Part 5
Malgré ces mauvaises passions, il ne faut point haïr les hommes: on peut mépriser les sots et les faux jugements, mais ils ne sont point dignes qu'on les haïsse. La haine est l'extinction de l'amour; et que serait la vie sans l'amour? D'un premier degré d'éloignement à l'égard des hommes, il est facile d'en venir à une affreuse misanthropie. Celui qui s'irrite de toutes les folies et de toutes les faiblesses qu'il remarque, celui qui s'arrête trop longtemps aux choses qui le blessent, hait les hommes dès qu'ils l'offensent. Alors, son caractère s'aigrit, il observe lui-même d'un point de vue faux, et juge mal tout ce qui attire son attention; alors il devient soupçonneux, susceptible, méchant, et lorsque enfin la passion l'emporte, peut-être, dans sa fureur aveugle, en vient-il jusqu'à désirer, avec M. de Saint-Hyacinthe, de pouvoir habiter une île déserte pour y massacrer tous les malheureux que la tempête y jetterait dépouillés de tout et sans défense.
Je me rappelle encore avec horreur un de ces monstres que j'ai été quelquefois obligé de voir en Suisse. Cet ennemi des hommes ne se nourrissait que du venin de la chicane. Quand j'approchais de lui, il me semblait voir des serpents s'agiter sur sa perruque sale et en désordre. Des taches rouges et bleues couvraient son visage; le plus affectueux de ses regards, luisant à travers de noirs sourcils, était comme un regard infernal. A chaque parole, il vous offrait la perspective d'un procès. Le mal était son élément; sa maison était devenue le refuge de tous les esprits turbulents, de tous les ennemis du repos public. Il soutenait chaque injustice, poursuivait tous les honnêtes gens, caressait les méchants, attirait à lui avec empressement les calomniateurs, recueillait précieusement tous les mensonges: c'était, en un mot, l'avocat du diable et le père d'une Furie. Cet être affreux se trouvait fort bien d'un tel genre de vie: chaque jour, il se préparait en silence quelques-unes de ses jouissances misanthropiques, et se disait heureux dans sa solitude.
Le malheureux Timon de Lucien avait des motifs de haine contre les hommes: il n'était pas besoin qu'il eût recours aux sophismes ni à la chicane pour se complaire dans sa sauvage philosophie. «Ce coin de terre, disait-il, sera ma demeure et mon tombeau. J'abhorre tout ce qui porte le nom d'homme, et les relations sociales, l'amitié, la compassion, ne me toucheront plus. Plaindre les malheureux, secourir ceux qui sont dans le besoin, est une faiblesse et un crime. Je veux achever ma vie dans la retraite comme les bêtes fauves, et personne autre que Timon ne sera l'ami de Timon. Tous les hommes ne sont à mes yeux que des fripons ou des scélérats, et je regarde les rapports que l'on peut avoir avec eux comme une profanation ou une sotte plaisanterie. Maudit soit le jour où l'un d'eux se montra devant moi! Je ne veux voir les hommes que comme des blocs de pierre ou d'airain. Point de paix avec eux et point de relation! Que ma solitude soit une barrière infranchissable entre le monde et moi, et parents, amis, patrie, vains noms que les fous seuls respectent. Je méprise tout éloge, et j'abhorre la vile flatterie; je ne veux trouver de plaisir qu'en moi-même; je veux sacrifier seul aux dieux, et seul assister à mes banquets. Je veux être mon unique voisin et mon unique compagnon, passer ma vie tout seul et mourir tout seul. Je veux me distinguer et m'illustrer par mon caractère sombre, par l'étrangeté de mes mœurs, par ma colère cruelle, par mon inhumanité. Si un homme, près de mourir dans les flammes, me supplie de les éteindre, j'y jetterai de l'huile pour en augmenter l'ardeur. Si un homme, entraîné par un torrent, lève ses mains vers moi et implore mon secours, je le prendrai par la tête et je le plongerai dans l'onde pour qu'il y périsse.»
