Part 17
Un homme auquel je ne pense jamais sans enthousiasme, Pétrarque, a formé son caractère dans la solitude, et y a gagné les qualités qu'il a montrées dans les affaires politiques les plus délicates. Il est vrai qu'il fut quelquefois ce que souvent on devient dans la solitude, capricieux, mordant et emporté. On lui a vivement reproché les tableaux trop licencieux qu'il a tracés des mœurs de son temps, et surtout celui qui nous représente la vie scandaleuse que l'on menait à Avignon à l'époque de Clément VI. Mais Pétrarque a parfaitement connu le cœur humain, et il a eu une grande habileté à manier les esprits et à les diriger vers son but. On ne le connaît guère, dit l'abbé de Sade, son meilleur historien, que comme un tendre et élégant poëte, qui aima Laure avec ardeur, et la chanta avec une grâce exquise. On ne sait pas tout ce qu'on lui doit d'ailleurs; on ne sait pas qu'il tira la littérature de la barbarie où elle était ensevelie depuis longtemps; qu'il sauva de la pourriture et de la poussière les meilleures œuvres de l'antiquité, et que ces œuvres inappréciables seraient peut-être à jamais perdues pour nous, s'il n'avait pris soin de les recueillir et d'en faire faire de bonnes copies. On ne sait pas qu'il raviva l'étude des belles-lettres en Europe et épura le goût de ses contemporains, qu'il pensa, qu'il écrivit lui-même comme un citoyen de la vieille Rome, qu'il sut fouler aux pieds de nombreux préjugés, conserver jusqu'à la mort son courage et sa résolution, et que son dernier ouvrage surpassa tous ceux qu'il avait faits précédemment. On ignore aussi, en général, que Pétrarque fut un grand homme d'État; que les premiers souverains de son temps lui confièrent les négociations les plus épineuses, et le consultèrent dans les affaires les plus importantes; qu'au quatorzième siècle il obtint une réputation, une influence, un pouvoir dont nul savant n'a joui de nos jours; que trois papes, un empereur, un roi de France, un roi de Naples, une foule de cardinaux et les plus grands princes et seigneurs de l'Italie recherchèrent son amitié, et manifestèrent le désir d'entrer en relation avec lui; qu'il fut appelé par eux comme homme d'État, comme ministre et comme ambassadeur, à intervenir dans les plus graves affaires de son temps; que, fortifié par la solitude, il sut dire aux personnes éminentes qui le consultaient les vérités les plus sérieuses et les plus utiles; que personne n'appréciait autant que lui, et ne louait si bien les avantages de cette solitude, à laquelle il devait en partie ses nobles qualités, et qu'il préférait ses heures de loisir et de liberté à toutes les jouissances du monde. Longtemps il fut comme énervé par ce profond amour auquel il avait consacré les plus belles années de sa vie. Mais un jour vient où il renonce à son langage plaintif, à ses soupirs languissants; alors il parle en homme, et en homme hardi, aux rois, aux empereurs, au pape. Il leur parle avec l'assurance que donnent les grands talents et une grande réputation. D'une voix éloquente comme celles de Démosthène et de Cicéron, il exhorte les princes de l'Italie à vivre en paix entre eux, à réunir leurs forces contre leur ennemi commun, contre les barbares qui déchirent leur patrie. Il guide, il encourage, il soutient Rienzi, qui paraît comme un envoyé du ciel pour rendre à la ville de Rome son antique éclat. Il décide un empereur pusillanime à pénétrer dans l'Italie comme le successeur des Césars, et à y prendre les rênes de l'empire du monde; il conjure les papes de fixer de nouveau sur les rives du Tibre le siége pontifical, qu'ils avaient transféré aux bords du Rhône. A l'époque même où il avouait dans ses écrits qu'il était triste, obsédé par un amour qu'il cherchait en vain à surmonter, plein de haine contre les hommes et contre les villes, il se charge de poursuivre, à la cour de Naples, une négociation difficile