La solitude

Part 22

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Celui qui a connu ces jouissances de l'amour peut les retrouver dans ses souvenirs. Herder parle d'une certaine mythologie asiatique, qui raconte que les hommes ne se montraient d'abord, pendant plusieurs milliers d'années, leur amour que par des regards, puis par quelques baisers, puis par de simples attouchements. Wieland éprouva, dans l'ardeur de la jeunesse, ce chaste et noble amour pour une jeune personne de Zurich. Il savait que le mystère de l'amour expire en partie dans le premier baiser et dans le premier soupir. Un jour, je demandais à cette personne quand Wieland l'avait embrassée pour la première fois: «Il m'a, dit-elle, baisé la main pour la première fois quatre ans après m'avoir connue.»

La solitude est si favorable à l'amour que parfois on quitte volontairement la personne que l'on aime pour s'en aller rêver à elle solitairement. Qui ne se souvient du passage des _Confessions_ de Rousseau, où il est parlé de cet homme qui quittait sa maîtresse pour lui écrire? Rousseau disait à madame de Luxembourg qu'il aurait été cet homme-là, et il avait raison. Celui qui a aimé sait qu'il est des moments où l'on a besoin d'écrire tout ce que la voix est impuissante à dire.

Nulle part on ne sent la force de l'amour aussi bien que dans la solitude, et nulle part on ne peut si bien l'exprimer. C'est dans une retraite solitaire, sous les rocs de Vaucluse, que Pétrarque a écrit ses plus beaux vers, ses vers plaintifs sur l'absence de Laure ou sur ses rigueurs. Personne, avant lui ni depuis lui, n'a mieux parlé de l'amour, et aux trois grâces qui l'inspiraient il en a joint une quatrième, celle des convenances.

Souvent aussi, dans les campagnes solitaires, l'amour porte jusqu'à la folie l'impétueuse imagination d'un jeune homme; la tendresse, la mélancolie, la religion, se confondent alors dans son cœur et exaltent son cerveau; il exige que sa maîtresse ne rie plus, parce que l'amour ne peut être, dit-il, qu'une tristesse perpétuelle; il veut se poignarder par amour, et, dans sa pensée déréglée, il se figure qu'il est le modèle des perfections. Les deux amants réprouvent le langage ordinaire; ils ne veulent point s'aimer en prose, mais en vers dithyrambiques. Le jeune homme n'est plus une créature humaine, c'est un dieu[30]. Son amante exaltée fait de lui un sanctuaire d'amour et regarde la tendresse qu'elle éprouve comme une émanation céleste. Elle associe à son roman extatique les fleurs, les oiseaux, les anges du ciel, l'Être suprême et la nature entière. Les chérubins, les patriarches et les saints doivent la regarder avec bonheur et applaudir à la pureté de son affection. Les sens n'ont aucune part au témoignage de son amour; elle se croit chaste; elle détacherait le globe du monde et le soleil du firmament pour prouver que tout ce qu'elle fait et tout ce qu'elle veut est bien; elle crée, pour elle et pour son amant, un nouvel Évangile et une nouvelle morale.

[30] «Quand la passion est à son comble, dit Rousseau, elle voit son objet parfait; elle en fait alors son idole, elle le place dans le ciel; et, comme l'enthousiasme de la dévotion embrasse le langage de l'amour, l'enthousiasme de l'amour emprunte aussi le langage de la dévotion. Il ne voit plus que le paradis, les anges, les vertus des saints, les délices du séjour céleste.»

