Part 23
La liberté, le loisir, l'éloignement d'un vain tumulte, le calme, sont donc pour nous des moyens assurés de nous conduire à la vertu. Dans cet état si désirable, on ne se borne plus à réprimer le cours fougueux de ses passions, on ne permet pas à ses pensées de s'inquiéter des choses dont elle n'a point à s'occuper. La vie domestique n'est plus alors cette existence fastidieuse, ou ces champs orageux que l'on rencontre si souvent dans le monde. La paix et la félicité appartiennent à celui qui renonce aux plaisirs impurs, et cette félicité il la répand autour de lui.
Il n'est pas un scélérat qui ne convienne en secret que la vertu est la base fondamentale du bonheur en ce monde: cependant le vice lance de tous côtés ses piéges attrayants, et y prend sans cesse des gens de tout âge et de toute condition. Veiller sur les désirs trompeurs, avant même qu'ils ne nous atteignent, vaincre par de nobles pensées la cupidité coupable, c'est là l'un des plus beaux triomphes de l'âme, et c'est par là qu'on acquiert la paix intérieure.
Heureux celui qui entre dans la solitude avec cette paix sublime et qui la conserve sans nuage! A quoi servirait de chercher un refuge dans la retraite, si l'on y portait la haine des hommes? On ne trouverait alors pas plus de satisfaction dans les vertes et fraîches prairies que dans les ténèbres sinistres d'une affreuse cellule. Épurer notre cœur, le préserver de toute atteinte funeste, voilà la tâche que nous devons nous prescrire dans la solitude.
Il importe souvent aussi de savoir estimer ce que les hommes méprisent, et mépriser ce qu'ils estiment. Lorsque, après la guerre de Rome contre les pirates, le commandement enlevé à Lucullus fut remis à Pompée, celui-ci s'écria: «O dieux, vous me chargez d'une œuvre sans fin! N'aurais-je pas été plus heureux sans cet appareil de gloire? Faut-il donc que je sois toujours en campagne, et que j'aie toujours la cuirasse sur la poitrine? Ne pourrai-je échapper à l'envie qui me poursuit sans relâche, et vivre paisiblement à la campagne avec ma femme et mes enfants?»
En parlant ainsi, Pompée mentait; car il n'estimait pas encore assez ce que les hommes de sa nature méprisent, et il ne méprisait pas assez ce que les Romains, jaloux du pouvoir, estimaient par-dessus tout. Mais Marius Curius, ce grand citoyen, agit autrement. Après avoir chassé Pyrrhus de l'Italie, après avoir joui trois fois des honneurs du triomphe, il se retira à la campagne dans une humble demeure, et y cultiva lui-même son jardin. Quand les ambassadeurs des Samnites vinrent lui offrir de l'or qu'il refusa, il était près de son foyer, occupé à faire cuire ses navets.
La solitude procure autant de jouissances à l'homme le plus obscur qu'au personnage le plus éminent. La fraîcheur de l'air, la majesté des forêts, le riant éclat des prairies, la magnificence de l'été, peuvent enchanter l'ignorant tout aussi bien que les philosophes et les héros. «Il n'est pas nécessaire, a dit un Anglais, de connaître les lois de la végétation pour admirer le calice d'une fleur, ni d'étudier le système de Copernic et de Ptolémée pour jouir de la lumière et de la chaleur du soleil. Que de douces émotions n'éprouve-t-on pas au retour du printemps! Quand un homme qui a longtemps été renfermé dans les villes visite la campagne, il n'est pas un point de vue champêtre qui ne réjouisse quelqu'un de ses sens.»
Plus d'un exilé même a souvent ressenti les bienfaits de la solitude. Au lieu du monde d'où il était banni, il se créait un monde nouveau dans le silence de la retraite, oubliant les plaisirs factices pour s'attacher à des plaisirs plus réels[32], et inventant mille innocentes distractions qu'il n'aurait pas trouvées ailleurs.
[32] Cicéron a dit: «Multa præclare Dionysius Phalereus in illo exsilio scripsit, non in usum aliquem suum quo erat orbatus, sed animi cultus ille erat ci quasi quidam humanitatis cibus.»