pour le pape Clément VI. Il disait que la vie des cours le rendait ambitieux et impatient, et ajoutait qu'il était assez plaisant de voir un solitaire quitter les bois silencieux et les plaines désertes pour s'en aller parcourir les splendides palais des tribunaux avec une escorte de courtisans. Lorsque Jean Visconti, cet archevêque de Milan et ce souverain de la Lombardie, qui joignait à des talents éminents une insatiable ambition, et qui menaçait d'engloutir toute l'Italie, parvint à fixer Pétrarque à son service, à lui faire accepter ses faveurs et une place dans son conseil, les amis du poëte se disaient: «Quoi! ce fier républicain, qui ne parlait que de liberté et d'indépendance; ce taureau indompté, qui rugissait à l'apparence du moindre joug, qui ne voulait se soumettre qu'aux chaînes de l'amour, bien que souvent encore il les trouvât trop pesantes; cet homme, qui avait refusé à la cour de Rome les plus belles places, parce qu'il ne voulait point se laisser enlacer dans des liens dorés, le voilà qui se livre lui-même aux fers du tyran de l'Italie; ce misanthrope, qui ne réclamait que la paix des champs, cet apôtre dévoué de la solitude habite aujourd'hui dans le tumulte de Milan.--Ils ont raison, répondait Pétrarque, l'homme n'a pas de plus grand ennemi que lui-même, j'ai agi contre mon goût et contre ma façon de penser. Hélas! nous passons notre vie à faire ce que nous ne voudrions pas faire, et à ne pas exécuter ce que nous désirons.» Mais il aurait pu dire encore à ses amis: «J'ai voulu montrer ce qu'on peut dans le monde quand on a exercé assez longtemps ses forces dans la solitude; j'ai voulu prouver combien la solitude donne de liberté, de dignité et de noblesse dans la conduite des affaires.»
C'est l'éloignement des vaines relations et des frivoles convenances qui inspire aux écrivains le courage dont ils ont si souvent besoin pour supporter les injustices qu'une multitude aveugle commet à leur égard; c'est leur exemple qui introduit peu à peu les idées libérales dans des lieux où ces idées n'étaient même pas connues de nom. C'est à la solitude qu'un libre penseur est redevable de ce sang-froid qui lui sauve la vie dans l'occasion, qui le garantit des fureurs d'une populace exaspérée, qui le maintient dans un état de calme au milieu de ses détracteurs. La voix du peuple est souvent la voix des plus mauvaises passions, et l'opinion publique varie comme le vent. Celui qui ne veut point se laisser étourdir par cette voix dangereuse, et ne point tourner comme une girouette, doit s'éloigner de ces hommes qui prétendent régir despotiquement notre manière de voir. Il doit s'éloigner de ces oisifs qui, ne pouvant produire aucune œuvre méritoire, exercent leur censure sur toutes les œuvres qui paraissent. Dans la république même la plus libre, l'homme vertueux doit éviter les lieux où l'on n'écoute que les cris de la multitude. Il doit fuir surtout ces êtres sans valeur, qui n'aspirent qu'à faire rire les autres, et se font une joie de déprécier celui qui se moque d'eux.
Que de fois n'a-t-on pas vu frapper d'une réprobation générale celui qui a la hardiesse de penser autrement que les prétendus régents du bon goût! Qu'il publie un livre, on ne cherchera point à discerner les qualités de ce livre, on se demandera si l'auteur ne s'est pas avisé de critiquer le monde au milieu duquel il vit; on lui prêtera des satires qu'il n'a pas faites, qu'il n'a pas eu l'intention de faire. S'il exprime avec les plus pures intentions des vérités dont les gens de bien le remercient au fond du cœur; s'il se hasarde à blâmer des institutions ou des usages qui doivent être corrigés, on crie à la méchanceté, et les agents du pouvoir sont invités à sévir de toute leur rigueur contre une telle audace. On se tairait peut-être, si l'on n'avait pas sous les yeux l'homme qui a osé proclamer sans déguisement ces nouvelles vérités.