Il peut bien se faire ainsi que la solitude nous devienne préjudiciable. L'amour même qui ne se livre pas à de tels écarts, qui n'invente pas de telles chimères, peut finir par rendre l'homme très-malheureux et par le consumer. Tout entiers occupés d'une personne qui absorbe les facultés de notre âme, nous nous éloignons d'un monde qui ne nous offre plus aucun attrait; mais si nous venons à être séparés de celle que nous aimons par-dessus tout, de celle qui accomplit pour nous les plus pénibles sacrifices, qui fut notre consolation dans le malheur et notre refuge dans l'adversité, de celle dont la main nous soutenait quand nous sentions nos forces s'affaisser, et qui nous éclairait de ses sages conseils quand nous nous trouvions incapables de penser et d'agir; oh! alors nous ne savons que languir dans une oiseuse solitude; nos nuits se passent sans sommeil, et le dégoût de la vie, le désir de la mort, la haine des hommes, torturent notre cœur et nous entraînent au hasard sur les chemins déserts. Mais quand nous fuirions d'un royaume à l'autre, quand nous irions au nord ou à l'ouest, jusque sur les plages sauvages de l'Océan, chercher un soulagement à nos peines, nous emporterions avec nous, dans les forêts et sur les grèves, le trait qui nous a blessés, comme la biche dont parle Virgile.

Nulle part Pétrarque ne ressentit plus vivement les regrets de l'amour que dans sa solitude de Vaucluse. Là, l'image de Laure le poursuivait sans cesse: il la voyait partout, à toute heure et sous toutes sortes de formes. «Trois fois, dit-il, au milieu de la nuit, elle apparut devant mon lit, fixant sur moi un regard assuré qui annonçait son pouvoir; une sueur froide inonda mes membres, et tout mon sang se porta au cœur. Si, dans ce moment, quelqu'un était entré dans ma chambre, il m'eût trouvé pâle comme un mort et la figure bouleversée par la terreur. Avant les premiers rayons du jour, je me levai tout tremblant, je sortis à la hâte de ma maison où tout m'inquiétait, je m'élançai au sommet d'un rocher, puis je courus à travers les bois, jetant autour de moi des regards effarés pour voir si le fantôme qui venait de troubler mon repos me poursuivait encore. Je ne me sentais en sécurité nulle part. Dans des lieux écartés, où j'espérais être seul, souvent je vis Laure sortir du tronc d'un arbre, du bassin d'une source, des fentes d'un rocher; la peur alors me rendait immobile, et je ne savais que devenir.»

La solitude est dangereuse aussi lorsqu'on éprouve un amour coupable; car elle irrite les penchants que la présence de la personne que l'on aime amortirait peut-être. Loin de cette personne, on s'abandonne à la fougue de son imagination; on se retrace à l'écart tout ce qui irrite tous les désirs, tout ce qui lie la pensée à des images de volupté; on se livre sans crainte à une illusion trop attrayante, et c'est ainsi que la passion devient dangereuse.

Souvent Pétrarque ressentit cet aiguillon de la volupté sur les rocs de Vaucluse, où il cherchait à échapper aux atteintes de l'amour; mais il se hâtait d'éloigner de lui ces songes lascifs, et dans son amour rayonnait cette pureté idéale dont ses vers sont la charmante expression.

On peut trouver le repos dans l'amour, si l'on sait se résigner aux décrets du ciel. Se plonger dans l'affliction, ce n'est pas se résigner à la volonté de Dieu. L'homme qui ne sait pas maîtriser ses regrets s'attache opiniâtrément à ce qui n'est plus et à ce qui ne peut plus être. Il cherche dans le vague une image qu'il ne doit plus revoir, et il prête l'oreille à une voix qu'il ne doit plus entendre. Parfois, il se figure que celle qu'il pleure vit et respire encore; vaine chimère! Il cultive des roses sur un tombeau, il les regarde avec amour, il en respire le parfum; mais ces roses se fanent aussi et s'effeuillent. Ce n'est qu'après avoir longtemps lutté dans la solitude contre sa douleur, après avoir tendu souvent les bras vers une ombre insaisissable, qu'il recouvre peu à peu ses forces, qu'il apprend à supporter son deuil, qu'il parvient à reconquérir la tranquillité. Et cette victoire que l'on remporte sur soi-même dans la solitude, et cette héroïque résolution, flattent plus le cœur que tous les applaudissements que l'on peut recevoir dans un salon.

