Part 4
On éprouve naturellement le désir de rentrer en soi-même et de se reposer, lorsqu'on a été forcé d'agir malgré soi pour les autres. Sans indépendance et sans repos, on n'aura point la véritable jouissance de soi-même. Il y a des hommes, peut-être, qui n'agissent jamais mieux que lorsqu'ils croient devoir se priver de cette jouissance, lorsqu'ils n'ont pas du matin au soir un instant pour faire ce qu'ils veulent. Il serait cruel de ne pas se réjouir du bien que Dieu nous donne l'occasion de produire; mais le monde demande une foule de choses que la Providence n'exige point de nous, des courses sans but, des obligations inutiles, des œuvres de vaine politesse, qui ne peuvent être considérées comme un devoir sérieux et d'où il ne peut résulter rien de vraiment bon. Peut-être les professeurs des universités allemandes ne vivent-ils si longtemps et en si parfaite santé que parce qu'ils ne sont tenus de faire la cour à personne, qu'ils poursuivent paisiblement, utilement, leurs travaux sans se laisser fatiguer, paralyser l'esprit par de frivoles préoccupations.
Ce que le sage désire dans la contrainte de ses devoirs, dans le tumulte de la société, c'est le repos. Dans les plus grandes, comme dans les plus humbles situations, l'âme aspire toujours au repos comme au bonheur suprême[4]. Pyrrhus considérait ce repos comme le but de ses longues guerres, et Frédéric le Grand s'écriait, après une bataille où il venait de remporter la victoire: «Quand finiront mes tourments?»
[4] L'empereur Joseph demandait un jour au baron de Grothaüs intrépide voyageur hanovrien, quel pays il voulait encore visiter. Le baron lui en nomma un grand nombre.--Et ensuite? dit l'empereur.--Alors, répliqua le baron, je reviendrai dans le Hanovre planter mes choux.--Ah! s'écria Joseph avec autant de douceur que de raison, allez-vous-en donc de suite planter vos choux dans le Hanovre.
L'artisan chargé d'un travail pénible, le ministre qui voudrait rendre un peuple heureux et qui ne peut y parvenir, éprouvent le même désir à la fin d'une longue journée, et demandent le repos; la même espérance soutient, au milieu des tempêtes de l'Océan, le cœur du matelot; toutes les fatigues auxquelles il est condamné sont adoucies par la perspective du calme et du bien-être qui l'attendent au port. Les rois se lassent du trône et de l'étiquette qui les entoure; les grands se lassent de leur pouvoir, et les courtisans de leur brillant esclavage. Tous aiment à échapper, lorsqu'ils le peuvent, au tourbillon où ils sont jetés, et à chercher la tranquillité dans la solitude.
Lorsque Publius Scipion occupait à Rome les premières fonctions de la république, il s'éloignait souvent du monde pour vivre dans la retraite; il n'écrivait pas des livres, comme Cicéron, mais il pesait en silence les destinées de Rome et disait: «Je ne suis jamais moins seul que lorsque je suis seul.» Après avoir atteint le plus haut degré de la puissance humaine, il quitta volontairement Rome et se réfugia dans sa maison de campagne près de Liternum, pour y achever en silence le cours de sa glorieuse carrière.
Cicéron, qui fixait sur lui tous les regards, lorsqu'il gouvernait encore le cœur des Romains, abandonna aussi cette grande cité du monde avec la résolution de vivre seul. Rome n'avait plus pour lui les charmes de ses jardins de Tusculum. Horace oubliait aussi, dans sa solitaire retraite de Tibur, l'orgueilleuse vie des empereurs et les plaisirs tumultueux du premier peuple du monde.
