Part 9
On reste volontiers avec soi-même quand on a su, soit dans la jeunesse, soit dans un âge plus avancé, se créer une agréable et utile occupation. Si l'on se sent triste, il faut s'efforcer de faire quelques lectures avec une intention déterminée; pour lire avec fruit il faut avoir la plume ou le crayon à la main et noter toutes les idées neuves que l'on rencontre, ou toutes celles qui corroborent celles que nous avions déjà acquises. On se lassera bientôt de lire, si on ne s'approprie pas à soi-même ou si on n'attribue pas à d'autres ce qu'on lit, et si l'on ne sent pas s'éveiller dans son esprit quelques soudaines pensées. L'exercice donne cette habitude, et l'on occupe ainsi agréablement les heures les plus tristes.
Pourvu que l'attention soit toujours excitée, on est sûr de dissiper peu à peu les idées accidentelles les plus fâcheuses. Chaque objet intéressant, chaque rameau des sciences fécondes, chaque trait de l'histoire de l'humanité, chaque progrès dans l'art peut fixer l'attention et chasser, comme par magie, la tristesse. C'est ainsi que l'homme se fait à soi-même une douce société, c'est ainsi qu'il trouve son meilleur ami dans son cœur.
Les plaisirs de l'esprit acquis de la sorte sont bien supérieurs à tous ceux qui proviennent des sens. Par plaisirs de l'esprit on entend ordinairement les méditations profondes, les travaux difficiles ou les œuvres légères de l'imagination. Mais il en est d'autres qui n'exigent ni une grande érudition ni de grandes facultés. Ce sont les plaisirs qui naissent de l'occupation, de l'activité, qui sont à la portée du savant et de l'ignorant et qui procurent également de douces satisfactions. Il ne faut point mépriser le travail manuel. Je connais des gentilshommes allemands qui peuvent faire le métier d'horloger, de peintre, de charpentier, qui possèdent tous les outils de ces professions et savent s'en servir. Ils peuvent ainsi occuper utilement une partie de leur temps et sont fort heureux.
Tout ce que l'on essaye d'apprendre, soit dans l'art, soit dans la science, d'abord par un simple goût d'amateur, et tout ce dont on parvient ensuite à acquérir une certaine connaissance, habitue l'homme à vivre avec lui-même et devient un contre-poids dans les plus grandes peines morales. Chaque difficulté sérieuse ou minime que l'on réussit à surmonter, nous cause une réelle satisfaction. Chaque minute que l'on emploie à poursuivre un but honnête et chaque travail que l'on achève contribue à réjouir l'âme et à égayer l'approche du lendemain.
Les plaisirs du cœur appartiennent à tous les hommes qui savent garder leur paix intérieure, qui sont contents d'eux et des autres. Les gens du monde se plaignent souvent de l'ennui qu'ils éprouvent dans le tumulte des villes. On ne connaît point cette triste maladie dans les vallées des Alpes, sur les montagnes où règne encore l'innocence et que l'étranger ne quitte jamais sans une touchante émotion.
On échapperait cependant à l'ennui des villes, si l'on renonçait au genre de vie dont on a tant à se plaindre. Toute action vertueuse ramène la sérénité dans l'âme, et une douce joie accompagne dans sa retraite celui qui vient de remplir un devoir envers son prochain. Qui ne connaît le charme des souvenirs de l'enfance? Avec quel sourire de complaisance, avec quelle tendre mélancolie le vieillard se reporte à cette époque où les couleurs de la santé animaient encore son visage, où il cherchait des difficultés pour avoir une occasion de déployer ses forces!
Comparons ce que nous étions alors avec ce que nous sommes devenus, nous verrons que tout ce qui agissait vivement sur nous à cet âge heureux, exerce encore la même action plus tard dans nos moments de calme et de gaieté; que les mêmes ressorts se retrouvent dans nos luttes avec le destin, dans nos vertus et nos défauts, dans tous les incidents de notre vie. Jetons ensuite un regard sur les événements qui nous ont frappés, sur les moyens que Dieu emploie pour élever ou abaisser les empires, sur les progrès que l'on a faits dans l'art et dans la science, sur le sublime essor de l'esprit humain et sur ses sottises infinies. En nous livrant à l'écart dans notre solitude à ces riantes ou graves réflexions, nous reprendrons intérêt à ce qui se passe autour de nous, et nous chasserons au loin l'ennui. Ce plaisir, qui naît de la réflexion, on peut le goûter à tout âge et partout. Il suffit qu'on ait développé par l'étude son esprit et que l'on puisse sans crainte redescendre dans son cœur.
