Part 8
L'amour était dans l'âme de Pétrarque un noble combat de la vertu, une volupté du cœur élevée au-dessus des désirs terrestres, une douce mélancolie, une harmonie céleste. Dans le cœur d'Héloïse et d'Abeilard, c'était une effervescence impétueuse, c'était le bouillonnement d'une ardeur sensuelle.
Les besoins de l'amour ne sont souvent que l'effet de l'imagination, l'illusion d'un esprit malade. Pour pouvoir vous vaincre vous-même, sachez vaincre votre imagination; c'est elle qui porte le trouble dans vos sens; que de fois ils seraient calmes si vous parveniez d'abord à la calmer elle-même!
«On ne peut étouffer les besoins de l'amour,» disait une femme allemande. Mais en observant des jeunes gens qui adoptaient cet axiome, j'ai pu reconnaître toutes les victoires que l'homme est capable de remporter dans cette lutte, quand il a une ferme volonté. Un visage languissant, un regard abattu, des joues caves, des mains tremblantes, ne m'ont que trop souvent révélé que la chasteté est la première des règles et le plus efficace des remèdes pour les jeunes gens qui se figurent qu'ils ne peuvent comprimer les besoins charnels de l'amour. Je puis dire à ces jeunes gens avec Rousseau: «Si jamais objet lascif n'eût frappé nos yeux, si jamais idée déshonnête ne fût entrée dans notre esprit, jamais peut-être ce prétendu besoin ne se fût fait sentir en nous, et nous serions demeurés chastes, sans tentations, sans efforts et sans mérite.»
Il n'y a rien de plus dangereux pour les hommes enclins à cette maladie morale que la solitude, et surtout la solitude oisive. Les idées obscènes les poursuivent là, et les surprennent au milieu de leurs meilleures résolutions.
Par l'effet de la retraite, de l'oisiveté, une tête ardente peut être portée à toutes les erreurs imaginables, à tous les vices, à tous les crimes. L'oisiveté seule, au milieu de la vie morale, est pleine de dangers signalés dans tous les temps. Les anciens législateurs connaissaient ce redoutable écueil: Dracon et Pisistrate frappaient de la peine de mort la paresse et l'oisiveté, afin d'assurer, par cette rigueur de la loi, la tranquillité des villes, et d'établir l'activité dans les campagnes. Périclès envoya des colonies dans la Chersonèse, à Andros, dans la Thrace et en Italie, pour purger Athènes d'une foule de citoyens que l'oisiveté rendait chaque jour plus suspects et plus dangereux. Nos désirs frivoles, nos faux besoins, sont en un certain sens un bienfait pour les grands États par l'occupation qu'elles donnent, dans les cités populeuses, à une multitude d'ouvriers. Pour mettre Londres en combustion, il suffirait de détourner pendant une semaine le peuple de ses travaux journaliers; bientôt on verrait l'immense cité désolée, ravagée par la rébellion aux lois, la guerre civile, la flamme de l'incendie.
CHAPITRE VI.
AVANTAGES GÉNÉRAUX DE LA SOLITUDE.
La solitude nous touche en nous offrant l'image du repos. Le tintement lointain du cloître solitaire, le silence de la nature par une belle nuit, une haute montagne, près d'un ancien monument en ruines, ou dans les ombres d'une forêt profonde, répandent dans l'âme qui se recueille une douce mélancolie et détournent ses pensées du tumulte des hommes. Mais celui qui ne sait pas trouver en soi un ami, une société, qui ne se sent point à l'aise dans ses propres pensées, celui-là assimile la solitude à la mort.
Tout ce que j'ai dit des inconvénients, des dangers de la solitude, ne porte aucune atteinte aux salutaires effets que la solitude peut avoir, si en s'y retirant on sait faire un sage emploi de son repos, de sa liberté et veiller sur son avenir. On passe à travers les écueils les plus périlleux, quand on distingue les signaux et les endroits redoutables. Ils n'éprouvent rien non plus contre la solitude, ces hommes qui, dominés par le besoin de vivre perpétuellement hors d'eux-mêmes, s'attachent de toute leur force au monde et traitent de non-sens les mots de retraite et de tranquillité. Ces hommes-là ne restent chez eux que le temps nécessaire pour s'habiller, recevoir des visites, et n'ont pas la moindre idée des bienfaits de la solitude.