Maurice, prince d'Isembourg, après s'être signalé pendant de longues années par son courage, sous le duc Ferdinand de Brunswick, sous le maréchal de Broglie et dans la guerre des Russes contre les Turcs, tomba en disgrâce et fut exilé. On sait ce qu'est une sentence d'exil en Russie. L'ennui l'accabla d'abord, la douleur s'empara de lui; mais un jour, le petit livre de Bolingbroke sur l'exil lui tomba entre les mains. Il le lut, le relut, et en fit une traduction. «A mesure que je le lisais, dit-il, je sentais s'apaiser ma tristesse.»
Ce livre de Bolingbroke est un chef-d'œuvre de stoïcisme et de style. L'auteur y retrace toutes les adversités de la vie. Il ne veut point qu'on cherche à s'y soustraire par une longue et lâche résignation; il veut qu'on emploie pour les vaincre les remèdes les plus violents, qu'on poursuive le mal jusque dans sa source pour le guérir radicalement.
Avec une certaine énergie, on peut parvenir sûrement à supporter le plus long exil, et on peut y trouver des plaisirs qu'on ne connaissait pas dès que l'on est privé de ceux que l'on recherchait dans un autre temps. Brutus trouva Marcellus, dans son exil de Mitylène, aussi heureux qu'il est possible à l'homme de l'être, et livré avec autant d'ardeur qu'autrefois à l'étude des sciences utiles. En le voyant ainsi, il pensa que c'était lui-même qui, en rentrant dans le monde, allait en exil.
Quelques années auparavant, Métellus Numidicus, refusant sa sanction aux lois funestes du tribun Saturninus, avait été aussi condamné à l'exil. Des citoyens recommandables voulaient s'armer pour le défendre; mais Métellus, qui n'avait pu arrêter le mal par la persuasion, ne voulut pas outrager les lois par la violence. Il gémit seulement sur le délire des Romains, comme autrefois Platon sur celui des Athéniens. «Mes citoyens, dit-il, me rappelleront s'ils reviennent de leur égarement, et, s'ils n'en reviennent pas, je ne puis être nulle part plus mal qu'à Rome.» Il partit pour l'exil, persuadé que c'était un avantage pour lui de s'éloigner de ces lieux où son cœur eût été sans cesse déchiré par le douloureux spectacle d'un état d'anarchie et d'une république expirante.
Rutilius s'éloigna de Rome avec un profond mépris pour les mœurs corrompues de cette grande ville. Il avait soulevé contre lui une classe de gens puissants en cherchant à protéger les provinces d'Asie contre les exactions des fermiers. Il fut accusé de s'être lui-même laissé corrompre, et cité en justice par l'infâme Apicius. Ses accusateurs étaient ses juges; il le savait, et il daigna à peine se défendre. Il s'en alla en Orient, où il fut accueilli avec respect; et, lorsque le temps de son exil fut fini, au lieu de rentrer dans sa patrie, il s'en éloigna encore plus.
Dans ces imposantes histoires d'exilés, Cicéron fait une triste exception. Il était doué de tous les trésors de l'esprit, de tous les sentiments délicats qui pouvaient charmer sa solitude; mais il n'avait pas la force de supporter l'exil. Au temps de sa prospérité, les menaces d'un parti puissant, les poignards des assassins n'avaient pu l'effrayer. La souffrance morale le fit succomber dans son exil; il devint hypochondriaque, et cette maladie épuise l'énergie de l'âme et brise toutes les résolutions. Cicéron a, par sa faiblesse, déshonoré l'exil et la solitude. Inquiet et timide, regrettant sans cesse la perte de son rang, de sa fortune, de son crédit, il ne pouvait goûter l'influence salutaire de la retraite, car tout s'offrait à ses yeux sous une ombre sinistre.
Pour qu'un exilé achève en paix ses jours dans le silence de la retraite, il faut qu'il ait payé sa dette à la société, et qu'il donne à ceux qui l'observent l'exemple d'un homme aussi grand dans sa chute que dans sa prospérité.
