La sorcellerie

Chapter 8

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En France, la persécution fut incessante et sans miséricorde. Pierre de Lancre, magistrat au parlement de Bordeaux, devint conseiller d'État pour avoir envoyé à la mort, dans le pays de Labourd, environ cinq cents malheureux, qui furent tous brûlés. Un conseiller du duché de Lorraine, Nicolas Rémi, dit avec un certain orgueil, en résumant ses services: «Je compte que depuis quinze ans que je juge à mort en Lorraine, il n'y a pas eu moins de neuf cents sorciers convaincus envoyés au supplice par notre tribunal.» Il existait, dit-on, à Paris, sous le règne de Charles IX, plus de trente mille individus qui s'occupaient de sorcellerie. En 1515, cinq cents sorciers furent exécutés à Genève dans le cours de trois mois. Un millier périrent en une année dans le diocèse de Côme, et, plus tard, dans le même diocèse, on en brûla une centaine, terme moyen, par année.

A cette triste époque, l'art de reconnaître les sorciers, de les interroger, de les torturer, de pénétrer dans les secrets de leur science, devint, pour quelques hommes, une spécialité qui leur valut des honneurs, du pouvoir, de la renommée. De Lancre, Bodin, Delrio, Boguet, le roi d'Angleterre Jacques II, ont excellé dans les questions de sorcellerie, et l'on conçoit que du moment où ces écrivains admettaient la réalité des faits consignés dans leurs livres, ils aient cru réellement rendre un grand service à la société et à la religion en débarrassant la terre de ces malfaiteurs insignes qui la souillaient par leur présence. On peut en juger par les quinze chefs d'accusation suivants qui nous ont été conservés par Bodin, et qui tous, selon lui, méritent une _mort exquise_: 1° Les sorciers renient Dieu; 2° ils le blasphèment; 3° ils adorent le diable; 4° ils lui vouent leurs enfants; 5° ils les lui sacrifient avant qu'ils soient baptisés; 6° ils les consacrent à Satan dès le ventre de leur mère; 7° ils lui promettent d'attirer tous ceux qu'ils pourront à son service; 8° ils jurent par le nom du diable, et s'en font honneur; 9° ils commettent des incestes; 10° ils tuent les personnes, les font bouillir et les mangent; 11° ils se nourrissent de charognes et de pendus; 12° ils font mourir les gens par le poison et par les sortilèges; 13° ils font crever le bétail; 14° ils font périr les fruits et causent la stérilité; 15° enfin ils ont copulation charnelle avec le diable.

On frémit quand on voit sur quels soupçons et sur quelles preuves impossibles reposent la plupart des procès de sorcellerie. Les juges voient des coupables partout, et comme le dit avec raison Walter Scott en parlant des écrits de de Lancre, son histoire ressemble à la relation d'une guerre à outrance entre Satan, d'un côté, et les commissaires du roi de l'autre, attendu, dit le démonographe, que rien n'est plus propre à frapper de terreur le diable et tout son empire qu'une commission armée de tels pouvoirs. La simple accusation équivalait la plupart du temps à un arrêt de mort, car il était toujours impossible de prouver qu'on n'avait point de rapports avec Satan. Une épidémie venait-elle à éclater dans une ville, un orage avait-il ravagé la campagne, un paysan perdait-il ses boeufs ou ses moutons, il ne manquait jamais de gens pour accuser les sorciers de ces malheurs. C'était là, pour les haines et les vengeances, une accusation commode, et c'était aussi, pour la cupidité, une source féconde de profit, car, en plusieurs pays, les biens des condamnés étaient répartis, après confiscation, non-seulement entre les rois, les princes, les villes, etc., mais encore entre les dénonciateurs et les juges, et ce fait, aussi bien que la crédulité, peut expliquer le grand nombre des accusations[7]. Le président Hénault rapporte que demandant à La Peyrère, auteur d'une histoire de Groënland, pourquoi il y avait tant de sorciers dans le nord, celui-ci lui répondit: «C'est que le bien de ces prétendus sorciers que l'on fait mourir est en partie confisqué au profit de ceux qui les condamnent.»