On sait à quelle cause très-naturelle Lucien, l'un des plus spirituels écrivains qui aient jamais existé, attribue l'étrange folie dont nous venons de lire l'expression. Tel est le dernier degré de rage auquel l'injustice et l'ingratitude, et les méchancetés de toute sorte, peuvent conduire un homme qui, dans le principe, aurait été bon et généreux, comme l'était Timon.
Il y a aussi des hommes qui n'ont à se plaindre de personne, qui se retirent à l'écart, parce qu'ils haïssent la lumière, et qui ne sortent de leur retraite que dans l'obscurité. C'est ainsi que se glisse dans l'ombre l'envie, cette hideuse passion. Les Caraïbes disent que l'envie fut la première créature qui parut sur la terre. Elle répandit le mal à la surface du monde, et elle se croyait belle, lorsque tout à coup, apercevant le soleil, elle courut se cacher, pour ne plus se montrer que pendant la nuit.
Mais il existe un grand nombre d'hommes qui recherchent la solitude sans hypocondrie, sans haine, sans le moindre sentiment indigne d'un véritable philosophe; ils la cherchent par le désir d'étudier en paix les œuvres les meilleures de tous les temps et de tous les peuples. Ils poursuivent avec ardeur ce but chéri, et ne haïssent que ce qui les entrave dans leurs pensées de prédilection. Pour une belle âme, la solitude est le contre-poison de la misanthropie. Ceux qui éprouvent le besoin de travailler à leur propre perfection, ceux qui veulent déployer en liberté leurs forces et leurs facultés, ceux qui veulent avoir plus d'action que l'on n'en a ordinairement dans le cours journalier de la vie, ceux qui aspirent à être quelque chose pour les hommes qu'ils ne connaissent pas encore, et dont ils ne sont pas connus, ceux-là peuvent bien éprouver une noble répugnance pour les vaines distractions et les stériles plaisirs des sociétés frivoles.
L'esprit et le cœur s'élèvent alors, se ravivent et se fortifient dans la solitude. Voilà pourquoi la solitude a toujours été si chère aux philosophes, aux poëtes, aux orateurs, aux héros, à tous les hommes enfin qui voulaient s'élever au-dessus de l'horizon vulgaire et accroître leurs connaissances. Homère a peint les lieux solitaires de la Grèce et de l'Italie avec une telle vérité, dit Cicéron, que nous voyons par ses descriptions ce que lui-même n'avait point vu. Démosthène se retire dans une chambre souterraine, loin des rumeurs d'Athènes, s'enferme là pendant des mois entiers, et se fait raser la moitié de la tête pour n'être pas tenté de quitter cette retraite, où il écrivait ses harangues. Épicure passe ses journées dans un jardin. Les héros les plus célèbres de la Grèce et de Rome partageaient leur temps entre les livres et les armes, entre les préoccupations de la guerre et les travaux silencieux, et se distinguaient à la fois par la philosophie et par les exploits militaires. Saint Jérôme écrivit dans un affreux désert ses livres pleins d'une éloquence sublime, et, du fond de l'obscurité, ses œuvres répandaient au loin la lumière. Les druides de l'ancienne Bretagne, de la Germanie et des Gaules fuyaient les villes dès qu'ils n'avaient plus aucun devoir public à y remplir, vivaient dans les forêts, donnaient, à l'ombre des vieux chênes, leurs leçons à la jeunesse. Ils étaient les prêtres, les législateurs, les médecins, les philosophes de leur nation.
Joseph II, le plus grand des empereurs d'Allemagne, et quelques rois qui estimaient le genre humain plus que leur couronne, ont quitté l'étiquette de leurs palais pour vivre d'une vie plus simple qui les rapprochait des autres hommes. Wieland, dont les Allemands aiment à prononcer le nom et à rappeler les œuvres inspirées par les Grâces, écrivit, dans une petite ville de la Souabe, à Biberich, ces livres qui devaient faire l'orgueil de ses compatriotes. Comment les philosophes illustres, les hommes d'État distingués ont-ils acquis leur renommée? Aristote a-t-il écrit ses livres parmi les courtisans du roi de Macédoine? Platon a-t-il fait les siens à la cour de Denys? Non, tous ces hommes d'un esprit si élevé recherchaient le silence de la retraite.
