La solitude

Part 18

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La solitude, a dit un célèbre écrivain anglais, inspire une certaine terreur au premier abord, parce que tout ce qui entraîne avec soi l'idée de la privation est effrayant, et par là même sublime, comme le vide, l'obscurité, le silence. En Suisse, et notamment aux environs de Berne, les Alpes, vues de loin, offrent un tableau d'une incroyable magnificence; de près, elles ne présentent à l'âme que des images terribles, mais magnifiques. A une certaine distance, lorsqu'on voit s'élever devant soi ces masses gigantesques, échelonnées l'une sur l'autre, on est frappé de cette grandeur qui se rapproche de l'infini; l'éclat étincelant de cette chaîne de rocs tempère l'impression saisissante que ses proportions doivent faire sur nous, et lui donne un aspect plus agréable qu'effrayant; mais on ne peut s'approcher pour la première fois des Alpes sans éprouver une sorte de frisson involontaire. On contemple avec frayeur ces glaces éternelles, ces abîmes béants, ces gouffres ténébreux, les torrents qui se précipitent du haut des montagnes, les noires forêts de sapins qui en recouvrent les flancs et les rocs, que le temps a détachés de leur cime, et précipités au bord de la vallée. Comme mon cœur battait, quand, pour la première fois, je gravis un sentier tortueux qui me conduisait vers ces déserts! De nouvelles montagnes s'élevaient sans cesse au-dessus de moi, et la mort me menaçait à chaque pas; mais aussi quelle exaltation d'esprit on éprouve lorsque, seul au milieu de ces grandes scènes de la nature, on en vient à songer au néant des grandeurs humaines et à la faiblesse des rois!

L'histoire de la Suisse nous prouve que les habitants de ces montagnes ne sont pas des hommes d'une trempe ordinaire. La hardiesse est innée dans leur cœur, la liberté donne des ailes à leurs pensées; ils foulent aux pieds la tyrannie et les tyrans. Tous les Suisses pourtant ne sont pas libres; mais tous sont enthousiastes de la liberté, chérissent leur patrie, et remercient Dieu de la tranquillité dont ils jouissent à l'ombre de leurs vignes ou de leurs forêts.

Les districts les plus sauvages des Alpes, de la Suisse, sont habités par des hommes rudes, mais généreux; un ciel sévère leur donne des formes agrestes, mais la vie pastorale adoucit leur caractère. Un Anglais a dit que celui qui n'a jamais entendu résonner la foudre dans les Alpes, ne peut avoir une idée du fracas qu'elle produit en retentissant sur tous les points de l'horizon. Aussi les gens de ces montagnes, qui n'ont jamais vu de plus belles maisons que leurs cabanes, ni d'autres contrées que la leur, regardent-ils le reste du monde comme une terre qui présente le même caractère sauvage et qui est traversée par les mêmes tempêtes.

Mais, de même qu'après un orage le ciel s'est rasséréné peu à peu, de même dans la tête et dans le cœur du Suisse, la douceur succède à l'emportement, et la générosité à la fureur. C'est ce que je puis démontrer facilement par des faits.