Aussi je ne prétends recommander la solitude qu'à ceux qui savent encore apprécier les jouissances de l'esprit, les développements de l'intelligence et les efforts de la vertu, à ceux qui peuvent sans crainte se trouver seuls avec eux-mêmes et qui savent goûter les joies paisibles de la vie domestique. Celui qui a perdu ces heureuses facultés, celui qui ne cherche sa satisfaction qu'à la table et dans le jeu, n'a pas besoin qu'on essaye de lui en procurer une autre. Otez-lui ses cartes, vous lui ôtez la vie. Celui qui dédaigne le travail de l'esprit, qui regarde comme une sotte affectation les sentiments les plus délicats de l'âme et qui, dans sa rudesse de caractère, se moque de la sensibilité, celui-là ne peut trouver aucun plaisir à se retirer en lui-même. Beaucoup de femmes du monde ne pourraient non plus consacrer à de sérieuses pensées autant de temps qu'elles en emploient à leur toilette.
Les ministres de l'Évangile donneraient à la sagesse des apparences trop austères, s'ils s'éloignaient de la société et de ses distractions, mais c'est ce qu'ils ne font pas. Pour un grand nombre d'entre eux la solitude est insupportable. A quel terrible ennui ne serait pas livré maint pasteur orthodoxe d'Allemagne, s'il ne faisait pas chaque soir sa partie de cartes, et maint prédicateur anglais, s'il ne passait pas la nuit dans quelque taverne! Le temps n'est plus où l'on attachait tant de prix à la vie contemplative et où chacun croyait se rapprocher du ciel à mesure qu'il s'éloignait du monde.
Mon intention est d'examiner d'abord quels sont en général les avantages de la solitude dans la vie journalière. Je démontrerai comment elle habitue l'homme à vivre avec lui-même, et j'espère faire voir qu'il n'est point de chagrin si amer, de tristesse si cruelle qu'une solitude bien employée ne puisse adoucir; qu'il n'y a point de bonheur réel à attendre dans la vie, si on ne trouve pas ce bonheur dans sa maison; que les plaisirs de l'esprit surpassent les jouissances des sens; que les joies du cœur sont ouvertes à tout homme dans chaque âge et chaque condition; que l'amour du travail accroît et soutient les forces de l'âme; que la solitude fait naître en nous de nouvelles vertus, qu'elle donne à notre caractère et à nos sentiments plus d'énergie et d'indépendance. J'espère faire voir enfin que nulle part on n'apprend aussi bien que dans la solitude à connaître son propre cœur, à observer et à juger sainement les choses extérieures, que là on acquiert le pouvoir de réprimer ses mauvaises passions, et que là on peut jouir des plaisirs vraiment durables de la félicité intime.
Si l'on compare les joies de la vie du monde et ses distractions les plus recherchées avec les avantages les plus communs de la solitude, on reconnaîtra la vérité d'observation de ces philosophes qui regardaient le tumulte de la société et la dissipation comme incompatibles avec l'exercice d'une sage raison, la recherche de la vérité et la connaissance du cœur humain.
La raison de l'homme du monde est quelquefois étouffée par cette foule de préjugés qu'il doit respecter, et qui énervent son âme. Tant de frivolités, tant de jolies on peut dire, amollissent son esprit! Il ne voit point les choses telles qu'elles sont, et ne connaît point les plaisirs réels et assurés. Le désordre règne dans sa pensée, et son cœur est plein de chimères.
Celui, au contraire, qui s'est accoutumé à vivre avec lui-même, à juger sérieusement le prétendu bonheur et les trompeuses distractions du monde, voit ce monde dépouillé de ses vains prestiges, et s'aperçoit que nous recherchons bien des choses qui ont plus d'apparence que de réalité. Mais il arrive rarement qu'on se livre à de telles réflexions, et il est bien peu d'hommes qui connaissent le vrai bonheur.