C'est ce qu'éprouva Montesquieu à Paris même, au centre des lumières, et il a dit, dans la _Défense_ de son immortel ouvrage, l'_Esprit des lois_: «Rien n'étouffe plus la doctrine que de mettre à toutes les choses une robe de docteur. Les gens qui veulent toujours enseigner empêchent beaucoup d'apprendre. Il n'y a point de génie qu'on ne rétrécisse lorsqu'on l'enveloppe d'un million de scrupules vains. Avez-vous les meilleures intentions du monde, on vous forcera vous-même d'en douter. Vous ne pouvez plus être occupé à bien dire quand vous êtes effrayé par la crainte de dire mal, et qu'au lieu de suivre votre pensée, vous ne vous occupez que des termes qui peuvent échapper à la subtilité des critiques. On vient nous mettre un béguin sur la tête, pour nous dire à chaque mot: Prenez garde de tomber. Vous voulez parler comme vous, je veux que vous parliez comme moi[20]. Veut-on prendre l'essor, ils vous arrêtent par la manche. A-t-on de la force et de la vie, on vous l'ôte à coups d'épingle. Vous élevez-vous un peu, voilà des gens qui prennent leur pied ou leur toise, lèvent la tête, et vous crient de descendre pour vous mesurer. Courez-vous dans votre carrière, ils voudront que vous regardiez toutes les pierres que les fourmis ont mises sur votre chemin.»
[20] Je puis citer les censeurs de plusieurs contrées d'Allemagne et de Suisse, qui changent ou effacent de leur autorité magistrale tout ce que leur esprit étroit ne comprend pas; qui n'accordent leur _imprimatur_ qu'à des sottises; qui, au lieu de décider si l'ouvrage qu'on leur soumet renferme des principes contraires à la religion ou à l'État, ce qui serait la seule raison d'en défendre la publication, ne craignent pas d'y faire toutes les substitutions que leur suggèrent leurs dogmes particuliers, leur morale, leur rhétorique et jusqu'à leur méthode d'orthographe.
Montesquieu ajoute qu'il n'y a ni science ni littérature qui puisse résister à de tels pédants. Cependant il leur a résisté. Son livre est imprimé, et il est lu de tout le monde.
Oui, il faut que l'écrivain qui connaît ces hommes et qui entreprend de les peindre ait un triple airain sur la poitrine. Et nul traité de morale n'est complet sans une de ces difficiles peintures. Pourquoi, dans ces tableaux de mœurs, sommes-nous si au-dessous des Grecs et des Romains? C'est que nous nous laissons arrêter par les clameurs qui s'élèvent contre tout écrivain qui, pour le bien de ses semblables, ose pénétrer dans la philosophie de la vie. Mais nous, qui rendons un si juste hommage à la bravoure des guerriers, pourquoi nous laissons-nous troubler dans notre repos, comme des Sybarites efféminés, par le pli d'une feuille de rose, et pourquoi accablons-nous d'injures le courage civil, le courage sans armes, les _domesticas fortitudines_ de Cicéron?
Ce n'est pas dans les républiques seulement que l'on a du cœur et de l'âme; ce n'est pas là seulement que l'on peut penser et écrire en liberté. En Allemagne, Dieu soit loué! les châtiments prescrits par la justice sont généralement équitables, et dans les républiques, on obéit souvent aux préjugés, à la passion, ou à ce qu'on appelle la raison d'État[21]. Voilà d'où vient qu'en Suisse la première maxime que les parents cherchent à graver dans le cœur de leurs enfants, c'est de ne point se faire d'ennemi. Lorsque j'étais encore fort jeune, je répondis à ma mère, qui me donnait ce sage conseil: «Ne savez-vous point que celui qui n'a point d'ennemi n'est qu'un pauvre homme? Dans une république, chaque citoyen est sous la domination, sous la vigilance de cent régents; dans une monarchie, un peuple ne dépend que d'un seul homme. En Suisse, la multitude des maîtres opprime l'âme du républicain. L'amour et la confiance élèvent celle de l'Allemand dans les monarchies. Je connais plusieurs princes qui ont des idées plus grandes, plus libérales et plus nobles que certains magistrats républicains que je pourrais citer[22]. On trouve souvent plus de bon sens parmi la noblesse allemande, qui se dépouille de ses anciens préjugés, que dans aucune république du monde. S'il existe encore en Allemagne des sots vaniteux qui mettent leur orgueil à compter leurs quartiers, il y a aussi des sages qui se font une gloire de rechercher l'élévation de la pensée, sans se soucier des parchemins.