Un de ces enfants des Alpes, le général Reding, né dans le canton de Schwytz, était entré dès sa jeunesse dans les gardes suisses, au service des rois de France, et il y avait acquis le grade de lieutenant général; le séjour de Paris et de Versailles ne l'avait point changé: il était toujours Suisse. Les nouveaux règlements auxquels la cour de France voulut astreindre, en 1764, les compagnies helvétiques, excitèrent dans le canton de Schwytz un vif mécontentement. On disait que ce règlement attentait aux anciens priviléges, et l'on rendait le général Reding responsable de cet acte. Dans ce même temps, madame Reding, qui habitait le pays, y faisait des recrues; mais tout le monde se révoltait en entendant battre le tambour français, et le magistrat, craignant que l'irritation du peuple n'entraînât quelques désordres, défendit à madame Reding de continuer ses levées. Mais elle demanda que cet ordre lui fût signifié par écrit, et les magistrats n'ayant pas osé rompre si ouvertement avec la France, elle agit comme si nulle défense ne lui avait été notifiée. Cette hardiesse augmenta l'animosité des habitants du canton. On convoqua une assemblée pour délibérer sur ce qui se passait, et madame Reding fut sommée de comparaître devant cette assemblée. Le tambour, dit-elle, ne cessera de battre que lorsque vous m'aurez donné un écrit qui justifie mon mari à la cour, s'il ne parvient pas à compléter ses recrues. On accéda à sa demande, et l'on enjoignit au général de défendre les intérêts de la patrie auprès du gouvernement français. Après avoir pris cette mesure, les habitants de Schwytz s'attendaient à recevoir des nouvelles favorables de Paris; mais ils furent trompés dans leur espoir. Alors ceux qui avaient quelque autorité, ne gardant plus aucune réserve, déclarèrent de tous côtés que le nouveau règlement mettait en péril la religion et la liberté. Le mécontentement général se changea aussitôt en fureur. On convoqua une nouvelle assemblée où l'on prit la résolution de ne fournir désormais aucune troupe au roi de France. Le traité de 1715 fut arraché des registres publics, et l'ordre fut intimé au général Reding de rentrer immédiatement en Suisse avec ses soldats, sous peine d'être exilé à perpétuité. Reding obtint du roi un congé pour lui et les siens, et s'en revint dans son pays. Il entra dans Schwytz à la tête de ses compagnies, tambour battant et enseignes déployées. Arrivé à l'église, il déposa son étendard devant le maître-autel, s'agenouilla, rendit grâces à Dieu; puis, prenant congé de ses soldats, qui pleuraient en se séparant de lui, il leur donna la solde qui leur était due, et leur fit présent de leurs armes et de leurs habits. Les Suisses étaient dès ce moment maîtres de cet homme, que l'on regardait comme un traître, que l'on accusait d'avoir soutenu le nouveau règlement de Versailles, et d'avoir par là porté un coup funeste à son pays. Reding fut sommé de rendre compte de sa conduite devant les États assemblés. Il savait que dans une pareille circonstance toute éloquence échouerait contre les préventions populaires; il se contenta de dire brièvement et sèchement que tout le monde connaissait la manière dont toutes les choses s'étaient passées, et qu'il ne pouvait être blâmé ni de la promulgation du nouveau règlement ni du congé qu'il avait reçu. «Le traître ne veut donc pas avouer son crime! s'écrièrent quelques furieux; qu'on le pende à l'arbre le plus proche, qu'on le mette en pièces!» Et ces cris de rage furent répétés par un grand nombre de spectateurs. Cependant Reding restait calme et paisible. Une troupe de paysans, plus ardents que les autres, montèrent sur la tribune, où il se tenait debout près des magistrats. Il pleuvait; un jeune homme éleva un parapluie sur la tête de Reding, qui était son parrain. Un paysan brisa ce parapluie avec fureur en s'écriant: «Que le scélérat se tienne à découvert!» La même rage s'empare du jeune homme: «Ah! dit-il, je ne savais pas que mon parrain eût trahi son pays. S'il en est ainsi, donnez-moi une corde, que je l'étrangle.» Les membres du conseil se réunissent en cercle autour du général, et le conjurent, les mains jointes, de reconnaître qu'il ne s'est pas opposé assez fortement aux innovations de Versailles, et de sauver sa vie en offrant ses biens pour réparer la faute qu'il a commise. Reding sort du cercle d'un air grave et imposant, et demande le silence. Tout le monde s'attend à un aveu, et plusieurs des assistants se réjouissent de pouvoir pardonner: «Mes chers compatriotes, dit le général, vous savez que j'ai servi le roi de France pendant quarante-deux ans. Vous savez, et plusieurs d'entre vous en ont été témoins, combien de fois j'ai marché au-devant de l'ennemi et comment je me suis conduit dans mainte bataille. J'ai regardé chacun de ces jours de combat comme pouvant être le dernier de ma vie. Eh bien! je vous déclare ici, à la face du ciel qui voit tout, qui m'entend et qui est votre juge à tous, que jamais je ne m'avançai contre l'ennemi avec une conscience plus pure que celle avec laquelle je marcherai aujourd'hui à la mort, si vous m'y condamnez, parce que je ne veux pas me reconnaître coupable d'un crime que je n'ai point commis.» La dignité qu'il mit dans ces paroles, l'éclatante sincérité qui se peignit sur ses traits, calmèrent l'assemblée, et il fut sauvé. Quelques jours après, il quitta le canton avec son épouse. Elle entra dans un couvent de religieuses à Uri, et lui passa deux années dans une retraite profonde. Cependant les préventions de ses compatriotes s'apaisèrent. Il revint au milieu d'eux et paya leur ingratitude par d'importants services. Chacun reconnut son intégrité, et, pour le dédommager de l'injustice qu'il avait subie, on le nomma landamman, c'est-à-dire premier magistrat du canton, et trois fois de suite il fut, chose rare, maintenu par l'élection du peuple dans cette dignité.

