Part 21
Celui qui a peu de besoins est toujours assez riche. Pétrarque écrivait à ses amis, les cardinaux Talairand et de Bologne: «Je suis satisfait; j'ai borné mes désirs, et j'ai tout ce qu'il me faut. Cincinnatus, Curius, Fabricius, Régulus, après avoir vaincu des nations entières et conduit des rois à la suite de leurs triomphes, étaient moins riches que moi. Je serais pauvre si je donnais accès aux passions. L'ambition, le luxe et l'avarice n'ont point de limites. La cupidité est un abîme sans fond. J'ai des vêtements pour me couvrir, des aliments pour ma nourriture, des chevaux pour me porter, des terres pour me promener, me reposer et recevoir ma dépouille après ma mort. Un empereur romain n'avait rien de plus. Mon corps est sain; subjugué par le travail, il est moins rebelle à l'esprit. J'ai des livres de toutes sortes; trésors inappréciables! ils enivrent mon âme d'une jouissance dont jamais je ne me lasse. J'ai des amis que je considère comme mon bien le plus précieux, pourvu qu'ils n'essayent point par leurs conseils de m'enlever ma liberté. Je n'ai d'autres ennemis que ceux que l'envie a soulevés contre moi; mais je les méprise profondément, et peut-être même regretterais-je de ne pas les avoir; je compte encore au nombre de mes richesses la sympathie des gens de bien répandus à travers le monde, de ceux que je connais, de ceux que je n'ai jamais vus et que peut-être je ne verrai jamais.»
On voit, par ces lignes de Pétrarque, que l'envie le poursuivait aussi dans la solitude. Il s'en est plaint souvent, mais ici il la traite comme un sage doit la traiter; il la méprise, et il ajoute même qu'il regretterait de ne pas l'avoir excitée.
La solitude révèle à l'homme ses vrais besoins. Si je ne vois ni ne sais ce que les autres désirent, je ne songerai pas à formuler le même désir. Un jour on donna un coq de bruyère à un humble pasteur de village qui demeurait près du lac de Thoun; le brave homme, qui ne connaissait pas cette espèce de gibier, consulta sa servante pour savoir ce qu'on en devait faire, et tous deux convinrent de l'enterrer.
A l'âge de douze ans, Pope écrivait un petit poëme agréable et touchant sur la solitude. «Heureux, dit-il dans cette composition de jeunesse, heureux celui qui sait restreindre ses désirs et borner ses soins à quelques arpents de terrain dont il a hérité de ses pères, qui aime à respirer l'air natal, à vivre du produit de son champ et du lait de ses troupeaux, qui se fait un vêtement de la laine de ses brebis, et à qui ses arbres donnent du feu en hiver et de l'ombre en été! Heureux celui dont les heures, les jours, les années s'écoulent paisiblement et sans crainte avec la santé du corps et le repos innocent de l'âme dans le cours régulier de ses travaux! Celui qui jouit d'une telle destinée peut vivre et mourir inconnu; il n'a pas besoin d'un tombeau fastueux ni d'une épitaphe.»
Pour l'homme qui recherche une existence tranquille, les plaisirs des sens ont un admirable caractère de simplicité. Aux yeux des gens du monde, la sensualité ne présente que des banquets tumultueux, des danses licencieuses, çà et là des hôpitaux, des pierres sépulcrales sur lesquelles les fleurs se flétrissent, et des bosquets où les chantres de l'amour vont chercher leur inspiration. Mais, pour celui qui repousse les voluptés grossières, les plaisirs des sens sont d'une nature douce et élevée, innocents et durables.
Dans la modestie de la vie champêtre, on n'éprouve point cette satiété qui naît de l'abondance. On y apprend à voir les choses autrement qu'on ne les voit dans le monde. Pétrarque, écrivant un jour à son ami, le cardinal Colonna, pour l'engager à venir le voir dans sa retraite de Vaucluse, lui disait: «Si tu préfères au tumulte des villes le calme de la campagne, viens ici jouir de ce calme, et ne t'effraye ni de la simplicité de mes repas, ni de la dureté de mes lits. Les rois se lassent eux-mêmes de l'appareil de leur table délicate, et en viennent à désirer une nourriture plus grossière; le changement leur est nécessaire; un plaisir que l'on interrompt paraît ensuite plus vif. Si tu ne penses pas de même, apporte avec toi des mets plus choisis, des vins du Vésuve, de l'argenterie et tout ce qui flatte les sens. Quant au reste, tu peux t'en reposer sur moi. Je te promets un lit de mousse à l'ombre des arbres, le chant des oiseaux, les figues, le raisin, l'eau des sources limpides, en un mot, tous les dons précieux de la nature.»