L'amour du travail anime et accroît toutes les facultés de notre âme: l'effort et l'activité sont un besoin pour les imaginations ardentes; c'est la conscience d'elles-mêmes, le sentiment de leur puissance et de leur dignité, qui donnent aux âmes non corrompues la plus noble direction. Si, par devoir et par nécessité, on est en relation avec un grand nombre de personnes, s'il faut se soumettre malgré soi à de vaines et fatigantes dissipations, c'est en sortant du tourbillon où l'on a été entraîné que l'on éprouve surtout le désir de rompre ses chaînes si pesantes et de se soustraire à ses plaisirs tumultueux. Jamais nous ne nous sentons plus calmes, plus heureux, plus élevés, et jamais il ne nous est si doux de comprendre la vie, la pensée, l'aptitude aux grandes choses et le don d'immortalité dont nous sommes doués, qu'au moment où nous pouvons fermer notre porte aux visites importunes, aux entretiens stériles.
«Mes pensées viennent quand elles veulent et non quand je veux,» disait Rousseau, et il les recevait quand elles venaient, et il repoussait avec effroi les étrangers et les inconnus qui cherchaient à le voir.
Que d'étincelles de bonnes pensées sont étouffées dans ces arides relations du monde, et comme l'on devient frivole soi-même en vivant toujours avec des gens frivoles! Ces étincelles, présent de Dieu, ne jaillissent que dans la solitude, et c'est la solitude aussi qui souvent développe des vertus que l'on n'acquerrait pas dans la société même la plus chère. Nos amis sont loin de nous; privés du bonheur de les voir, de les entendre, pour résister aux regrets que nous éprouvons, nous fortifions notre esprit dans la retraite et nous nous élevons à des résolutions plus hardies; car il peut arriver que si l'amitié et l'amour nous entourent de leurs soins, nous suivent à chaque pas, nous perdions peu à peu la faculté d'agir par nous-mêmes et de nous guider à travers les écueils de la vie. Mais dans la solitude l'âme reprend une nouvelle vigueur; si l'on sait lutter avec fermeté et persévérance contre l'infortune, on trouve en soi des ressources inespérées, et une résolution stoïque nous soutient quand l'horizon de notre vie se rembrunit. Si nous laissons courir notre âme de côté et d'autre, c'est que nous sommes trop faibles pour nous faire à nous-mêmes notre propre pensée, il faut que nous consultions l'opinion publique, afin de régler nos vues et nos actions sur les arrêts de cet oracle.
Les sots se figurent qu'on marche plus vite quand on suit la foule; ils jugent lorsque la multitude a jugé elle-même, et ils se conforment à ses décisions sur les hommes et sur les choses. Peu leur importe où est le droit, où est la vérité; et peu leur importe le cri du faible et de l'opprimé. Avez-vous contre vous la multitude des sots; êtes-vous la victime des erreurs et du préjugé, ne cherchez pas d'appui auprès de ces pauvres gens, dont la tête tourne chaque matin au vent qui souffle.
Vivre seul, se sentir seul, si l'on peut être effrayé d'une telle situation, ce n'est que dans le cas où il faudrait repousser la force par la force. Mais la vigueur de l'esprit s'accroît, au contraire, par le fait même de l'isolement, parce que personne ne se joint à nous et ne combat avec nous. C'est en vivant seul qu'on acquiert cette force, qu'on apprend à dominer les vicissitudes de la vie, et à braver courageusement le danger. Quelle tranquillité n'obtiendrait-on pas si l'on n'avait point à se demander chaque jour: Que dit celui-ci et celui-là? Que de sots préjugés et de misérables penchants on peut dissiper par de sérieuses réflexions! C'est par cette habitude de réfléchir que l'on échappe à la servile et honteuse isolation de tout ce qui ne mérite aucun respect. C'est par cette influence efficace que l'on repousse loin de soi la crainte de ces hommes à qui les titres de leurs ancêtres donnent le droit de tyranniser les autres hommes, et de s'élever au-dessus de ceux qui souvent auraient raison de les mépriser.