[Footnote 7: Voy. _Discours des sorciers_, avec six advis en faict de sorcellerie, et une instruction pour un juge en semblable matière, par H. Boguet, grand juge en la terre de Saint-Oyan-de-Joux. Lyon, 1610, 3e édit.]

Dans les procès pour sortilèges, l'audition des témoins n'était qu'une formalité insignifiante, et souvent dangereuse pour ces témoins eux-mêmes, que l'on ne manquait pas d'accuser aussi lorsqu'ils manifestaient le moindre doute ou la moindre pitié. Les circonstances les plus futiles étaient regardées comme des preuves irrécusables de culpabilité. Ainsi nous avons vu plus haut que, d'après une croyance générale, Satan, dans les initiations du sabbat, imprimait avec l'ongle du petit doigt une marque presque invisible sur le corps des néophytes. L'un des premiers soins des juges était de retrouver cette marque sur les accusés, et il suffisait souvent de la plus légère cicatrice pour être déclaré sorcier. L'insensibilité, telle qu'elle existe dans la catalepsie, et quelquefois même dans le sommeil; l'extrême abattement du regard, l'impossibilité de pleurer, étaient aussi considérés comme des témoignages irrécusables, et les faits les plus simples, traduits en faits merveilleux, prenaient de suite le caractère du crime. Nous ne citerons qu'un exemple, tiré du démonographe Boguet, exemple qui nous dispensera des autres par sa sottise et son atrocité: Un paysan, couché auprès de sa femme, s'aperçut que celle-ci était complètement immobile. Il l'appela, la tira par le bras, mais en vain; il lui sembla que le souffle même était complètement suspendu en elle, lorsqu'il la vit tout à coup, aux premières clartés du jour, se lever sur son séant, ouvrir de grands yeux, et pousser un grand cri. Le paysan, épouvanté, alla de suite raconter cet événement à Boguet. Aussitôt celui-ci fit emprisonner la femme, et trouva dans les circonstances racontées par le mari les éléments d'une accusation des plus graves. La pauvre femme eut beau protester, en attribuant son sommeil et son insensibilité à la fatigue éprouvée dans le travail du jour, elle fut condamnée et brûlée.

Ce n'étaient pas seulement les hommes, mais les démons eux-mêmes qui punissaient les sorciers. Wier raconte qu'une sorcière d'Angleterre, pressentant sa mort prochaine, dit à ses enfants: «Aujourd'hui ma charrue est parvenue à son dernier sillon. Les diables viendront chercher mon corps et mon âme. Je vous prie donc de prendre ce corps, de le coucher dans une peau de cerf, de l'enfermer clans une bière de pierre, et de serrer le couvercle de cette pierre avec trois grandes chaînes. Peut-être la terre ne voudra-t-elle point recevoir ma dépouille. Cependant quatre jours après ma mort, vous me donnerez la sépulture, et pendant cinquante jours et cinquante nuits, vous ferez dire des messes et réciter des prières.» Les enfants exécutèrent la volonté de leur mère; le corps fut porté dans une église, les prêtres officièrent autour du cercueil; mais vers la troisième nuit on entendit tout à coup un bruit effroyable, les portes du temple furent brisées en morceaux; des hommes d'une figure étrange apparurent aussitôt; l'un d'eux, plus grand et d'un aspect encore plus terrible que les autres, s'avança vers le cercueil, et ordonna à la morte de se lever. Celle-ci répondit qu'elle ne le pouvait pas à cause de la chaîne qui liait son cercueil. «Cette chaîne sera brisée,» dit l'inconnu, qui n'était autre que le diable. La chaîne en effet fut brisée comme verre; le diable poussant du pied, le couvercle de la bière, prit la morte par la main et la conduisit à la porte de l'église. Là un cheval noir, magnifiquement enharnaché, hennissait et battait la terre du pied; le démon fit asseoir le cadavre sur une selle toute garnie de pointes de fer; le cheval partit au galop. On entendit pendant deux lieues la sorcière qui criait et appelait du secours; bientôt ses plaintes se perdirent dans la nuit, et ceux qui furent témoins de cette étrange aventure ne doutèrent point qu'elle ne fût partie pour l'enfer.» Les instruments qui servaient aux maléfices des sorciers étaient traités avec la même rigueur que les sorciers eux-mêmes; on brisait leurs anneaux, et on brûlait leurs livres. Cet usage remonte aux premiers temps de l'Église, comme on le voit par l'exemple de saint Paul, qui brûla dans la ville d'Éphèse une masse considérable de volumes magiques représentant une valeur de cinquante mille livres d'argent.