Si l'on sait user sagement de la solitude, on peut y trouver une assez douce compensation aux regrets de l'amour. Ce fut dans cette lutte solitaire que Pétrarque s'éleva à cette hauteur de pensée qui fait notre admiration; ce fut dans le temps où il luttait ainsi qu'il acquit sur un siècle une si grande influence. Ce même Pétrarque qui, prosterné aux pieds d'une femme, pleurait et soupirait comme un enfant, qui ne composa pour Laure que de plaintives et langoureuses élégies, ce même Pétrarque, en tournant les yeux vers Rome, écrivit, dans un style ferme et énergique, des lettres tout empreintes du généreux esprit qui animait les anciens Romains. Des rois oubliaient la nourriture et le sommeil en lisant ses poëmes. Mais, après cette phase, revenu de la jeunesse, Pétrarque n'était plus ce poëte languissant, cet esclave amolli qui baisait les chaînes d'une fière et dédaigneuse beauté; c'était un républicain hardi qui sonnait l'alarme contre les tyrans, et suscitait et propageait l'amour de la liberté dans toute l'Italie.

L'Allemagne voit tranquillement ses poëtes prendre leur essor audacieux et redescendre sur la terre. Elle ne fait rien pour eux. Pétrarque fut entouré des plus hauts témoignages de confiance et de distinction.

Si, dans la solitude, nous ne parvenons pas à triompher complétement de notre amour, nous pouvons du moins l'épurer et le sanctifier, et si nous voulons être plus heureux encore que Pétrarque, tâchons de partager notre solitude avec un être aimé. Un philosophe a dit que la présence d'une personne qui sympathise avec nos pensées et nos vœux, loin de troubler la paix de la solitude, lui donne un nouveau charme. Ah! si, comme moi, vous devez votre bonheur à l'amour d'une noble femme, elle vous habituera bientôt à oublier le monde par la douce et aimable expansion de ses sentiments. Si vous avez des devoirs, des affaires multipliées, vos entretiens intimes n'en seront que plus variés et plus attrayants. Un éloquent écrivain a dépeint ainsi le bonheur domestique: «Là, dit-il, jamais une bonne parole n'est perdue; jamais une louable intention ne reste sans effet; toutes les pensées sont recueillies, tous les plaisirs partagés, et il n'y a pas une seule émotion vraie qui ne frappe deux cœurs à la fois. Dans cet accord de deux êtres fidèles, tout ce que l'un possède appartient à l'autre; tous deux envisagent leurs avantages réciproques avec une sincère satisfaction, et remarquent mutuellement, avec une tendre indulgence, leurs défauts. Ils s'entendent au premier coup d'œil, ils préviennent l'un l'autre leurs désirs; toujours unis dans leurs sentiments, ils se réjouissent ensemble de la moindre joie qui arrive à l'un ou à l'autre.»

C'est ainsi que la solitude, partagée avec une personne chérie, nous donne une plus grande tranquillité et une plus grande satisfaction. L'amour alors entretient les plus nobles sentiments dans le cœur, élève l'âme, seconde le penchant à la bienveillance, et nous affermit dans la pratique de la vertu.

La solitude change parfois une tristesse profonde en une douce mélancolie. Tout ce qui agit sur nous avec douceur est pour l'âme affligée un baume salutaire. Voilà pourquoi, lorsque nous souffrons d'une maladie physique ou d'une douleur morale, nous sommes si sensibles aux soins compatissants d'une femme, à ses prévenances, à son affection. Ah! quand tout m'attristait dans le monde, quand une profonde mélancolie brisait mes forces, paralysait mon courage et voilait à mes yeux les riantes beautés de la nature; quand l'univers entier ne m'apparaissait que comme un immense tombeau, les délicates attentions d'une femme étaient pour moi une puissante consolation.

La solitude inspire parfois une douce mélancolie dès l'âge le plus tendre. Des jeunes personnes d'une sensibilité tendre, d'une imagination vive, l'éprouvent parfois à la campagne, à l'âge où naît en elles le besoin d'aimer. J'ai reconnu souvent les indices de cette mélancolie sans aucun symptôme de maladie. Rousseau les ressentit à Vevay lorsqu'il allait se promener sur les bords du lac de Genève. «Mon cœur, dit-il, s'élançait avec ardeur à mille félicités innocentes; je m'attendrissais, je soupirais et pleurais comme un enfant. Combien de fois, m'arrêtant pour pleurer à mon aise, assis sur une grosse pierre, je me suis amusé à voir tomber mes larmes dans l'eau.»