Ajoutons à toutes les raisons qui conduisent l'homme dans la solitude deux causes encore, la religion et le fanatisme. La religion entraîne l'homme dans la solitude par les motifs les plus nobles et les plus élevés, par les convictions les plus profondes, par les besoins du cœur les plus vrais et les plus intimes. Le fanatisme est la dégénération de ces nobles penchants, c'est le fruit d'un faux jugement, d'un zèle outré et d'une folle superstition.
Les âmes vraiment religieuses se sentent entraînées vers la solitude par la crainte que leur inspire l'aspect du monde et de ses dangers. Peut-être ont-elles tort de blâmer parfois, dans l'ardeur de leur dévotion, certains plaisirs innocents. Mais, persuadées que le monde ne peut leur procurer le bien suprême auquel elles aspirent, elles n'aiment point à dissiper leur vie en vaines distractions. Animées par l'espoir de jouir un jour des félicités du ciel, elles s'affranchissent des choses d'ici-bas; elles se font un devoir de renoncer dès la jeunesse à tout ce que nous devons quitter à l'heure de la mort, aimant mieux avoir peur dans le cours de la vie pour être moins effrayées au moment où la vie nous échappe. A chaque regard qu'elles jettent vers l'éternité, à chaque pas qu'elles font vers la tombe, elles éprouvent moins d'attraits pour les jouissances de ce monde. Voilà pourquoi tant de catholiques cherchent un refuge dans les cloîtres, et ce sentiment religieux donne au cœur et à l'esprit une élévation devant laquelle je m'incline souvent avec humilité et avec des larmes de douleur dans le silence de ma retraite.
Les fanatiques fuient le monde parce qu'ils se font une idée outrée de la perfection. A chaque pas, ils se croient plus près du ciel, et maudissent celui qui ne suit point la même voie. Souvent, dès leur jeunesse, ils se séparent des enfants de leur âge comme pour obéir à leur vocation: ils s'éloignent des jeux les plus innocents, et ne montrent au milieu d'une gaieté générale qu'un visage sombre. En grandissant, ils deviennent lourds, grossiers, fourbes et méchants. De leur gîte obscur, ils observent le monde sans comprendre ce qui s'y passe, ou ils le fuient précipitamment, comme cet insensé qui fuyait les hommes, de peur qu'on ne lui cassât son nez de verre. La faiblesse de leur jugement donne une singulière ardeur et une singulière mobilité à leur imagination. Mais, malgré leur folie, ils sont heureux de leur isolement, pourvu que leur tête s'exalte et fermente librement.
D'autres gens se retirent encore dans la solitude pour obéir à la mode. C'est la coutume qu'au commencement de l'été, toutes les personnes de bon ton et toutes celles qui veulent être considérées comme telles, s'en aillent à la campagne et s'imaginent qu'il n'y a plus une âme en ville. Ce n'est ni la fatigue du travail ni le goût de l'étude qui les conduit là; c'est tout simplement le désir de transporter sa paresse sur un autre théâtre et de dormir en paix, au lieu de passer la nuit dans le tumulte des bals. Le plus grand avantage que ces gens de la haute société retirent de la solitude, c'est de ne plus exposer aux regards de tant de témoins leur singulière façon de vivre; mais l'ombre des forêts et les fleurs des vallées ne produisent sur eux aucune heureuse impression. Les dryades ne les rendent pas plus sages: ils n'apprennent pas à mieux penser ni à mieux agir. La plupart de ces personnages distingués qui passent l'été à la campagne ne retirent d'autre fruit de ce séjour que de pouvoir, en rentrant à la ville, parler du bonheur et de la beauté des champs, bonheur qu'ils n'ont point senti, beauté qu'ils n'ont point appréciée.
CHAPITRE III
DES INCONVÉNIENTS GENERAUX DE LA SOLITUDE
Le penchant à la solitude ne se concilie pas toujours, comme nous l'avons vu, avec une parfaite rectitude de bon sens, ni avec un calme de caractère disposé à glisser comme une ombre paisible sur le théâtre du monde. Il y a déjà des inconvénients dans l'éloignement ordinaire de la société, et l'on en rencontre de plus grands lorsqu'on fuit les hommes avec obstination.