XXV.

Le licencié Torralba.--Des procès de sorcellerie et de la croyance aux sorciers depuis le XVIe siècle jusqu'à nos jours.

Vous le connaissez tous, ce licencié fameux, car don Quichotte en parlait avec Sancho lorsque, monté sur Chevillard, il entreprenait de détruire l'enchantement qui avait couvert de barbe le menton des dames du château du duc. «Souviens-toi, disait le chevalier de la Manche, que les diables emportèrent Torralba dans l'air, à cheval sur un roseau, les yeux bandés; qu'il arriva à Rome en douze heures, où il descendit à la tour de Nona, qui est une rue de cette ville, d'où il put voir le choc et la mort du Bourbon, et que, le lendemain matin, il était déjà de retour à Madrid, où il rendit compte de tout ce qu'il avait vu. Il raconta aussi qu'étant dans les airs, le diable lui dit d'ouvrir les yeux, ce qu'ayant fait, il se vit si près du disque de la lune qu'il aurait pu la toucher de la main, et qu'il n'osa point tourner ses regards sur la terre, crainte de s'évanouir.»

Célèbre entre tous les sorciers de l'Espagne, Torralba a raconté lui-même sa vie aux inquisiteurs qui furent chargés de le poursuivre, et nous la raconterons d'après lui-même, parce qu'elle offre dans l'espèce une variété particulière, et qu'elle montre que, si pour de malheureux hallucinés, la sorcellerie était un rêve dangereux, elle pouvait aussi quelquefois, pour des intrigants habiles, devenir, en dépit des inquisiteurs eux-mêmes, une assez bonne spéculation. Le licencié Torralba naquit dans la ville de Cuença; à quinze ans il fut attaché au Cardinal Soderini. Vers 1501, il fut reçu médecin, et se lia d'amitié avec un juif nommé Alphonse, qui avait renoncé à la loi de Moïse pour celle de Mahomet, à laquelle il renonça bientôt pour se faire chrétien, et revenir ensuite par une nouvelle évolution à la religion naturelle. Alphonse fit faire à Torralba la connaissance d'un certain moine dominicain, nommé frère Pierre, lequel, à son tour, le mit en rapport avec un esprit élémentaire nommé Zéquiel, que nul autre esprit n'égalait dans la connaissance de l'avenir et des choses cachées. Zéquiel, sur l'invitation de frère Pierre, apparut sous la figure d'un jeune homme blanc et blond, vêtu d'un habit couleur de chair et d'un surtout noir. Il dit à Torralba: «Je serai à toi pour tout le temps que tu vivras, et te suivrai partout où tu seras obligé d'aller.» Depuis ce temps, l'esprit tint sa promesse; il apparut à son protégé aux différents quartiers de la lune, et lui enseigna les secrets merveilleux propres à la guérison des maladies. Il lui apprit en même temps à connaître l'avenir par l'inspection des mains, ce qui fit au licencié une grande réputation et le mit en rapport avec les principaux personnages de son temps. Torralba se trouvait, en 1510, à la cour de Ferdinand le Catholique, lorsque Zéquiel le chargea de dire à ce prince qu'il recevrait bientôt une nouvelle désagréable. Le lendemain on apprit par un courrier d'Afrique, la défaite de l'expédition entreprise contre les Maures, et la mort de don Garcie de Tolède, fils du duc d'Albe, qui commandait l'armée espagnole. Une autre fois, Torralba prédit à l'archevêque Ximenès de Sisneros, qu'il parviendrait à être roi, ce qui se vérifia, au moins quant au fait, puisqu'il fut gouverneur absolu de toutes les Espagnes et des Indes. En 1513, Torralba, qui se trouvait alors à Rome, eut envie de voir un de ses amis intimes dont la résidence était Venise. Zéquiel, qui connut son désir, le mena dans cette ville et le ramena à Rome en si peu de temps que les personnes qui faisaient sa société habituelle ne s'aperçurent point qu'il leur eût manqué.