Si l'homme du monde se conforme étroitement à toutes les convenances trompeuses que la société qu'il fréquente lui impose, celui qui a mûri dans la solitude ne redoute rien tant que d'offenser la vérité. Voilà d'où vient que ses actions sont souvent si nobles et si imprudentes; voilà d'où vient que le monde se moque tantôt de sa hardiesse, tantôt de sa témérité, de sa présomption ou de son embarras. Personne pourtant n'a autant que lui le droit de s'écrier: Qu'ils disent ce qu'ils voudront, peu m'importe!
Il peut arriver qu'on garde dans le tumulte du monde de bonnes et indépendantes pensées, lorsqu'on y entre avec des principes arrêtés, mais il est difficile d'y conserver son cœur intact. Combien de gens ne plaisent dans le monde que par leurs défauts! Combien de misérables obtiennent un succès général, parce qu'ils savent se plier à toutes les faiblesses, à tous les ridicules de ceux qui régentent les salons! Comment pourraient-ils, au milieu des flots d'encens qui les enivrent, s'apprécier à leur véritable valeur? Dans la retraite cependant, ils apprendraient à discerner ce qu'ils sont et ce qu'ils doivent être, s'ils étaient capables de s'observer sévèrement, si le malheur les forçait de rentrer en eux-mêmes.
Que de découvertes on peut faire en s'échappant du tumulte du monde et en se livrant aux réflexions qu'il suggère! Combien de gens reconnaîtraient alors avec effroi qu'ils ont été les indignes esclaves de la coutume du public, des usages reçus, qu'ils se sont soumis très-bénévolement à toutes les règles de l'étiquette, qu'ils n'ont point osé protester contre tout ce qui leur semblait absurde ou immoral, qu'ils ont courbé la tête devant l'opinion de la foule, et n'ont point eu le courage de blâmer ce qu'on ne blâmait pas devant eux! Si l'on est de bonne foi, on reconnaîtra aussi que l'on a dit chaque jour une foule de choses par la crainte seule de déplaire, ou par le désir de se rendre agréable aux autres, que près des gens riches et puissants on s'est rendu coupable de mille lâchetés pour obtenir leur approbation. Quand on aura fait toutes ces réflexions, on sentira qu'il est urgent de se retirer au moins pour quelque temps dans la solitude, ou de vivre avec des hommes d'une attitude plus noble et d'un esprit plus ferme.
Le passage subit de la joie à la douleur, de l'espérance à la crainte tourmente celui qui n'a pas la force, lorsque la nécessité l'ordonne, de s'élever avec la sérénité de son cœur au-dessus de tout ce qui tend à l'agiter. Toute vertu cesse quand on cède à chaque émotion, quand on se laisse subjuguer par chaque circonstance inattendue, et qu'on ne sait pas dominer ces événements vulgaires. La vertu disparaît aussi dans le cœur de ceux qui ne sont occupés que de leur propre intérêt, et dont les paroles, les actions ne se rattachent qu'à une pensée d'égoïsme. Il faut apprendre à juger la valeur de toutes les choses et de toutes les actions humaines pour avoir le courage de faire le bien, même à ses propres dépens. Les esclaves du monde ne peuvent sacrifier l'intérêt du moment ni faire un noble sacrifice. Ils jugent chaque détermination selon sa valeur intrinsèque. Pour eux, il s'agit d'obtenir quelque succès, des témoignages de faveur, des titres, des places; et toute leur conduite est réglée sur ce calcul d'intérêt. Ils font la cour, flattent, mentent, calomnient, et s'inclinent bassement devant celui qui pourrait leur nuire, s'il était aussi méprisable qu'eux.