Celui qui dissipe ses années de jeunesse dans le tourbillon de la société ne pense pas qu'il faut semer dans les jours de printemps pour récolter dans l'arrière-saison. Je ne parle point des gens qui jouissent d'une forte santé et que la mort surprend au milieu de leur vie insouciante. Mais comme nous devons savoir que tous, tant que nous sommes, la joie nous quitte tôt ou tard, que nous ne pouvons être sûrs d'une santé durable, comme nous nous abstenons de faire ce qui donnerait à notre corps des forces pour supporter le fardeau de la vieillesse, nous devrions au moins tâcher de donner à notre âme une force indestructible. La santé la plus brillante peut être détruite en un instant; mais nous devrions garder le feu sacré de notre âme, de telle sorte qu'il ne s'éteigne jamais. Prudence et vertu, fermeté devant les hommes et crainte devant Dieu, voilà ce qui nous aide à porter le poids de nos souffrances, voilà ce qui nous soutient et ce qui peut nous relever encore dans notre abattement.
Le dégoût et la satiété sont la suite inévitable de l'ardeur avec laquelle on se précipite au milieu des divertissements du monde. Celui qui, après avoir vidé jusqu'à la dernière goutte la coupe du plaisir, est forcé de s'avouer qu'il n'y a pour lui plus rien à espérer, plus rien à faire dans le monde; celui qui, fatigué des jouissances qu'il a longtemps convoitées, s'étonne de sa propre insensibilité; celui qui ne possède plus cette puissance magique de l'imagination qui colore et embellit toutes les choses de la vie, appelle en vain à son secours les filles de la volupté. Leurs caresses ne font qu'irriter ses regrets et leur chant harmonieux n'apaise point sa tristesse. Voyez ce vieillard qui cherche encore à continuer le cours de ses galanteries: il voudrait paraître enjoué et il est lourd, il voudrait briller et on se raille de lui, il veut faire de l'esprit et il fatigue ses auditeurs. Ses paroles n'ont plus aucun sel, ses compliments sont usés, les jeunes gens se moquent de ses anciennes galanteries; mais il reste le même aux yeux du sage qui l'a vu jadis briller dans les cercles de la folie et s'élancer gaiement dans les demeures du vice.
Souvent les hommes sérieux sentent s'éveiller en eux une forte pensée au milieu des assemblées les plus bruyantes, lorsqu'ils songent à ce qu'ils pourraient faire et qu'ils voient ce qu'ils font. Plus d'une noble entreprise exécutée dans la retraite, plus d'une action éclatante a été conçue dans une salle de bal, dans la rumeur de la danse et le bruit de la musique. Peut-être une âme pure et élevée ne rentre-t-elle jamais si sérieusement en elle-même que dans ces réunions tumultueuses, où la multitude s'abandonne au vertige des sens et se laisse emporter par le tourbillon de la folie.
C'est pour se fuir eux-mêmes que les esprits frivoles, stériles, recherchent si avidement les distractions de la société. On se hâte de saisir tout ce qui peut égayer un jour, un instant; et il faut que ce soit quelque chose de nouveau, qui porte ces pauvres esprits au dehors, et les enlève à eux-mêmes. Avez-vous assez de ressources d'imagination pour inventer à toute heure un moyen d'amuser ces gens désœuvrés, vous leur rendez un grand service, vous êtes leur meilleur ami. Chacun trouverait cependant, s'il le voulait, assez d'occupation pour n'être pas à charge à soi-même, et ne pas perdre inutilement son temps. Mais comme il n'attache de prix qu'aux amusements extérieurs, il perd peu à peu la force d'exercer sa propre action, et subit celle de tout ce qui l'entoure. De là il résulte que nul être n'est plus malheureux, sur la fin de sa vie, que le riche dominé par les désirs sensuels.
