Part 20
[28] Madame de Maintenon écrivait, de Versailles, à madame de Quélus: «Nous menons ici une vie singulière; nous voudrions avoir de l'esprit, de la galanterie, de l'invention, et tout cela nous manque entièrement. On joue, on bâille, on ramasse quelques misères les uns des autres, on se hait, on s'envie, on se caresse et on se déchire.»
C'est dans les campagnes qu'on retrouve encore l'amour, la bonne foi, les jouissances véritables et la simplicité de mœurs de nos aïeux. Voilà pourquoi Rousseau disait aux habitants des villes qu'il y avait dans la vie champêtre un charme particulier qu'ils ne connaissaient pas, et des plaisirs moins fades et moins grossiers qu'ils ne croyaient; que là, on reconnaissait aussi le goût et la délicatesse; qu'un homme de mérite qui se retire à la campagne avec sa famille, qui se fait son propre fermier, passe là des jours plus doux que dans les assemblées les plus splendides; qu'une honnête ménagère peut être à la campagne une femme pleine d'agréments et de grâces, préférables à toutes les grâces des grandes dames.
C'est dans le tumulte social, sous le joug de la subordination que la lutte continuelle du bon sens et de la raison contre l'ignorance de ceux qui exercent le pouvoir attriste et désole l'esprit de l'homme. Des sots, investis d'une injuste autorité, rendent l'existence pénible à leurs subalternes, sèment de ronces et d'épines la carrière de ceux qui ont plus de talents qu'eux, les jettent dans le découragement et les abreuvent d'amertume. Combien d'hommes d'honneur obligés de vivre à la cour, combien de braves officiers et d'employés instruits pourraient s'écrier avec le philosophe: «Oh! que n'ai-je des ailes comme la colombe! que ne puis-je partir et fixer ma demeure où il me plairait! Je fuirais ces lieux en toute hâte pour me retirer dans le désert, pour échapper à l'orage qui me menace dans ces demeures où règnent la sottise, la mauvaise foi, le mensonge et la discorde.»
La sottise qui exerce quelque pouvoir et a quelque crédit devient surtout nuisible et dangereuse, parce qu'elle prend un homme pour le contraire de ce qu'il est, parce qu'elle intervertit l'ordre de toutes les idées raisonnables. Il faut que les caractères droits, libres et honnêtes qui veulent lui échapper, connaissent ses artifices et ses méchantes combinaisons, comme le renard de Saadi, le fabuliste indien.
Un homme, rencontrant un renard qui fuyait vers son terrier, lui dit: «Pourquoi donc cours-tu si vite? as-tu commis quelque mauvaise action dont tu redoutes le châtiment?--Non, répondit ce renard: ma conscience est pure, mais je viens de voir des chasseurs qui cherchent à prendre un chameau.--Eh bien! que t'importe? tu n'es point un chameau.--Ah! ah! reprit le renard, les bonnes têtes ont toujours des ennemis. Si quelqu'un me montrait aux chasseurs en disant: Voilà un chameau qui court dans la campagne, ils me prendraient et me lieraient sans se donner la peine de voir si je suis réellement l'animal qu'ils cherchaient.»
Le renard avait raison. Mais que les hommes soient méchants par sottise ou par envie, si je ne puis échapper à leur atteinte; si, parce qu'ils me croient heureux, je suis l'objet de leur jalousie, je ne me vengerai de leurs mauvaises pensées qu'en leur montrant que je ne porte envie à personne.
Celui qui est satisfait de ce qu'il possède n'éprouve point cette basse jalousie. Les idées de simplicité, d'ordre et de repos que la solitude nous inspire garantissent notre cœur des désirs immodérés. En vivant fréquemment avec nous-mêmes, nous devons reconnaître combien il nous manque de qualités et combien nous sommes au-dessous de ce que l'on pourrait faire croire. Tout le bien qui nous arrive alors et tout le bonheur dont nous jouissons nous paraît une grâce spéciale, et nous ne pouvons nous affliger du bonheur des autres. La douceur naît ainsi des réflexions que l'on fait sur ses propres défauts et de la justice que l'on rend aux qualités supérieures que l'on a occasion d'apprécier.