Si l'on sait, quand il le faut, réprimer l'essor capricieux de son imagination, on trouve partout des jouissances nouvelles et encore ignorées, des jouissances sans peine et des voluptés sans remords. Les sens fatigués se raniment par de nouvelles impressions. Le murmure des bois, le soupir des eaux, résonnent alors plus harmonieusement à notre oreille que les chants de l'Opéra et les accords d'une musique savante. L'aspect du ciel, des rocs sauvages, des lacs et des montagnes fatigue moins nos regards que celui des bals les plus brillants. Dans la solitude, on s'occupe de tout ce qui nous a paru d'abord insupportable, et l'on renonce sans effort à tous les faux plaisirs. Pétrarque, que nous aimons à citer, écrivait encore de Vaucluse à un de ses amis: «Je fais ici la guerre à mon corps, car il est mon ennemi; mes yeux, qui ont été pour moi la cause de tant d'erreurs, ne voient plus à présent qu'une femme sèche, brûlée et noircie par le soleil. Si Hélène et Lucrèce avaient eu cette physionomie, Troie n'aurait pas été réduite en cendres, ni Tarquin chassé de ses États. Mais nulle femme n'est plus fidèle, plus laborieuse et plus soumise que celle-ci; elle passe des jours entiers dans les champs, et sa peau endurcie brave les ardeurs de la canicule. Quoique j'aie encore d'élégants vêtements, je ne les porte plus, et, à me voir, tu me prendrais aujourd'hui pour un laboureur ou pour un pâtre, moi qui étais jadis si occupé de ma toilette. Mais les motifs qui me donnaient tant de préoccupations de ma parure n'existent plus. Les chaînes qui m'enlaçaient sont brisées, les yeux auxquels j'aspirais à plaire sont fermés, et, s'ils pouvaient s'ouvrir de nouveau, peut-être n'auraient-ils plus le même empire sur moi.»
La solitude dépouille les biens de la terre du prestige trompeur que l'imagination leur donne, et anéantit par là toute vaine ambition. Après avoir goûté la réalité des plaisirs champêtres, on devient indifférent à tous les autres plaisirs, et l'on ne convoite ni les honneurs, ni la fortune. Un Romain, appelé tout à coup à la dignité de consul, pleurait en songeant qu'il allait passer une année entière sans pouvoir s'occuper de la culture de son champ. Cincinnatus, que l'on vint enlever à la charrue pour le mettre à la tête d'une armée, remporta une éclatante victoire sur l'ennemi, s'empara de plusieurs provinces, rentra dans Rome en triomphe, et quinze jours après s'en retourna à sa charrue.
Certes, il est bien différent d'habiter une modeste cabane ou une vaste et élégante maison, d'avoir autour de soi tout le luxe matériel ou d'être forcé de pourvoir soi-même à sa subsistance. Mais qu'on interroge ceux qui se sont trouvés dans ces deux situations, et qu'on leur demande dans laquelle des deux ils ont éprouvé la plus grande satisfaction. Combien il y a dans un palais de vives et fatigantes sollicitudes qu'on ne connaît pas dans la demeure d'un simple particulier! Pas un prince ne digère les repas somptueux, mais funestes, que ses cuisiniers lui préparent, comme le pauvre paysan des landes de Lunebourg digère sa lourde galette de sarrasin. Un jeune gentilhomme proposait à une jolie villageoise de l'emmener avec lui à Paris: «Ah! monsieur le marquis, lui répondit-elle, plus on s'éloigne de soi-même, plus on s'éloigne du bonheur.»
