La solitude

Part 6

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[7] Un professeur, dégagé des préjugés ordinaires de sa profession M. Hissmann, de Gœttingue, a dit, dans son _Essai sur la vie de Leibnitz_: «Les quatre murs d'un cabinet d'étude ne sont point les limites du monde, et les livres ne renferment point tout ce que les grands hommes ont pensé. Il y a une foule de remarques, de notions précieuses, qui n'ont point été livrées à l'impression. Si l'on commence son éducation dans la retraite par la lecture et la réflexion, il faut la continuer et l'achever par les relations sociales, où l'on apprend à connaître les hommes, leurs sentiments, leurs erreurs, leur sagesse et leur folie.»

Cependant il retire de cette fréquentation un plus grand avantage. Il apprend à supporter les hommes et à se faire supporter par eux, lorsque, à l'exemple de Socrate et de Wieland, il écarte de la philosophie tout ce qu'elle a de pénible ou de désagréable; il la rend attrayante, il la dépouille de ses apparences les plus dures, et la montre dans sa beauté naturelle. Un écrivain allemand a dit, dans une dissertation sur Franklin: «Les écrits de Franklin n'ont pas le caractère pédantesque ni dogmatique. Ce sont des observations détachées et présentées sous une forme agréable, de brèves notices, de petits traités et des lettres d'un style facile, adressés à des femmes ou à des amis. On prend intérêt à ses œuvres; on ne se lasse point d'y revenir, tant il y a de variété dans la forme comme dans le fond des idées qui s'y trouvent développées. A chaque page on reconnaît le tact délicat de l'homme du monde, et le jugement droit, et le sens naturel d'une philosophie aimable.»

Caton le Censeur était grave, mais non pédant. Son affabilité de caractère le rendait très-agréable. Il croyait que les fous contribuent à l'instruction des sages plus que les sages ne contribuent à celle des fous. Les présomptueux et les sots, disait l'empereur Marc-Aurèle, parlent sans penser, et c'est le philosophe Sextus qui m'a appris à les supporter.»

Cette aimable tolérance rallie l'homme le plus éclairé à ceux qui sont dénués de toute instruction. Il a semé dans la solitude les germes du savoir, il en recueille les fruits dans le monde. Là, rien n'était trop grand pour son ardeur scientifique. Ici, il n'y a pas dans le cœur humain un repli qui lui semble trop petit. Dans la solitude, il était morne et rude; dans le monde, il devient doux et poli: il se rapproche de tous les hommes et de toutes les conditions. Il ne cherche point à dominer les autres; il ne disserte point avec arrogance; en vain Socrate aurait fait descendre la sagesse du ciel, s'il ne l'avait rendue aimable dans toutes les circonstances. Pour aimer celui qui observe les hommes, il suffit qu'on ne soit pas forcé de le craindre. «Tout pour l'amour,» disait Goethe: et celui qui a connu ce grand poëte sait de quelles grâces il revêtait la force de son génie et la nature sérieuse de ses études.

Il est facile de se faire aimer quand on s'approche franchement des hommes, quand on s'attache à eux avec confiance. Il n'y a pas une situation humaine où nous n'ayons besoin tantôt des conseils et tantôt de l'appui des autres hommes. Mais comment se ferait-il aimer celui qui veut toujours être prévenu et ne prévenir personne, celui qui s'inquiète de chaque parole qui s'échappe de ses lèvres, de chaque sentiment qu'il révèle, de chaque geste, de chaque expression de physionomie qui décèle l'état de son âme; celui qui ne s'attache à aucun homme, qui vit à l'écart, solitaire, silencieux, renfermé en lui-même, qui est toujours sur ses gardes, et qui n'ose témoigner à ceux qui l'entourent la moindre confiance?