L'homme juge bien plus sainement ses passions, s'il les examine dans la retraite. L'âme est alors plus ferme, et ne flotte pas si souvent entre la crainte et la témérité. Ah! qu'on est bon dans le malheur! Quelle souplesse dans notre esprit, quelle indulgence, quelle douceur quand la main de Dieu s'appesantit sur nous, quand il trompe nos vœux, déjoue nos espérances, nous courbe sous son pouvoir, change notre sagesse en folie, et révèle à tous les regards le néant de nos plus habiles combinaisons! Alors un mot affectueux d'un enfant, un témoignage de respect d'un mendiant nous trouble et nous est agréable. Mais tout nous apparaît sous un autre point de vue, et nous devenons moins doux et moins patients, quand nous commençons à nous relever, quand nous sentons renaître nos forces, et que nous comprenons notre supériorité.
Dans la solitude, on se laisse moins abattre par l'infortune, et moins éblouir par le succès; il n'est pas besoin des leçons du malheur pour que nous comprenions que nous ne sommes rien devant Dieu, et rien que par Dieu, que la fierté sans force est le poison de la vie, l'enfer du cœur, la cause de nos misères; et s'il ne nous reste aucun appui, aucune ressource, nous supportons plus facilement encore notre sort dans la retraite, où rien n'offusque nos regards, où personne ne nous méprise injustement.
Retirez-vous donc dans la solitude, interrogez votre cœur pour apprendre à penser plus sagement. Ah! combien les leçons d'une vraie philosophie, si restreintes qu'elles soient, et combien une raison éclairée, nous rendent humbles et flexibles! Mais, dans l'erreur des préjugés, dans l'ignorance de l'esprit, on s'éloigne du droit chemin, et l'on cherche le bonheur à travers les ténèbres. Il faut vivre tranquille, à l'écart, pour ne pas estimer au delà de leur valeur les hommes et les choses. Rejeter les injustes préventions du vulgaire est le premier pas de la raison, et c'est en cherchant la vérité, à l'aide de cette raison, et en s'attachant aux principes de la philosophie pratique, que l'on en vient à ne vénérer que ce qui est réellement vénérable.
C'est la solitude qui nous donne le moyen de nous étudier nous-mêmes, d'éloigner de nous l'erreur de la vie commune, et d'élever notre âme. Mais ce n'est point encore assez pour que nous ayons de nous-mêmes une connaissance suffisante: avec quelle partialité ne jugeons-nous pas souvent dans la retraite notre propre mérite! A combien de mauvaises passions ne nous laissons-nous pas aller, et que de qualités il nous manque pour obtenir la satisfaction durable et la félicité intérieure!
La solitude peut nous donner cette félicité, si, lorsque nous sommes seuls devant Dieu, loin des regards des hommes, la voix de la conscience nous répète assez souvent que nous ne sommes point tels que l'on nous croit, qu'il nous manque une foule de choses pour être ce que nous devrions être, et que, pour en venir à cette amélioration morale, nous avons encore de grandes difficultés à vaincre. Dans le monde, les hommes se trompent l'un l'autre, on affecte des idées, on feint des sentiments que l'on n'a pas, on cherche à éblouir son voisin, et l'on finit par s'éblouir soi-même. Dans la solitude, si l'on s'examine de bonne foi, on parvient à se juger plus exactement. Loin des flatteurs et des méchants, on apprend à estimer la sincérité et la simplicité du cœur. On ne craint pas que ces honnêtes vertus nous nuisent; car, dans la solitude, ce qui est vraiment bon ne peut être ni ridicule ni méprisable. Là, on compare ce que l'on est réellement avec les apparences que l'on a dans le monde, et alors on voit s'évanouir, comme une bulle de savon, les avantages trompeurs et les qualités indécises que l'on nous prête: toutes ces lacunes de notre savoir, les erreurs de notre intelligence, les côtés faibles de notre cœur se révèlent alors à nos regards. Toutes nos fautes, toutes les parties vulnérables de nos sentiments et de nos actions, tout le prestige menteur de notre amour-propre, se révèlent à nous dans leur nudité.