Tous les défauts des solitaires ne sont point le résultat de la solitude. Ils peuvent provenir de diverses autres causes, et si on entre dans la solitude avec de mauvais penchants, il est à craindre qu'elle ne les augmente.
Nous voulons essayer de reconnaître les bons et les mauvais effets de la solitude, selon les différents caractères, afin de pouvoir dire dans quel cas elle est nuisible et dans quel cas elle est à désirer. Nous devons examiner comment elle procure autant de satisfaction que les relations de société, et dans quel but il est utile que les hommes s'éloignent des autres hommes. Je ne parlerais point des inconvénients de la solitude, si je ne voulais écrire, comme beaucoup d'autres, qu'un roman sur ce sujet; mais mes intentions sont plus sérieuses.
L'homme, dans l'oisiveté de la solitude, est comme une eau stagnante, qui n'a point d'écoulement et qui se corrompt. L'inaction complète ou la tension trop grande des forces de l'esprit nuisent également au corps et à l'âme.
Chaque organe du corps humain se fatigue dans un travail sans relâche. L'esprit se fatigue de même lorsqu'il voit toujours les mêmes objets, qu'il poursuit le même labeur et porte le même fardeau. La solitude accable celui qui, dans un état de langueur, ne peut s'occuper en lui-même ni avec lui-même. Il succombe au moindre effort, lorsque le devoir ou la passion ne le raniment pas, et l'ardeur de son esprit s'éteint dans un morne isolement, dans une sombre mélancolie. Alors il convient de rechercher la société des hommes honnêtes et aimables, jusqu'à ce qu'on ait repris quelque goût au travail et qu'on retrouve en soi-même quelque satisfaction.
Sans la variété, sans la distraction, l'homme s'engourdit dans la solitude, lorsqu'il n'a pas assez de force pour soutenir longtemps un difficile effort. Ses idées prennent un caractère de roideur et d'inflexibilité, ses points de vue lui semblent préférables à tous ceux des autres, et il finit par ne plus estimer que lui-même; tandis qu'au contraire la société améliore notre caractère et nos habitudes, en nous accoutumant à supporter la contradiction et à vivre avec des personnes qui ne pensent pas comme nous.
Il y a encore, dans la solitude, un autre danger: c'est qu'en s'y retirant, on ne vienne à se plaire trop à soi-même. Les gentilshommes qui habitent la campagne y contractent souvent l'habitude de parler avec tant de roideur, de soutenir avec tant d'opiniâtreté les opinions les plus déraisonnables, qu'il devient presque impossible de traiter une affaire avec eux. Platon disait que l'orgueil, l'obstination, la roideur de caractère, étaient un effet constant de la solitude, et qu'on ne devait point en être surpris, parce qu'un homme qui vit seul ne songe à plaire à personne autre qu'à lui-même. Il s'imagine pouvoir faire tout ce qu'il veut, parce que ses valets exécutent tout ce qu'il ordonne.
Il est difficile de détruire le profond respect que certains solitaires conservent pour leurs fantaisies et l'admiration qu'ils ont pour eux-mêmes. Intimement convaincus que leurs idées sont d'une origine divine, qu'elles leur ont été inspirées par le ciel même, ils citent au tribunal de Dieu comme des criminels tous ceux qui n'ont point ces mêmes idées.
La solitude a aussi des inconvénients pour les savants, à quelque classe qu'ils appartiennent. Beaucoup de savants vivent entièrement seuls ou au milieu d'un cercle très-restreint, et se trouvent hors de leur élément lorsqu'ils quittent leur cabinet d'étude. On aura de la peine à me croire, peut-être, et cependant le fait que je vais rapporter est vrai. Dans une ville célèbre d'Allemagne, du haut de la chaire, les savants ont été instamment priés de vouloir bien se préserver des défauts ordinairement attachés à leur état, de l'irritabilité, de la misanthropie, et du mépris de tout ce qui n'entre pas dans le cercle ordinaire de leur vie ou de leurs occupations. Il leur a été recommandé de ne plus être si fiers et si ambitieux, de traiter charitablement la faiblesse, l'ignorance, l'erreur; d'instruire celui qui se trompe au lieu de l'offenser, de ne point porter sur toutes choses un jugement absolu et souvent un jugement sans raison. Il leur a été recommandé aussi de se mettre à la portée de chacun, d'entendre sans colère celui qui exprime modestement une idée opposée à la leur, de recevoir des leçons avec le même empressement qu'ils mettent à en donner, et enfin de ne point mépriser les qualités, les opinions qui leur sont étrangères et les occupations utiles des autres hommes.