Il est doux surtout de songer à la solitude quand la vieillesse approche, quand notre vie décline. Notre existence est un voyage de courte durée; notre vieillesse, un jour rapide qu'il faut regarder comme un instant de repos, comme un intervalle entre l'activité et le dernier sommeil, comme le port d'où nous observons les écueils où nous avons couru risque d'échouer, et nous ne pouvons mieux jouir de ces dernières impressions de la vieillesse que dans la solitude.
Souvent l'homme tend à épuiser tout ce qui lui est étranger avant de s'occuper de lui-même. Ainsi, nous commençons par visiter les pays lointains avant de remarquer ce qu'il y a d'intéressant dans le nôtre; mais le jeune homme prudent et le vieillard expérimenté n'agissent pas ainsi. Pour eux, le commencement et la fin de la sagesse sont dans la solitude et dans la sérieuse observation de soi-même. Combien de gens, d'ailleurs, que la solitude a rendus mélancoliques dans leur jeunesse, et qui ne ressentent plus cette mélancolie aux approches de la vieillesse!
Une alternative incessante de désirs, de croyance, d'espoir et d'illusions, voilà le tableau de notre entrée dans la vie. L'âge mûr est porté à la mélancolie; mais rien ne surprend l'homme qui s'est affermi sur sa route par l'expérience. Quand on n'est plus forcé de songer à de vains besoins, et quand on a su de bonne heure apprécier les petites intrigues du monde, on ne se plaint pas de l'ingratitude que l'on éprouve. Qu'on obtienne seulement le repos, voilà tout ce que l'on demande; le reste n'est rien si l'on est rentré assez tôt en soi-même, si l'on a vu les choses extérieures telles qu'elles sont réellement.
«Il y a, dit un Allemand, des chartreux en politique comme en religion. C'est dans la retraite silencieuse qu'on rencontre le sage observateur dévoué à la vérité et à sa patrie, qui n'exalte rien outre mesure et ne calomnie personne. On aime sa lucide raison; on admire son amour pour les sciences et pour les hommes; on voudrait posséder sa confiance et son amitié; on est étonné de sa modestie, de son langage et de son existence; on voudrait lui faire quitter son humble demeure pour un palais; mais il semble qu'il porte écrit sur son front cet axiome de l'antiquité: «_Odi profanum vulgus et arceo_;» et alors, au lieu de chercher à le séduire par une vaine convoitise, on en fait un prosélyte.
Il n'est plus, ce chartreux politique que j'appris un jour à connaître dans une petite province, qui m'inspira un respect et un amour filial. Peut-être n'existait-il pas alors dans les cours d'Allemagne un homme plus sage et plus profond que lui. Il jugeait le monde et les choses avec une admirable sagacité, et connaissait personnellement quelques-uns des plus grands souverains de l'Europe. Nulle part je n'ai trouvé une âme plus libre, plus ouverte et douée de plus de douceur et d'énergie; jamais un œil plus vif et plus pénétrant, et jamais un homme avec lequel j'aurais autant aimé à passer toute ma vie. Sa maison était d'une extrême simplicité et sa table très-frugale: c'était le baron de Schrantenbach.
Les jeunes gens ne sont en général que trop disposés à médire des écrits des vieillards; cependant jamais homme n'a écrit avec tant de chaleur et d'émotion que Rousseau ne le fit dans ses dernières années. La plupart de ses meilleurs ouvrages datent de sa vieillesse. Entre cinquante et soixante ans, il devint l'un des premiers écrivains de son siècle, et il ne regardait alors les œuvres de son jeune âge que comme de faibles productions de son esprit.
C'est dans la vieillesse qu'on est le plus porté à la méditation. L'ardeur du jeune âge est apaisée; l'effervescence du midi de la vie est calmée; le soir arrive avec sa douce tranquillité et son calme rafraîchissant. Il est donc utile de consacrer à la méditation les derniers instants que l'on a à passer en ce monde, et après les sollicitudes que l'on a éprouvées, on parvient à conquérir quelque repos. La pensée de ces paisibles loisirs nous réjouit, comme la perspective d'un heureux jour de printemps après un long hiver. Qu'on se repose, soit, diront quelques jeunes gens dédaigneux; mais qu'on n'écrive pas; car, à cet âge-là, on n'a plus de chaleur, l'imagination est éteinte, et le prisme qui l'animait a disparu. Cela peut être, répond le vieillard; mais j'aime à exprimer encore les sensations que j'éprouve. Je lis, j'écris, je pense, voilà ma joie à présent comme dans ma jeunesse. L'homme âgé acquiert par sa paisible et régulière activité ce que vous perdez chaque jour par votre bruyante agitation.
