. Mais quelle femme sera innocente? La plus dévote croyait à tout cela. En se couchant, avant sa prière à la Vierge, elle laissait du lait pour son follet. La fillette, la bonne femme donnait le soir aux fées un petit feu de joie, le jour à la sainte un bouquet.
Quoi! pour cela elle est sorcière! La voilà devant l'homme noir. Il lui pose les questions (_les mêmes, toujours les mêmes_, celles qu'on fit à toute société secrète, aux Albigeois, aux templiers, n'importe). Qu'elle y songe, le bourreau est là; tout prêts, sous la voûte à côté, l'estrapade, le chevalet, les brodequins à vis, les coins de fer. Elle s'évanouit de peur, ne sait plus ce qu'elle dit: «Ce n'est pas moi... Je ne le ferai plus... C'est ma mère, ma sœur, ma cousine qui m'a forcée, traînée... Que faire? Je la craignais, j'allais malgré moi et tremblante» (_Trepidabat; sororia sua Guilelma trahebat et metu faciebat multa_). (_Reg. Tolos._, 1307, p. 10, ap. Limburch.)
Peu résistaient. En 1329, une Jeanne périt pour avoir refusé de dénoncer son père (_Reg. de Carcassonne_, L.-Langon, 3, 202). Mais avec ces rebelles on essayait d'autres moyens. Une mère et ses trois filles avaient résisté aux tortures. L'inquisiteur s'empare de la seconde, lui fait l'amour, la rassure tellement qu'elle dit tout, trahit sa mère, ses sœurs (Limburch, Lamothe-Langon). Et toutes à la fois sont brûlées!
Ce qui brisait plus que la torture même, c'était l'horreur de l'_in-pace_. Les femmes se mouraient de peur d'être scellées dans ce petit trou noir. A Paris, on put voir le spectacle public d'une loge à chien dans la cour des _Filles repenties_, où l'on tenait la dame d'Escoman, murée (sauf une fente par où on lui jetait du pain), et couchée dans ses excréments. Parfois, on exploitait la peur jusqu'à l'épilepsie. Exemple: cette petite blonde, faible enfant de quinze ans, que Michaëlis dit lui-même avoir forcée de dénoncer, en la mettant dans un vieil ossuaire pour coucher sur les os des morts. En Espagne, le plus souvent l'_in-pace_, loin d'être un lieu de paix, avait une porte par laquelle on venait tous les jours à heure fixe travailler la victime, pour le bien de son âme, en la flagellant. Un moine condamné à l'_in-pace_ prie et supplie qu'on lui donne plutôt la mort. (Llorente.)
Sur les auto-da-fé, voir dans Limburch ce qu'en disent les témoins occulaires. Voir surtout Dellon, qui lui-même porta le san-benito. (_Inquisition de Goa_, 1688.)
Dès le treizième, le quatorzième siècle, la terreur était si grande, qu'on voyait les personnes les plus haut placées quitter tout, rang, fortune, dès qu'elles étaient accusées, et s'enfuir. C'est ce que fit la dame Alice Kyteler, mère du sénéchal d'Irlande, poursuivie pour sorcellerie par un moine mendiant qu'on avait fait évêque (1324). Elle échappa. On brûla sa confidente. Le sénéchal fit amende honorable et resta dégradé. (T. Wright, _Proceedings against dame Alice_, etc., in-quarto. London, 1843.)
Tout cela s'organise de 1200 à 1300. C'est en 1233 que la mère de saint Louis fonde la grande prison des _Immuratz_ de Toulouse. Qu'arrive-t-il? on se donne au Diable. La première mention du _Pacte_ diabolique est de 1222. (César Heisterbach.) On ne reste pas hérétique, ou _demi_-chrétien. On devient satanique, _anti_-chrétien. La furieuse Ronde sabbatique apparaît en 1353 (_Procès de Toulouse_, dans L.-Langon, 3, 360), la veille de la Jacquerie.
III
Les deux premiers chapitres, résumés de mes Cours sur le Moyen-âge, expliquent _par l'état général de la Société_ pourquoi l'humanité désespéra,--et les chapitres III, IV, V, expliquent _par l'état moral de l'âme_ pourquoi la femme spécialement désespéra et fut amenée à se donner au Diable, et à devenir la Sorcière.