Le 5 mai 1525, Zéquiel dit au licencié que le lendemain la ville de Rome serait prise par les troupes de l'empereur. Le licencié pria l'esprit de le conduire dans la capitale du monde chrétien pour être témoin de ce grand événement. Zéquiel y consentit; il remit à son affidé un bâton plein de noeuds en lui disant: «Ferme les yeux, ne t'effraye pas, prends ceci dans ta main, et il ne t'arrivera rien de fâcheux.» Ils se trouvèrent bientôt à Rome. C'est à cet événement que don Quichotte fait allusion. Après avoir assisté à toutes les péripéties de la prise de cette ville, ils revinrent à Valladolid en une heure et demie. Torralba publia tout ce qu'il avait vu, et comme on ne tarda pas à apprendre à la cour la nouvelle de tous les événements qui venaient de s'accomplir en Italie, la réputation du licencié, qui était alors médecin de l'amiral de Castille, se répandit dans toute l'Espagne, et on le proclama le plus grand nécromancien, le plus grand sorcier, le plus habile devin qui eût encore existé.

Jusqu'à ce moment, Torralba en exploitant habilement les connaissances surhumaines de son lutin Zéquiel, était parvenu à se faire un nom célèbre, à ramasser de grosses sommes d'argent, à se donner auprès des grands, importance et crédit. Il n'avait oublié qu'une chose, c'est qu'il fallait, un jour ou l'autre, compter avec l'inquisition. Après avoir subi une détention de trois ans dans les prisons du saint-office, il fut arrêté au commencement de l'année 1528, et, après un an d'information, il fut décrété que Torralba serait appliqué à la question autant que son âge et sa qualité pouvaient le permettre, afin de savoir quelle avait été son intention en recevant et en gardant auprès de lui l'esprit Zéquiel; s'il croyait fermement que ce fût un mauvais ange, s'il avait fait un pacte pour se le rendre favorable, quel avait été ce pacte, comment s'était passée la première entrevue, si alors, ou depuis ce jour, il avait employé la conjuration pour l'invoquer, etc. Le licencié ne s'effraya point, il donna des détails précis qui ne permirent point aux inquisiteurs de douter de l'existence de Zéquiel, et ils suspendirent la condamnation pendant l'espace d'un an, pour se donner la gloire d'amener à une éclatante conversion un sorcier si fameux. Frère Augustin Barragan, prieur du couvent des dominicains de Cuença, et Diègue Manrique, chanoine de la cathédrale de la même ville, furent chargés de préparer la réconciliation de l'accusé avec l'Église. Celui-ci répondit aux exhortations des deux prêtres qu'il se repentait beaucoup de toutes ses fautes; mais que, quant aux conseils qu'on lui donnait, de s'interdire toute communication avec l'esprit Zéquiel, la chose n'était pas en son pouvoir attendu que cet esprit était beaucoup plus puissant que lui; que du reste il consentait à ne plus l'appeler, et qu'il s'engageait à n'écouter à l'avenir aucune de ses propositions. Les inquisiteurs se contentèrent de la réponse, et l'amiral de Castille aidant, le licencié fut bientôt mis en liberté. Le procès de Torralba fut longtemps célèbre en Espagne où Zéquiel est encore populaire, et un historien moderne, en racontant toutes les péripéties de cette affaire célèbre, dit qu'on ne sait ce qui doit le plus étonner, ou la crédulité et l'ignorance des inquisiteurs et des conseillers du saint-office, ou l'audace de l'accusé, qui entreprend de faire passer ses impostures pour des faits, malgré un emprisonnement de trois années, et les tourments de la question. Ce même historien ajoute, avec raison, que c'est là un exemple frappant de ce que l'homme est capable d'entreprendre lorsqu'il veut attirer sur lui l'attention publique, et s'élever à la fortune et aux honneurs. L'histoire de bien des sorciers dans ce monde est en réalité la même que celle du licencié Torralba.