Pétrarque sentit à peine l'affaissement de la vieillesse. Il savait animer sa solitude par le mouvement de son esprit, et ses années s'écoulaient doucement. D'une maison de campagne située dans le voisinage d'une chartreuse, à quelques lieues de Milan, il écrivait à Settimo avec une aimable naïveté: «Comme un voyageur fatigué, je double le pas à mesure que j'approche du terme de ma route. Je lis, j'écris jour et nuit; une occupation me repose de l'autre, je veille et je me divertis, je travaille et je me fatigue; plus je rencontre de difficultés, plus mon ardeur augmente. La nouveauté m'aiguillonne, les obstacles m'excitent. Le travail est chose sûre, et le mien est incertain. Mes yeux sont affaiblis par les veilles, et ma main est lasse de tenir la plume. Mais je désire que la postérité me connaisse, et si je ne parviens pas à occuper son attention, mon siècle du moins, mes amis m'auront connu, et cela me suffit. Ma santé est encore si bonne, mon corps si robuste, mon tempérament si chaleureux, que l'âge, les occupations sérieuses, la continence et la macération ne peuvent vaincre cet ennemi rebelle contre lequel je lutte sans cesse. Si je n'avais foi en la Providence, je succomberais comme j'ai déjà succombé plusieurs fois. Souvent, à la fin de l'hiver, il faut que je reprenne les armes contre la chair, que je combatte, pour ma liberté, contre ses plus cruels ennemis.»
Plus d'un homme, en recherchant dans sa vieillesse la solitude, a acquis loin du monde une importance qu'il n'avait pas à un autre âge. «C'était, a dit Pope, dans la retraite, dans l'exil, sur leur lit de mort, que les grands hommes de l'antiquité jetaient le plus grand éclat et faisaient le plus de bien, en communiquant aux autres leurs lumières.»
«C'est quelque chose, dit Rousseau, que de donner aux hommes l'exemple de la vie qu'ils devraient tous mener. C'est quelque chose, quand on n'a plus ni force ni santé pour travailler de ses bras, d'oser de sa retraite faire entendre la voix de la vérité. C'est quelque chose d'avertir les hommes de la folie des opinions qui les rendent misérables. Je serais beaucoup plus inutile à mes compatriotes, vivant au milieu d'eux, que je ne puis l'être dans le calme de ma retraite. Qu'importe en quel lieu j'habite, si j'agis comme je dois agir?»
Heureux le vieillard qui, dans ses dernières années, reçoit dans ce monde la récompense du bien qu'il a fait, et emporte les bénédictions de ceux qui l'entourent! Celui qui a vécu honnêtement et honorablement ne craint pas de reporter ses regards sur la route qu'il a parcourue, et les grandes âmes ne s'effrayent pas de l'approche du tombeau. L'impératrice Marie-Thérèse fit elle-même construire le sien: elle s'arrêtait souvent auprès de ce monument de deuil, et le montrait à ses enfants en leur disant: «Avons-nous le droit d'être fiers? Voilà le dernier asile qui reste aux empereurs.»
Sans s'élever à cette hauteur de sentiments, chacun peut se retirer du monde, ne pas attacher au passé une importance outrée, et, dans les moments qui lui appartiennent encore, entretenir, développer les pensées qui le rattachent à Dieu et à la vertu; alors la tombe ne lui présentera plus un si lugubre aspect, et il ne regardera la fin de la vie que comme le soir d'un beau jour.
Les jouissances du cœur que nous procure la retraite augmentent souvent pour les idées religieuses qu'elle enfante. Une vie simple, paisible, innocente, porte notre cœur vers Dieu. La vue de la nature nous ramène à la religion, et la religion, par un de ses sublimes effets, nous donne la tranquillité.