Les nobles et les courtisans se figurent que leurs plaisirs ne paraissent futiles qu'à ceux qui ne peuvent y prendre part. Selon moi, ils se trompent. Un dimanche, en revenant de Trianon, j'aperçus de loin une foule nombreuse réunie sur la terrasse du château de Versailles. Louis XV était aux fenêtres du palais avec sa cour. On avait placé des bois de cerf sur la tête d'un homme remarquable par son agilité à la course, et on l'appelait le cerf. Une douzaine d'autres individus s'élançaient après lui, faisant l'office de chiens. Cerf et chiens se précipitaient dans le bassin, puis en sortaient, et couraient de côté et d'autre, aux acclamations des spectateurs.--Que signifie un tel spectacle? demandai-je à un Français qui se trouvait près de moi.--Monsieur, me répondit-il d'un ton sérieux, _c'est pour le divertissement de la cour_.
Les hommes de la classe la plus obscure sont plus heureux que ces maîtres du monde avec leur cortége d'esclaves, avec les tristes moyens auxquels ils ont recours pour se procurer un rapide passe-temps. Le grand seigneur cache dans les salons, sous un visage riant, un cœur rongé de soucis, et disserte avec les apparences du plus vif intérêt sur des événements qui ne le touchent en rien. Les uns et les autres se trompent mutuellement. La plupart d'entre eux sont pourtant dans leur véritable élément, et se réjouissent de voir des salons remplis d'une société dont chaque membre compte au moins seize quartiers de noblesse et plusieurs titres imposants.
Ce sont ces images de la raison qui troublent si souvent le bonheur de la vie sociale. De là vient l'insupportable orgueil des grands seigneurs, l'incroyable ambition des gens d'une classe inférieure. De là le mépris des uns, l'ennui des autres, et la folie de tous.
Il y a pourtant dans notre âme une force secrète et des ressources bien plus grandes que nous ne le croyons. Celui qui, par goût ou par nécessité, en vient à user de ces ressources, reconnaît bientôt que le plus sûr bonheur dont il nous est accordé de jouir réside en nous-mêmes. La plupart de nos besoins sont des besoins factices. Les choses extérieures ne nous procurent quelque satisfaction que parce que nous nous en sommes fait une habitude, et non point parce qu'elles nous sont réellement nécessaires. Le plaisir que nous y avons trouvé nous persuade trop facilement que nous devons y revenir. Mais si elles n'existaient pas, ou si nous voulions nous en priver, et chercher en nous-mêmes le plaisir qu'elles nous ont procuré, nous verrions que ces jouissances de la vie intime sont les vrais trésors.
Les êtres superficiels se plairont pourtant dans un lieu où l'on ne va que pour voir les autres et pour se faire voir. Mais combien de femmes y meurent d'ennui! combien d'hommes intelligents s'y assoient tristement à l'écart! Nous nous faisons un trop beau tableau des grandes réunions. Les saillies de l'esprit, la coquetterie, la sensualité, y obtiennent parfois quelque succès; chacun étale là ce qu'il possède, et les moins riches sont souvent ceux qui font le plus de frais. De temps à autre, il faut le dire, on voit et l'on apprend là mainte chose agréable: c'est une remarque ingénieuse, c'est un mot spirituel, c'est un homme intéressant que l'on ne connaissait pas encore, ou une femme remarquable par sa conversation comme par sa beauté. Quelquefois même on éprouve la divine satisfaction de dire du bien d'un ennemi, ou de se comporter avec une grâce parfaite envers lui.
Mais combien d'épines traversent ces agréables sensations! L'homme dont l'âme n'est pas tranquille, et celui qui souffre d'une douleur secrète, et celui qui raisonne surtout, quelle attitude embarrassée ils conservent au milieu de ces heureux du monde! C'est chose pourtant assez plaisante de voir la puérile gaieté de graves fonctionnaires, la pétulance grotesque de tant de vieilles femmes, les ridicules de tant d'enfants à cheveux gris. Mais qui ne se lasserait pas d'une bonne comédie, s'il fallait toujours la revoir? Ainsi, quiconque a connu le vide et l'ennui de ces réunions, quiconque a su discerner la vérité du mensonge, les fausses apparences de la réalité, n'éprouve que de la tristesse dans ces salons brillants, et se hâte de rentrer dans sa demeure pour penser aux plaisirs qui ne trompent pas, que l'on peut goûter à tout âge, et qui ne laissent en nous ni regret ni inquiétude.
