La solitude

Part 19

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Pope fait remonter la poésie jusqu'aux premiers temps de la création. Les premiers hommes étaient des pasteurs, et leurs premiers poëmes furent sans doute des églogues. En conduisant leurs troupeaux de pâturage en pâturage, ils cherchaient à charmer les loisirs de leurs beaux jours, et ils chantaient leur bonheur. Telle est vraisemblablement, dit Pope, l'origine de l'idylle, de ces peintures d'une vie riante et paisible où se reflète le sentiment des antiques vertus.

Ces fictions produisent sur ceux qui les lisent une agréable sensation, et l'on bénit le poëte qui, dans l'élan de son enthousiasme, cherche à communiquer aux autres la félicité qu'il éprouve lui-même. La Sicile et la Suisse ont produit deux de ces poëtes qu'on pourrait compter parmi les bienfaiteurs du genre humain, Théocrite et Gessner, dont les suaves idylles nous font si vivement sentir l'attrait et les charmes de la nature.

Souvent ce n'est que dans la solitude que le cœur parvient à trouver le repos et le bonheur auquel il aspire. Quand je dis repos, je n'entends point par là l'oisiveté et l'indolence: passer d'un travail pénible à une occupation agréable, et de la contrainte des affaires à l'étude des belles-lettres, c'est un repos. Voilà pourquoi Scipion disait qu'il n'était jamais moins oisif que quand il n'avait rien à faire, et jamais moins solitaire que lorsqu'il était seul. Les âmes fortes ne s'endorment point dans le loisir et dans la retraite; elles y ressentent un nouvel aiguillon, et lorsqu'elles se réjouissent d'avoir mis fin à un travail, elles pensent aussitôt à en recommencer un autre.

Ah! il n'est que trop vrai que celui qui demande une situation exempte d'inquiétude poursuit vainement une ombre trompeuse. Il ne faut aspirer au repos que comme à un moyen de ranimer notre activité, et il faut savoir préférer le travail proportionné à nos forces et dont nous trouverons la récompense, après les efforts que nous aurons faits, à tout ce qui nous jetterait dans l'inertie, nous endormirait dans la paresse, et à tout ce qui ne nous offre que des plaisirs trop faciles à acquérir.

Ne cherchons pas le repos dans l'inaction, mais suivons l'élan qui nous porte à agir; et si le malheur de ceux que nous aimons pèse sur notre âme, si la compassion qu'ils nous inspirent empoisonne toutes nos joies et revêt à nos yeux le monde d'un nuage de deuil, si nous avons pendant des mois et des années entières essayé en vain de nous soustraire à nos souffrances, alors fuyons dans la solitude, et puissions-nous y être conduits et soutenus par la main angélique d'une femme chérie! Dans les diverses et pénibles vicissitudes de ma vie, je n'ai point connu d'instants plus heureux que ceux où j'oubliais le monde et où le monde m'oubliait, et c'est dans la solitude que je retrouvais cette profonde satisfaction. J'étais alors à l'abri de tout ce qui, dans le tumulte des villes, pesait si lourdement sur moi, de toutes les sombres agitations que me donnait le tourbillon du monde. J'admirais la nature, je jouissais de sa sérénité, et je n'éprouvais que des émotions agréables.