Un historien de la Louisiane a dit: «J'aurais voulu finir mes jours dans les heureuses solitudes de cette contrée, loin du monde, de l'égoïsme et de la mauvaise foi: là on éprouve une foule d'innocents plaisirs, qui sans cesse se renouvellent; là on échappe aux méchants propos et à l'envie; là on ne saurait voir, sans admirer la puissante bonté de Dieu, tant d'animaux de toutes sortes qui errent paisiblement dans ces immenses prairies, tant d'oiseaux qui remplissent les bois de leurs chants, tant de merveilles de la nature qui nous portent à de sages méditations.»
Mais on peut goûter ces mêmes plaisirs ailleurs que dans les solitudes de la Louisiane. Ce père de famille laborieux, qui, après avoir accompli honnêtement sa tâche de la journée, rejoint le soir sa femme et ses enfants, n'a certainement pas les tristes sollicitudes du courtisan. Si l'homme investi d'un emploi public n'obtient pas de ceux qui l'entourent la justice et l'honneur qu'il mérite; si son zèle et ses travaux ne sont point récompensés comme ils devraient l'être, il oublie cette ingratitude quand il revient au milieu des siens, quand il retrouve leurs témoignages de tendresse, quand il reçoit d'eux ces éloges dont il est digne. Si le faux éclat du monde et de ses grandeurs n'a point ému sa pensée, si la dissimulation, si la ruse, la vanité puérile, n'ont fait que fatiguer ou aigrir son cœur, bientôt, dans le cercle de ceux qu'il aime et dont il est aimé, une noble émotion relèvera son âme abattue, un sentiment pur et consolant ranimera son courage, et la vérité, la probité, l'innocence qui règnent autour de lui le réconcilieront avec le genre humain. Mais quand il posséderait la fortune la plus considérable, quand il serait le favori des ministres, des grands ou des femmes, si sa demeure est en proie à la discorde ou à l'envie, trouvera-t-il dans ces fastueuses apparences de bonheur une compensation à la satisfaction réelle qui n'existe pas en lui-même?
En exprimant ces pensées sur les avantages de la solitude, je me rappelle celles de l'illustre prédicateur Zollikofer.
«La solitude, dit-il, nous met à l'abri des frivoles sarcasmes, des mépris injustes et des opinions injurieuses de l'envie. Elle nous épargne l'affligeant spectacle des folies, des crimes et des misères qui, dans le tourbillon de la société, profanent et souillent si souvent le cours de la vie; elle tempère en nous la trop vive ardeur des passions; elle affermit la paix dans notre cœur. J'ai moi-même éprouvé la vérité de ces paroles. Quand mes ennemis s'imaginaient que des événements sans importance troublaient ma tranquillité, quand on venait me raconter qu'ils se réjouissaient d'apprendre les injures que l'on m'avait faites et celles qu'on me préparait, je me disais: Qu'importent ces épigrammes et ces railleries? qu'importent ces gravures satiriques que l'on répand pour m'offenser en Suisse et en Allemagne?»
De même que nous ne pourrions toucher, sans en ressentir quelque douleur, les épines et les chardons que des pieds endurcis foulent impunément, de même il est des personnes qui s'affectent d'un accident auquel d'autres ne prendraient pas garde: ce sont ces personnes qu'il faut traiter avec ménagement comme des plantes délicates; mais celui qui a exercé son énergie contre des dangers réels et des malheurs redoutables ne s'aperçoit point de ces légères piqûres; il les abandonne aux petits esprits, qui en font leur occupation, et se rit des menaces d'un essaim d'insectes.