Tel est l'habitant des Alpes et de la Suisse. Par l'effet de la solitude et de l'imagination, son caractère tour à tour violent et tendre présente les mêmes vicissitudes que le climat sous lequel il vit.

Si l'aspect continuel d'une nature sauvage donne aux Suisses une apparente grossièreté, ils doivent à cette même nature cette douceur, cette bonté d'âme que le calme des champs et la contemplation des riantes beautés de la création donnent aux hommes de tous les pays. Des Anglais ont dit qu'en Suisse la nature est trop grande et trop majestueuse pour que le pinceau le plus habile puisse la reproduire fidèlement. Mais quelle jouissance on éprouve sur ces coteaux romantiques, dans ces fraîches vallées, au bord de ces lacs limpides! C'est là qu'on peut observer la nature de près; c'est là qu'elle se montre dans toute sa grâce et toute sa splendeur. Si la vue de ces forêts helvétiques, où s'élèvent le chêne et le sapin majestueux, ne vous satisfait pas, non loin de là vous pouvez trouver le myrte au léger feuillage, l'amandier, le jasmin, le grenadier et les collines revêtues de pampre. Dans aucun pays du monde la nature n'est plus variée qu'en Suisse, et c'est le délicieux paysage de Zurich qui a inspiré à Gessner ses idylles mélodieuses.

Une nature grandiose agite le cœur, l'élève et l'enflamme. Elle émeut plus parfaitement l'imagination qu'un riant paysage, de même que la nuit nous offre un spectacle plus imposant et plus solennel que le jour. Quand on vient de Frascati, le long des bords du lac de Nemi, que des montagnes et des forêts environnent de tous côtés, et dont les vents ne sillonnent jamais la paisible surface, on dit avec le poëte anglais: La noire mélancolie réside ici dans le silence de la mort et dans un effrayant repos; son image attriste la nature, ternit l'éclat des fleurs et flétrit le vert feuillage. Mais quelle sérénité et quelle douce joie on éprouve quand du jardin des Capucins, près d'Albano, on voit devant soi le lac paisible avec les montagnes et les forêts qui l'entourent et le château de Gandolfo! D'un côté, Frascati et ses maisons de campagne; de l'autre, la jolie ville d'Albano, le village et le château de la Riccia avec leurs coteaux couverts de vignes; plus loin, les larges plaines de la Campanie, où s'élève Rome, l'antique maîtresse du monde, et à l'horizon les hauteurs de Tivoli, les Apennins et la mer Méditerranée.

C'est ainsi que des points de vue sauvages ou riants exercent une vive action sur le cœur. Les uns inspirent un sentiment d'effroi; les autres font naître en nous d'agréables sensations. Mais tous élargissent la sphère de notre existence, et nous donnent une plus grande jouissance de nous-mêmes.