Il suffit d'une passion qu'on ne peut satisfaire pour remplir notre cœur d'amertume. Il est des heures où l'on se lasse de soi-même et de toute son existence; on n'éprouve alors plus aucun goût ni pour la solitude ni pour les distractions du monde. On se sent inquiet, et l'on ne sait comment sortir de l'inquiétude. Le temps est d'une longueur horrible, et on ne l'emploie pas. On ne peut jouir du présent, et l'on attend l'avenir avec impatience, car alors il nous manque tout ce qui donne de l'attrait et de l'animation à la vie.
Mais où trouver cette animation? Est-ce dans l'amour? Oui, l'amour nous ravive, nous enthousiasme parfois, mais nous ne pouvons attendre d'une passion qui nous consume la satisfaction durable que nous désirons. Pour que l'amour acquière une éternelle durée, il faut qu'il se transforme en une véritable et sérieuse amitié, sinon il se détruit lui-même ou il détruit ceux dont il s'est emparé en embrasant leurs cœurs d'un feu dévorant. Nous devons donc chercher l'animation de la vie dans la passion qui s'alimente et se soutient elle-même, qui puise dans la prolongation une nouvelle force et qui s'élève au-dessus de tout ce qui l'environne.
La solitude est le plus heureux refuge des hommes d'État frappés de disgrâce, ou condamnés à l'exil. Tous les grands administrateurs n'abandonnent point leurs fonctions avec le même éclat que Necker; mais tous devraient remercier le ciel qui les enlève aux orages du monde, dans le calme des champs, sous les arbres plantés par leurs aïeux, auprès de leurs troupeaux. On a dit que sur vingt ministres disgraciés ou forcés par l'âge de quitter le fardeau des affaires, on pouvait en compter douze ou quinze qui finissaient par se livrer aux travaux de la campagne. C'est un bonheur pour eux. Je suis sûr qu'en cultivant leur jardin ils goûtent plus de repos qu'ils n'en avaient jamais trouvé dans les meilleurs temps de leur administration.
Mais il faut dire que les plaisirs ordinaires de la vie champêtre ne sont pas l'unique cause du bonheur que ces hommes privés de leurs hautes fonctions trouvent dans leur retraite. Dans l'emploi qu'ils occupaient, ils se voyaient à tout instant arrêtés par quelques entraves, forcés de recourir tantôt à l'autorité, tantôt à la ruse pour atteindre leur but. Dans leur retraite, ils agissent en maîtres absolus. Ils peuvent créer et détruire, faire de nouvelles plantations, en abattre d'autres. Ils peuvent transformer en jardins anglais leurs vergers, diriger à leur gré le cours d'un ruisseau, aplanir des collines, percer des avenues, construire des édifices, en un mot, commander, régir et satisfaire ainsi au penchant qui porte tant de gens à l'exercice de l'autorité.
On commettrait une grave erreur, et l'on proclamerait une impraticable leçon de morale, si l'on prétendait que, pour jouir des avantages de la solitude, il faut s'affranchir de toutes les passions humaines. Ce qui est dans l'homme doit rester dans l'homme. Si un homme éloigné du pouvoir n'est pas las de commander, qu'il commande aux êtres dociles qui l'entourent, pourvu que cette satisfaction lui ôte le désir de s'exposer de nouveau aux naufrages de la vie. Tôt ou tard, il apprendra à reconnaître le néant des grandeurs qu'il a convoitées; tôt ou tard, il sentira que le prétendu regret de ne pouvoir plus faire du bien n'est souvent que l'expression d'une ambition qu'on cherche à dissimuler, et qu'en général les simples et honnêtes paysans sont plus heureux que les plus puissants ministres.