Quand on en est venu à faire ainsi cette sévère épreuve de soi-même, on peut vaincre ses mauvaises passions. Il faut, pour atteindre ce but, chercher d'autres idées, s'attacher à développer des penchants meilleurs. Nulle part on ne trouve autant que dans la solitude une source précieuse de nouvelles sensations et de nouvelles idées. Là, les forces de l'âme suivent facilement la direction qu'on lui imprime. Si la solitude favorise l'entraînement des désirs funestes dans l'esprit de l'homme oisif, elle donne à celui qui sait sagement l'employer, une victoire éclatante sur ses mauvais désirs.
Ainsi, pour acquérir des jouissances durables et cette paix intérieure dont nous ne nous lassons point de parler, il faut se faire de la vie une occupation sérieuse, chercher les joies que nul accident ne peut détruire, et jeter un regard de pitié sur cette multitude frivole qui traite l'existence comme un songe puéril. Ceux-là n'ont rien à espérer de la solitude, qui ne connaissent point leur propre cœur; ils ne s'habituent à aucune réflexion, à aucun travail, à aucun effort dans le bien. Toutes leurs joies se flétrissent quand leur ardeur diminue, quand leurs sens sont émoussés, quand leurs forces s'éteignent. Au moindre accident physique, à la plus légère indisposition corporelle, au revers le plus minime, ils n'éprouvent qu'une affreuse anxiété, et sont en proie aux tortures de l'imagination.
Je n'ai point encore dépeint tous les avantages de la solitude. Il en est qui touchent l'homme de plus près. Je dois dire l'influence qu'elle exerce dans les disgrâces de ce monde, dans les maladies, dans la mélancolie, dans la douleur que nous causent la mort ou l'absence de ceux qui nous sont chers. Bénie soit la retraite où l'on se renferme avec un sentiment religieux, où tout ce que l'on a recueilli de bon dans les relations sociales se grave plus profondément dans l'âme, où l'on triomphe des obstacles qui nous éloigneraient de la vertu, où l'on se consacre aux saines et sages pensées, où l'on obéit à la vocation indéfinissable que l'on pressentait dès sa jeunesse, où, au moment de la mort, chacun voudrait avoir passé sa vie... Il est facile de comprendre cette heureuse influence, si l'on compare la pensée de l'homme religieux et solitaire avec celle de l'homme du monde qui s'est éloigné des principes divins, la fin paisible et douce de celui qui s'est soumis avec une pieuse résignation aux décrets du ciel, avec la vie tumultueuse de l'autre. Que l'on observe ce tableau, et l'on sentira combien il est nécessaire d'acquérir, par un retour utile sur soi-même, la confiance en Dieu et la force de souffrir et de mourir.
Les malades, les affligés s'éloigneraient avec effroi de la solitude, si son repos salutaire ne leur offrait pas des moyens de consolation qu'ils chercheraient en vain dans les réunions les plus bruyantes. Ils ont perdu le léger prestige que les sens et l'imagination jettent sur tout ce qui entoure les heureux du monde. Ils ont perdu le charme fugitif qui ne réside point dans les choses mêmes, mais dans l'idée que l'on s'en fait. Tout ce qui apparaît sous de riantes couleurs à celui dont l'imagination est riante se revêt d'un deuil sombre pour celui dont l'âme est triste. L'un et l'autre ont tort, mais tous deux ne reconnaissent leur erreur qu'au moment où le voile tombe, où la scène change, où l'illusion s'évanouit; tous deux se réveillent de leur songe lorsque l'imagination qui l'avait enfanté cesse d'agir. Celui-ci reconnaît que la Providence s'occupe de nous dans le temps même où nous nous croyons le plus délaissés, ceux-là s'aperçoivent du néant de leurs plaisirs mondains, dès qu'ils réfléchissent sur leur situation, sur leur destinée, sur les moyens d'arriver au vrai bonheur.