Souvent, dans ces heures de bénédiction, j'ai admiré, par une fraîche matinée, la colline couverte d'arbres verdoyants où s'élèvent les ruines solitaires du château de Rodolphe de Habsbourg. Là, j'aimais à voir l'Aar tantôt se déroulant entre ses rives escarpées dans un large bassin, tantôt se précipitant entre les rocs serrés sur son passage, puis serpentant majestueusement le long des riantes prairies, et recevant dans ses eaux la Reuss et la Limat, qui lui apportent le tribut de leurs flots. A travers ce splendide paysage, mes regards s'arrêtaient sur la solitude royale où reposent les ossements de l'empereur Albert Ier, et ceux de tant de princes de la maison d'Autriche et de tant de gentilshommes allemands vaincus par les Suisses. Plus loin j'apercevais la vallée que dominent les ruines de Vindonissa[25], où souvent j'allais méditer sur le néant des grandeurs humaines. L'horizon était borné par une enceinte de collines, de vieux châteaux, et au delà de cette enceinte on voyait briller la chaîne des Alpes dans son admirable magnificence. Quelquefois, détournant mes yeux de ce spectacle splendide, je m'arrêtais à contempler la fraîche vallée qui s'étendait à mes pieds et la petite ville qui m'a vu naître. J'en distinguais tous les quartiers et je pouvais compter toutes les fenêtres de la maison que j'habitais. En réfléchissant alors à mes sensations, je me disais: Pourquoi mon âme a-t-elle été si oppressée au milieu de tant de magnifiques tableaux? Pourquoi l'hiver m'a-t-il paru si sombre, pourquoi ai-je éprouvé là tant d'ennuis, tant de peines, tandis qu'ici mon cœur est si tranquille, si disposé à pardonner tous les faux jugements, et si libre de toute sollicitude? Pourquoi y a-t-il si peu d'accord dans cette petite peuplade d'hommes qui végètent à mes pieds? Pourquoi celui qui est bon et honnête se montre-t-il là si timide et si craintif? Pourquoi celui qui gouverne apparaît-il si grand, et celui qui est gouverné si petit? Pourquoi ces gens-là ont-ils si peu de liberté, de hardiesse, et si peu le sentiment d'eux-mêmes? Pourquoi en voit-on qui sont si fiers et d'autres si humbles et si rampants? Pourquoi enfin existe-t-il tant d'orgueil et tant d'envie parmi ces êtres qui sont nés égaux, tandis que les oiseaux s'élèvent l'un à côté de l'autre dans les airs et unissent leurs chants pour célébrer leur créateur? Alors je redescendais du haut de la colline, satisfait et paisible. Je tendais affectueusement la main à mes inférieurs, je faisais un salut révérencieux aux magistrats de ma petite cité, et je conservais cette salutaire disposition de l'âme jusqu'à ce que les relations des hommes m'eussent fait oublier de nouveau l'aspect imposant des montagnes, la verdure des prairies et le chant des oiseaux.

[25] Vindonissa était une grande et forte ville romaine, qui servait de boulevard aux empereurs contre les invasions des Germains. En l'an 287, l'empereur Chlore battit dans ce lieu ces hordes impétueuses, que les forteresses du Rhin ne pouvaient arrêter. Au commencement du quatrième siècle, Vindonissa fut prise et saccagée par les Germains. Elle se releva de ce désastre et devint, sous les Francs, le siége d'un évêché qui, en 579, fut transféré à Constance. Les comtes de Windisch et d'Altenbourg, qui sont la tige de la maison de Habsbourg, habitaient, au douzième siècle, sur les débris de cette antique ville romaine. De toute cette grandeur impériale et féodale il ne reste que des ruines, sur lesquelles s'élèvent deux villages et la petite ville de Brugg.

La solitude champêtre efface ainsi dans notre esprit ce qui nous déplaît dans les relations d'un certain monde; elle change souvent en plaisirs intérieurs les impressions les plus fâcheuses et nous inspire un enthousiasme que nous n'éprouvons pas dans les villes. Dans la solitude, à l'aspect d'une nature paisible, plus d'un être vicieux peut oublier ses mauvais penchants. La solitude développe en nous les pensées bienveillantes et affectueuses, et nous raffermit dans les vertueux désirs, pourvu toutefois que nous sachions nous-mêmes combattre nos passions et les diriger sagement.

Il est plus difficile de trouver cette solitude salutaire dans l'enceinte des villes. Peu de personnes ont assez de résolution pour se retirer dans leur chambre et s'élever par la pensée au-dessus de tout ce qui les environne; car là, dans les rues, dans les sociétés, à notre foyer même, mille incidents fâcheux interrompent le cours de nos réflexions, la tristesse s'empare du cœur et paralyse l'essor de l'esprit.

Rousseau se trouvait toujours fort malheureux à Paris[26]. Il écrivit là, il est vrai, quelques-uns de ses plus éloquents ouvrages; mais, dès qu'il sortait de son humble demeure, il se sentait assailli par une foule d'impressions désagréables. Alors son esprit l'abandonnait, et ce philosophe profond, et ce brillant écrivain avait toutes les faibles susceptibilités d'un enfant.