Peu de princes ont terminé leur vie aussi paisiblement que l'empereur Dioclétien. Il régnait depuis vingt-cinq ans, lorsqu'il résolut de renoncer au trône. Les livres n'avaient point fait de lui un philosophe, car il n'en lisait aucun; mais il fut le premier des empereurs romains qui se sentit assez grand pour se dépouiller de la pourpre souveraine. Son règne avait été constamment heureux; tous ses ennemis étaient vaincus et tous ses projets accomplis: à l'époque de son abdication, il n'était âgé que de cinquante-neuf ans; mais une faible santé lui rendait difficile l'accomplissement de ses devoirs, et il voulut remettre les rênes du gouvernement entre des mains plus jeunes et plus fermes que les siennes. Au milieu d'une vaste plaine, près de Nicomédie, il monta sur un trône élevé, et, dans une harangue pleine de raison et de dignité, il annonça au peuple et à l'armée la résolution qu'il venait de prendre; puis, montant dans une voiture couverte pour se dérober aux regards de la foule surprise, il alla s'enfermer dans sa retraite de Salone, en Dalmatie. Là, cet homme, qui, des rangs du peuple, s'était élevé à la dignité impériale, vécut encore neuf ans. Les sciences ne pouvaient charmer sa solitude; mais il avait du goût pour les plus innocentes jouissances de la vie: il construisit un palais magnifique dont on contemple encore avec étonnement les ruines. Il cultivait des jardins. On sait la réponse qu'il fit un jour à son ancien collègue Maximien, qui avait quitté le pouvoir avec lui et qui le pressait de remonter sur le trône: «Si tu pouvais voir, lui dit Dioclétien avec un sourire de compassion, toutes les plantes que j'ai moi-même cultivées à Salone, tu ne me conseillerais plus de renoncer au bonheur que j'éprouve ici pour reprendre le sceptre.»
Zénobie, cette reine célèbre de Palmyre, ingrate élève de Longin, cette femme qui lisait Homère et Platon, qui égalait en beauté les femmes les plus renommées, et qui les surpassait en sagesse et en courage, cette héroïne qui se rendit redoutable aux Arabes, aux Arméniens, aux Perses, et qui remporta même la victoire sur une armée romaine, fut enfin battue par l'empereur Aurélius, et faite prisonnière. Son courage l'abandonna, et ses amis s'éloignèrent d'elle. Elle se retira à Tivoli, dans une maison de campagne dont l'empereur lui avait fait présent, et supporta son malheur avec dignité. Les douces joies de la solitude la consolèrent de la perte d'un trône, et la philosophie lui fit oublier sa grandeur évanouie.
L'empereur Charles-Quint ensevelit dans le modeste et solitaire couvent de Saint-Just, en Espagne, l'ambition et les projets gigantesques qui, pendant un demi-siècle, avaient agité toute l'Europe et menacé tous les peuples.
L'empereur de la Chine Kien-Long, qui fut le père de ses sujets, joignait aux qualités les plus élevées un grand penchant au repos et à la solitude. Il est l'auteur d'une trentaine d'ouvrages. Dans un petit poëme sur le thé, qu'il composa à une partie de chasse hors de la grande muraille, il s'écrie: «Que ne puis-je, comme un ancien sage, vivre des fruits d'une espèce de sapin, afin de pouvoir m'entretenir librement avec moi-même et n'avoir rien d'autre à désirer!»
Il arrive aussi, comme nous l'avons déjà dit, qu'on s'éloigne des hommes par hypocondrie. La situation dans laquelle l'âme tombe est une source intarissable de chagrins qu'on n'aime point à confier aux autres et qu'on garde pour soi. Accablé par un fardeau dont il ne peut se délivrer, et le cœur rempli des sensations les plus pénibles, un hypochondriaque n'ose se montrer dans une réunion joyeuse ni s'associer à aucun élan de gaieté; partout où il va malgré lui, il se sent l'esprit lourd et la tête embarrassée. Toutes les jouissances de la vie sont pour lui empoisonnées, et tous les ressorts de l'esprit anéantis, lorsque, par des instances indiscrètes ou par une fâcheuse politesse, on le force à aller dans un salon. Il y porte la triste conviction qu'il ne convient point aux autres hommes, et que peu d'hommes lui conviennent; qu'on ne le comprend point, parce que l'on n'entre pas dans l'analyse de sa situation, et cette idée suffit pour lui donner l'apparence d'un homme sans savoir et sans facultés intellectuelles. Avec cette souffrance, qui ébranle les plus légers fils de l'imagination, avec cette épine dans le cœur, on n'éprouve que le besoin de rester seul, de se dérober aux regards du monde. Dans sa retraite, on ne trouve pas toujours le repos, mais on peut se dire: Ici, je suis libre et indépendant; ici, je puis faire ce que je veux, je ne serai torturé par aucune politesse importune, par aucun entretien fatigant, par aucune pensée méchante, et l'on reste ainsi pensif et solitaire, tant qu'on ne trouve personne à qui l'on puisse dire ce que l'on sent, personne qui puisse comprendre ce douloureux état de l'âme et l'accepter avec douceur, prudence et affection.