La torture était, pour ainsi dire, le seul mode d'information, et il résultait de là que les accusés se trouvaient toujours condamnés d'après leur propre témoignage, car ceux qui persistaient à se déclarer innocents au milieu des douleurs atroces qu'on leur faisait subir, ne formèrent jamais qu'une très-faible minorité. Il suffit de jeter les yeux sur les interrogatoires de quelques sorciers pour reconnaître qu'il n'y a là que les hallucinations de la folie, ou des réponses incohérentes arrachées par d'intolérables douleurs. Consultons, par exemple, les «faits et dicts mémorables advenus en la confession de Marie de Sains, princesse de magie.» Nous verrons Marie de Sains déclarer qu'elle avait donné son corps et son âme au diable; avait occis plusieurs petits enfants, les avait ouverts tout vifs, afin de les sacrifier au diable; en avait égorgé plusieurs, mangé le coeur à d'autres. Elle en avait volé et les avait tués pour les porter au sabbat; elle les avait premièrement étouffés. Elle en avait rôti, noyé, brûlé, bouilli, jeté dans les latrines, dans des fours échauffés, donné à manger aux loups, lions, serpents; elle en avait pendu par les pieds, par les bras, par le cou; chiqueté aucuns si menu que sel; à aucuns brisé la teste contre une muraille; escorché d'autres, assommé comme on assomme boeufs, tiré les entrailles du ventre; elle en avait lié à de gros chiens pour les écarteler, tenaillé et crucifié pour dépiter et faire déshonneur à celui qui les avait créés. Elle avait adoré le prince du sabbat, Louis Gaufridi, et cependant elle se croyait une sainte, quoiqu'elle eût mangé journellement la chair des petits enfants. Elle avait chanté en l'honneur de Lucifer le psaume: _Laudate Dominum de coelis_, et autres; méprisé le paradis de tout son coeur, désiré l'enfer pour son éternelle demeure; donné au démon toutes les parties de son corps, toutes les gouttes de son sang, tous ses nerfs, tous ses os, toutes ses veines, etc., etc.»

Didyme, sorcière, s'accusera de faits analogues[8]: «Le diable lui a conseillé de prendre l'habit dans un couvent pour y jeter le trouble; elle a semé des poudres dans tous les parloirs, dans les cloîtres, dans les jardins, pour que ceux qui y viendraient se rompissent le cou; le diable l'a incitée à faire devenir fous, à faire mourir subitement tous les habitants de la maison.

[Footnote 8: Voy. _Histoire mémorable des trois possédées de Flandre_. Paris, 1628, in-8°.--La confession Maistre Jehan de Bas qui fut ars à Paris pour les arts magiques. Biblioth. imp. mss., fonds Saint-Victor, n° 515.]

«Elle a mangé de la chair des petits enfants; elle en a porté sept ou huit à la synagogue, où on les a tués; elle a mangé de la chair d'un de ces enfants, et du coeur d'autres enfants. Elle en a tué un de ses propres mains, avec un licou; c'est Béelzébuth qui le lui a commandé.--Elle a été baptisée au nom de très-méchants démons.

«Elle a donné au diable une cédule signée de son propre sang, par laquelle elle lui donnait son corps et son âme. Elle a renié Dieu, sa mère et toute la cour céleste.»