[21] Meiner a très-judicieusement remarqué que dans une république où les agents du pouvoir n'ont point à leur disposition d'armée permanente pour les soutenir, les gens qui veulent ameuter la multitude aveugle contre la portion la moins nombreuse et la plus éclairée de la société, sont beaucoup plus dangereux que dans les gouvernements monarchiques, et, par conséquent, toute tentative de rébellion doit paraître là plus coupable et plus digne de châtiment.
[22] Deux magistrats de Berne ont jugé ainsi, en 1758, mon livre sur l'Orgueil national. Le premier, après l'avoir feuilleté, le jeta de côté, en s'écriant avec colère: «Nous voulons de l'obéissance, et non de la science!» Le second dit, après l'avoir vu presque en entier: «Ce docteur Zimmermann est un homme inquiétant et dangereux; il faut lui faire quitter la plume.»
Dans les monarchies allemandes, l'homme sérieux, qui renonce aux inutiles relations du monde, qui se forme lui-même dans la retraite, en observant tout ce qu'il voit et tout ce qu'il entend, en étudiant les héros de la Grèce et de Rome, arrive à une façon de penser tout aussi large et tout aussi libre qu'aucun républicain, et peut, en écrivant, répandre autour de lui d'utiles vérités.
Voilà ce que j'avais à dire sur les avantages que la solitude offre à l'esprit. Quelques-unes de ces pages ne sont peut-être point assez réfléchies, et plusieurs de ces idées ne sont sans doute point exprimées comme elles devraient l'être. Si ce livre tombe entre les mains de quelque vertueux jeune homme, je lui dirai: «Prends-y ce que y tu y trouveras de bon, rejette ce qui te paraîtra froid ou mauvais, ce qui ne t'émouvra pas. Je me réjouirai dans la sincérité de mon âme, je me croirai amplement récompensé de mon travail, si tu penses devoir me remercier de ce livre, si tu reconnais qu'il t'a éclairé, instruit et tranquillisé. Je ne demanderai plus d'autre bénédiction pour cet ouvrage, si, en le lisant, tu te sens affermi dans ton penchant pour une solitude sage et active, dans ton éloignement pour les relations qui n'entraînent qu'une perte irréparable de temps, dans ta répugnance à céder aux conseils de ceux qui te redisent sans cesse que, pour réussir dans le monde, il faut souvent se faire voir dans les lieux publics. Et si tu te sens timide et craintif, si tu redoutes de parler devant ceux qui se croient les arbitres de l'esprit et du bon goût, et qui, en vertu de cette usurpation, obtiennent la faveur générale, en débitant les choses les plus vulgaires et les plus insipides, ah! songe que dans une telle société je suis aussi embarrassé que toi.
Ce chapitre pourra te donner beaucoup à penser. Si je me suis borné à y faire remarquer l'influence que la solitude exerce sur l'esprit; si, dans le chapitre suivant, je ne fais qu'indiquer l'empire qu'elle doit avoir sur la volonté qu'on veut soumettre à la vertu, j'en aurai dit assez cependant pour t'apprendre comment la solitude éclaire notre esprit et donne à notre cœur les jouissances du sentiment.
Je sais qu'il y a dans de telles distinctions un côté faible. Les jouissances de l'esprit et du cœur sont le résultat d'une seule et même force, la religion, qui, en admettant cette distinction, rentre dans le domaine du cœur, dégénère en fanatisme lorsqu'elle n'est pas guidée par la raison. Mais on ne peut persuader et conduire les hommes qu'en leur présentant la vérité sous un point de vue qui se rapporte à leurs mœurs, à leurs passions, et il faut que le cœur se retrouve partout.