Savoir, dans de telles circonstances, se suffire à soi-même, voilà le point nécessaire. Qu'on oublie l'abondance, et l'on sentira le prix du peu que l'on possède. Pendant la première année de son séjour à Vaucluse, Pétrarque était presque toujours seul; il n'avait d'autre compagnon que son chien, et c'était un pêcheur du pays qui le servait; les domestiques qu'il avait à Avignon, n'ayant pu se plier à sa sauvage manière de vivre, le quittaient tous. Il était d'ailleurs logé dans une pauvre maison de paysan, qu'il fit reconstruire plus tard, sans luxe aucun, uniquement pour pouvoir y demeurer. Aujourd'hui, il ne reste plus aucune trace de cette habitation du poëte. Sa nourriture était très-frugale. On ne trouvait rien chez lui de ce qui flatte les sens. Aussi, ses amis les plus intimes ne lui rendaient-ils que de courtes et rares visites; d'autres allaient le voir par une espèce de charité, comme on va voir un malade ou un prisonnier. Il écrivait à son ami, l'évêque de Cavaillon: «Que d'autres courent après les trésors et les honneurs, qu'ils soient princes ou rois, je ne me soucie aucunement d'y mettre obstacle. Je suis poëte, cela me suffit. Et toi, mon cher évêque, veux-tu donc errer sans cesse par tant de voies et tant de chemins? Tu connais les cours princières, les piéges et les dangers qu'on y rencontre, les orages auxquels on y est exposé. Reviens dans ton diocèse, reviens goûter le repos. Tu le peux, car la fortune te sourit encore. Tu trouveras ici tout ce dont tu as besoin: laisse aux avares le superflu. Si nous n'avons pas de riches tapisseries, nous sommes commodément vêtus; si nous n'avons pas une table somptueuse, nous avons ce qui est nécessaire pour vivre. Sur nos lits, on ne voit pas briller l'or et la pourpre, mais nous y dormons bien. L'heure de la mort approche et m'avertit de renoncer à toute folle erreur. Je me réjouis de cultiver mon jardin; j'y plante des arbres fruitiers, qui me protégeront de leur ombre quand j'irai pêcher sous le roc. J'ai des arbres qui sont trop vieux et qu'il faut remplacer. Dis à tes gens de m'apporter de Naples des pêchers et des poiriers. Je travaille en vue de ma vieillesse et des plaisirs que je ne veux partager qu'avec toi. Voilà ce que t'écrit, au sein d'une forêt, l'ermite des bords de la Sorgue.»
La modération dans mes vœux serait ma richesse et l'indépendance religieuse mon orgueil, si j'étais pasteur de campagne. Personne n'est plus heureux qu'un simple pasteur de village, s'il veut lui-même être heureux. Quelle félicité n'observerait-on pas dans quelques-unes de nos pauvres cabanes en bois, construites grossièrement sur un terrain boueux? Des pois secs et du jambon sont la nourriture de ces honnêtes ministres de l'Évangile; le lait et la bière sont leur boisson, et ils jouissent d'une forte santé; leurs fenêtres ne sont point fermées à tous les courants d'air, et ils n'en souffrent pas. Leur femme ne lit point de romans et n'a pas de vapeurs. Un de ses livres favoris est l'Almanach du jardinier; elle passe ses journées à s'occuper des besoins de la maison; elle n'aime que son mari, ses enfants et les malheureux qui invoquent ses secours. Le pasteur prêche la vertu à ses paroissiens et la leur enseigne par son exemple. Toutes ses matières se rapportent à Dieu; Jésus-Christ est son appui, la raison est son guide et la foi sa consolation. Étranger aux querelles religieuses, il n'obéit qu'aux principes d'équité et de modération. Si une tempête ravage la campagne, il se réjouit de voir que son champ a plus souffert que celui de ses ouailles. Tant que ses paroissiens auront encore chez eux quelque provision, le bon pasteur sait qu'il ne doit avoir, pour son propre compte, aucune inquiétude; sa bourse peut être souvent vide sans que son cœur soit triste; aussi est-il plus heureux qu'un roi ou qu'un grave conseiller du consistoire.
La solitude, malgré sa puissante efficacité, ne nous donnerait cependant pas le repos que nous désirons, si nous voulions scruter de trop près tous les éléments du bonheur. A force de réfléchir sur ce qui pourrait être mieux, on finit par oublier ce qui est bien. Celui qui prend à tâche de corriger et de relever tout ce qui ne va point à sa guise, se prive par là volontairement d'une foule de plaisantes distractions.
Un des plus sûrs moyens d'être heureux, c'est de s'accommoder, autant que possible, de tout ce qui frappe notre attention dans le monde, de chercher à faire autant de bien qu'on le peut, selon la situation où l'on se trouve, et de se contenter de la disposition des choses.