On s'éloigne aussi quelquefois de la société par la répugnance que nous donnent les jugements faux et acerbes qu'on y entend formuler. Celui qui veut s'affranchir de tous les préjugés et de toutes les opinions communes; celui qui ne peut changer sa façon de voir les choses au moindre vent qui souffle sur la ville; celui qui a trop de liberté dans ses idées pour vouloir se laisser conduire par les autres, et trop de raison pour vouloir diriger ceux qui l'entourent; celui qui aime à vivre avec son siècle, qui se réjouit de tous les progrès des connaissances humaines, celui-là s'éloigne volontiers des réunions où l'on ne sait apprécier ni ce qui est grand ni ce qui est beau. Il poursuit ses études en silence, et s'attache à sa retraite chaque fois qu'il observe l'esclavage de l'esprit, les erreurs populaires, et ces gens dont l'âme, comme dit Shakespeare, court toujours sur les grandes routes.
Il ne faut pas considérer comme une preuve du progrès des lumières l'accord général des opinions sur chaque question. La liberté individuelle de penser et de juger selon des vues particulières annonce, au contraire, plus de mouvement, d'intelligence. Si tous les habitants d'une ville sont en tout du même avis et que personne n'ait une opinion à soi, on peut dire qu'il y a dans cette ville une épidémie d'extravagance dans la louange comme dans le blâme.
Le goût de la solitude peut donc naître de la nature même de ces lieux où l'on n'entend formuler que des opinions faites d'avance, où il règne perpétuellement un ton uniforme, qui n'est jamais le meilleur; où la passion donne des ailes à toutes les erreurs, et une influence puissante, une autorité irrésistible à tous les préjugés.
On ne peut pas toujours admettre la croyance des autres. Peut-être a-t-on été élevé d'une manière différente, peut-être a-t-on pris d'autres habitudes. Alors on se trouve mal à l'aise dans ces sociétés où le goût, la littérature, sont dominés par des préjugés absolus où par l'effet de l'orgueil, de l'ignorance de ceux qui se sont établis les oracles de l'opinion publique; tout ce qui n'est pas restreint dans la raison de ces êtres bornés, tout ce qui s'écarte d'un plat niveau, toute œuvre importante, toute action recommandable devient ouvertement l'objet d'une amère critique et d'une affreuse mutilation.
Un homme jaloux de sa liberté ne se courbe point sous ces chaînes d'esclave; il ne peut se soumettre au despotisme de ces prétendus beaux esprits qui, de leur misérable tribunal, répandent des flots de fiel sur tous ceux de leurs contemporains qui ont acquis quelque distinction, sur tous ceux qui se signalent par leur talent ou leur courage: écrivains, philosophes, législateurs, généraux et princes.
Il est, par conséquent, très-facile de comprendre le goût de la solitude, où il est de bon ton de considérer comme une sottise tout ce qui est bien, et où l'on pourrait dire chaque jour, avec mon ami Frédéric de Stolberg: Pour les beaux esprits de notre temps, l'amitié, l'amour, la vérité, la nature, le courage, la patrie et la religion, sont des mots vides de sens, qui affectent désagréablement l'oreille, comme des sons discordants. Là, en effet, les écrivains les plus illustres sont traités, par les gens les plus médiocres, comme des misérables revêtus de haillons. Là, les femmes qui passent leur vie devant une glace, qui ne savent s'entretenir que de gaze et de rubans, parlent avec dédain de tout ce qui a un caractère de vie et d'élévation. Là, on ne se permettrait pas d'exprimer un éloge avant d'avoir consulté l'oracle du lieu, avant d'avoir appris par lui quelle opinion il est convenable de manifester. Là, un écrivain qui ne partage point les idées dominantes est puni de la remarque la plus juste, de l'expression la plus libérale, comme s'il avait voulu attenter à la tranquillité de l'État et porter partout le désordre.