Ouvrir franchement son cœur aux autres, c'est se procurer une source de jouissances infinies. Pour que les autres ne soient point embarrassés avec nous, il faut que nous ne le soyons point avec eux. Tout ce qu'on renomme le plus, faveur du monde, richesses et tous les éloges des journaux, ne procure pas la joie qu'on éprouve à pouvoir se dire: J'ai inspiré de la confiance à ce malheureux; j'ai consolé ce cœur affligé; j'ai rendu, Dieu soit loué! le courage à cet être abattu! Mais on n'acquerra pas ce bonheur si l'on n'a pas le don de se faire aimer; et les savants perdent souvent un tel don par la solitude. Les joies de l'affection élèvent cependant bien plus l'esprit et le cœur que le stérile plaisir de trouver un nouveau moyen d'exposer une science aride et sèche ou le sot orgueil de quelque pédant qui écrira, comme un professeur allemand, un livre tout entier pour démontrer que dans l'autre monde on ne parlera que latin.

Celui qui n'aime que ceux qui l'écoutent, qui le louent, qui jamais ne le contredisent, n'est pas digne d'être aimé. Combien de savants, d'écrivains renommés, qui affectent les sentiments les plus généreux, qui sans cesse vantent l'ardeur de leur dévouement, et qui, dans un moment où l'on invoque leur générosité, abandonnent sans pitié un ami qui n'approuve point leurs folles présomptions! Combien de savants qui s'en vont, les mains pleines de louanges à leur adresse, qu'ils colportent de maison en maison, qui mendient l'aumône d'un éloge, et qui ne se doutent pas qu'on tremble quand on les voit entrer et qu'on se réjouit quand ils sortent! Loin de nous donc cette ambition de pédant, cette vanité puérile qui n'aboutit qu'à exciter la haine des envieux et à éloigner de nous l'affection de ceux qui nous admirent!

Cependant l'existence silencieuse du savant a aussi son noble et beau côté. Heureuse et digne est la vie de celui qui ne porte envie à personne, qui est aimé et respecté du monde, quoiqu'il ne voie pas le monde, qui n'a pas besoin de recourir à de vains traits d'esprit pour attirer l'attention sur lui! Son âme ne s'assoupit point, son imagination est toujours féconde: nul travail ne l'effraye, il lit, il écrit, il médite avec une complète satisfaction; ses pensées coulent de son cœur, comme une onde limpide d'une source inépuisable. Le bonheur qu'il trouve en lui-même le dispense de rechercher des distractions étrangères, et la joie que lui donne l'étude soutient sa patience, quelque lents que soient ses progrès; ses connaissances s'accroissent de jour en jour, ses pensées se développent et se fortifient; sa persévérance le conduit à son but, et il ne se préoccupe point de la basse envie de ces hommes qui se croient obligés d'outrager quiconque écrit un livre, c'est-à-dire quiconque manifeste, suivant eux, l'intention de leur enseigner quelque chose.

Il existe de ces gens heureux près de moi, il en existe un grand nombre en Allemagne, et ceux-là prouvent qu'on ne peut, sans de grandes restrictions, parler de la vie retirée des savants. Il est possible que la retraite enfante des sottises et puisse même conduire certains individus à de mauvaises actions. Souvent elle est préjudiciable à ceux qui n'y sont point portés par une noble impulsion et à ceux qui nuit et jour appliquent sans cesse leurs pensées à un seul objet. Il est possible que cette retraite ne soit pas toujours une école de bonnes mœurs, qu'elle donne aux savants des habitudes disgracieuses et un air étrange; mais l'influence qu'elle exerce sur l'imagination et les passions est d'une nature bien plus grave et mérite d'être sérieusement étudiée.

CHAPITRE IV.

DES INCONVÉNIENTS DE LA SOLITUDE

POUR L'IMAGINATION.

L'empire de l'imagination sur l'homme est bien plus grand que celui de la raison. La raison exige des connaissances précises, l'imagination se contente d'une vague intuition. La raison est la faculté de se représenter nettement ce qui est possible, tandis qu'une imagination ardente croit voir nettement une quantité de choses qu'un esprit calme, réfléchi, n'aperçoit pas; l'imagination reproduit, il est vrai, les idées, comme la mémoire, mais elle les altère, les amplifie ou les amoindrit, ou les mêle confusément.