Il n'est pas toujours nécessaire de goûter les charmes d'une nature fraîche et riante pour oublier la colère de ses ennemis. On l'oublie partout où l'on peut trouver quelque calme. Les petites contrariétés de la vie, les injustices, les soucis disparaissent comme une poussière fugitive aux yeux de celui qui a assez de résolution pour vivre selon ses goûts et ses caractères. Ce que l'on fait volontairement est plus agréable que ce que l'on est forcé de faire; c'est la contrainte du monde et la servitude qui fatiguent les âmes libres, qui épuisent leur énergie, et leur ôtent, au sein même de la richesse, tout plaisir et toute satisfaction.
Non-seulement la solitude ramène le calme dans le cœur, non-seulement elle dispose à la bonté, à la vertu, non-seulement elle nous élève au-dessus de la méchanceté et de l'envie, mais elle nous offre encore d'autres avantages aussi précieux.
Nulle part on n'acquiert la vraie liberté aussi sûrement que dans l'éloignement du tumulte du monde et des relations forcées avec les hommes. Nous l'avons déjà dit, et nous le répétons, l'homme revient à lui-même dans la solitude, il reprend là son esprit libre et naturel, il pense, il parle, il agit selon ses sentiments. Affranchi de toute tyrannie, de la contrainte des affaires, des lois d'une importune étiquette, il peut penser tout haut et se laisser aller à ses véritables émotions.
Madame de Staal disait que c'était une grande erreur de se croire libre à la cour, où, dans les moindres circonstances, on est forcé de s'arrêter à toutes sortes de considérations, où il faut régler ses sentiments sur tout ce qui nous entoure, où tous ceux qui nous approchent semblent avoir le droit de nous mettre à l'épreuve, et où nous ne pouvons jouir de nous-mêmes. La jouissance de soi-même, disait-elle encore, n'existe que dans la solitude. C'est à la Bastille que je fis connaissance avec moi pour la première fois.
Des hommes au cœur libre et fier ne sont pas faits pour remplir une charge de chambellan. Le courtisan jette un regard craintif sur tout ce qui l'environne, et le soupçon et l'inquiétude le tourmentent sans cesse. Il essaie cependant de conserver un visage serein; mais, pareil à cette vieille femme dont on a maintes fois raconté le culte naïf, il offre un cierge à l'archange saint Michel et un autre au démon, car il ne sait duquel des deux il pourra quelque jour avoir besoin.
L'amour de la solitude et de la liberté rendait odieuses à Pétrarque les vaines distractions du monde. Dans sa vieillesse, on tenta plusieurs fois de l'attacher, en qualité de secrétaire, au pontife romain. Pétrarque répondait: «Les richesses qu'on acquiert aux dépens de sa liberté sont une vraie misère. Un joug d'or est tout aussi lourd à porter qu'un joug de bois.» Il représenta à ses amis qu'il ne pouvait renoncer à son indépendance et à ses loisirs, à ses études et à ses livres; qu'à l'époque où il eût eu besoin de la fortune, il avait su dédaigner la fortune, et qu'il serait honteux pour lui de la rechercher lorsqu'elle ne lui était plus nécessaire; qu'il fallait régler ses provisions selon la longueur du chemin, et qu'arrivé près du terme de sa carrière, il devait plutôt songer à l'hôtellerie qu'aux frais du voyage.