[26] Lui-même a dit: «Tout le temps que j'ai vécu à Paris ne fut employé qu'à chercher des ressources pour en vivre éloigné.»

A la campagne, on sort de chez soi avec plus de confiance et de tranquillité. Du moment où l'on est las d'étudier, de réfléchir dans sa chambre, on n'a qu'à franchir le seuil de sa porte, partout on retrouve l'image du repos, et chaque promenade que l'on fait est une agréable distraction. On tend la main affectueusement à tous ceux que l'on rencontre, on aime tous les hommes que l'on voit, et l'on se croit aimé d'eux. Le long de son sentier champêtre, on ne court pas risque d'être révolté par les dédains de quelque orgueilleux aristocrate, ni éclaboussé par un carrosse armorié. Les regards ne sont point blessés par le spectacle du vice qui se pavane sous ses titres pompeux, ou de l'ignorance chamarrée d'or.

Même avec une constitution délicate, nos jours peuvent encore s'écouler paisiblement au sein du tourbillon social, si nous connaissons l'art de vivre avec nous-mêmes. Ce sont nos passions qui impriment le mouvement à notre âme, et qui doivent conduire notre esquif sur l'océan de la vie. Mais si ces passions deviennent trop impétueuses, la pauvre barque est en danger et peut faire naufrage. Les chagrins ne sont qu'un mal secondaire pour celui qui sait repousser les désirs coupables. Oublions donc, s'il le faut, le passé; ne nous perdons point en vaines conjectures sur l'avenir, et ne nous désolons pas de ce que notre sort pourrait être meilleur qu'il n'est. Tout est toujours mieux que nous ne croyons. La satisfaction ne nous vient pas des choses que nous désirons le plus, puisque, après les avoir obtenues, nous ne sommes pas encore satisfaits. La vraie satisfaction repose en nous-mêmes, dans la volonté sérieuse de connaître, de chercher le bien, et d'en jouir si petit qu'il soit.

Pétrarque comprenait bien l'art de se dominer lui-même et d'occuper sa solitude de Vaucluse. «Je me lève à minuit, dit-il, et je sors dès le matin; j'étudie dans les champs comme dans ma chambre; je lis, j'écris, je rêve, je lutte contre la paresse, contre le sommeil et la sensualité. Parfois je parcours des montagnes arides, des vallées profondes, des grottes ténébreuses; parfois je me promène, seul avec mes pensées, le long d'une rivière. Pas une âme ne peut me distraire; les hommes me deviennent de jour en jour moins à charge, et je les tiens à distance. Je me rappelle le passé, je réfléchis à l'avenir. J'ai découvert un moyen excellent de me séparer du monde, c'est de m'habituer aux lieux où je m'établis, et je suis convaincu que je pourrais m'habituer ainsi à tous les lieux, excepté pourtant à Avignon. Ici, à Vaucluse, je me figure que je suis tantôt à Athènes, tantôt à Rome ou à Florence, selon les fantaisies de mon esprit; ici, je jouis de tous mes amis, de ceux avec qui j'ai vécu, de ceux qui sont morts longtemps avant moi, et de ceux que je ne connais que par leurs ouvrages.»

Pétrarque ne voulut cependant pas faire tout ce qu'il avait la force de faire, parce qu'il était amoureux. Il n'avait pas cette paix du cœur, cette paix qui est un des plus sûrs moyens, dit Lavater, d'être bon et de produire le bien.

Par l'effet du travail, on peut goûter le charme du repos dans la solitude la plus affreuse. L'empereur du Japon exila dans l'île de Fateitzio quelques grands seigneurs de ses États qui lui avaient déplu. Cette île, aride et déserte, est bordée de rivages escarpés et d'un accès si difficile qu'on est forcé d'y monter avec des machines les malheureux qui y sont envoyés et les vivres dont ils ont besoin. La seule occupation de ceux qui sont exilés sur cette terre sauvage est de fabriquer des tissus de soie et d'or d'une grande beauté, que les Japonais ne vendent jamais aux étrangers. Je ne voudrais point déplaire à sa majesté l'empereur du Japon, mais je crois pourtant qu'on peut trouver plus de paix intérieure dans l'île de Fateitzio que près de lui, dans l'éclat de sa cour.