L'imagination, l'enthousiasme, l'exaltation rêveuse, ne se développent pas seulement dans la solitude. De toutes parts la route est ouverte à la sagesse comme à la folie, et beaucoup d'hommes ne savent malheureusement pas distinguer le vrai chemin. Quelques observations générales sur ces phénomènes de l'âme feront voir quels sont les effets de l'imagination que je regarde comme nuisibles, et jusqu'à quel point, suivant mon opinion, l'imagination enfante parfois dans la solitude des songes, des illusions préjudiciables qui peuvent devenir autant de maladies morales.

L'imagination est, dit-on, la répétition des sensations; mais souvent, si je ne me trompe, elle n'arrive qu'à une fausse conclusion d'une sensation vraie; par exemple, un malade éprouve dans une partie du corps une contraction nerveuse, et prétend qu'il y a là un ulcère, et je sais qu'il m'indique une sensation réelle, mais la conclusion qu'il en tire est fausse. Et que de fois d'une idée vraie on se fait ainsi une croyance mensongère! L'imagination agit avec rapidité et se crée en un instant ses illusions. Tout agit sur elle, et elle agit sur tout: elle fait naître des images, elle les associe à la pensée, elle leur donne la couleur et l'expression. «L'enthousiasme est sa vie, a dit Wieland: la trop grande exaltation est sa mort.»

L'enthousiasme et l'exaltation peuvent provenir d'une quantité de causes; mais rien ne les développe plus promptement que la solitude quand on y apporte une certaine disposition d'esprit. L'enthousiasme est une vive et violente élévation de l'âme qui résulte d'une forte émotion et qui porte l'homme à des entreprises extraordinaires, à des actions inattendues. Dans ces moments d'enthousiasme, on n'est pas hors de soi-même, mais hors du niveau ordinaire de la vie: voilà pourquoi l'enthousiasme est méconnu des gens calmes et froids, tourné en dérision par les beaux esprits ou par les sots, et niaisement admiré par des valets. Quand l'enthousiasme éclate dans toute sa puissance, l'homme s'affranchit des dernières réserves, oublie les obstacles, ou les brise avec une force impétueuse. Voilà pourquoi on dit d'un homme qu'il est inspiré, c'est-à-dire enflammé et fortifié par la présence et l'appui d'un être supérieur. Tout ce qu'il y a de sublime dans les passions humaines, cette faculté d'esprit le comprend, le saisit, l'accomplit. Lord Shaftesbury disait: «Un noble enthousiasme enfante des héros, des poëtes, des orateurs, des artistes, des philosophes, et tout ce qu'il y a de grand dans le monde.»

Si l'on pouvait espérer que la solitude donnât une telle faculté, tous ceux qui ne veulent point se traîner dans les ornières de la vie vulgaire, s'en iraient avec joie dans la solitude; mais la déception, le mensonge, impriment aux natures exaltées une impulsion aussi forte que celle que la vérité donne à l'enthousiaste. Le visionnaire exalté cherche à faire de l'or; l'enthousiaste s'élance dans les airs avec le ballon de Montgolfier.

Le visionnaire voit en dehors de soi et devant soi tous les objets, comme il le veut, selon les fantaisies de son imagination. Il s'attache à des espérances gigantesques, il voit ce que les autres hommes ne peuvent voir, et ne distingue pas ce que les autres voient; il comprend ce qu'aucun esprit raisonnable ne soupçonne; il entend la voix des mondes invisibles, se croit inspiré et capable de faire des miracles. Nulle crainte ne le trouble, nulle entrave n'arrête l'élan de son esprit: il a en lui une force qui détruit et renverse la parole même de Dieu, la parole des sages. Si cet homme se trouve dans des circonstances qui favorisent l'essor de son imagination, il arrive bientôt au fanatisme et condamne à des tourments éternels ceux qui oseraient douter de son pouvoir infini[8].