Pétrarque se retira dans la solitude à l'âge de vingt-trois ans, et il avait cependant toutes les qualités extérieures que peut désirer un courtisan; il était si beau que les passants s'arrêtaient dans les rues pour le regarder; ses yeux étaient vifs, ardents, et sa physionomie pleine d'esprit. Sur son mâle et noble visage brillaient les couleurs de la santé, et il était d'une taille svelte, élevée, imposante. Il s'abandonna d'abord à la fougue de son tempérament et à l'influence du climat d'Avignon. Il se laissa séduire par la beauté des femmes, et il passait une grande partie de la journée à sa toilette. Toujours vêtu de blanc, s'il voyait sur ses vêtements la moindre tache, le moindre pli disgracieux, il en éprouvait un vrai chagrin. Il portait des souliers si étroits qu'il eût fini par ne plus pouvoir marcher, s'il n'eût reconnu qu'il valait pourtant mieux avoir le pied moins mignon que de se blesser. En traversant les rues, il se mettait avec soin à l'abri du vent par la crainte de voir déranger l'ordre élégant de sa chevelure. L'étude des lettres et le sentiment de la vertu contre-balancèrent cependant le penchant qui l'entraînait vers les femmes. Il écrivait, il est vrai, pour leur plaire, ses poésies en italien. Mais, malgré l'ardeur de son tempérament, il conserva sa chasteté. Avant d'avoir vu Laure, il était d'une extrême sauvagerie, et si nous l'en croyons, à vingt-trois ans il n'avait encore à se faire aucun reproche sur sa conduite. La crainte de Dieu, l'idée de la mort et les principes religieux qu'une bonne mère lui avait inculqués le préservèrent des écueils qui l'environnaient. La science du jurisconsulte était alors un des meilleurs moyens de faire son chemin à la cour du pape; mais Pétrarque n'éprouvait pour l'étude des lois qu'une profonde aversion. Avant de se vouer à l'état ecclésiastique, il avait exercé la profession d'avocat; il avait même gagné plusieurs causes. Plus tard, il s'en faisait des reproches, et il disait: «Dans ma jeunesse, je m'étais consacré à l'art de vendre des mots, ou plutôt des mensonges; mais ce qu'on fait contre son gré ne réussit pas; j'aimais la solitude et je détestais le barreau.» Le sentiment de son mérite lui donnait, il est vrai, cet air d'assurance que l'on remarque souvent chez les jeunes gens, cet orgueil qui fait croire qu'on peut atteindre au but le plus élevé. Mais son aversion pour la vie de courtisan l'emporta sur les songes ambitieux. «Je n'ai pas l'espoir, disait-il, de pouvoir faire fortune à la cour du pape. Il me faudrait, pour réussir, me présenter assidûment dans les palais des grands, il faudrait flatter et mentir.» Et c'est ce dont Pétrarque n'était pas capable. Il ne haïssait ni les honneurs, ni le pouvoir, mais les moyens auxquels on était forcé d'avoir recours pour y parvenir. Il aimait la gloire, mais il ne voulait pas la chercher par des voies ordinaires; il ne voulait pas suivre la même marche que les autres hommes, et il s'éloigna de la cour.
En 1346, pendant le carême, il se trouvait à Vaucluse, selon sa coutume; l'évêque de Cavaillon, avide de le voir et de s'entretenir avec lui, vint s'établir près de là, dans un château bâti sur la cime d'un roc, mais dont il ne reste plus aujourd'hui que des ruines. Ce que ces deux hommes avaient vu, soit à Avignon, soit à Naples, leur donnait une extrême répugnance pour le séjour des villes et un profond mépris pour les hypocrisies de la cour. En s'entretenant ensemble, ils rappelaient souvent les contrariétés qu'ils avaient éprouvées autrefois et dépeignaient avec amour les avantages de la solitude. Pétrarque conçut alors l'idée d'écrire un livre sur ce sujet, en réunissant ses propres idées à celles des autres philosophes. Il se mit à l'œuvre au commencement du carême, et à Pâques l'ouvrage était fini; mais il le corrigea plusieurs fois dans la suite, et il y ajouta de nouvelles pensées. Ce ne fut que vingt ans après qu'il osa le laisser paraître, et qu'il le donna à l'évêque de Cavaillon, à qui il l'avait dédié.
Certes, Pétrarque, en s'éloignant ainsi de la cour, faisait de grands sacrifices à la solitude, mais il trouva là les plus grandes jouissances de l'esprit et du cœur, et ces jouissances il les devait à son éloignement du monde et à son amour de la liberté.