Nous devons nous efforcer de réunir tout ce qui peut faire rentrer quelque repos dans notre âme, et entretenir avec soin ce repos si précieux. On peut le trouver à la campagne, après l'avoir vainement cherché dans les villes.

Quel homme de cour éprouva jamais, au milieu des banquets les plus brillants, une satisfaction pareille à celle que Rousseau goûtait en faisant son frugal repas? «Je revenais à petits pas, dit-il, la tête un peu fatiguée, mais le cœur content; je me reposais agréablement au retour, en me livrant à l'impression des objets, mais sans penser, sans imaginer, sans rien faire autre chose que de sentir le calme et le bonheur de ma situation. Je trouvais mon couvert mis sur ma terrasse, je soupais de grand appétit dans mon petit domestique. Nulle image de servitude et de dépendance ne troublait la bienveillance qui nous unissait tous. Mon chien lui-même était mon ami, non mon esclave. Nous avions toujours la même volonté, mais jamais il ne m'a obéi. Ma gaieté, durant toute la soirée, témoignait que j'avais vécu seul tout le jour. J'étais bien différent quand j'avais vu de la compagnie; j'étais rarement content des autres et jamais de moi. Le soir, j'étais grondeur et taciturne. Cette remarque est de ma gouvernante, et, depuis qu'elle me l'a dit, je l'ai toujours trouvée juste en m'observant. Enfin, après avoir fait encore quelques tours dans mon jardin, je chantais quelques airs sur mon épinette; je trouvais dans mon lit un repos de corps et d'âme cent fois plus doux que le sommeil même.»

La nature et un cœur paisible sont, pour le Dieu suprême, un temple plus beau, plus majestueux que les plus magnifiques édifices. La grandeur de Dieu sanctifie la colline solitaire où une âme exempte de mauvaises passions lui offre son humble sacrifice. Ne parlons pas de le renfermer dans une enceinte de murailles, lui que les mondes entiers ne peuvent contenir. Partout il lit dans notre cœur, partout il entend notre prière. Il n'est pas un atome de poussière qui ne soit rempli de sa puissance, mais il n'y a pas un lieu qui inspire plus de piété que ceux où la majesté, la grâce de la nature, ravissent la pensée, et nous causent un sentiment d'admiration et d'amour.

Jamais je ne songe, sans une profonde émotion, à la scène splendide qui se déroula à mes yeux, lorsqu'un jour je montai avec mon ami Lavater sur la terrasse de la maison où il était né, en me rappelant ce que mon cher Brudon avait éprouvé sur l'Etna; il me sembla que je ressentais les mêmes émotions[27]. Mes regards planaient à la fois sur la ville de Zurich et sur les riantes campagnes qui l'environnent; je voyais devant moi le lac limpide et transparent, et à l'horizon les cimes des montagnes gigantesques couvertes d'une neige éternelle. A cet aspect, je jouissais d'une sérénité céleste.

[27] «A mesure, dit Brudon, que nous nous élevions au-dessus des habitations des hommes, il nous semblait que tous les sentiments bas et vulgaires nous abandonnaient; que près des régions éthérées notre âme se dépouillait des passions terrestres, comme si elle eût repris une partie de son immuable pureté.»

Je compris alors comment, avec cet inaltérable sentiment de son existence et de ses forces, Lavater pouvait se montrer tranquillement dans Zurich aux yeux des savants, qui ne cessaient de le harceler, et auxquels il demandait si humblement pardon de son existence si innocente. Je compris comment il pouvait aimer encore ses ennemis implacables, que son nom seul irritait, qui ne se résignaient qu'avec peine à reconnaître une partie de son mérite, mais qui se faisaient une joie de reconnaître en lui quelque défaut, quelque ridicule, et recueillaient avec avidité toutes les impostures qui pouvaient porter atteinte à sa réputation.