Et moi, je n'ai pas écrit ces pages sans qu'un profond souvenir me fît répandre des larmes. A dix-sept ans, je me suis souvent assis, avec cette même agitation, sur ces rives charmantes dont parle Rousseau. L'amour me guérit. L'amour est si doux à concevoir sous les frais ombrages du lac de Genève[31]! On aime ce vague état de tristesse, et l'on ne cherche pas à s'en affranchir. On souffre doucement et tranquillement sans savoir pourquoi. On se plaît à rester sur le bord des ruisseaux, sur les rochers, au fond des bois, en vue des simples et majestueuses beautés de la nature, et l'on ne forme qu'un ardent désir, le désir d'avoir auprès de soi une personne chérie, à qui l'on puisse communiquer toutes ses pensées, et qui s'associe à toutes nos émotions.

[31] Personne n'a pu voir sans émotion les bords enchanteurs du lac de Genève, les grandes vallées, les villes riantes qui l'entourent, les cimes imposantes qui le dominent. Personne n'a pu détourner ses yeux de ce magnifique spectacle sans éprouver un regret profond, pareil à celui qui saisit le cœur quand il faut quitter un ami que l'on n'espère plus revoir.

Cette solitude ne convient pas à toutes les personnes soumises à un accès de tristesse. Je n'ai fait que verser des larmes plus abondantes, cher Hirschfeld, quand je me mis à lire ton livre sur la vie champêtre, et surtout quand j'en vins à ce passage qui m'émut jusqu'au fond du cœur: «Les pleurs se sèchent au souffle salutaire des zéphyrs; le cœur se dilate et n'éprouve qu'une paisible mélancolie. La fraîcheur de la nature nous pénètre, et en la respirant, nous sentons s'apaiser nos douleurs. Peu à peu les images lugubres qui assombrissaient nos regards s'effacent et disparaissent. L'esprit ne résiste plus aux méditations qui consolent; et comme une riante soirée succède à un jour orageux, un calme plat remplace les sollicitudes qui agitaient notre âme, et nous goûtons le charme de la vie champêtre.»

Il est des malheureux que le souvenir d'une personne aimée dévore lentement, qui frissonnent en relisant les lettres qu'elle a écrites, et qui chancelleraient sur le tombeau où ils ont enseveli le bonheur de leur vie. Ah! pour eux, il n'y a plus de rayons lumineux, plus d'aurore joyeuse. Les premières violettes qui éclosent sur le gazon, le chant des oiseaux qui annonce le retour du printemps, le délicieux aspect de la nature, qui se ravive à cette époque de l'année, n'a plus pour eux de charme. Le souvenir des liens qui les ont enlacés autrefois les irrite, les blesse, et ils repoussent la main compatissante qui voudrait les arracher à leurs songes funèbres pour leur faire voir de plus belles perspectives. En général, ces malheureux sont d'un caractère violent, et de plus subjugués peut-être par une réelle maladie. Il faut, pour les guérir, user d'une grande affection et d'une cordiale condescendance.

Pour les hommes d'une nature douce, qui ont fait ainsi des pertes cruelles, la solitude a des charmes puissants. Ceux-ci se représentent bien leur malheur dans toute son étendue, mais ils associent à leur souffrance la nature entière. Ils aiment à planter sur les tombeaux les saules pleureurs et les arbustes en fleur; ils dessinent des modèles de sépulture, ils composent des chants de deuil, et donnent ainsi une apparence agréable à la mort. Le cœur sans cesse occupé de ceux qu'ils regrettent, ils vivent avec leur tristesse dans une sorte de région idéale entre la terre et le ciel. Je compatis profondément à leur douleur, et cependant il me semble qu'ils doivent être heureux dans cette douleur même, pourvu que personne ne trouble leur pieuse pensée. Ils me semblent heureux, parce qu'ils sont d'une nature telle que la souffrance n'accablera pas leur esprit. Ils jouissent de ce qui n'inspire aux autres qu'un sentiment d'effroi. Ils éprouvent une joie indéfinissable à rêver sans cesse aux êtres chéris et sincères qu'ils ont perdus.