C'était ce même amour de la liberté qui rendait toute société si pénible à Rousseau, et qui lui faisait goûter avec tant de bonheur le repos de la solitude; il dit, dans une de ses lettres à M. de Malesherbes: «Longtemps je me suis abusé moi-même sur la cause de cet invincible dégoût que j'ai toujours éprouvé dans le commerce des hommes; je l'attribuais au chagrin de n'avoir pas l'esprit assez présent pour montrer dans la conversation le peu que j'en ai, et par conséquent à celui de ne pas occuper dans le monde la place que je croyais mériter. Mais quand, après avoir barbouillé du papier, j'étais sûr, même en disant des sottises, de n'être pas pris pour un sot, quand je me suis vu recherché de tout le monde, et honoré de beaucoup plus de considération que ma plus ridicule vanité n'en eût osé attendre, et que malgré cela j'ai senti ce même dégoût plus augmenté que diminué, j'ai conclu qu'il venait d'une autre cause, et que ces espèces de jouissances n'étaient point celles qu'il me fallait.
«Quelle est donc enfin cette cause? Elle n'est autre que cet indomptable esprit de liberté que rien n'a pu vaincre, et devant lequel les honneurs, la fortune et la réputation même ne me sont rien. Il est certain que cet esprit de liberté me vient moins d'orgueil que de paresse; mais cette paresse est incroyable. Tout l'effarouche, les moindres devoirs de la vie civile lui sont insupportables; un mot à dire, une lettre à écrire, une visite à faire dès qu'il le faut, sont pour moi des supplices. Voilà pourquoi, bien que le commerce ordinaire des hommes me soit odieux, l'intime amitié me reste chère, parce qu'il n'y a plus de devoir pour elle, on suit son cœur et tout est fait. Voilà encore pourquoi j'ai toujours tant redouté les bienfaits; car tout bienfait exige une reconnaissance, et je me sens le cœur ingrat par cela seul que la reconnaissance est un devoir. En un mot, l'espèce de bonheur qu'il me faut n'est pas tant de faire ce que je veux que de ne pas faire ce que je ne veux pas. La vie active n'a rien qui me tente; je consentirais cent fois plutôt à ne jamais rien faire qu'à faire quelque chose malgré moi. J'ai cent fois pensé que je n'aurais pas vécu trop malheureux à la Bastille, n'y étant tenu à rien qu'à rester là.»
Dans un autre endroit de ses livres, Rousseau parle encore ainsi du bonheur qu'il goûtait dans un loisir paisible: «Quand mes douleurs, dit-il, me font tristement mesurer la longueur des nuits, et que l'agitation de la fièvre m'empêche de goûter un seul instant de sommeil, souvent je me distrais de mon état présent en songeant aux divers événements de ma vie; et les repentirs, les doux souvenirs, les regrets, l'attendrissement, se partagent le soin de me faire oublier quelques moments mes souffrances. Quel temps croiriez-vous, Monsieur, que je me rappelle le plus souvent et le plus volontiers dans mes rêves? Ce ne sont point les plaisirs de ma jeunesse; ils furent trop rares, trop mêlés d'amertume, et sont déjà trop loin de moi. Ce sont ceux de ma retraite, ce sont mes promenades solitaires, ce sont ces jours rapides, mais délicieux, que j'ai passés tout entiers avec moi seul, avec ma bonne et simple gouvernante, avec mon chien bien-aimé, ma vieille chatte, avec les oiseaux de la campagne et les biches de la forêt, avec la nature entière et son inconcevable auteur; en me levant avant le soleil, pour aller contempler son lever dans mon jardin. Quand je voyais commencer une belle journée, mon premier souhait était que ni lettre ni visite n'en vinssent troubler le charme. Après avoir donné la matinée à divers soins, que je remplissais tous avec plaisir parce que je pouvais les remettre à un autre temps, je me hâtais de dîner pour échapper aux importuns et ménager une plus longue après-midi. Avant une heure, même les jours les plus ardents, je partais par le grand soleil avec le fidèle Achate, pressant le pas dans la crainte que quelqu'un ne vînt s'emparer de moi avant que j'eusse pu m'esquiver; mais, quand une fois j'avais pu doubler un certain coin, avec quel pétillement de cœur, avec quels battements de joie je commençais à respirer en me sentant sauvé et me disant: Me voilà maître de moi pour le reste de ce jour! J'allais alors, d'un pas plus tranquille, chercher quelque lieu sauvage dans la forêt, quelque lieu désert, où rien, montrant la main des hommes, n'annonçât la servitude et la domination, quelque asile où je pusse croire avoir pénétré le premier, et où nul tiers importun ne vînt s'interposer entre la nature et moi.»