Pour éprouver ces nobles sensations, il n'est cependant pas nécessaire de parcourir les sites solitaires de la Suisse et de l'Italie. Sans s'en aller, comme le poëte Kleist, le long des montagnes, à la recherche des inspirations poétiques, on peut très-bien ressentir l'influence que la nature exerce sur le cœur et sur l'imagination. Si l'esprit qui essaye de comprendre, de mesurer l'espace, ne se perd pas dans le vague de l'immensité; si, dans une ardente émotion, on n'en vient pas à s'imaginer qu'on est le maître de la terre, qu'on possède la faculté de créer et de détruire; si l'on n'a pas, comme Lavater et Rousseau, de merveilleuses visions, l'aspect d'un frais paysage, la pureté de l'air, l'azur du ciel, nous causent un bien-être moral qui nous fait paraître le chemin trop court[24]. L'éloignement de tout ce qui nous rappelle notre dépendance, notre emploi de chaque jour et nos occupations obligées, nous donne une hardiesse de pensée, une ardeur d'imagination qui ravivent l'esprit et enchantent le cœur.

[24] Un jeune Hanovrien était en proie, depuis plusieurs années, à une profonde hypochondrie. Il souffrait d'une maladie de foie qui menaçait de devenir mortelle. J'essayai en vain de le soulager, et d'autres médecins ne réussirent pas mieux que moi. Un jour, ce jeune homme vint me trouver, et me dit de lui prescrire tout ce qui me paraîtrait convenable, qu'il suivrait, sans aucune restriction, mes avis. Je lui conseillai de se rendre aux eaux de Pfeffersbad, dans le canton des Grisons, et d'y vivre à la manière des habitants de ce pays. Il partit aussitôt, et suivit pendant deux mois le régime le plus sévère. Ce régime fit éclater sur son corps une éruption brûlante. Le malade se trouva perclus de tous ses membres, et il ne pouvait se mouvoir sans douleur. Mais, à peine cette crise fut-elle terminée, qu'il recouvra la santé. Il se mit à parcourir les montagnes de la Suisse, visita une partie de l'Italie, et s'en revint à Hanovre parfaitement gai et dispos. En me racontant l'effet que les bains avaient produit sur lui, il se servait d'une expression que je n'ai pu oublier: «Chaque pas que je faisais, disait-il, me semblait trop court.

Avec une imagination jeune et riante, on peut se trouver plus heureux dans une prison obscure qu'on ne le serait sans imagination dans la plus belle contrée. Mais, sans être doué de cet heureux don de la nature, on peut encore, dans le calme de la vie champêtre et à l'aspect des travaux rustiques, éprouver les plus pures jouissances du cœur. Qui n'a reconnu, dans certains moments d'ennui, le magique pouvoir des plaisirs du paysan, et le bonheur qu'on goûte à partager sa franche gaieté? Avec quelle franche cordialité on lui tend la main! avec quelle sympathie on écoute ses discours naïfs! Tout ce qui nous entoure alors devient intéressant et attrayant pour nous; nos penchants secrets s'épurent, s'améliorent par cette douce influence. Il est encore à la campagne des joies réelles pour celui qui n'en trouve plus à la ville.

En revenant dans sa patrie, après de longs voyages, Bernardin de Saint-Pierre s'exprime ainsi: «Ce n'est qu'à la campagne qu'on jouit des biens du cœur, de soi-même, de sa femme, de ses enfants, de ses amis. En tout, la campagne me semble préférable aux villes; l'air y est pur, la vie riante, le marcher doux, le vivre facile, les mœurs simples et les hommes meilleurs. Les passions s'y développent sans nuire à personne. Celui qui aime la liberté n'y dépend que du ciel. L'avare en reçoit des présents toujours renouvelés; le guerrier s'y livre à la chasse; le voluptueux y place ses jardins, et le philosophe y trouve à méditer sans sortir de chez lui.» Ailleurs il dit: «Je préférerais, de toutes les campagnes, celle de mon pays, non pas parce qu'elle est belle, mais parce que j'y ai été élevé. Il est dans le lieu natal un attrait caché, je ne sais quoi d'attendrissant, qu'aucune fortune ne saurait donner, et qu'aucun pays ne peut rendre. Où sont ces jours du premier âge, ces jours de plaisirs sans prévoyance et sans amertume? La prise d'un oiseau me comblait de joie. Que j'avais de plaisir à caresser une perdrix, à recevoir ses coups de bec, à sentir dans mes mains palpiter son cœur et frissonner ses plumes! Heureux qui revoit les lieux où tout fut aimé, où tout parut aimable, et les prairies où il courut, et le verger qu'il ravagea!»