Il est doux aussi de quitter ces vaines relations du monde pour se réfugier au sein d'une amitié tendre, éclairée, patiente. Avec elle, on est libre et sans contrainte, on dit ouvertement ce que l'on sent et ce que l'on pense, on ne craint pas d'avouer ses idées les plus intimes et ses vœux. Si vous commettez une erreur, votre ami vous ramène doucement à la vérité; pour que vous vous entendiez l'un l'autre, il suffit d'un mot, d'un regard, et, près de lui, vous trouvez les conseils, l'appui, la consolation dont vous avez besoin dans chaque malheur, dans chaque accident de la vie. A l'aide de cette bienfaisante amitié, l'esprit fatigué se relève dans son découragement, se réveille dans sa somnolence, et reprend l'essor dans son inaction. Avec elle, l'espérance refleurit plus belle et plus riante. En jetant un regard sur le passé, on se rappelle avec une douce mélancolie les jours où l'on a vécu ensemble, les longs entretiens du soir, les heures de réunion intime, où l'on ne se lassait pas d'entendre et de parler, où l'on n'éprouvait d'autre crainte que d'être séparés par l'absence ou par la mort, où l'on adoucissait réciproquement ses chagrins, où l'on sentait son cœur et son âme unis par les liens les plus étroits à un autre cœur et à une autre âme, où l'on se réjouissait à la fois de tout ce que l'on avait appris, de tout ce qu'on avait lu, et l'on mettait en commun ses peines et ses plaisirs.
Dans une telle félicité, ce n'est point par rudesse de caractère ni par insociabilité, ni par une erreur de l'imagination qu'on en vient à ne plus désirer les relations des autres hommes, qu'on reste indifférent à leur indifférence et même à leur éloignement; une amitié sincère occupe notre pensée. A côté d'un tel trésor, qu'est-ce que le tourbillon du monde et la rumeur des salons?
Mais que ce bonheur est fragile! avec quelle rapidité le sort peut nous enlever tout à coup ces charmantes joies de la vie, et comme alors tout devient sombre, aride et triste autour de nous! En vain on étend ses bras dans l'espace, en vain on appelle celui que l'on a tant aimé. Quelquefois on croit encore distinguer le bruit de ses pas; mais ce n'est qu'une folle illusion. Tout semble mort à nos yeux, et nous-mêmes nous sommes morts à tout ce qui nous environne. La solitude s'étend autour de notre vie; partout nous sommes seuls avec la plaie saignante de notre cœur. Dans notre affliction nous pensons que plus personne ne nous aime, que nous n'aimons personne, et une vie sans affections est pour un cœur tendre la mort la plus affreuse. Alors on veut vivre seul et mourir seul. Dans les nuages épais qui obscurcissent l'existence, on n'entrevoit pas une main solitaire, on n'attend aucune sympathie et aucune pitié; car celui qui n'a pas souffert, ne comprend point l'affreux état de celui qui souffre.
Mais c'est ici qu'éclate le triomphe de la solitude, car pour celui qui sait user des remèdes qu'elle lui offre, il n'est point de tristesse si grande, ni de regret si profond qu'elle n'adoucisse.
Il est vrai que cette guérison ne s'opère que lentement et par degrés; l'art de vivre avec soi-même exige tant d'expérience, et tient à tant d'événements divers, à tant de situations particulières, qu'il faut déjà être sérieusement préparé à la solitude pour pouvoir en attendre les bienfaisants effets. Celui qui a mûri son caractère en dehors des préjugés vulgaires, celui qui dès sa jeunesse apprit à aimer et à estimer la solitude, a bientôt pris sa décision dans une fatale circonstance. Lorsque rien de ce qui l'entoure ne lui donne plus aucune animation, il met en mouvement les ressorts de son âme, et ne se trouve jamais moins seul que quand il est renfermé dans sa retraite.