Je ne sais quel fut le résultat de cette admonestation; ce qu'il y a de sûr, c'est que le manque d'usage porte les savants à se regarder comme d'importants personnages, et qu'ils en viennent par là même à acquérir souvent fort peu d'importance aux yeux des autres. Il en est qui, par l'habitude de discourir à leur aise dans leur école, sont fort surpris qu'on veuille prendre la parole devant eux. Il en est qui prennent, dans le petit cercle où leur vie est concentrée, une confiance si présomptueuse en eux-mêmes, qu'ils la portent partout où ils se trouvent. Il en est enfin qui, en se plongeant dans leurs livres, oublient si complétement les hommes, qu'ils révoltent le sentiment moral de quiconque les écoute. Leurs rapports continuels avec des étudiants grossiers ou avec des individus de la dernière classe du peuple leur donnent tant d'esprit, qu'ils n'en ont plus lorsqu'ils entrent dans un salon.
On pouvait vivre plusieurs jours avec Platon sans savoir que ce fût Platon. Un étranger qui avait entrepris un long voyage dans le but de voir ce grand philosophe, fut fort étonné lorsqu'on lui dit que Platon était cet inconnu simple et affable avec lequel il avait causé déjà plusieurs fois dans différentes réunions sans le remarquer.
Qui ne rirait de voir un professeur installé dans sa boutique, et accueillant dédaigneusement tous ceux qui n'ont pas besoin de sa marchandise? Mais on sait de reste que, s'il s'imagine avoir une cargaison plus complète que les autres, il est une foule de choses dont on aurait besoin, et qu'on ne trouve pas près de lui.
Voilà les folies qui souvent résultent d'une vie trop étroite et trop retirée; voilà comment il arrive qu'un savant qui ne voit point le monde n'a que des aperçus bornés, et fait preuve en mainte occasion d'une étonnante petitesse. Mais ces hommes-là seuls s'imaginent qu'on ne peut vivre hors des universités[6].
[6] Un célèbre professeur allemand disait souvent: _Vita extra academias non est vita._ Il est incontestable que beaucoup de professeurs ont des singularités qu'on ne retrouve dans aucune classe de la société. Un prince d'Allemagne fit présent d'une tabatière d'or à un professeur que l'on considérait comme un homme très-distingué, et lui écrivit en même temps une lettre flatteuse. Le professeur se fit peindre tenant la lettre d'une main, la tabatière de l'autre, et envoya ce portrait au prince.
D'un autre côté, il faut avouer que les gens du monde exigent parfois d'un savant ce qui est hors de sa nature, et étouffent par là en lui jusqu'au désir de plaire. On a dit avec raison que les savants astreints à une existence solitaire, et occupés de graves travaux, ne peuvent avoir ni la gaieté d'esprit, ni l'élégance de manières, ni la vivacité d'entretien des personnes qui vivent habituellement dans le monde et qui en connaissent tous les usages: ainsi les courtisans suédois commirent une vraie cruauté en riant de l'embarras où se trouvèrent Meibom et Naudé, lorsque ces deux savants furent présentés à la reine Christine, et qu'elle dit à l'un: «Vous, qui avez écrit sur la danse des anciens, vous devez savoir danser; et vous, qui avez composé un traité sur la musique antique, vous devez savoir chanter.» Les Français commirent la même cruauté envers le grand mathématicien Nicole, un jour qu'une dame de Paris l'avait invité à dîner. Le bon Nicole n'avait fait de sa vie un si bon repas; en se retirant, il adressa à la maîtresse de maison des compliments infinis, l'assurant qu'il ne cesserait jamais d'admirer ses beaux petits yeux. «C'est là, lui dit un de ses amis en descendant l'escalier, un singulier compliment pour un mathématicien tel que vous.--Vous avez raison, répondit Nicole, et je vais réparer ma faute.» A l'instant même, il remonte, demande à la maîtresse de maison humblement pardon, et, persuadé qu'une si belle dame ne peut admettre qu'il y ait rien en elle de petit, il lui jure qu'il n'a jamais vu de si grands yeux, un si grand nez, une si grande bouche et de si grands pieds.