J'ai obéi à un sentiment de cœur en écrivant ce livre sur la solitude. Une femme spirituelle a dit que je développais tout ce que je sentais, et que je posais la plume quand je ne sentais plus rien. Je suis tombé par là dans des défauts de composition qu'un philosophe systématique aurait évités. Mais comme je connais les hommes, il me suffit que ce chapitre fasse entrevoir les avantages qui peuvent résulter de la solitude pour l'esprit, pour la raison et le caractère, et que le chapitre suivant montre quels vrais et nobles plaisirs elle procure par la contemplation paisible de la nature, par la compréhension et l'attrait de tout ce qui est beau et honnête.
CHAPITRE VIII
DES AVANTAGES DE LA SOLITUDE POUR LE CŒUR.
La paix de l'âme est, dans ce monde, le bonheur suprême. Ce bonheur, on peut le goûter dans la simplicité de son cœur, si, en s'éloignant du tumulte du monde, on sait borner ses vœux et son ambition, se soumettre aux décrets du ciel, juger avec indulgence tout ce qui se passe autour de soi, et se réjouir des harmonies de la nature, du mugissement des cascades, de la fraîcheur des bois et du soupir des vents.
Quelle sérénité dans nos sentiments quand les orages de la vie sont passés, quand tout ce qui nous attristait s'évanouit, quand autour de nous règnent l'amitié, la paix, l'innocence et la liberté! Alors même que le cœur est agité, on peut se plaire encore dans la solitude. Une douce mélancolie est préférable aux jouissances terrestres, et une larme d'amour vaut mieux que l'univers entier.
Pour comprendre cette félicité de la solitude, il faut aimer à contempler les merveilles de la création, depuis ses beautés grandioses jusqu'à l'humble fleur des champs; il faut pouvoir jouir de tout ce qui agrandit l'âme et de tout ce qui lui offre quelques riantes images. Ces jouissances n'appartiennent point exclusivement aux âmes fortes, aux imaginations ardentes, aux esprits d'une trempe vive et délicate; elles appartiennent aussi aux personnes d'un caractère froid, qui, souvent, accusent les autres d'exagérer l'expression de leurs sensations. Seulement, il faut pour celles-ci ménager les teintes et les effets de lumière; car, par la raison qu'elles sont moins frappées de ce qui est mal, elles sentent moins vivement aussi le beau et le bien.
Dans la solitude, une grande partie des jouissances du cœur viennent de l'imagination. L'aspect d'une contrée pittoresque, le vert feuillage des bois, le murmure des eaux, le bruissement des arbres, le chant des oiseaux et les contours d'un horizon lointain absorbent souvent l'âme à tel point que toutes nos pensées deviennent autant de sensations. Notre âme s'émeut alors, et aspire à tous les sentiments honnêtes: c'est un des effets du magique pouvoir de l'imagination. Si tout ce qui nous environne est libre et paisible, l'imagination répand sur tout ce que nos regards embrassent des teintes riantes et un prestige charmant. Ah! quand on connaît la mélancolie philosophique qu'inspire la solitude, il est facile de renoncer aux plaisirs bruyants et aux assemblées tumultueuses. Les rocs escarpés, les ombres profondes des forêts, les points de vue attrayants ou majestueux excitent tour à tour en nous une sorte de crainte religieuse ou un doux transport. La douleur se dissipe peu à peu dans ces graves ou riantes émotions et se change en une paisible rêverie. La solitude et le silence de la nature font ressortir chacun des objets qui fixent notre attention; notre sensibilité est plus vive, notre surprise plus grande et notre plaisir plus profond.