Ces sentiments gravent à jamais dans notre cœur le souvenir de notre séjour à la campagne, de ces jours heureux où nous parcourions les sites solitaires de la terre natale. Aussi, à tout âge, dans chaque pays, au simple aspect d'un arbre vert, dans la liberté et le calme des champs, notre âme sera tendrement émue, et nous nous écrierons avec l'orateur sacré: «Qu'il est heureux, le mortel sage qui sait jouir paisiblement d'une dignité indépendante de tout ce qui l'entoure! Ah! combien le calme qu'il goûte est préférable au vain éclat et au tumulte du monde! Combien de nobles et généreux sentiments se développent dans la retraite, qui, dans le tourbillon des affaires, resteraient cachés au fond de l'âme!»

O mon cher Zollikofer, j'ai compris à la campagne, au sein de la vie domestique, ces vérités que tu proclamais à Leipzig du haut de la chaire, ces vérités que tu ne puisais point dans les froids axiomes de la théologie, mais dans la sensibilité de ton cœur. J'ai reconnu, comme tu nous le disais, que l'homme d'affaires peut oublier dans la solitude les soucis qui l'agitent; que s'il ne parvient pas à les bannir entièrement, il peut les déposer dans le sein d'un ami; que son cœur consolé s'ouvre alors à l'espérance, que son visage s'épanouit, et que ses chagrins s'éloignent jusqu'à ce qu'il ait recueilli assez de forces pour les supporter ou pour y trouver un remède. J'ai vu le savant se dérober à ses laborieuses recherches, sortir du labyrinthe où l'étude le conduisait, et découvrir dans l'innocente simplicité des siens plus de calme et de vérité, plus d'aliment pour son esprit et pour son cœur que dans toutes les profondeurs de l'art et de la science. C'est dans ce cercle intime que chacun trouve les suffrages qu'il mérite, et obtient l'approbation des personnes dont il tient à posséder l'estime; c'est là que l'âme affligée reprend une nouvelle vigueur, que l'esprit qui s'égare apprend à rentrer dans la bonne voie, que le caractère indolent se réveille de sa léthargie, c'est là que nos anxiétés se calment, et qu'une vraie satisfaction rentre peu à peu dans notre sein.

Parfois la tranquillité des champs, la contemplation de la nature, nous conduisent à une vague mélancolie; alors les joies bruyantes n'ont plus pour nous aucun attrait, mais nous n'en goûtons que mieux le charme du repos et de la solitude. Ce _far niente_ des Italiens qui, sous un ciel splendide, sont pauvres sans être misérables, n'est pas sans avantage pour le cœur; ils trouvent une ample compensation à tout ce qui leur manque dans la douceur de leur climat, la fertilité de leur sol et dans leur caractère paisible et religieux. Un voyageur anglais dont j'estime fort les livres, le docteur Moore, dit que les Italiens sont les plus grands fainéants qui existent; mais que lorsqu'ils se promènent dans la campagne, ou qu'ils s'assoient à l'ombre d'un bois, ils jouissent de la sérénité et de l'agréable tiédeur de leur ciel avec une volupté sans pareille. On ne les verra point se livrer aux mêmes excès que les Anglais, et ils ne manifesteront, en général, ni la joyeuse vivacité des Français, ni le flegme impassible des Allemands. Ils éprouvent pour les jouissances de toutes sortes un goût modéré qui leur donne plus de moyens réels de bonheur qu'aux autres hommes.

Dans cet éloignement de tout ce qui nous inquiète et nous afflige, on n'échappera peut-être pas toujours à des idées romanesques; mais si cette disposition d'esprit a des inconvénients, elle présente aussi un côté favorable. Il peut se faire que des rêveries chimériques nous conduisent à des systèmes dangereux, qu'elles éveillent en nous quelques mauvaises passions, qu'elles nous amènent à une façon de penser légèrement inconséquente, qu'elles rendent quelquefois l'âme incapable de se livrer activement à d'utiles efforts, et de se contenter des simples réalités d'une vie ordinaire; il peut se faire encore que l'imagination ne descende pas sans regret du monde idéal où elle aurait à planer, qu'elle en rapporte une sorte de répugnance pour les relations sociales, et qu'elle se trouve même hors d'état de remplir les devoirs ordinaires de la vie et de s'y complaire. Il est certain que les sentiments romanesques n'enfantent pas toujours le malheur. Il est facile de reconnaître qu'on jouit plus par l'imagination que par la réalité.