Il est un grand nombre de malheurs que l'on surmonte plus aisément dans la solitude que dans le monde, si l'on a la force d'en distraire sa pensée et de lui imprimer une autre direction. Voici un homme qui, frappé tout à coup par une calamité imprévue, se figure qu'il n'a plus d'autre alternative que le désespoir ou la mort. Qu'il essaye d'appliquer, dans la retraite, son esprit à la recherche de quelques vérités importantes, bientôt ses larmes se sécheront, son fardeau lui paraîtra moins lourd, et sa destinée moins effrayante.

Il est beaucoup de personnes qui se retirent de leur état de tristesse plus facilement dans la solitude que dans le monde, les femmes surtout. Une femme d'une nature impressionnable se décourage aisément et se ranime de même. Les maladies morales des hommes s'accroissent au contraire peu à peu, jettent dans le cœur de profondes racines et sont difficiles à guérir. Il faut, pour les combattre, employer avec une constance inébranlable tous les moyens d'action que l'âme peut exercer sur le corps. Une âme forte est comme un bouclier impénétrable contre les coups du sort; une âme énergique rejette fièrement loin d'elle tout ce qui fatigue, irrite, accable les autres et soutient le corps qu'elle anime, tandis qu'une âme craintive et chancelante perd celui qu'elle doit protéger.

Un point essentiel, dans ces crises morales, c'est de rechercher ce qui convient à telle ou telle nature. A certains hommes, il est nécessaire d'offrir des distractions mondaines; d'autres réclament la solitude.

Il faut donc, en morale comme en médecine, éviter de s'en tenir à ces préceptes généraux, dont on ne peut faire l'application dans une foule de circonstances particulières. Loin de nous tous ces prétendus moyens infaillibles de guérison que l'on offre à l'hypochondrie. Il n'y a de vrai, dans les choses qui tiennent au domaine de l'existence, que ce qui convient en tel cas déterminé. Conseiller aux hypochondriaques d'ouvrir leur maison aux bals, aux réunions joyeuses, c'est s'exposer à commettre une grave erreur. On peut dire d'un grand nombre d'individus portés à la mélancolie et à l'hypochondrie: Laissez-les seuls; il n'y a pas d'autre moyen de les distraire.

Ces diverses considérations sur les avantages que le cœur peut retirer de la solitude m'amènent enfin à poser cette grave question: Est-il plus facile d'être vertueux dans la solitude que dans le monde?

Dans le monde, on fait souvent le bien par devoir.

Le juge rend la justice, le médecin visite ses malades, et l'un et l'autre disent qu'ils agissent par un sentiment d'humanité. Il se peut que quelquefois cela soit vrai, mais la plupart du temps c'est faux: on étudie et on juge une cause, on porte des secours à un malade, parce qu'on siége à un tribunal, parce qu'on a mis à sa porte tel écriteau. On m'a écrit des milliers de lettres qui commençaient ainsi: «Votre humanité si bien connue,» et je ne vois dans ces mots qu'un compliment banal, qu'un froid mensonge. Cette vertu généreuse et compatissante, qu'on appelle humanité, est un des attributs d'une âme noble, élevée. Et d'où savez-vous que j'agis de telle ou telle façon par vertu, et non par une des obligations de ma position?

Les bonnes œuvres ne sont pas toujours des actes si louables. On peut faire du bien sans être réellement bon; on peut se montrer grand dans les affaires, et rester petit au fond du cœur. La vertu est plus rare qu'on ne pense, et il faut ménager pour les occasions sérieuses les mots solennels de vertu, de patriotisme, de dévouement, car en les prodiguant on court risque d'en diminuer le prestige.

On pratique vraisemblablement mieux les maximes du bien dans la solitude que dans le monde. Là, si un grand personnage fait un acte de vertu, il le fait parce qu'il sent que la grandeur d'âme est au-dessus de toutes les autres grandeurs.