Dans une position plus calme encore et plus attrayante que celle de la maison de Lavater, au milieu des sites les plus riants et les plus majestueux de la Suisse, dans le village de Richterswyl, à quelques lieues de Zurich, demeure un grand médecin; son âme est douce et noble comme la nature qui l'entoure. Sa maison est le temple des vertus paisibles et des tendres affections. Le village de Richterswyl s'étend au bord de deux langues de terre qui s'avancent au milieu du lac de Zurich, et forment un port naturel d'une demi-lieue d'étendue. Sur l'autre rive, le lac, qui dans cet endroit n'a guère qu'une lieue de largeur, est fermé, du nord au levant, par des collines couvertes de vigne, des prairies, des vergers, des champs parsemés de villages, d'églises et de rustiques habitations.

Du levant au midi, on voit se déployer un immense amphithéâtre, que nul peintre encore n'a pu représenter dans son ensemble. Vers la partie supérieure du lac, on aperçoit des îles, des promontoires, et la petite ville de Rapperswyl, adossée aux flancs d'un coteau, et le pont qui s'étend d'un des bords du lac à l'autre. Au delà s'élève en demi-cercle cet amphithéâtre qu'on ne se lasse pas de contempler. On découvre d'abord des collines ondoyantes, puis des montagnes revêtues d'arbres verts et peuplées d'habitations, puis les montagnes fertiles des Alpes avec leur teinte d'argent et d'azur, puis enfin les cimes grandioses qui s'élèvent jusqu'au ciel. Vers le sud, cet amphithéâtre est ouvert et laisse apercevoir d'autres chaînes de montagnes qui s'étendent au loin, échelonnées les unes sur les autres.

Sur les bords du lac, au pied de ces montagnes qui se prolongent du midi à l'ouest, s'élève le village de Richterswyl. De sombres forêts de sapins couvrent leurs flancs, et, au pied de ces forêts, on ne voit que des vergers remplis d'arbres fruitiers, des champs féconds et de grands pâturages; le village est propre, ses rues sont pavées, ses maisons construites en pierres, et revêtues au dehors d'une couche de peinture. D'une part, il est entouré par une enceinte d'arbres fruitiers; de l'autre, par d'épaisses forêts. L'étranger ne peut contempler sans une vive émotion ce charmant tableau. Il n'y a pas une parcelle de cette heureuse terre qui ne soit cultivée. Enfant et vieillard, tout le monde travaille.

Le médecin dont je parle a là deux maisons bâties au milieu d'un jardin, au centre du village, et aussi tranquilles que si elles étaient en pleine campagne. Au-dessous de la chambre qu'il occupe, coule un frais ruisseau côtoyé par la grande route, où depuis des siècles on voit passer chaque jour une quantité de pèlerins qui s'en vont au couvent de Notre-Dame des Ermites. De là on découvre, au midi, le superbe Etzelberg avec ses noires forêts, au milieu desquelles on voit briller aux rayons du soleil la flèche d'une église. A quelques pas du village est le lac de Zurich, dont les eaux, légèrement balancées par le vent, se couvrent d'une blanche écume, ou, s'aplanissant comme une glace, reflètent dans leur cristal limpide les bois et les montagnes, la verdure et le ciel.

Si dans cette séduisante retraite on s'en va la nuit dans le jardin respirer l'arôme des fleurs naissantes, tandis que la lune se lève derrière les montagnes, et projette un long sillon de lumière sur la surface du lac à cette heure paisible; à cette heure de repos, on entend d'un côté le son des cloches du village, de l'autre la voix glapissante du crieur de nuit et l'aboiement des chiens de basse-cour. On distingue dans le lointain la barque du pêcheur qui de sa rame frappe l'onde à coups mesurés. On la voit glisser au milieu d'un sillon de lumière et se balancer sur les vagues argentines. Quel est celui qui, en voyant pour la première fois le lac de Genève dans toute son étendue, ne resterait saisi d'admiration à l'aspect d'une telle scène et ne croirait voir l'un des chefs-d'œuvre de la création? Mais à Richterswyl, tous les objets que les regards embrassent sont plus rapprochés et d'une teinte plus douce et plus agréable.