[8] Les fanatiques n'expliquent point les saintes Écritures comme tout le monde, et parmi les nouvelles sectes qui peuplent la Suisse, les anabaptistes se distinguent par leur système d'interprétation. Il est dit dans l'Évangile: «Si nous ne devenons pas semblables à des enfants, nous n'entrerons point dans le royaume des cieux.» Aussitôt les bonnes gens se dépouillent de leurs vêtements, montent sur des chevaux de bois et courent de côté et d'autre; leurs femmes et leurs servantes, toutes nues aussi, courent de la même sorte. Puis tous ces nouveaux chrétiens reviennent dans une parfaite innocence se jeter pêle-mêle sur des bancs et sur des lits afin de ressembler en tous points aux petits enfants.

Le fanatisme a souvent éclaté dans le monde comme dans la solitude: c'est peut-être une des maladies les plus fréquentes de notre époque. Il a suffi pour voiler d'un sombre nuage la lumière de la civilisation dans plusieurs provinces d'Allemagne.

L'alchimie, la théurgie, la croyance aux revenants, et les dogmes étranges de Jacob Boehm, occupent maintenant une immense quantité de gens. On se précipite en foule après la sagesse occulte, à travers d'épaisses ténèbres; on repousse la vérité, et l'on outrage secrètement ou publiquement celui qui ose la proclamer. Tandis que les enfants de l'Allemagne reçoivent aujourd'hui dans les universités une véritable instruction, leurs pères lisent l'_Annulus Platonis_. La philosophie occulte d'Hermès Trismégiste, le divin anneau de la magie adamique, du compas des sages, de Grabell, d'Iugel, etc., remplacent, pour un grand nombre de personnes, la vraie physique et la vraie philosophie.

Toutes ces folies de visionnaires seraient peut-être de courte durée, si elles ne s'entretenaient dans la solitude. Celui qui peut se créer toutes sortes d'idées fantastiques s'abandonne volontiers à cet entraînement de l'esprit; tout dépend de la tranquillité qui l'environne et de l'ardeur de son imagination. La solitude est dangereuse, comme nous l'avons dit, pour tout homme qui s'y applique sans cesse à la contemplation. Elle est dangereuse pour l'homme d'esprit comme pour l'ignorant, si l'homme d'esprit s'abandonne à d'obscures conceptions, s'il concentre en lui-même tout l'exercice de son imagination et s'il évite tout ce qui pourrait l'en distraire. Le savant Molanus de Hanovre se figura, dans les dernières années de sa vie, qu'il était un grain d'orge. Il parlait fort sensément de chaque chose avec les personnes qui venaient le voir; mais pour rien au monde il n'eût voulu sortir de sa maison, de peur d'être avalé par les poules.

L'imagination de la femme est plus facile à émouvoir que celle de l'homme: aussi la femme est-elle exposée à tomber dans toutes sortes d'extravagances lorsqu'elle vit d'une vie très-retirée et constamment seule avec elle-même. De là vient que dans les maisons d'orphelines et les autres maisons de refuge, les maladies nerveuses se communiquent si facilement d'une femme aux autres.

C'est la vivacité de cette imagination féminine qui fait que bien souvent toutes les femmes croient et veulent faire ce que l'une d'elles croit et essaye de faire. Plusieurs exemples démontrent que tout ce qui agit vivement sur l'imagination des femmes peut bien vite égarer leur raison: ainsi on a vu éclater, parmi les jeunes filles de Milet, une véritable épidémie morale qui les portait toutes à se pendre, et une autre épidémie, parmi les femmes de Lyon, qui se réunissaient pour aller se jeter dans le Rhône.

Je n'en finirais pas, si je voulais dire jusqu'où peut aller une imagination égarée et l'influence funeste que la solitude peut avoir sur celui qui ne sait point se préserver d'un tel péril. On se plonge dans le silence de la retraite, on reste là des jours, des nuits, des années entières, seul avec soi-même. Que de rêves alors, que de visions étranges! qu'il est facile, dans une telle situation, de se laisser aller à toutes les promesses trompeuses de l'alchimie, à tous les égarements de la superstition! Celui qui ne veut vivre que de soi-même, a trouvé par là le meilleur moyen de mourir de faim, car, ainsi que le disait un ancien sage, il se nourrit de son cerveau et dévore son cœur.