Celui qui est pénétré de ces sentiments religieux n'attribue plus au monde la même valeur et ne ressent plus aussi vivement les misères de l'humanité. On se trouve alors comme dans une fraîche vallée où l'on entend au loin gronder le tonnerre des fausses passions. Quand le célèbre Addison, abandonné des médecins, sentit sa fin approcher, il fit appeler un de ses jeunes parents, qui lui était profondément attaché. Après quelques moments d'attente, le jeune homme désolé lui dit: «Vous m'avez demandé, dictez-moi vos ordres, je les accomplirai religieusement.» Addison lui prit la main et lui répondit: «Vois comme un chrétien meurt tranquillement.»
S'il n'est pas en notre pouvoir de briser tous les obstacles qui s'opposent à cette paix intérieure, et de remporter dans toutes les circonstances une pleine victoire sur les étreintes du monde, l'idée de tout sacrifice à Dieu est grande et imprime un noble élan à une âme ardente. Pourquoi sommes-nous si fréquemment mécontents de notre situation? Pourquoi nous plaignons-nous de ne connaître ni la joie ni le bonheur? C'est parce que nous nous laissons saisir par l'apparence des choses, parce que nos sens gouvernent notre raison, parce que, dans mainte et mainte occasion, nous préférons des biens trompeurs aux jouissances réelles et durables, parce qu'enfin nous n'avons pas toute la piété que nous devrions avoir.
Il faut se faire un devoir de consacrer à de pieuses réflexions une partie de ces heures que tant de gens dissipent en vaines distractions. Mais il ne faut pas que cette piété dégénère en fanatisme, qu'elle nous donne de vagues sentiments au lieu des pensées lumineuses, qu'elle remplace par des rêveries les réalités; il ne faut pas qu'elle nous assujettisse à un rigorisme outré, qu'elle nous fasse renoncer à des plaisirs innocents. Une joie honnête augmente notre force, et la vertu doit donner une douce et profonde satisfaction.
Pour un homme qui a contracté l'habitude de se recueillir dans le calme, les heures qu'il consacre à de religieuses méditations sont les meilleurs instants de sa vie. De même que, lorsque nous allons à l'église accomplir un de nos devoirs de chrétien, nous devons nous examiner sérieusement, scruter notre conduite et nous affermir dans la résolution de vivre selon la voie de Dieu, de même, chaque fois que dans la retraite nous élevons notre pensée vers le ciel, nous devons porter sur nous-mêmes un regard sévère. Nous apprendrons ainsi à reconnaître nos fautes, à rectifier nos idées, à réfléchir utilement au terme et au but de notre existence.
Il ne suffit pas de faire de bonnes actions, il faut encore discerner le motif de ces actions. N'avons-nous pas, en les faisant, cédé à quelque considération mondaine ou à quelque enthousiasme passager? N'avons-nous pas été dirigés par l'amour-propre plutôt que par l'amour du prochain? Dans nos heures solitaires, en élevant notre cœur vers Dieu, nous apprécions plus facilement et plus judicieusement la nature et le motif réel de ces actions.
La solitude nous conduit de la faiblesse à la force, de la séduction à la résistance, du présent à l'avenir, des contraintes du monde d'ici-bas à la contemplation d'un monde meilleur. Aux heures de retraite et de silence, nous sommes plus près de celui à qui nous devons par-dessus tout être désireux de plaire, et qui veille près de nous dans les ombres de la nuit.
Les apologistes de la société répètent sans cesse qu'il y a de grandes choses à faire dans le monde. Mais, d'une part, nous ne faisons pas dans le monde tout ce que le devoir nous prescrit, et de l'autre, nous devons être convaincus que nous n'acquerrons jamais aussi bien que dans la solitude et par la religion l'énergie nécessaire pour accomplir des actions de mérite et l'élévation de caractère que nous devons tous ambitionner.
La satisfaction habituelle dont notre âme jouit au sein de la solitude a déjà quelque analogie avec les joies de l'éternité, et c'est dans ces moments de félicité intérieure qu'on aime à s'abandonner aux désirs et aux espérances qu'éveille en nous l'idée d'une autre vie.