La vertu est plus facile à pratiquer dans la solitude que dans le monde. Dans le monde, elle n'ose souvent se révéler au grand jour. Nous nous trouvons là entourés de tant de piéges et de fascinations, que, même avec la meilleure volonté, nous ne pouvons nous empêcher de commettre sans cesse quelque faute. Celui-ci manque de bonne intention; cet autre a des intentions parfaites, mais il erre dans sa conduite. Le matin, avant de sortir, nous nous trouvons peut-être encore dans d'excellentes dispositions d'esprit, nous avons le cœur libre et porté à la bienveillance, à la justice, car nous n'avons point encore éprouvé de contrariétés; mais avec la vigilance la plus sévère, on ne reste pas tout le jour entièrement maître de soi, lorsqu'il faut poursuivre à travers d'inextricables soucis des affaires multipliées, entretenir de nombreuses relations, et s'exposer à toutes sortes d'incidents désagréables et imprévus. On ne peut donc oublier l'étroite union de l'âme avec le corps, et l'on ne peut atteindre au terme le plus élevé d'une vertu idéale. Pour vivre dans la solitude, on n'en conserve pas moins sa nature humaine; et si la vertu est plus facile à pratiquer là où elle est livrée à moins de dangers, elle a par là moins de mérite.

Un célèbre philosophe écossais a dit: «Par l'amour de la vertu, le bonheur d'un homme dépend de sa conduite. Celui qui ne cherche pas à la pratiquer n'est qu'un esclave du monde. Il dépend de la faveur, il vit des caresses du monde, il est heureux ou désolé selon le succès ou les échecs qui lui arrivent dans cette sphère mobile. Mais les entreprises faites par l'homme vertueux ne sont pour lui qu'une raison de félicité secondaire. Son devoir accompli, il jouit de la tranquillité de son âme, et s'abandonne à la sagesse de la Providence. Son témoignage est dans le ciel, et celui qui le connaît est l'Être suprême. Satisfait de la voix de sa conscience et confiant en la justice de Dieu, il est heureux de son innocence, et méprise le triomphe des méchants. Or, que ces nobles principes s'implantent dans notre cœur, nous nous affranchissons du servage du monde, et nous mettons notre courage à l'abri de ses vicissitudes.»

Mon but, en écrivant cet ouvrage sur la solitude, a été d'enseigner cet affranchissement du monde. Je ne veux pas conduire les hommes dans les déserts sauvages, je voudrais seulement les délivrer d'une crainte inutile, leur donner l'indépendance, leur inspirer un goût salutaire pour la retraite, afin qu'ils aient du moins quelques heures dans la journée où ils puissent se dire: Nous sommes libres.

Cette indépendance ne doit nous porter qu'à user raisonnablement des avantages de la solitude. Ce n'est qu'en employant bien nos heures de loisir que nous prenons la ferme résolution de maîtriser nos passions et de régler dignement notre conduite. C'est en réfléchissant aux événements de notre vie, aux tentations auxquelles nous sommes exposés, aux côtés faibles de notre être, que nous pouvons nous armer d'avance contre tous les périls qui nous menacent dans les relations mondaines. Si la vertu, au premier abord, paraît restreindre le cercle de nos plaisirs, il est facile de voir qu'elle nous donne de plus grandes et plus sûres jouissances que ces jouissances imaginaires et trompeuses dont elle nous éloigne. Le riche aime à s'occuper de sa fortune, le voluptueux de ses joies matérielles, mais l'homme qui est vraiment bon éprouve un bonheur extrême à remplir régulièrement ses devoirs. Quand il les a remplis, il voit briller à ses yeux une nouvelle lumière; une clarté plus vive et plus pure l'environne de toutes parts, tout s'embellit pour lui, et il continue gaiement sa carrière. Notre père, qui est notre Dieu, pénètre le secret des cœurs, lit dans les ténèbres de la solitude, et nous récompense de nos bonnes actions par la satisfaction qu'il nous donne et la nouvelle force dont il nous doue.