Le penchant à la solitude est l'un des symptômes ordinaires de la mélancolie. L'homme qui éprouve ce sentiment de mélancolie fuit la clarté du jour et l'aspect du monde. Incapable de poursuivre fortement une autre pensée que celle qui le consume, il se fait de la vie une vraie torture. Cet état s'aggrave encore dans la solitude, lorsqu'une forte secousse n'imprime pas à l'imagination une autre direction; mais c'est déjà beaucoup que de parvenir à écarter de l'esprit mélancolique les idées dont il se repaît habituellement, et à changer la nature de ses désirs; il ne faut pas qu'il languisse dans la même jouissance, il ne faut pas qu'il convoite un bonheur unique qu'il ne peut atteindre, il doit rassembler ses forces, s'efforcer d'atteindre ce qui élèvera son âme et éviter ce qui la blesse. Si l'on parvient à lui faire adopter ces principes, si l'on peut l'attacher à un travail qui l'occupe sérieusement, on lui aura rendu un plus grand service qu'en le livrant à toutes les distractions du monde. Il conservera toujours sa propension à la mélancolie; mais cette propension pourra lui servir de mobile dans tout ce qu'il désirera vivement, dans tout ce qui exige de la persévérance.

Un Anglais atteint de spleen se brûle la cervelle. Avec cette même disposition d'esprit, les Français entraient jadis dans les cloîtres. Les Anglais ne se tueraient point s'ils avaient des couvents.

Lorsque la mélancolie éteint notre ardeur et subjugue notre activité, nous perdons bientôt le goût du monde, de la vie, et nous nous retirons dans la solitude. Rien n'est plus inséparable des divers genres de mélancolie que le désir de s'éloigner des hommes, de rompre toute relation avec eux, de ne parler à personne, de ne voir personne, et de n'entretenir aucune correspondance. On veut être seul pour se repaître en liberté des rêves, des images que l'on devrait par-dessus tout éviter. Les gens qui observent cet état maladif d'un homme mélancolique, lui répètent qu'il doit se distraire, voir le monde, fréquenter les bals. De tels avis sont sans doute dictés par une bonne intention, mais ils ne peuvent être efficacement suivis. Un homme mélancolique ne se résigne point à faire ce qui est contraire à ses goûts, à ses penchants, à sa conviction. La mélancolie jette le désordre dans l'âme: souvent elle anéantit l'effet salutaire de la religion, les bienfaits de Dieu, le bonheur humain.

Les livres de médecine ne démontrent point positivement quel est le siége de la mélancolie. Un changement presque imperceptible dans nos nerfs, un léger ébranlement, produit par une indigestion ou par un refroidissement, suffit parfois pour nous jeter tout à coup dans un abîme de tristesse, tandis qu'un changement tout aussi imperceptible, mais d'une autre nature, arrête un torrent de pensées affligeantes. Celui qui s'observe avec attention sait mieux que personne comment on doit s'y prendre pour prévenir ce premier état et favoriser le second. Mais il faut que les médecins connaissent aussi l'histoire, la nature d'un homme mélancolique; qu'ils sondent l'état de son âme jusque dans ses derniers replis, s'ils veulent savoir ce qui l'abat, ce qui la relève, ce qui lui est utile ou préjudiciable, et l'on remarque souvent que tel incident qui fait naître chez un homme une pénible mélancolie est précisément ce qui donne de la gaieté à un autre, et que ce qui soutient le courage de celui-ci brise les forces de celui-là.

La mélancolie est le fait d'un faux raisonnement, qui, avec le concours de certaines sensations maladives et pénibles, entretient dans l'âme les idées les plus décourageantes, et lui fait voir en elle et hors d'elle tous les objets sous le point de vue le plus affligeant. On n'est point mélancolique par cela seul que, pour se livrer à un travail important, on fuit la société. Avec des nerfs bien constitués, et un but honorable à poursuivre, on peut supporter longtemps la solitude, tandis qu'avec des dispositions prononcées à la mélancolie, la solitude devient bientôt très-dangereuse si on n'y entre point avec un travail de prédilection qui conduit perpétuellement l'esprit de pensée en pensée. Rien ne favorise tant le développement de la mélancolie et de la misanthropie que de songer constamment au motif de cette misanthropie.