C'est seulement en 553 que l'Église a pris l'atroce résolution de damner les _esprits_ ou _démons_ (mots synonymes en grec), sans retour, sans repentir possible. Elle suivit en cela la violence africaine de saint Augustin, contre l'avis plus doux des Grecs, d'Origène et de l'Antiquité. (Haag, _Hist. des dogmes_, I, 80-83.)--Dès lors on étudie, on fixe le tempérament, la physiologie des Esprits. Ils ont et ils n'ont pas de corps, s'évanouissent en fumée, mais aiment la chaleur, craignent les coups, etc. Tout est parfaitement connu, convenu, en 1050 (Michel Psellus, _Énergie des esprits ou démons_). Ce byzantin en donne exactement la même idée que celle des légendes occidentales. (Voy. les textes nombreux dans la _Mythologie_ de Grimm, les _Fées_ de Maury, etc., etc.)--Ce n'est qu'au quatorzième siècle qu'on dit nettement que tous ces esprits sont des diables.--Le _Trilby_ de Nodier, et la plupart des contes analogues sont manqués, parce qu'ils ne vont pas jusqu'au moment tragique où la petite femme voit dans le lutin l'infernal amant.
Dans les chapitres V-XII du livre Ier, et dès la page 379, j'ai essayé de retrouver _comment la femme put devenir Sorcière_.--Recherche délicate.--Nul de mes prédécesseurs ne s'en est enquis. Ils ne s'informent pas des degrés successifs par lesquels on arrivait à cette chose horrible. Leur Sorcière surgit tout à coup, comme du fond de la terre. Telle n'est pas la nature humaine. Cette recherche m'imposait le travail le plus difficile. Les textes antiques sont rares, et ceux qu'on trouve épars dans les livres bâtards de 1500, 1600, sont difficiles à distinguer. Quand on a retrouvé ces textes, comment les dater, dire: «Ceci est du douzième, ceci du treizième, du quatorzième?» Je ne m'y serais point hasardé, si je n'avais eu déjà pour moi une longue familiarité avec ces temps, mes études obstinées de Grimm, Ducange, etc., et mes _Origines du droit_ (1837). Rien ne m'a plus servi. Dans ces formules, ces _Usages_ si peu variables, dans la _Coutume_ qu'on dirait éternelle, on prend pourtant le sens du temps. Autres siècles, autres formes. On apprend à les reconnaître, à leur fixer des dates morales. On distingue à merveille la sombre gravité antique du pédantesque bavardage des temps relativement récents. Si l'archéologue décide sur la forme de telle ogive qu'un monument est de tel temps, avec bien plus de certitude la psychologie historique peut montrer que tel fait moral est de tel siècle, et non d'un autre, que telle idée, telle passion, impossible aux temps plus anciens, impossible aux âges récents, fut exactement de tel âge. Critique moins sujette à l'erreur. Car les archéologues se sont parfois trompés sur telle ogive refaite habilement. Dans la chronologie des arts, certaines formes peuvent bien se refaire. Mais dans la vie morale, cela est impossible. La cruelle histoire du passé que je raconte ici, ne reproduira pas ses dogmes monstrueux, ses effroyables rêves. En bronze, en fer, ils sont fixés à leur place éternelle dans la fatalité du temps.
Maintenant voici mon péché où m'attend la critique. Dans cette analyse historique et morale de la création de la Sorcière jusqu'en 1300, plutôt que de traîner dans les explications prolixes, j'ai pris souvent un petit fil biographique et dramatique, la vie d'une même femme pendant trois cents ans.--Et cela (notez bien) dans six ou sept chapitres seulement.--Dans cette partie même, si courte, on sentira aisément combien tout est historique et fondé. Par exemple, si j'ai donné le mot _Tolède_ comme le nom sacré de la capitale des magiciens, j'avais pour moi non seulement l'opinion fort grave de M. Soldan, non seulement le long passage de Lancre, mais des textes fort anciens. Gerbert, au onzième siècle, étudie la magie dans cette ville. Selon César d'Heisterbach, les étudiants de Bavière et de Souabe apprennent aussi la nécromancie à _Tolède_. C'est un maître de _Tolède_ qui propage les crimes de sorcellerie que poursuit Conrad de Marbourg.
Toutefois les superstitions sarrasines, venues d'Espagne ou d'Orient (comme le dit Jacques de Vitry), n'eurent qu'une influence secondaire, ainsi que le vieux culte romain d'Hécate ou Dianom. Le grand cri de fureur qui est le vrai sens du Sabbat, nous révèle bien autre chose. Il y a là non seulement les souffrances matérielles, l'accent des vieilles misères, mais un abîme de douleur. Le fond de la souffrance morale n'est trouvé que vers saint Louis, Philippe-le-Bel, spécialement en certaines classes qui, plus que l'ancien serf, sentaient, souffraient. Tels durent être surtout les _bons paysans_, notables vilains, les _serfs maires_ de villages, que j'ai vus déjà au douzième siècle, et qui, au quatorzième, sous la fiscalité nouvelle, responsables (comme les _curiales_ antiques), sont doublement martyrs du roi et des barons, écrasés d'avanies, enfin l'enfer vivant. De là ces désespoirs qui précipitent vers l'Esprit des trésors cachés, le diable de l'argent. Ajoutez la risée, l'outrage, qui plus encore peut-être font la Fiancée de Satan.