L'arrogance et le faux esprit, l'envie et l'intolérance ont, de tout temps, chez les peuples les plus célèbres, affligé les hommes de bien. David Hume était un homme d'une nature douce et tranquille. Nulle tache n'a, dans le cours de sa vie, souillé sa réputation de vertu. Sa bonté de caractère ne l'abandonnait ni dans le monde ni chez lui. Il conserva sa tranquillité dans le temps même où ses adversaires le livraient aux plus grossières railleries. Il lisait avec un calme imperturbable les affreux libelles lancés contre lui. Les pauvres mêmes de son voisinage, que ses ennemis lançaient contre lui, observaient avec respect et gratitude son humanité et ses actes de bienfaisance. Dans toutes les occasions, sa conduite était ferme, honorable et éloignée de toute vaine pompe et de toute affectation. Il était d'un abord facile, et rien, dans son extérieur et dans son entretien, n'annonçait le pédantisme du savant. Son affabilité n'était que l'épanchement naturel et vrai d'un bon cœur. Hume a, il est vrai, abusé de ses talents en attaquant la religion; mais ses mœurs auraient pu être citées pour exemple dans des temps où le christianisme n'avait rien perdu de sa pureté primitive. Il avait cette force d'âme, cette bonté de cœur qui ennoblit l'homme dans tous les pays, dans tous les temps, et l'élève au rang des plus grands et des meilleurs esprits. C'est ainsi qu'en Angleterre, la postérité impartiale juge David Hume, mais il n'était pas jugé ainsi par ses contemporains. Quel désir ne dut-il pas éprouver de s'enfuir du monde après l'épreuve qu'il en avait faite, et de se retirer dans la solitude! Il vivait cependant à une époque éclairée, au milieu d'un peuple instruit et intelligent.
Le scepticisme de Hume ne fut probablement pas la seule cause de tous les outrages qu'on lui fit subir en Angleterre. La haine nationale contribua sans doute à irriter les Anglais contre lui. Hume était Écossais; mais la rage déchaînée contre lui pénétra jusqu'en Écosse. On ne peut lire sans une douloureuse émotion le récit qu'il a fait lui-même de tout ce qu'il a eu à souffrir comme écrivain en Angleterre, en Écosse et en Irlande.
Hume paya, par ses souffrances, le tribut que tout homme célèbre doit aux esprits faux. Mais les gens raisonnables n'auraient pas dû se laisser gouverner par ces esprits faux. Tous les grands philosophes du continent regardaient les écrits de Hume comme des chefs-d'œuvre d'exposition philosophique, et admiraient à la fois sa finesse, sa profondeur et son élégance. Si je ne me trompe, ce fut Sulzer qui, le premier, révéla aux Allemands le mérite de cet écrivain. Comme historien, Hume a le même talent que Voltaire, avec plus de gravité et de profondeur, et il est vraisemblable que Voltaire a plus profité de Hume que Hume de Voltaire. Avec toutes ces qualités, Hume fit sur ses compatriotes une impression dont ils auraient dû rougir.
On a peine à croire ce qui lui arriva lorsqu'il publia ce livre. Vers la fin de l'année 1738, il fit paraître son _Traité sur la nature de l'homme_. «Jamais, dit-il, début littéraire ne fut plus malheureux.» Ce traité sortit de la presse mort-né et n'excita pas la plus légère sensation; il fondit la première partie de ce travail dans ses _Recherches sur l'entendement humain_, qui parurent en 1748, lorsqu'il était à Turin. A son retour en Angleterre, il apprit avec humiliation que cette œuvre n'avait pas éveillé la moindre attention. Une nouvelle édition de ses _Essais moraux et politiques_ qui furent publiés à Londres à peu près à la même époque, n'obtint pas plus de succès. Il considérait ses _Recherches sur les principes de la morale_ comme le meilleur de ses écrits, et cependant elles ne furent pas même remarquées.