Pour échapper aux affreuses souffrances auxquelles ils étaient soumis dans la torture, les sorciers au moyen de certaines drogues dont la recette est aujourd'hui perdue, arrivaient à un état complet d'insensibilité. Cet état est attesté par un grand nombre d'écrivains, entre autres par Laboureur, avocat du roi au bailliage de Dijon, qui, dans son _Traité des faux sorciers et de leurs impostures_, publié en 1585, dit qu'il est inutile de donner la question, à cause d'une drogue engourdissante que les geôliers vendaient aux accusés. Nicolas Eymeric, grand inquisiteur d'Aragon, dans son _Directoire des inquisiteurs_, parle également en termes formels de sorciers qui, appliqués à la torture, paraissaient insensibles. Les phénomènes de l'éthérisation donnent à ces faits un nouveau degré de vraisemblance; mais, si les accusés parvenaient ainsi à se dérober aux douleurs de la question, ils ne se dérobaient point pour cela au supplice,--car les juges, en voyant l'adresse des bourreaux impuissante et vaincue, se rejetaient encore sur le diable, qu'ils accusaient d'être l'auteur de ce phénomène, après l'avoir accusé, toutefois, comme nous l'avons vu plus haut, d'abandonner ses disciples lorsqu'ils tombaient sous la main de la justice,--et l'insensibilité fut regardée comme la preuve la plus certaine de la culpabilité. Que pouvait-on attendre de juges comme de Lancre, comme Boguet ou comme les membres du parlement d'Aix, qui siégèrent dans le procès du curé Gaufridi? Ces derniers entraient pour tenir séance dans la grande chambre, lorsque tout à coup on vit rouler sur le parquet, au milieu d'un nuage de poussière, un objet volumineux et noir. Messieurs de la Tournelle, épouvantés, s'imaginant qu'ils avaient affaire au diable, se mirent à fuir en criant, hormis le rapporteur, qui, embarrassé dans sa robe, s'était agenouillé en marmottant des prières. L'objet noir, à son tour, demanda pardon, et tout s'éclaircit. Le prétendu diable était un petit ramoneur qui, en train de nettoyer la cheminée, avait perdu l'équilibre; les fugitifs se remirent en séance; le rapporteur commença la lecture des pièces, et Gaufridi fut condamné au feu, sans qu'il leur vînt à l'idée que d'autres avaient pu, comme eux, prendre un ramoneur pour le diable.

C'est à peine si, durant de longs siècles, quelques voix s'élevèrent pour protester contre ces cruautés et ces folies qui infestèrent les plus beaux jours du règne de Louis XIV lui-même. Fénelon, La Fontaine, La Bruyère, Molière, s'élèvent en plusieurs passages de leurs écrits immortels contre l'absurde croyance à l'astrologie judiciaire, toute-puissante encore dans les hautes classes de la société; et, quoique tout soit possible aux hommes en fait de sottise et de méchanceté, on ne peut comprendre que les procès de Loudun et de Louviers soient contemporains de la _Méthode de Descartes_, de _Polyeucte_ et de _Cinna_. La lumière, cependant, brillait d'un éclat trop vif pour que les ténèbres de la sorcellerie ne fussent point bientôt dissipées. La croyance absolue, qui avait été si longtemps la règle générale, devint enfin l'exception. Le parlement donna le signal de la réaction officielle. Il demanda, avant de condamner au feu, des preuves certaines et évidentes. Il infirma ou modéra un grand nombre de sentences des juges inférieurs, craignant justement, dit le père Le Brun, que certes on n'accusera pas de scepticisme, de condamner des visionnaires plutôt que des malfaiteurs; et il posa en principe qu'on ne devait examiner les accusés que par des voies naturelles et légitimes. En 1672, une déclaration de Louis XIV défendit à tous les tribunaux du royaume d'admettre les simples accusations de sorcellerie; enfin, en 1682, une ordonnance nouvelle réduisit les crimes de magie à des proportions naturelles, en les traitant comme des impiétés et des sacrilèges. L'exemple de Louis XIV fut suivi en Angleterre, et, là comme en France, cette date de 1682 marque la fin des persécutions.

Depuis cette époque jusqu'à nos jours, on vit encore ça et là se reproduire quelques faits qui attestent combien est puissante la persistance des traditions. En 1732, Dangis publia un traité sur la magie, en appelant sur les sorciers la sévérité des lois. En 1750, à Wurtzbourg, on brûla une religieuse qui se prétendait sorcière, et qui affirmait avoir donné la mort à plusieurs personnes, quoique ces personnes vécussent encore. Des illuminés fondèrent en Allemagne une école de magie et de théurgie, et recrutèrent de nombreux disciples; enfin, de notre temps même, le 2 décembre 1823, un arrêt de la cour prévôtale de la Martinique condamna aux galères à perpétuité un nègre, nommé Raymond, comme véhémentement soupçonné d'avoir usé de sortilèges et maléfices.