Dans la maison de ce sage médecin, il n'y a ni luxe ni faste vaniteux. On s'assied là sur des chaises de paille; on n'y trouve que des tables en bois du pays, et de la vaisselle de terre; mais tout y est propre et commode. Une collection de portraits, peints ou gravés, est la seule dépense de mon ami. Les premiers rayons du matin éclairent la chambre où il repose, et l'invitent à reprendre le mouvement et la vie. Une nichée d'oiseaux s'éveille en même temps que lui, et le salue de ses chants. Les premiers et les derniers instants du jour sont à lui; il consacre tous les autres à tous les malades, à tous les pauvres gens qui viennent sans cesse le consulter. Sa bienfaisance absorbe son temps, mais elle fait la joie de sa vie, et elle alimente son cœur. Les habitants des montagnes de la Suisse et des vallées des Alpes arrivent en grand nombre chez lui, et lui expriment naïvement leurs besoins, car ils sont persuadés qu'il sait tout. On répond à ses questions avec une franche simplicité; on prête une oreille avide à ses paroles; on recueille précieusement ses conseils, et on le quitte, plein d'espoir et de consolation, comme lorsqu'on quitte les confesseurs de Notre-Dame des Ermites. Quand ce digne homme a passé une telle journée, que manque-t-il à son bonheur? Quand une honnête paysanne, qui naguère tremblait pour les jours de son époux, entre dans la chambre du bon docteur, et lui dit en lui serrant la main: «Mon mari était bien mal quand je suis venue chez vous, à présent il est beaucoup mieux. Ah! quelle reconnaissance je vous dois!» l'âme de mon ami doit ressentir à ces mots tout ce qu'un roi éprouverait à l'instant où il ferait le bonheur d'un peuple.

Telle est la contrée de la Suisse où demeure l'un des plus grands praticiens de notre siècle, le docteur Hotz, que son habileté de médecin, son jugement de philosophe et son expérience placent sur la même ligne que mes deux chers amis, Tissot et Herzel. Ses années s'écoulent dans l'accomplissement des mêmes devoirs: il n'a, il est vrai, que deux heures à lui dans la journée; le reste est employé à soulager ceux qui ont besoin de lui. Son esprit vif et énergique ne se repose jamais, mais une tranquillité suprême réside dans son cœur. Ah! il n'aurait pas trouvé à la cour une telle félicité. Mais chacun peut en acquérir une pareille sans habiter une aussi belle demeure que celle de mon cher Hotz, que le cloître des capucins près d'Albano ou que le palais de Windsor.

Celui qui se contente de ce qu'il possède est heureux. Il est aisé de trouver ce bonheur à Richterswyl, sur les bords du lac de Zurich; mais il n'est pas aussi facile qu'on pourrait le croire de le goûter dans la chambre où j'écris ce livre sur la solitude, et d'où ma vue ne repose, depuis sept ans, que sur de misérables toits et sur le sommet d'un triste clocher.

Il faut que le calme ait sa source dans le cœur; mais il y rentre plus facilement avec les vertus qui doivent l'accompagner. Dans le silence d'une retraite champêtre, on devient aisément bon et aimant; au pied d'une forêt fraîche, au bord d'un ruisseau limpide, la tranquillité de la nature pénètre dans notre cœur, et, parmi les hommes, on est souvent plus tenté de se fuir soi-même que de fuir les autres. Être en paix avec soi-même, c'est être en paix avec le monde entier; quand l'âme est paisible, les hommes et les choses se montrent à nous sous le meilleur point de vue. Quand la nature nous sourit, quand les sentiments de bienveillance qu'elle nous inspire remplissent notre cœur, il ne nous manque plus qu'un cœur pour partager notre félicité.

Les caractères paisibles trouvent plus de bonheur intérieur à la campagne que partout ailleurs. Nul palais, nulle cour brillante ne pourraient effacer la douleur de celui qu'on arracherait malgré lui à une douce et calme situation pour le transporter dans ce tourbillon du grand monde, où l'on trouve tant d'ennui, tant de mensonge, tant de fausses démonstrations et tant de haine[28].