Hume comptait sur le succès de l'_Histoire de la maison de Stuart_, publiée en 1754, et ce fut encore pour lui une nouvelle déception. De toutes parts des cris de reproche, de colère, d'horreur même, s'élevèrent contre lui. Anglais, Écossais, whigs et torys, philosophes et gens religieux, patriotes et courtisans, tous se réunirent dans une même fureur contre l'homme qui avait osé s'attendrir sur le sort de Charles Ier et du comte de Strafford. Et à peine cette violente rumeur était-elle passée, que Hume eut l'humiliation de voir son livre plongé dans l'oubli. Millar, son éditeur, lui assura que, dans le cours d'une année entière, il n'en avait été vendu que quarante-cinq exemplaires. Deux personnes seulement prirent à tâche de défendre cet ouvrage: le docteur Hering, primat d'Angleterre, et le docteur Stone, primat d'Irlande. Ces deux prélats écrivirent à l'auteur de ne point se laisser effrayer par tout ce qui se disait contre lui. Cependant cet écrivain énergique se sentit découragé, et il a lui-même déclaré que, si la guerre n'avait pas éclaté entre la France et l'Angleterre, il se serait retiré, sous un nom supposé, dans quelque province de France, avec la ferme résolution de ne pas rentrer dans son pays. Mais comme ce projet était alors irréalisable, et qu'il avait déjà composé une grande partie de son nouvel ouvrage, il se détermina à poursuivre son entreprise. Son _Histoire de la maison de Tudor_ parut en 1759, et souleva, dans la Grande-Bretagne, tout autant de cris de réprobation que l'histoire des deux premiers Stuarts. Enfin Hume quitta, en 1763, les côtes d'Angleterre, vint à Paris avec le comte de Hertford, et trouva là une réception aussi honorable pour les Français que pour lui. «Ceux qui ne connaissent pas, dit-il modestement, les étonnants effets de la mode, ne pourraient se figurer l'accueil que je reçus à Paris des hommes et des femmes de tout rang et de toute condition. Plus j'essayais de me soustraire à ces excessives prévenances, plus on m'en accablait[5].»
[5] Les savants et les philosophes parisiens firent plus pour Hume qu'ils n'eussent fait pour un roi. «Lorsqu'il arriva à Paris, dit Sture, tous les écrivains étaient impatients de le voir, parce que, disait-on, _c'était un homme d'un esprit infini_. A peine avait-il posé un pied sur le continent, que les premières coteries intriguaient pour l'attirer à elles. Une élégante princesse parvint à s'emparer de l'homme merveilleux pour le conduire dans le monde. On répandit de tous côtés _des invitations à un souper délicieux où se trouverait monsieur Ume_. Il parut enfin, cet Anglais sec et lourd qui ne prononçait pas un mot quand rien ne l'intéressait. Rien ne fut négligé de ce qui pouvait l'électriser. On ne parlait que de _ses charmants ouvrages_, que personne ne pouvait lire, et _du profond génie de messieurs les Anglais_. Mais tout fut inutile: l'ingrat resta froid et silencieux. Ceux qui s'étaient assemblés autour de lui haussèrent les épaules et se regardèrent l'un l'autre avec pitié. Le lendemain on se disait à l'oreille: _Ce monsieur Ume n'est qu'une bête_; un plaisant repartit: _C'est qu'il a fourré tout son esprit dans ses livres._»
L'histoire de Hume est ordinairement celle des hommes qui aspirent à être prophètes dans leur pays. Quiconque prétend voir un peu plus loin que ses concitoyens, et qui a la folie de vouloir publier ce qu'il a découvert, éveille aussitôt l'animadversion générale. Il n'est pas un écrivain, grand ou petit, qui ne soit entouré de gens plus petits que lui, et tous lui jettent la pierre. Vous trouverez toujours, dans votre ville natale, des personnes qui vous donneront un vêtement, si vous n'en avez point; qui vous nourriront, si vous avez faim; qui vous aideront en mainte occasion, mais qui ne permettront point qu'on vous rende le moindre honneur.
Les Éphésiens disaient, dans leur esprit républicain: «S'il y a parmi nous un savant, qu'il sorte du pays et s'en aille ailleurs.» Moi, je dirai à ce savant: «Ne t'en va pas, reste dans ta demeure, et évite tes concitoyens, non pour les haïr, mais pour les oublier.»