Je connaissais depuis longtemps quelques-unes des plus magnifiques beautés de la nature, lorsque je vis pour la première fois un jardin anglais près de Hanovre, et un autre près de Marienwerder; j'ignorais encore l'art de transformer par une sorte de création des collines sablonneuses en un frais paysage; cet art admirable réveille dans le cœur de celui qui a conservé le goût des charmes de la nature toutes les jouissances que la solitude et la paix des champs peuvent procurer. Je ne me rappelle jamais sans un sentiment de reconnaissance le jour où j'entrai dans le jardin de mon défunt ami M. Hinuber. Je venais d'arriver à Hanovre, j'éprouvais un amer regret d'être éloigné de ma patrie, et ce jour-là j'oubliai mes regrets et ma patrie.
Je ne savais pas qu'il fût possible de représenter dans un espace aussi restreint la variété charmante et la noble simplicité de la nature. Une telle conception est née d'un pur et délicat sentiment des beautés de la nature, et des effets qu'une chaste imagination produit sur le cœur. Hirschfeld, ce philosophe aimable et attrayant, ce grand peintre de la nature, est le premier qui ait fait connaître en Allemagne les jardins anglais, et il a rendu par là un remarquable service à ses compatriotes.
Il existe encore çà et là des jardins moitié anglais, moitié allemands, dont la bizarre distribution nous fait sourire de pitié; mais ils peuvent être pour nous un objet de comparaison avantageux. Comment garder son sérieux en voyant ces forêts de peupliers qui suffiraient à peine à chauffer un poêle pendant une journée, ces espèces de taupinières qu'on décore du nom de montagnes, ces ménageries qui renferment des animaux sauvages et apprivoisés peints sur des feuilles de fer-blanc, ces ponts jetés sur des rivières qu'une couple de poulets mettrait à sec, et ces poissons de bois dans des canaux que l'on remplit d'eau chaque matin au moyen d'une pompe? Un tel travail est certainement pire que ce qui était produit jadis par le mauvais goût de nos ancêtres. Mais si, dans le jardin de M. Hinuber, j'éprouve à chaque regard une pensée pieuse; si chaque point de vue m'émeut; si de chaque côté je découvre une nouvelle scène; si enfin je ne suis jamais allé là sans que mon cœur s'y sentît soulagé, irai-je examiner si tous ces massifs d'arbres pourraient être disposés autrement, et les froides plaisanteries des gens qui ne se lassent pas de vanter leur goût particulier diminueront-elles le plaisir que je goûte dans une telle enceinte?
Partout où nous découvrons une image de repos, soit par une œuvre de l'art, soit par une création de la nature, elle répand le calme dans notre esprit, et c'est un bienfait que nous devons à l'imagination. Si de toutes parts une douce paix s'offre à moi sous les formes les plus agréables; si un séjour champêtre absorbe mes facultés et réprime les pensées qui pourraient m'affliger; si le charme de la solitude maîtrise peu à peu mon âme, et n'y laisse entrer que des idées de bienveillance, d'amour et de satisfaction, je dois remercier Dieu de m'avoir doué de cette imagination, qui souvent, à la vérité, jette le trouble dans mon existence, mais qui du moins me fait trouver dans la solitude un asile auquel je m'attache et d'où je contemple avec plus de tranquillité la tempête à laquelle je viens d'échapper[23].
[23] Un écrivain moderne français a dit: «Il n'est point d'être sensible qui n'ait goûté dans la solitude les instants délicieux où l'homme, écartant les prestiges du mensonge, rentre dans son propre cœur pour y chercher les étincelles de la vérité. Quel plaisir, après avoir été ballotté pendant quelque temps sur la mer de ce monde, de se retirer sur un rocher paisible, pour y considérer en sûreté les tempêtes et les naufrages qui s'y succèdent! Heureux celui qui peut alors oublier un instant les vains préjugés dont son âme est remplie! Les misères de l'humanité disparaissent à ses yeux, l'auguste vérité remplit son cœur d'une joie pure. Ce n'est que dans ces instants et dans ceux qui précèdent la mort que l'homme peut apprendre ce qu'il est sur la terre, et ce que la terre est pour lui.»