Qui ne renoncerait pas volontiers aux tumultueux plaisirs de ce monde pour ces plaisirs du cœur et cette liberté modeste? Je sais bien que chacun n'est pas dans une situation à pouvoir jouir aussi intimement de soi-même; mais qu'on essaye de connaître les joies de la campagne, et l'on verra qu'une heure de liberté, un instant de repos, suffisent peut-être pour nous faire sentir le vide de la dissipation des villes, de la parure et des distractions frivoles du monde.
Clément VI offrait à Pétrarque la charge de secrétaire apostolique et plusieurs évêchés. Pétrarque ne voulait point accepter ces fonctions. «Tu refuses tout ce que je te propose, lui dit un jour le pape; demande-moi donc ce que tu désires, je te le donnerai.» Deux mois après, Pétrarque écrivait à l'un de ses amis: «Toute élévation m'est suspecte, parce que près de l'élévation j'entrevois la chute. Qu'on m'accorde cette médiocrité qui m'a été promise et que je préfère à l'or. Je l'accepterai avec bonheur et reconnaissance; mais si l'on veut m'investir d'un emploi important, je le refuse, je secoue le joug, car j'aime mieux rester pauvre que de me rendre esclave.»
Un Anglais a dit: «Pourquoi les habitants des plaines de la Lombardie, où la nature répand, prodigue ses dons, sont-ils moins riches que les montagnards de la Suisse? C'est que la liberté exerce sur le bonheur des hommes une influence meilleure que le soleil et la température féconde. Par l'action de la liberté, le roc aride devient une terre fertile, le marais infect se dessèche, les déserts se revêtent d'une riante verdure. La liberté égaye le cœur des habitants de la campagne qui voient grandir autour d'eux leurs vigoureux enfants. La liberté a abandonné les plaines fructueuses de la Lombardie, et s'est réfugiée en Suisse.»
On dira que c'est là de l'enthousiasme poétique, et pourtant on peut reconnaître la vérité de cette observation dans les cantons helvétiques d'Uri, de Schwytz, d'Unterwald, de Zug, de Glaris, d'Appenzell; car celui qui a plus qu'il ne lui faut pour satisfaire à ses besoins est riche, et celui-là est libre qui peut penser, parler comme il lui plaît, et travailler pour soi.
Cet état de l'âme où l'on peut dire: _J'ai assez!_ est le plus heureux terme de la philosophie pratique. N'importe que l'on n'ait pas de grandes possessions; pourvu que ce qu'on possède suffise, voilà le bonheur. Les rois et les princes ne sont pas satisfaits, parce que leurs désirs vont toujours au delà de ce qu'ils ont, et parce qu'ils leur demandent plus de faveurs qu'ils ne peuvent en accorder. Quand on considère de bonne foi leur véritable situation, on ne peut leur reprocher de fermer quelquefois l'oreille aux solliciteurs.
Il arrive aussi que certains hommes veulent paraître plus heureux qu'ils ne le sont en effet, et qu'ils regardent comme une calamité ce qui manque à cette apparence factice. Mais, si vous éprouvez quelque bonheur véritable, ne le dites qu'à vos amis les plus sûrs; et, pour éloigner de vous les atteintes de l'envie, dérobez à tous ceux qui ne vous sont pas sincèrement dévoués les bienfaits que le sort et la fortune vous accordent.