C'est une erreur grossière que de regarder les distractions incessantes comme un remède à la mélancolie. Combien d'hommes ne deviennent mélancoliques que parce qu'ils ne peuvent trouver ni le repos ni la liberté qu'ils désirent! Que de fois ne s'irrite-t-on pas contre le monde, lorsqu'on ne peut parvenir à trouver un instant pour recueillir en paix ses idées! Dans quelle profonde mélancolie ne voit-on pas souvent tomber celui qui est forcé de traîner à chaque heure le même fardeau, qui chaque jour doit obéir à la volonté des autres, et qui ne peut aller où il lui plaît! Pour un homme atteint de mélancolie, la meilleure situation serait celle où il pourrait faire le plus de bien, et cette situation, il peut l'avoir dans la solitude, souvent mieux que dans le monde. Nous pouvons donc dire que la solitude, qui, dans certains cas, enfante et développe la mélancolie, peut, dans d'autres circonstances, la tempérer et la guérir.

Ce qu'il y a de plus triste pour un esprit mélancolique, ce qui le porte surtout à éviter le contact du monde, c'est de voir que personne ne le comprend, que parfois on vante sa gaieté, tandis qu'il se torture lui-même. Bien peu de personnes devinent les douleurs des autres, et l'homme froid ne voit point la pointe du dard caché dans un cœur malade; de même qu'on ne comprend point les souffrances d'une affection nerveuse, tant qu'elle ne se manifeste point publiquement par des convulsions, de même on n'est frappé des douleurs d'un homme mélancolique que lorsqu'il se brûle la cervelle. Vous pouvez passer des années entières en proie à toutes sortes de tortures, et les gens apathiques que vous avez coutume de voir seront persuadés que vous vous portez à merveille.

On peut paraître même fort gai aux yeux des ignorants dans le temps où l'on maudit le plus le monde et la vie. Jamais on n'avait vu à Paris, sur le Théâtre-Italien, un arlequin comparable à Carlin, qui mourut en 1778. Cet acteur avait le privilége de réjouir tout son auditoire; mais dès qu'il quittait ses habits bariolés, il redevenait silencieux et morne. Un jour, un malade se présente chez un médecin de Paris, et lui demande quel remède il devrait employer pour se guérir des accès d'une noire mélancolie: «Allez à la Comédie-Italienne, lui répond le médecin; il faudrait que votre mélancolie fût profondément enracinée en vous, pour qu'elle résistât aux plaisanteries de Carlin.--Ah! monsieur, s'écrie le malade, ce Carlin dont vous parlez, c'est moi! Je fais rire les autres, et n'en suis pas plus gai.»

Si un homme mélancolique ne peut vivre avec les personnes qui ne le comprennent pas, il est à regretter qu'il vive entièrement en lui-même; car souvent, comme nous l'avons dit, la mélancolie s'aggrave dans la solitude par le retour constant de la même idée, par l'absence de toute distraction. Un homme mélancolique devient souvent alors défiant et sauvage, quoiqu'il soit né peut-être avec un caractère hardi et entreprenant; il évite les lieux où différentes personnes se rassemblent; la clarté du soleil l'effarouche, car il éprouve plus de tranquillité lorsqu'il pense qu'on l'aperçoit moins, et il ne se sent jamais mieux que par un ciel sombre, au milieu de la pluie et de l'orage. C'est un supplice pour lui que de sortir de sa retraite; il voudrait, quand il passe dans les rues, ne rencontrer aucune âme vivante. Une obscurité continuelle règne dans sa chambre; il frissonne, il doit recevoir une visite, et on ne saurait le rendre plus malheureux qu'en le forçant, par un excès de politesse, à aller dans le monde. La solitude est un poison pour lui, mais il aime ce poison.