Mon barbier me dit un jour, en venant me raser à Hanovre et en poussant un profond soupir: «Il fait terriblement chaud aujourd'hui.--Vous mettez le ciel, lui répondis-je, dans un grand embarras. Voilà neuf mois que chaque matin vous me répétez: Il fait terriblement froid aujourd'hui. Dieu ne peut-il donc plus gouverner le monde sans que messieurs les barbiers contrôlent son pouvoir? Ne vaut-il pas mieux prendre le temps comme il vient et accepter avec reconnaissance, de la main de Dieu, des jours chauds et des jours froids?»
Les gens qui vivent habituellement à la campagne ne seraient pas tentés de séjourner dans les villes, s'ils savaient apprécier les avantages de leur situation. Quand ils quittent leur retraite, ils doivent être bientôt las de nos frivolités et ennuyés de voir des hommes qui perdent leur temps à faire des visites, à se parer et à adresser des compliments. Qu'il est doux aussi de penser, dans la solitude, à ses amis absents! Leur souvenir suffit pour nous faire éprouver encore les plaisirs que nous avons éprouvés avec eux. Mon ami est loin de moi, et pourtant je suis près de lui. Voilà le fauteuil où il était assis et le tableau qu'il m'a donné. Faut-il se croire si à plaindre quand on peut s'écrire? Quelles charmantes émotions d'espoir, d'attente, de joie, naissent d'une correspondance régulière! Grâce à ces heureux artifices de l'imagination qu'on invente dans la solitude et qui réjouissent le cœur, deux amis fidèles se créent à eux-mêmes tout un monde, et quand ils seraient séparés l'un de l'autre par l'espace immense, ils savent encore réunir leurs pensées et confondre leur existence.
Nulle part les sentiments affectueux ne s'ennoblissent autant que dans les lieux où rien ne trouble les souvenirs de l'amitié. Dans les relations du monde, un accès de mauvaise humeur, quelque contrariété, une foule d'accidents imprévus, peuvent altérer le plaisir que deux amis éprouvent à se réunir: alors on ne pense point à ce que l'on a été depuis longtemps, ni à ce que l'on sera toujours. On se laisse aller à l'impression du moment. Sans doute il faut que l'amitié soit sincère, mais il faut aussi qu'on apporte dans les relations les plus intimes des sentiments de tolérance et de condescendance. Il faut que dans l'occasion on réponde à l'emportement par la douceur et à l'aigreur par la patience. Dans le monde, il arrive malheureusement assez souvent que deux amis ne pratiquent point ce principe. On se laisse aller à une irritation accidentelle et l'on oublie les égards que l'on doit à son ami. Dans la solitude, ces inconvénients disparaissent. La solitude sanctifie la mémoire de ceux qui nous sont chers, et efface l'impression de tout ce qui a pu atténuer les pures jouissances de l'amitié. La sécurité, la confiance, reprennent là leur empire sur le cœur. Il n'est plus question de désaccord. J'entends toujours mon ami, et je sais qu'il m'entend. Je regarde comme un bien sacré toutes les fleurs qu'il sème sur ma route, et je cueille pour lui toutes celles que je puis trouver.
La solitude nous donne encore des amis que rien ne nous enlève, dont rien ne peut nous séparer et dont nous n'invoquons jamais en vain l'utile secours.