Rousseau avait lu dans sa jeunesse une quantité de romans. Entraîné par cette lecture vers les choses imaginaires, il renonça à ce qui l'entourait. Dès lors il se développa en lui un penchant pour la solitude, qu'il conserva jusqu'à la fin de ses jours. Il disait que cette prédilection, qui avait toutes les apparences de la misanthropie, était l'effet des qualités trop affectueuses de son cœur, qui, ne trouvant nulle part les mêmes dispositions, se résignait à vivre de fictions.

Dans la solitude, l'imagination prend quelquefois un essor aventureux qui fait du bien au cœur sans nuire à l'esprit. Partout où j'ai été, j'ai trouvé quelqu'un à qui mon âme s'est rattachée. Ah! si mes anciens amis de la Suisse savaient combien de fois je m'entretiens avec eux dans mes nuits d'insomnie! s'ils savaient que ni la distance ni le temps n'effacent en moi le souvenir de ce qu'ils ont été à une autre époque de ma vie! s'ils savaient comme ces souvenirs calment mes douleurs, ils se réjouiraient peut-être de voir que je vis encore avec eux par l'imagination, bien que je sois mort pour eux en réalité.

Celui-là ne me paraît pas complétement malheureux qui se sent encore animé, dans la solitude, par de nobles et purs sentiments. On se figure souvent que celui qui vit loin du monde est subjugué par les idées les plus sombres, et souvent, au contraire, il jouit d'une rare félicité. Les Français regardaient Rousseau comme un froid misanthrope. Il ne le fut cependant pas pendant une grande partie de sa vie, et il ne l'était pas assurément quand il écrivait à M. de Malesherbes, fils du chancelier: «Je ne saurais vous dire, Monsieur, combien j'ai été touché de voir que vous m'estimiez le plus malheureux de tous les hommes. Le public, sans doute, en jugera comme vous, et c'est ce qui m'afflige. Oh! que le sort dont j'ai joui n'est-il connu de tout l'univers! chacun voudrait s'en faire un semblable. La paix régnerait sur la terre; les hommes ne songeraient plus à se nuire, et il n'y aurait plus de méchants quand nul n'aurait intérêt à l'être. Mais de quoi jouissais-je enfin quand j'étais seul? de moi, de l'univers entier, de tout ce qui est, de tout ce qui peut être, de tout ce qu'a de beau le monde sensible, et d'imaginable le monde intellectuel. Je rassemblais autour de moi tout ce qui pouvait flatter mon cœur. Mes désirs étaient la mesure de mes plaisirs. Non, jamais les plus voluptueux n'ont connu de pareilles délices, et j'ai cent fois plus joui de mes chimères qu'ils ne le font de leur réalité.»

Il y a sans doute de l'exagération dans cette lettre de Rousseau; mais qui n'aimerait mieux suivre Rousseau dans cette exagération que le monde dans ses calculs, dans ses habitudes de jeu, ses fausses joies et ses préjugés? Qui ne préférerait, à tant de bruyantes réunions, le calme de la vie intérieure et les charmes de la nature?

Les églogues sont aussi une œuvre d'imagination, et c'est, selon moi, l'expression la plus pure et la plus idéale du bonheur des champs. Celui qui, n'ayant que des désirs modestes, ne se fatigue point par une inquiète ambition, ne cherche que des pensées d'amour et d'innocence, celui-là voit encore refleurir pour lui cet âge d'or des poëtes, que l'on dit perdu; l'amour, le repos, les joies que donne la nature, n'ont pas été uniquement réservés aux plaines heureuses de l'Arcadie. Nous pouvons tous avoir, si nous le voulons, notre Arcadie; nous pouvons trouver dans toutes les vertes prairies, au bord des sources limpides, à l'ombre des bois, les douces et innocentes joies du cœur.