En quittant leur bibliothèque pour entrer dans un salon, les savants sortent d'un pays qu'ils connaissent, où ils sont à leur aise, pour pénétrer dans une région où tout est pour eux nouveau, inattendu et inusité. On en voit qui, par une modestie excessive, n'osent se présenter dans le monde; d'autres comprennent qu'il leur serait difficile de se faire écouter dans une société composée de gens ignorants et orgueilleux, qui méprisent la science, et qui ne voudraient pas voir un savant s'élever à côté d'eux. D'autres sentent que le monde leur est étranger, de même qu'ils sont étrangers au monde. Quelques-uns reconnaissent qu'ayant mis dans leurs livres tous les dons de leur esprit, ils ressembleraient, dans un salon, à des citrons dont on a exprimé le suc. Enfin, il en est qui s'efforcent de paraître ce qu'ils ne sont pas, ce qu'ils ne peuvent être, et qui, remarquant que tout discours sérieux est impossible dans une réunion frivole, et qu'ils sont à tout instant éclipsés par quelque étourdi, s'éloignent dédaigneusement de ces réunions, où ils s'imposent une inutile contrainte.
Beaucoup de savants qui écrivent dans le but d'exercer quelque influence sur les hommes, fuient les hommes, et ils ont grand tort. Les livres auxquels ils ont recours ne suffisent point pour leur donner la connaissance du cœur humain et l'expérience du monde. Ils ne leur donnent point non plus le talent d'observation qui nous porte à étudier de plus en plus les hommes, quelque peu de satisfaction qu'on éprouve quand on les a connus. Les plus grands moralistes se sont formés dans le monde par l'expérience qu'ils ont faite eux-mêmes de ce qui peut être favorable ou nuisible à l'homme. C'est dans le monde seulement qu'un écrivain forme son goût, apprend à suivre les convenances, car que de choses n'écrit-on pas chez soi, dont on rougit quand on y pense en société!
Les relations du monde sont une source inépuisable de nouvelles pensées et d'observations. Elles nous aident à exécuter des choses qui nous paraissent impossibles; elles nous donnent cette grâce, cette souplesse, cette force qui entraîne le cœur et persuade l'esprit. Combien de savants qui, du fond de leur obscure retraite, prétendent éclairer les hommes, et qui ne savent pas même comment on agit sur les hommes! Ils veulent attirer, et ils repoussent; ils regardent perpétuellement leur but, et ne peuvent jamais l'atteindre. Ébranlez, agitez, si vous le pouvez, lorsque l'occasion s'en présentera, tout un public, par quelques vérités importantes; mais apprenez en même temps l'art d'être aimable, obligeant, affectueux, de tendre la main à ceux mêmes que vous avez ainsi agités, et d'échapper par là à leurs malédictions.
Les relations sociales enseignent ainsi ce qu'on n'acquiert point toujours dans la solitude. «Ce n'est pas seulement avec les livres qu'on apprend, dit Bacon, à se servir des livres[7].» Pour connaître les hommes, il faut les voir agir, s'associer à leurs entreprises et acheter souvent bien cher quelque peu d'expérience. Mais c'est déjà beaucoup pour un philosophe d'acquérir dans le monde les bonnes dispositions de caractère que l'on perd facilement dans la solitude, et lors même qu'il ne parviendrait qu'à recueillir le fruit qu'il doit retirer de la connaissance des faiblesses et des défauts humains, ce serait une suffisante compensation pour l'ennui qu'il peut éprouver en fréquentant le monde.