Dans ce monde, où l'on trouve tant de contrainte et d'inquiétude, la liberté, le loisir, le repos, sont des biens inappréciables auxquels chacun aspire, comme le navigateur fatigué des orages de la mer aspire à la terre ferme. Mais lorsqu'on n'a jamais été privé d'un pareil bonheur, on ressemble à l'habitant éloigné des plages maritimes qui ne se représente pas les anxiétés, les angoisses et les désirs du matelot. Pour moi, j'aime à croire que nous jouirons dans l'éternité d'une tranquillité constante, inaltérable et exempte de tout mouvement sensuel. Or, comme la paix intérieure et extérieure est déjà sur cette terre un commencement de béatitude, il peut être utile de croire qu'un sage éloignement du tumulte du monde est un moyen de développer dans l'âme des facultés qui deviendront un des éléments de notre félicité pour la vie future.
Je termine ici mes réflexions sur les avantages que la solitude présente au cœur. Puissent-elles propager quelques pensées salutaires, quelques vérités consolantes, et contribuer à répandre parmi les hommes l'idée d'un bonheur qui est si près de nous! C'est tout ce que je désire.
CONCLUSION
Après avoir lu la première partie de cet ouvrage, on m'a accusé d'avoir trop déprécié les résultats de la solitude. En lisant la seconde, on me reprochera peut-être de parler de ces mêmes résultats avec trop d'enthousiasme. On dira que je prescris une morale trop sévère, une élévation d'âme à laquelle on ne peut atteindre, un véritable mépris des hommes et des agréments extérieurs, un calme et une fermeté imaginaires, un dégoût du monde que rien ne justifie. On me reprochera de vouloir ainsi, non-seulement affaiblir le penchant à la vie sociale, mais d'exciter un triste mécontentement dans le cœur des hommes, de les porter à rompre toute espèce de joug pour vivre selon leur propre fantaisie, et de les rendre trop philosophes et trop libres. Enfin, on me reprochera encore de faire un trop long éloge de la vie privée, et de détruire par là le juste sentiment d'estime que l'on doit avoir pour les relations sociales.
Tel n'a point été pourtant mon projet, et je crois que les jouissances du bonheur domestique n'altèrent point, dans une âme noble, le désir du bien-être général. Si l'un des effets de la solitude est de nous inspirer une certaine indifférence pour le monde, l'habitude de penser, que nous contractons dans notre retraite, nous améliore moralement, et nous donne une activité d'esprit qui peut devenir utile à la société.
On ne peut trouver le bonheur complet en soi-même, et nous sommes liés par notre faiblesse même à quelque être qui nous aime. Il n'entre pas dans les droits de la nature que nous soyons misanthropes. Dieu seul peut se suffire à lui-même. Nous ne pourrions donc, sans de grands inconvénients, nous retrancher dans une retraite absolue.
S'il existe un être complétement isolé, il doit être bien misérable, car il n'a ni appui ni consolation. La nature elle-même veut que nous soyons unis à une créature de notre espèce, et tous les sentiments qui naissent et se développent dans notre cœur nous rappellent à chaque instant cette loi. Il faudrait être dominé par une effroyable idée du genre humain pour imiter ce moine qui s'en alla demeurer près du Vésuve, préférant, disait-il, le voisinage du volcan à la société de ses semblables.
Avec un caractère raisonnable, il est impossible qu'on se sépare entièrement des hommes. On a besoin de leur être agréable, de leur faire du bien, de s'attacher à eux, de jouir avec eux de la vie. Plutarque disait: «Je fuis le monde par goût, et la douceur de mon caractère m'y ramène.»
Si, avec l'idée de trouver dans les livres tout ce qui mérite d'être connu, nous consacrions toutes nos heures à l'étude, nous nous priverions par là des avantages réels que nous devons retirer de nos relations sociales; les jeunes gens s'éloigneraient des vieillards; la solitude la plus occupée ne nous serait plus aussi utile, et nous pourrions bien finir par n'être que des pédants insupportables.