Les hommes d'une nature distinguée ont souvent à s'occuper d'affaires, qui sont pour leur esprit ce qu'est l'ipécacuanha pour un estomac qui souffre de la faim. Enchaînés à un travail aride et pénible, condamnés à vivre avec des créatures sans âme, ils ne peuvent ni changer de place, ni se délivrer de leur fardeau; leurs fonctions ne sont pour eux qu'un joug insupportable; ils se sentent opprimés et ils oppriment ceux qui les environnent. Souvent ils se figurent qu'il n'y a de repos pour eux que dans la tombe; tout dans le monde les fatigue; les livres ne leur offrent aucun attrait, et les correspondances les importunent. Nul souffle rafraîchissant ne les ravive dans leur triste situation, nulle verdure ne récrée leurs regards; mais laissez-les seuls, rendez-leur la liberté, les heureux loisirs, vous les verrez bientôt renaître à l'enthousiasme de leur jeunesse et reprendre leur vol d'aigle.
Si la solitude a une telle action sur ceux que le chagrin domine, que ne sera-t-elle pas pour celui qui peut la trouver quand il lui plaît, pour celui dont l'âme ne recherche et ne désire que l'air pur et le bonheur domestique! On demandait à Antisthène à quoi lui avait servi la philosophie: «Elle m'a servi, répondit-il, à connaître l'art de me gouverner moi-même.» Pope avouait qu'il ne se mettait jamais au lit sans penser que nous n'avons point de plus grande affaire sur cette terre que d'apprendre la meilleure manière de se trouver bien chez soi. Il me semble que nous avons trouvé ce que Pope cherchait lorsque nous nous sentons heureux dans notre demeure et que nous aimons tout ce qui nous entoure, jusqu'au chien et au chat.
Les tentatives ingénieuses que l'on fait pour se procurer des plaisirs extérieurs n'ont d'autre avantage que de nous amener à de sérieuses réflexions, lorsque nous rentrons en nous-mêmes. C'est alors qu'on apprend où est le vrai bonheur, qu'on reconnaît la fausseté des espérances qui nous conduisaient dans le monde et le néant des plaisirs que nous croyions y trouver. Une jeune et belle femme m'écrivait un jour à la suite d'un grand bal: «Vous avez vu combien j'étais gaie et riante en partant pour ce bal; et à l'aspect de ces salons où il n'y avait qu'une joie factice, j'éprouvais un tel sentiment de vide et de tristesse, que j'aurais voulu arracher les fleurs de ma robe.»
Tout le bonheur du monde n'est rien, s'il ne contribue pas à nous rendre plus heureux en nous-mêmes et dans notre demeure; toute infortune, au contraire est supportable pour celui qui peut l'adoucir par le repos de sa retraite et par les livres.
Nous pouvons changer nos goûts, nos penchants, nos passions; et alors non-seulement nous supportons la privation de ce qui nous manque, mais nous pouvons en venir à goûter encore une réelle satisfaction dans un état qui paraîtrait à d'autres déplorable. Ainsi, pour en citer un exemple, la santé est sans contredit un bien inappréciable, et pourtant il y a des circonstances où, lorsque la santé décline, on éprouve encore un vrai repos. Que de fois j'ai remercié le ciel d'une maladie qui me forçait de rester chez moi et de me recueillir en silence!
Forcé, pendant de longues années, de sortir chaque jour malgré mes souffrances physiques, de m'exposer aux rigueurs de l'hiver, j'étais heureux en vérité de pouvoir être malade chez moi. Perpétuellement occupé des accidents des autres, le médecin compatissant oublie souvent ses propres douleurs pour porter un remède à celles qu'on lui confie. Mais que de fois aussi c'est pour lui un cruel sacrifice d'employer au service des autres les forces qui lui manquent! Dans une telle situation, la maladie qui me permet de rester enfermé chez moi, est un vrai repos, pourvu toutefois que je ne sois point assailli de visites de politesse. J'invoque toutes les bénédictions de Dieu pour celui qui me laisse seul, qui par compassion ne se croit pas obligé de s'occuper de moi et de me prendre une partie de mon temps. Une belle matinée où je puis jouir ainsi de ma liberté, où je n'ai personne à voir et point de lettres à écrire, est pour moi plus précieuse que ne peuvent l'être tous les bals pour une élégante femme.