Que nous serions à plaindre si Dieu exauçait tous nos vœux! Au moment même où l'homme s'imagine que le bonheur de sa vie est à jamais perdu, Dieu lui prépare quelque joie extraordinaire. De nouvelles circonstances donnent l'impulsion à de nouvelles forces. Une nature presque inerte prend tout à coup un mouvement actif et s'élève aux plus nobles vues, lorsque, dans la retraite, dans le calme, en se confiant à la Providence, on s'efforce de surmonter l'infortune. L'énergie et l'ardeur se réveillent à l'instant où l'on se croyait condamné à une inaction perpétuelle, où l'on ne comptait plus sur les ressorts de son âme.
Nous nous retirons avec tristesse dans la solitude, et la patience et la persévérance nous rendent peu à peu la joie que nous avions perdue. Nous ne devrions point porter de jugement sur l'avenir, puisqu'il est impossible que ce jugement ne soit pas faux; nous devrions au contraire, nous répéter sans cesse cette vérité consolante, cette vérité prouvée par l'expérience, que maint événement qui, vu de loin, nous inquiète et nous effraye, change d'aspect à mesure qu'il s'approche de nous et devient souvent un bonheur inattendu. Celui qui tente tous les moyens honnêtes d'échapper aux difficultés de la vie, qui lutte contre toutes les entraves, qui ne cesse jamais d'avoir confiance en Dieu, brise l'épine de l'affliction et remporte la victoire sur l'adversité[9].
[9] Puissent tous les hommes s'inculquer dans l'esprit cette maxime que le professeur Hissmann de Gœttingue écrivait sur son lit de mort: «Dieu n'engage aucun de ses enfants sur une voie qui tôt ou tard ne le conduise au bonheur, et il n'arrache à un être sensible aucun soupir qui ne finisse par se transformer en un cri de reconnaissance!»
Le chagrin, le malheur, les maladies nous familiarisent promptement avec la solitude. On en vient bien vite à renoncer au monde, à regarder avec indifférence ses vaines distractions, à ne plus entendre la voix des faux désirs. Quand la douleur nous oppresse, quand nos forces nous abandonnent, on reconnaît bien vite la faiblesse des appuis que le monde nous offrait et le vide de tous les plaisirs qu'on allait y chercher. Combien de vérités utiles les maladies révèlent aux princes et aux grands, quand tout ce qui les environne les trompe par des mensonges!
Sans doute celui qui est malade ne peut saisir qu'à la hâte quelques instants pour appliquer ses forces au but moral qu'il se propose. Celui-là seul qui jouit de la plénitude de sa santé, peut se dire: Le temps est à moi! Mais au milieu des souffrances journalières, des sollicitudes pénibles, dans un état de crise et de langueur, il faut se roidir contre ces souffrances et lutter contre les difficultés, si l'on ne veut pas se laisser complétement abattre. Plus on cède et plus on est malade. Une résistance opiniâtre et, en pareil cas, un reste de force et un effet courageux ne restent pas sans résultat.
Souvent la maladie nous énerve et nous donne une trop grande préoccupation de nous-mêmes. La moindre sensation désagréable nous fait oublier que nous pourrions encore nous soutenir par quelque énergie. L'âme tombe dans l'abattement, et tout ce qu'elle avait encore de vigueur s'éteint peu à peu; quand on souffre, on a ordinairement trop peu de confiance en soi-même. Que le valétudinaire essaye de distraire son attention de ses douleurs physiques, qu'il dégage, pour ainsi dire, sa pensée de son enveloppe terrestre, il éprouvera certainement un soulagement inattendu et fera des choses qui lui paraissaient impossibles. Mais il faut aussi qu'il congédie les médecins qui, en s'informant à tout instant de son état, en lui tâtant le pouls avec un sérieux grotesque et toutes les momeries habituelles, en croyant distinguer ce qui n'est pas et en refusant de voir ce qui est, en ne tenant aucun compte de l'action de l'âme et de l'esprit et en affectant une compassion étudiée pour le malade, fixent de plus en plus son attention sur tout ce qu'il devrait s'efforcer d'oublier. Il faut aussi qu'il prie ses amis et ses parents de ne point caresser ses faiblesses et de ne point croire tout ce qu'il leur dit. Car, bien qu'au fond les sensations soient vraies, il en est un grand nombre qu'il exagère et qu'il fausse par son imagination.