Cessons de vouloir que les hommes soient ce qu'ils ne peuvent être, et prenons-les tels qu'ils sont. Il est vrai que, lorsqu'on porte dans son âme un sentiment idéal de ce qui est beau et noble, on est révolté de voir des misérables s'ériger en professeurs de sagesse et de vérité. On souffre aussi d'entendre formuler une pensée fausse, quand on songe que cette pensée se communique de cercle en cercle, et deviendra en peu de jours l'opinion générale. Mais, puisqu'il est impossible aux beaux esprits de cette époque d'avoir un jugement équitable, puisqu'en matière de littérature, chaque ignorant et chaque folle se croient en droit de donner leur avis, puisque la multitude se fait toujours une idée fausse de ce qu'il y a de plus intime dans le cœur humain, résignons-nous donc à toutes ces sottises et souvenons-nous que rien au monde n'est plus rare que de trouver un bon juge.
Ne nous abaissons pas non plus jusqu'à nous irriter contre ces pauvres gens qui jasent sans cesse sans savoir ce qu'ils disent; ne regardons point ces innocents insensés comme des serpents et des scorpions, ils ne cherchent pas toujours à faire le mal; élevons-nous au-dessus de ces misérables murmures que provoque en tous lieux l'aspect d'un homme qui a éveillé quelque attention. Ne cherchons point à contredire l'opinion de ceux que le raisonnement ne peut convaincre; il est plus facile de gagner leur cœur, et, lorsque leur affection nous est acquise, nous pouvons diriger leur esprit.
Il ne faut pas fouler aux pieds les fleurs que Dieu fait naître sur notre route; il ne faut pas fuir le monde avant de n'y trouver rien de bon. Que chacun juge selon ses petites idées, et que ce jugement soit la règle et la loi d'une ville ou d'un pays, qu'importe, si nous en rions? Ne murmurons pas, lors même que nous ne pourrions surmonter les défauts des hommes, mais apprenons à les supporter.
A la cour, dans les villes, dans les lieux les plus retirés, partout la calomnie a poursuivi celui qui ne s'abandonnait point au torrent de la foule. Voilà pourquoi les hommes sages renoncent au suffrage de la multitude. Ils s'en vont à l'écart, afin de ne plus porter ombrage à personne, mais ils ne sont pas alors exempts de misanthropie. Solon se renferma dans sa demeure lorsqu'il ne fut plus en état de résister à la tyrannie de Pisistrate; il déposa ses armes en disant: «J'ai assez défendu les lois de mon pays.» Et il se mit à faire des vers contre les Athéniens.
Un courtisan n'aurait ni cœur ni entrailles, s'il n'éprouvait parfois le désir de quitter les grandeurs pour la paix des champs. Il est impossible qu'il voie sans chagrin et sans dégoût que souvent on n'obtient de faveur à la cour que par un métier servile, que des femmes perdent leur journée à échanger de vains propos, à rire de toutes les vertus, à ridiculiser le mérite, et n'estiment que celui qui s'élève par des services avilissants. Là, on doit voir aussi d'un œil de pitié les ruses et les subterfuges que l'on emploie pour tromper les princes et souvent pour aveugler les plus clairvoyants. Là, on doit ressentir un profond mépris pour toutes les cabales que les petits ourdissent contre les grands, pour la satisfaction avec laquelle on découvre dans celui dont on envie le pouvoir une tache, un défaut.
Dion était haï, envié et persécuté par les courtisans de Denys le Jeune, parce qu'il ne vivait pas comme eux, parce qu'il ne se montrait pas assez souvent dans leurs réunions, et qu'il n'aimait ni leurs entretiens ni leurs opinions. Ces courtisans donnaient à ses vertus les apparences du vice, ils le calomniaient près de Denys: ils appelaient sa gravité de l'orgueil, sa franchise de l'arrogance et de l'opiniâtreté. Ils l'accusaient de faire des satires quand il voulait donner un bon conseil, et de mépriser leurs désordres quand il ne voulait point s'y associer.