Les amis de Pétrarque lui écrivaient parfois pour s'excuser de ne pas aller le voir: «Comment vivre avec toi? lui disaient-ils. L'existence que tu passes à Vaucluse est contraire à la nature humaine. L'hiver, tu restes sous ton toit comme un hibou, et l'été tu cours sans cesse à travers champs.» Pétrarque riait de ces observations et disait: «Ces gens-là regardent comme un bien suprême les plaisirs du monde, et ne conçoivent pas qu'on puisse s'en éloigner. Mais j'ai des amis dont la société m'est fort agréable, des amis de tous les pays et de tous les siècles, qui se sont illustrés à la guerre, dans les affaires publiques et dans les sciences. Avec eux je ne m'impose aucune contrainte, et ils sont toujours à mon service. Je les fais venir et les renvoie quand bon me semble. Ils ne m'importunent point, et ils répondent à toutes mes questions. Les uns me racontent les événements des siècles passés, d'autres me révèlent les secrets de la nature. Celui-ci m'enseigne le moyen de bien vivre et de bien mourir, celui-là dissipe mes soucis par son enjouement, ou m'égaye par son esprit. Il en est qui endurcissent mon âme aux souffrances, qui m'apprennent à maîtriser mes désirs et à me supporter moi-même; enfin, ils me conduisent sur la route de la science et de l'art, et ils satisfont à tous les besoins de ma pensée. Pour prix de tant de bienfaits ils ne me demandent qu'une modeste chambre où ils soient en sûreté contre les vers. Lorsque je sors, je les emporte avec moi sur les sentiers que je parcours, et le calme des champs leur plaît mieux que la rumeur des villes.»
L'amour, qui est une des plus grandes joies du cœur, peut devenir plus doux et meilleur par l'effet de la solitude.
L'aspect d'une belle nature contribue puissamment à éveiller l'amour en nous, ou à lui donner plus de prestige. Le cœur d'une femme est plus facile à émouvoir dans une riante solitude, dans le calme d'une fraîche nuit d'été.
Les femmes goûtent mieux que nous les pures jouissances de la vie champêtre, la beauté d'une promenade solitaire, l'attrait d'une forêt silencieuse; leur âme contemple avec une ravissante surprise la grâce et la majesté de la nature. Il en est plus d'une dont le cœur serait resté froid dans l'agitation des villes, et qui s'est livrée à son entraînante émotion dans le calme des campagnes. De là vient que l'amour émeut surtout les cœurs tendres au retour du printemps. «Rien ne ressemble plus à l'amour, a dit un philosophe allemand, que le sentiment qu'éveille en nous l'aspect d'une riante vallée éclairée par les rayons du soleil couchant.» C'était pour Rousseau un plaisir indicible de voir naître les premiers bourgeons des plantes. Le printemps lui donnait en quelque sorte une vie nouvelle. Sa tendresse naturelle s'augmentait à la vue de la première verdure; il unissait dans une même pensée la beauté des premiers jours du printemps et la beauté d'une femme chérie; en face d'un horizon imposant, son cœur oppressé se dilatait, et ses soupirs s'exhalaient plus aisément dans un jardin.
Rien ne plaît tant que le calme de la solitude à ceux qui aiment. Ils s'en vont à travers les lieux les plus isolés pour se livrer sans contrainte à la pensée qui charme leur vie. Que leur importe tout ce qui se passe dans les villes, tout ce qui ne respire pas l'amour! C'est dans un appartement obscur, dans de majestueuses forêts de sapins, au bord des lacs silencieux, qu'ils veulent s'abandonner à leur rêverie et épancher le secret de leur âme.
Ils sourient à l'aspect de la forêt profonde et des vertes campagnes où la paysanne présente le sein à son enfant, tandis qu'à côté d'elle son mari mange avec joie son morceau de pain noir. Quand un homme d'esprit est amoureux, il comprend bien mieux la grandeur, la beauté de la nature, et rien ne donne autant d'esprit que l'amour.
C'est dans la solitude surtout qu'il est doux d'évoquer les souvenirs de l'amour. Ah! la première rougeur pudique qui s'est répandue sur nos joues, le premier serrement de main, la première colère que l'on a éprouvée en se voyant troublé par un importun dans un tendre entretien, sont autant d'impressions ineffaçables. Souvent on s'imagine que le temps a détruit toutes ces impressions; mais il est dans l'âme des replis cachés où elles se conservent et d'où elles renaissent en foule quand on les rappelle; il en est de même de toutes les émotions de notre jeunesse, surtout de tout ce qui tient à une première passion. On garde à jamais la mémoire de ce ravissement suprême que deux amants ont ressenti à l'instant où ils reconnaissaient leur mutuel amour[29].
[29] «Moments précieux et si regrettés, dit Rousseau, ah! recommencez pour moi votre aimable cours; coulez plus longtemps dans mon souvenir, s'il est possible, que vous ne fîtes réellement dans votre fugitive succession.»